Comme neuf !

Il faut dire que ça fait des années que je le traîne. De longues années. Partout. Dans mes classes, au gré de mes réunions, au fil des rencontres à droite et à gauche, ailleurs même, il me suit tout le temps, et il revient à la maison toujours chargé de tout ce qui va et…

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En méditant… Dominique-Raphaël Kling, Marie et la gloire du ciel

« Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme ! »

La place d’une mère est celle des commencements, des premiers moments. Au commencement d’une vie d’homme, il y a une mère : on dit également que son visage habite les derniers instants sur terre. Son nom est le premier que prononce l’enfant, il est parfois le dernier que l’homme a sur ses lèvres au moment du grand passage. Au commencement du monde, il y a Ève, au commencement de la Nouvelle Alliance, il y a Marie. Elle est au début de la vie du Christ, elle est au début du temps de l’Église à la Croix. Elle est au début du premier miracle de Jésus à Cana, elle est au début de la première annonce des apôtres à la Pentecôte. Oui, Marie est la première. Elle présente et accueille. Elle écoute et elle prie.

Marie est également mère des dernières heures. Elle est présente au terme de l’Ancienne Alliance pour l’ouvrir à la Nouvelle : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Luc 1, 35). Seule à la Croix, dans la foi pure et nue, elle participe au moment ultime de la vie de son fils par un dernier fiat : « Près de la croix de Jésus se tenait sa mère » (Jean 19, 25). Ambassadrice de l’humanité entière, dans l’extrême de l’épreuve et l’obscurité totale elle reste debout, ferme dans l’espérance. Participant à la dernière heure d’un Dieu qui se meurt, elle ouvre le temps d’une humanité pourtant condamnée : « Le soleil s’éclipsant, l’obscurité se fit sur la terre entière » (Luc 23, 43). Par la puissance de son espérance, elle rompt le tragique de la dernière heure pour l’ouvrir à la première heure de la résurrection. Aussi, Marie n’est pas présente avec les saintes femmes au matin de la résurrection : c’est qu’elle a devancé l’aurore et a déjà échappé à l’obscurité du tombeau.

Nous voudrions méditer ici sur les fins dernières. Nous souhaitons l’accomplir à la lumière de Marie. Plutôt que de fins dernières, il serait d’ailleurs plus juste de parler d’ultimes commencements. Car le but de la création tout entière n’est pas la fin du monde, mais au contraire la Vie éternelle. Si notre temps humain est marqué doublement par la fin tragique de la vie individuelle et la consommation des temps dans le retour du Christ, ces deux eschatologies sont en réalité une ouverture et non un terme. Ni notre vie, ni notre temps humain, ni notre histoire humaine ne possèdent en eux-mêmes leurs propres achèvements et perfections. La finalité du temps réside au contraire dans la glorification de notre chair et l’avènement d’un monde nouveau : « Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu » (Apocalypse 21, 1).

Les fins dernières sont donc commencements ultimes et définitifs, commencements d’un temps infini et éternel. Fin de l’existence et commencement de la vie éternelle se confondent donc et se mêlent. Marie, mère des commencements et des dernières heures est le guide privilégié pour en pénétrer l’obscur mystère, car elle y a sa part active :

Dans le mystère de l’Assomption s’exprime la foi de l’Église, selon laquelle Marie est « unie par un lien étroit et indissoluble » au Christ, car si, en tant que mère et vierge, elle lui était unie de façon singulière lors de sa première venue, par sa continuelle coopération avec lui, elle le sera aussi dans l’attente de la seconde venue : « rachetée de façon suréminente en considération des mérites de son Fils », elle a aussi ce rôle, propre à la mère, de médiatrice de la clémence lors de la venue définitive, lorsque tous ceux qui sont au Christ revivront et que « le dernier ennemi détruit sera la Mort » (1 Corinthiens 15, 26). 1

Notre parcours nous fera traverser trois porches successifs par lesquels nous tenterons de contempler la triple dimension de la gloire mariale. Comment Marie a-t-elle vécu sa propre pâque ? Les deux traditions orientale et occidentale semblent à ce sujet s’opposer. Dans un deuxième regard, le couronnement de Marie nous révèle sa double exemplarité : pour l’Église et pour la vie de tout chrétien. Enfin, loin d’assister à la destinée tragique du monde avec indifférence, elle est vraiment mère de l’Église et elle continue par son intercession et sa mission d’accompagner le monde dans sa naissance douloureuse à la grâce.

Premier porche : Dormition

Marie est montée avec son corps. Elle est la seule. Comment s’est réalisé ce passage ? Dans la formule qui définit le dogme de l’Assomption en 1950, Pie XII ne se prononce pas sur la question de la mort de Marie. Il ne l’a pas jugé opportun. Le dogme de l’Assomption se contente d’affirmer que le corps de Marie a été glorifié après sa mort, alors que pour nous la résurrection des corps se produira à la fin des temps ainsi que nous le confessons dans le Credo.

Ici apparaît une difficulté. L’Assomption est-elle une sorte d’invention récente des catholiques engoncés dans une vénération mariale excessive ? Cette tradition bien que proclamée récemment est aussi antique que vénérable. On la trouve dès les premiers siècles et elle se répand universellement à partir du XIVe siècle. Sans surprise la consultation de Pie XII en mai 1946 obtint un soutien quasi unanime : seules six réponses sur près de 1 200 émirent quelques réserves. Comme chaque enseignement de l’Église, c’est la Révélation qui la fonde. Le Nouveau Testament ne prend pas explicitement parti mais son silence sur la mort de Marie laisse entendre qu’il n’y a rien d’exceptionnel par rapport à la loi commune : nous pouvons en effet penser que dans le cas contraire les auteurs inspirés en auraient parlé.

De plus, l’association si intime de la Vierge Marie au mystère rédempteur de son Fils révèle un chemin identique. Ce que le Christ a vécu, Marie devait le vivre. Comment comprendre alors la définition tardive de ce dogme de l’Assomption ? Tout est donné dans la Révélation et chaque époque possède sa grâce propre d’interprétation et de réception. Le siècle écoulé fut particulièrement marial et ecclésial. Il suffit de faire la liste de tous les engagements du magistère dans la compréhension de Marie et de l’Église, de Marie dans l’Église. Mais ce développement homogène du dogme n’est rien d’autre que le dés-enveloppement de l’Écriture : elle est reçue et méditée de façon séculaire dans le cœur des saints, priée par la piété commune du peuple de Dieu. La Tradition accumule alors les richesses et dévoile ainsi la profondeur du mystère chrétien. Dans un second temps, ce dernier est explicité formellement par la définition des dogmes. On peut ainsi ajouter que notre époque est baignée par cette lumière de l’Assomption : une grâce particulière d’intelligence des fins dernières à la lumière de Marie nous est ainsi gratifiée. Nous pourrions presque dire : compréhension dernière du mystère de Marie et de l’Église.

Que dire à présent de l’opposition entre la tradition de la Dormition chez les Orientaux et celle de la mort de Marie chez les Latins ? Dans un Tropaire pour la fête de la Dormition dans la liturgie byzantine nous entendons : « Dans ton enfantement tu as gardé la virginité, dans ta dormition tu n’as pas quitté le monde, ô Mère de Dieu : tu as rejoint la source de la Vie, toi qui conçus le Dieu vivant et qui, par tes prières, délivreras nos âmes de la mort ». Signifie-t-il que Marie n’ait pas connu la mort ? Nous avons au contraire un témoignage inverse des plus antiques dans la Tradition grecque : dans un discours justement sur la Dormition attribué à saint Modeste de Jérusalem (+634) l’auteur développe longuement la Dormition de Marie puis exalte l’intervention du Christ qui « la ressuscita des morts »2. Ce que les Orientaux définissent par dormition correspond en fait à l’absence de corruption de la chair. De nombreuses citations qui appartiennent à la tradition orientale de la dormition parlent de la mort et de la résurrection de Marie. À l’inverse, certains théologiens latins ont défendu la thèse que la Vierge Marie passa directement de la terre au ciel. Mais cette opinion est inconnue avant le XVIIe siècle. Les deux traditions latine et orientale ne sont donc nullement incompatibles. Elles partagent en revanche l’intime conviction du caractère exceptionnel de la mort de Marie, associée comme son Fils à la résurrection de la chair.

Certes la Genèse nous présente la mort comme un châtiment résultant du péché. Et nous pourrions en conclure que Marie exempte du péché originel par son privilège d’Immaculée Conception ne pouvait connaître la mort. Pourtant, sa grâce immaculée n’implique pas celle d’une immortalité corporelle. Le Christ selon la sagesse de Dieu a souhaité vivre la fragilité de notre nature mortelle jusqu’au terme. Le magistère récent, sans toutefois répétons-le, le définir encore, va dans le sens d’une expérience de la mort pour Marie. Elle a épousé en toute chose la mission de son Fils, afin de donner une dimension pascale au passage de la mort : celle d’une expérience de don total dans l’amour. Ayant vécu le sort commun des hommes, nous pouvons conclure qu’elle est ainsi davantage en mesure d’exercer sa maternité spirituelle « à l’heure de notre mort ».

Marie est passée de la vie à la Vie avec son corps. Elle est la seule, avec le Christ. Elle jette ainsi un véritable pont entre d’un côté le monde enténébré qui tombe en ruine et de l’autre le monde spirituel, le Ciel. Cette échelle se jette vers la patrie définitive parce qu’elle est bien assise dans les fanges d’un monde encore dominé par les combats. Marie est la mère de ces dernières heures où le monde bascule des ténèbres à la lumière. Sa vie n’a été nullement protégée des épreuves, des morts et des renoncements. Elle est celle qui reste fidèle lorsqu’il n’y a plus rien, plus d’espoir, plus de lumière.

— Souvenons-nous, elle est tendue pour son peuple dans l’attente du Messie au moment de l’Annonciation : alors que plus personne ne croit ni n’attend.

— Confiante dans l’appel et le message de l’ange, elle s’abandonne totalement à la volonté de Dieu dans la maternité : alors que Joseph veut la répudier.

— Engagée comme une mère dans l’éducation de son enfant, elle vit la souffrance d’un fils qu’elle ne comprend plus et qui semble lui échapper pour les docteurs de la loi à l’occasion du pèlerinage à Jérusalem : c’est le mystère du recouvrement.

— Première disciple, elle suit son fils dans la vie de folie où il s’engage : on le prend pour un fou lorsqu’il quitte la vie cachée pour proclamer, guérir et invectiver.

— Enfin debout elle ne défaille pas à l’instant ultime de la croix : tous les disciples se sont enfuis.

Oui, Marie est la mère de la dernière heure et c’est ainsi que nous la prions. Sa vie est traversée d’épreuves et de morts. Est-elle loin des hommes comme sur un piédestal du haut de son privilège d’immaculée ? Non, au contraire, elle a vécu pleinement, d’autant plus sensible à la fragilité et précarité de l’existence que son âme est sans péché. Est-elle la mère de Dieu jusqu’à ignorer la maternité humaine, son lot de renoncements, de don inconditionnel et sans retour ? La réponse vient du Christ en croix : « Voici ta mère, voici ton fils ». Son Fils lui est enlevé, des fils innombrables lui sont donnés. Est-elle montée au ciel avec son corps pour s’y réfugier et nous abandonner à notre misérable sort ? C’est le magnificat de la Visitation maintenant qui proclame : « Son amour s’étend d’âge en âge ».

Ce premier porche du mystère glorieux de Marie qu’est l’Assomption invite d’emblée au voyage. Une douce lumière s’en dégage. Au travers nous voyons déjà apparaître la lumière. L’obscurité est encore présente, mais déjà le jour pointe au loin. Marie, étoile du matin l’annonce. Sa lumière mystérieuse, tendre et maternelle, attire et chante silencieusement dans l’âme. À la suite du ressuscité, Marie a traversé victorieusement ce porche et avec confiance nous la suivons. Et parce qu’elle-même a accompli le grand passage dans la hâte de son amour, elle est devenue pour les croyants Porte du ciel : elle nous indique le Ciel et elle assied notre espérance. Comme le chante Syméon : « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix ; car mes yeux ont vu ton salut » (Luc 2,29).

Parvenus à cette étape de notre pèlerinage, nous voulons ici citer le poète Péguy et mettre sur nos lèvres son chant à Notre-Dame de Chartres :

Nous voici parvenus sur la haute terrasse
Où rien ne cache plus l’homme de devant Dieu,
Où nul déguisement ni du temps ni du lieu
Ne pourra nous sauver, Seigneur, de votre chasse.
Voici la gerbe immense et l’immense liasse,
Et le grain sous la meule et nos écrasements,
Et la grêle javelle et nos renoncements,
Et l’immense horizon que le regard embrasse.
Et notre indignité cette immuable masse,
Et notre basse peur en un pareil moment,
Et la juste terreur et le secret tourment
De nous trouver tout seuls par devant votre face.
Mais voici que c’est vous, reine de majesté.
Comment avons-nous pu nous laisser décevoir,
Et marcher devant vous sans vous apercevoir
Nous serons donc toujours ce peuple incontesté.

Deuxième porche : Couronnement

Au ciel, Marie est couronnée. Cette couronne resplendit de cinq immenses joyaux. Que l’on nous pardonne de citer ici l’acrostiche de saint Bonaventure méditant le mystère de Marie qui décrit ces cinq pierres précieuses.

La lettre M comme médiatrice,
La lettre A comme auxiliatrice,
La lettre R comme réparatrice,
La lettre I comme illumine,
La lettre A comme avocate.

MARIA le prénom latin de Marie. Oui, Marie comme une reine, rayonne de la beauté des grâces que lui a gratuitement concédées Dieu. Les pères de l’Église mobilisent de nombreuses figures bibliques pour en exprimer la richesse. Elle est semblable à :

— l’arc-en-ciel qui enveloppe le monde après le cataclysme du déluge et dans sa discrète beauté inaugure la nouvelle paix de Dieu avec les hommes ;

— l’arche d’Alliance qui contient les commandements nouveaux : Marie en son sein accueille le commandement nouveau du Verbe fait chair, oint de l’Esprit, gravé non dans la pierre, mais dans la chair d’un cœur ;

— un buisson ardent : elle ne se consume pas, elle reste intègre dans sa virginité, charnelle, spirituelle ;

— une échelle de Jacob : Marie dresse cette échelle prophétisée à Jacob et à laquelle l’homme ne croyait plus. À l’Annonciation, l’ange descend, à l’Assomption c’est l’humanité qui monte et gravit les Cieux ;

— une arche de Noé : l’humanité sauvée se réfugie dans la virginité de Marie, sa maternité plus forte que les flots mortifères du péché inaugure une nouvelle vie, une nouvelle fécondité, une nouvelle maternité, celle de l’Église sur les âmes ;

— un arbre de vie : enfin, le paradis s’ouvre, la garde des épées de feu des archanges s’abaisse, et l’humanité ébahie contemple celle qui porte la vie, celle qui porte la source de Vie, la Vie éternelle.

Marie dans ce couronnement récapitule ainsi les plus grandes figures des femmes de l’Ancien Testament :

M comme Myriam la sœur de Moïse,
A comme Anne mère de Samuel,
R comme Rachel,
I comme Judith,
A comme Abigail (cf. 1 Sam 25 sq).

Elle est la Femme par excellence, ainsi que la nomme le Christ à Cana et à la Croix.

Dans un admirable bas-relief, l’église clunisienne de Souvigny dans le Bourbonnais déploie tous les symboles de Marie qui parsèment l’iconographie mariale et chante son couronnement : le soleil, la lune, l’étoile, la porte du ciel, le rosier, le cèdre, le puits, le jardin clos, la cité de Dieu, la fontaine, le miroir, la tour de David, le lys.

Après l’art, que nous dit notre foi ? Marie est la mère de Dieu, et de sa maternité tout découle. Nous le voyons dans ces représentations de Marie où jamais son enfant n’est absent. Elle est Immaculée Conception. Sa maternité virginale est accomplie dans l’Assomption par une Maternité sur toute l’Église. Car entre l’Annonciation et l’Assomption, il y a la mission de Marie : elle préside le collège des apôtres au Cénacle, appelle l’Esprit Saint, conforte l’attente des disciples qui défaillent. Puis elle se retire lorsque l’Esprit fondant sur eux embrase l’univers de son feu de foi et de charité. Marie a reçu un don royal de son Seigneur. Marie a su dire oui parfaitement et absolument à cet appel royal. Comme une reine, elle accompagne le gouvernement de son Fils. Comme une reine, elle est mère.

Comme une reine elle se cache derrière son Fils qui gouverne les âmes.

Vous l’avez compris, le couronnement par l’Assomption récapitule, synthétise et achève comme une fin dernière. Tel est l’ultime dans la vie de Marie, mère de la dernière heure, mère des fins dernières, mère des premiers commencements. Tel est le cas de notre mort, ultime de notre existence et appelé par l’Ave Maria à se laisser accompagner par Marie. Alors que notre corps tombe en ruine, déjà notre âme taillée comme un diamant par les épreuves de la vie languit et vibre de la lumière de gloire. Cette fin de la vie de Marie nous dévoile la fin de notre vie, c’est-à-dire le but de notre existence : nous sommes appelés à être transformés par la puissance extraordinaire de l’amour de Dieu afin de devenir fils dans le Fils. Notre vocation est la gloire. Notre être aspire, gémit, invite à la gloire. L’exemple parfait et accompli de Marie dans l’Assomption nous révèle notre profonde destinée, notre fin dernière.

La place unique de Marie éclaire également le mystère de l’Église. Dans leur réflexion lors de Vatican II, les pères conciliaires retiennent fondamentalement deux images pour décrire l’Église : elle est corps du Christ, elle est épouse. Par notre baptême nous sommes incorporés au Corps. Mais l’Église est également un face-à-Face mystérieux avec Dieu. En son sein, Marie accomplit cette identité sponsale, de l’épouse face à l’époux. L’Église est sainte parce qu’elle accueille parfaitement et complètement l’invitation aux noces de l’Agneau. L’Église est sainte parce qu’elle se donne totalement et absolument à l’époux. Seule Marie a été à la hauteur de cet appel inouï. Elle en réalise la personnalité profonde :

Ce profil marial est aussi fondamental et caractéristique de l’Église — sinon davantage — que le profil apostolique et Pétrinien, auquel il est profondément uni.

[…] La dimension mariale de l’Église précède la dimension pétrinienne, tout en lui étant étroitement unie et complémentaire. 3

Au cœur de l’Église par son fiat elle a dit oui pour l’humanité entière. Dans un accueil et un don total, elle a scellé les noces de l’agneau. Son acceptation a permis au-delà du temps limité de sa vie humaine le déploiement effectif de la mission de salut de son Fils au nom de chacun de nous :

En prononçant le fiat de l’Annonciation et en donnant son consentement au Mystère de l’Incarnation, Marie collabore déjà à toute l’œuvre que doit accomplir son Fils. Elle est mère partout où Il est Sauveur et Tête du Corps mystique. 4

Ainsi s’achève notre deuxième porche.

Troisième porche : Intercession

Sur les vantaux de ce troisième porche, je vous invite à décrypter la scène de l’apocalypse souvent attribuée à Marie :

Un signe grandiose fut vu au ciel : une Femme ! le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement.

Apocalypse 12

Cette formule biblique utilise un passif réservé pour désigner dans la Bible pour les grandes interventions divines dans l’histoire du salut. À l’instar du chapitre 7 d’Isaïe qui annonce la naissance du messie d’une vierge comme un signe immense, il s’agit ici de l’une des prophéties mariales les plus fortes de l’Écriture. L’enfantement physique du Messie et l’enfantement de l’Apocalypse lié au drame rédempteur du Messie sont indissolublement unis. La glorification de cette femme apparaît d’ailleurs comme le parallèle de la gloire du fils de l’homme dans la vision inaugurale de l’Apocalypse (1, 12-16) :

M’étant retourné, je vis comme un Fils d’homme.

Cette femme est vêtue du soleil comme d’un manteau de la même façon que Dieu lui-même au début du psaume 104 :

Bénis le Seigneur, ô mon âme.
Mon Dieu, tu es si grand !
Vêtu de faste et d’éclat,
Drapé de lumière comme d’un manteau,
Tu déploies les cieux comme une tente.

Psaume 104, 1-2

Elle bénéficie donc d’une participation à la gloire du monde divin. Elle est comme la nouvelle Jérusalem, fiancée et épouse de l’Agneau décrite en Isaïe 60 :

Le Seigneur sera pour toi une lumière éternelle, et ton Dieu sera ta splendeur.

Isaïe 60, 19sq

Ce texte résonne bien sûr en écho avec le texte parallèle de l’Apocalypse :

La ville peut se passer de l’éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée, et l’Agneau lui tient lieu de flambeau.

Apocalypse 21, 23

et

De nuit, il n’y en aura plus ; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s’éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles.

Apocalypse 22, 5

Cette femme est l’épouse d’une beauté sans pareille, resplendissante à la lumière de la Lune et du Soleil, et décrite au Cantique des Cantiques :

Qui est celle-ci qui surgit comme l’aurore Belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons ? 

Cantique 6, 10

Dans le même temps, elle gémit des douleurs de l’enfantement, alors que la foi proclame la maternité virginale de Marie sans souffrance. Cette vision révèle une autre maternité, une autre mission que la maternité de Noël. Elle se situe au confluent des deux sections prophétiques de l’Apocalypse : l’une se rapporte au monde entier et l’autre à l’Église. Marie mère du Christ est ainsi liée à l’origine de l’Église : elle apparaît à la charnière des deux. Nous le chantons dans le Salve Regina : Marie est acclamée comme notre avocate. Elle remplit ce rôle spécialement à notre mort :

Je vous salue Marie […] priez pour nous à l’heure de notre mort.

La liturgie comme l’art nous dépeint sa mission : souvent représentée revêtue d’un manteau qu’elle étend autour d’hommes et de femmes de toutes conditions, blottis dans sa maternelle sollicitude. C’est la grande vision de saint Dominique qui demandant où sont ses frères et ses sœurs au Ciel les découvre avec stupeur dissimulés dans ce manteau de lumière. Marie au Ciel continue d’œuvrer. Sa mission au Ciel, une fois les portes de la mort franchies, demeure. L’exemple des saints nous révèle l’étourdissante tendresse de Dieu qui permet à leur intercession de ruisseler sur le monde. « Je passerai mon ciel à faire du bien sur terre » clame la petite Thérèse.

Marie ne reçoit rien qu’elle ne veuille redonner « en faveur d’Abraham et de sa race à jamais ». La grande prière de l’Ave Maria répétée des milliers de fois dans notre vie possède un secret qui se révèle maintenant. Il ne s’agit pas seulement de l’instant précis du passage lorsque nous disons « À l’heure de notre mort » mais de la perpétuelle étendue de l’après mort, de l’au-delà. Au Ciel la prière des saints, notre prière se glisse dans la prière de Marie. Enveloppée dans la maternelle intercession de Marie, notre pauvre clameur trouve sa force et son ampleur portée par sa grâce royale et maternelle. Nous comprenons mieux ce passage étonnant de Jean-Paul II à l’occasion de sa première encyclique mariale :

En effet – lisons-nous encore –, après son Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s’interrompt pas : par son intercession répétée, elle continue à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éternel. C’est avec ce caractère d’« intercession », manifesté pour la première fois à Cana en Galilée, que la médiation de Marie se poursuit dans l’histoire de l’Église et du monde

Son amour maternel la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n’est pas achevé, ou qui se trouvent engagés dans les périls et les épreuves, jusqu’à ce qu’ils parviennent à la patrie bienheureuse. Ainsi la maternité de Marie demeure sans cesse dans l’Église comme médiation d’intercession, et l’Église exprime sa foi en cette vérité en invoquant Marie « sous les titres d’Avocate, d’Auxiliatrice, de Secourable, de Médiatrice ». 5

Nous voudrions terminer en évoquant l’une de ces intercessions actives de Marie dans le monde. Il s’agit de l’une des apparitions mariales les plus étonnantes et évocatrices parce que l’on y voit Marie pleurer : les apparitions de la Salette. Nulle indifférence ou condescendance chez Marie Reine au Ciel et regardant la terre. Bien au contraire qu’y voyons-nous ? Une femme est assise et pleure. Comme cette femme de l’Apocalypse enveloppée du soleil qui crie dans les douleurs de l’enfantement. Marie, signe grandiose, entouré de lumière apparaît sur une montagne dans la France de notre terre, pauvre terre, désolée par le péché, le lieu de la Salette, pâturages des pauvres, nature cruelle, quasi déserte, aux montagnes presque lunaires.

Dans l’apocalypse nous lisons :

J’entendis une voix clamer dans le ciel : « Désormais, la victoire, la puissance et la royauté sont acquises à notre Dieu, et la domination à son Christ, puisqu’on a jeté bas l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu ».

Apocalypse 12

Et la femme enveloppée de lumière de dire aux petits voyants de la Salette :

Avancez mes enfants, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous conter une grande nouvelle.

En relisant le message de cette apparition si curieuse s’éveille en moi l’écho d’une autre parole, proche et pourtant lointaine. Ce n’ayez pas peuret ce avance au large : les deux leitmotivs du pontificat de Jean-Paul II dont nous fêtons la béatification et qui nous a fait entrer dans ce IIIe millénaire. Ces deux paroles viennent en quelque sorte fixer la direction à suivre, comme les deux points d’une droite pointée vers le Ciel, deux gonds solides de confiance et de force où pivote la porte qui nous fait pénétrer plus avant dans ce temps. Mais cette porte est lourde, tellement pesante, lourde de notre péché, de reniements, de lâchetés, de notre inconscience. Oui, comme Marie, ce message si particulier de la Salette ne reste pas fixé dans les solitudes éthérées de la montagne. Il est descendu dans la vallée. Il descend aujourd’hui dans notre cœur. Ce message de la Salette, message marial de pénitence ou mieux de réconciliation : « vous conter une grande nouvelle » un message de confiance car nous avons une mère, une Bonne Mère, une mère qui garde, qui pleure nos fautes et notre inconsistance à nous laisser réconcilier, à dire oui à son Fils.

Le message de la Salette est-il dur, difficile à entendre ? Quittons un instant Marie du regard, nous détachant de la lumière, que voyons-nous ? Les voyants. De pauvres enfants, bien loin des belles images de gentils pastoraux. Mgr Dupanloup en faisait une description presque cruelle :

La grossièreté de Maximin est peu commune, son agitation surtout est vraiment extraordinaire : c’est une nature singulière, bizarre, mobile, légère ; mais d’une légèreté si grossière, une mobilité quelquefois si violente, d’une bizarrerie si insupportable que le premier jour où je le vis, j’en fus non seulement attristé, mais découragé. À quoi bon me disais-je faire le voyage pour voir un tel enfant ? Quelle sottise j’ai faite !

Et de la petite Mélanie, il écrit :

Elle m’a paru un être boudeur, maussade, stupidement silencieux, ne disant guère que des oui ou des non quand elle répond. Si elle dit quelque chose de plus, il y a toujours une certaine raideur dans ses réponses, une timidité de mauvaise humeur qui est loin de mettre à l’aise. Du reste, après avoir vu ses enfants chacun plusieurs fois, je ne leur avais jamais trouvé aucun des charmes de leur âge.

Ils sont comme nous ces enfants : bien réels et plein de défauts, avec une marque étonnante dans leur âme, car ils sont porteurs d’un message. L’Église n’a pas canonisé les voyants de la Salette : elle ne nous canonisera sans doute pas non plus ! Ses enfants ont par la suite mené une vie difficile, errante même, mais d’une piété indéniable qui s’est approfondie jusqu’à la mort. Pas des modèles de sainteté : comme nous ! Comme nous, dépositaires d’un message d’une grande nouvelle pour ce monde qui dépérit dans son immense famine d’espérance, pour nos jeunes qui se drapent de noir et se laissent fasciner par une culture de mort.

Oui, face à Marie qui pleure, c’est nous petits enfants qui sommes debout et qui accueillons gauchement ses larmes. Pour reprendre les paroles magnifiques de Bernanos :

Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur.

Et ce regard nous dit : « N’ayez pas peur, avancez au large ».

Marie n’est pas restée assise au Ciel. Comme après l’Annonciation, elle s’est levée et nimbée de lumière, elle a gravi sans effort les petits promontoires où nous nous trouvons et d’où elle veut nous élever vers le ciel. Cette scène, qui vous est familière et qui est tout sauf une fin c’est celle de l’ascension du Christ devant ses apôtres. Ils restent tout penauds à regarder le ciel au point qu’il faut que les anges eux-mêmes les ramènent les pieds sur terre. C’est un envoi dont il s’agit. Marie nous envoie proclamer l’amour de Dieu, la possible réconciliation avec le Père, l’urgence même de cette réconciliation.

Nous rétorquons : que pouvons-nous faire, nous sommes impuissants face aux ténèbres, à la guerre, face aux lois qui menacent d’attenter à la vie humaine ? Voilà justement notre pénitence, voilà notre confiance, voilà notre espérance : passer les petites morts de notre vie comme on passe un porche avant ce grand portail où nous savons que Marie nous introduira dans la salle des noces. Mère de la première heure, mère de la dernière heure. Mère de l’espérance.

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.

Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.

La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est. Dans le Temps et dans l’Éternité.
L’Espérance voit ce qui sera. Dans le temps et pour l’éternité.
Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité même.

Charles Péguy, Porche de la Deuxième vertu

 Frère Dominique-Raphaël Kling, op
Conférence pour le 1er dimanche de Carême 2011
Cathédrale Saint-Jean de Perpignan

1. JEAN-PAUL II, Redemptoris Mater, n° 41, 1987.

2. Encyclique In dormitionem Deipare Virginis Mariae, nn° 7 et 14 ; PG 86 bis, p 3293, 3311.

3. JEAN PAUL II, Allocution aux Cardinaux et aux Prélats de la Curie romaine, 22 décembre1987.

4. Catéchisme 973, 1998.

5. Redemptoris Mater, n° 40, 1987.


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Marie est mon amie, seulement.

C’est parce que ce matin, j’ai encore entendu cette phrase. « C’est notre maman à tous, notre petite mère du Ciel. » C’est parce qu’à chaque fois, même si je peux la comprendre cette phrase, ce n’est jamais ce que je ressens. Jamais. Marie est mon amie, ce n’est pas ma maman. Lorsque j’étais petite, elle était…

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Du feu mourant le chant

Une nuit infinie et piquetée d’étoiles J’ai levé vers le ciel mes yeux adolescents J’ai compris que Tu étais là Et que rien désormais, ne me séparerait de Toi J’ai aimé Ô mon Dieu toutes tes créatures Jusqu’à en perdre haleine, et mon honneur J’ai couru les richesses et l’aventure, T’ai oublié au fil des…

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André

Il n’était pas charismatique, André Il n’avait rien de fantastique, André À sa façon , humble et fragile En pauvre héraut de l’Évangile C’était un brave petit curé Il était fidèle en prière, André Il nous portait par son bréviaire, André Toujours un mot pour le bon Dieu Il nous montrait la voie des Cieux…

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Et le critérium en métal argenté

J’aime les rentrées. Peut-être parce que ça rime avec recommencer. Il y a toujours un peu de nouveau mais au fond, l’essentiel reste le même. Je repense ce soir à une rentrée de mon passé, lointaine maintenant, à l’approche du 15 août qui marquait toujours un temps nouveau, et à moins de deux semaines de…

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On marche sur les eaux !

  « …Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules »…  C’est presque aussitôt après qu’on ait fini de recueillir tout ce qui restait du repas de pain et … Lire la suite

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Mon nouveau blog Chroniques Sataniques

Pour les personnes que cela intéresserait, et conformément à ce que j’indiquais dans mon billet « Pourquoi je suis devenu sataniste« , j’ai ouvert en avril dernier un nouveau blog, intitulé Chroniques Sataniques. Je commence à réussir à l’alimenter régulièrement. J’ai écrit en particulier un article intitulé « Ce que j’entends par « sataniste »« , qui constitue la suite de […]

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