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Vieil imbécile

En pleurant… Stabat Mater


Stabat Mater dolórosa                   Elle est debout au plus haut de la douleur,
Iuxta Crucem lacrymósa               Mère en larmes auprès de la croix,
Dum pendébat Fílius.                    Là où son Fils est cloué.
Cuius ánimam geméntem              Dans son âme qui gémit,
Contristátam et doléntem             Toute brisée et endolorie,
Pertransívit gládius.                      Le glaive la transperce.
O quam tristis et afflícta               Qu’elle est triste et affligée,
Fuit illa benedícta                           La Femme entre toutes bénie,
Mater Unigéniti.                              La Mère du Fils Unique !
Quæ mœrébat et dolébat               Dans un chagrin si poignant,
Pia Mater cum vidébat                   Cette tendre Mère pleure
Nati pœnas ínclyti.
                         Son Fils mourant sous ses yeux.
Quis est homo qui non fleret        Quel homme sans pleurer
Matrem Christi si vidéret
             Pourrait voir la Mère du Christ
in tanto supplício ?
                         Endurer un tel supplice ?
Quis non posset contristári         Qui pourrait sans souffrir
Christi Matrem contemplári
       Contempler cette douleur
Doléntem cum Fílio ?
                      De la mère auprès du Fils ?
Pro peccátis suæ gentis                 Pour les péchés de tout son peuple,
Vidit Iesum in torméntis
              Elle voit Jésus dans ses tourments,
Et flagéllis súbditum.
                      Subissant les coups de fouet.
Vidit suum dulcem natum            Elle voit l’Enfant bien-aimé
Moriéndo desolátum
                     Mourir seul abandonné
Dum emísit spíritum.
                     Et rendre l’esprit.
Eia, Mater, fons amóris                 Daignez, ô Mère, source d’amour,
Me sentíre vim dolóris
                  Me faire éprouver vos souffrances.
Fac, ut tecum lúgeam.
                     Que je pleure avec vous.
Fac ut árdeat cor meum                Faites qu’en mon cœur brûle un grand feu
In amándo Christum Deum
         Pour mieux aimer le Christ mon Dieu
Ut sibi compláceam.
                        Et que je puisse Lui plaire.
Sancta Mater, istud agas              Ô Sainte Mère, daignez donc graver
Crucifíxi fige plagas
                        Les plaies du Crucifié
Cordi meo válide.
                             Profondément dans mon cœur.
Tui nati vulneráti                            Votre Enfant n’était que blessures,
Tam dignáti pro me pati
               Lui qui daigna souffrir pour moi ;
Pœnas mecum dívide.
                    Donnez-moi part à Ses peines.
Fac me tecum pie flere                    Qu’en bon fils je pleure avec vous,
Crucifíxo condolére
                        Qu’avec le Christ en croix je souffre,
Dónec ego víxero.
                             Chacun des jours de ma vie !
Iuxta crucem tecum stare             Je veux auprès de la croix
Et me tibi sociáre
                             Être debout, avec vous,
In planctu desídero.
                       Dans votre plainte et votre souffrance.
Virgo vírginum præclára              Vierge bénie entre les vierges,
Mihi iam non sis amára
                Pour moi ne soyez pas trop sévère
Fac me tecum plángere.
                  Laissez-moi souffrir avec vous.
Fac ut portem Christi mortem     Que je porte la mort du Christ,
Passiónis fac consórtem
               Qu’à Sa Passion je sois uni,
Et plagas recólere.
                           Que je médite Ses Plaies !
Fac me plagis vulnerári                 Que de Ses Plaies je sois blessé,
Fac me cruce inebriári
                    Que je m’enivre de la croix
Et cruóre Fílii.
                                   Et du Sang de votre Enfant !
Flammis ne urar succénsus         Pour ne pas brûler dans les flammes,
Per te Virgo, sim defénsus
           Prenez ma défense, Vierge Marie,
In die judícii
                                      Au grand jour du jugement.
Christe, cum sit hinc exíre            Ô Christ, à l’heure de partir,
Da per matrem me veníre
             Fais que j’obtienne de Ta Mère
Ad palmam victóriæ.
                      La palme de la victoire.
Quando corpus moriétur              À l’heure où mon corps va mourir,
Fac ut ánimæ donétur
                    Faites qu’à mon âme soit donnée
Paradísi glória. Amen
                    La gloire du Paradis. Amen.
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En croissant… Jean Rimaud, Une autorité qui élève

L’autorité nécessaire à l’éducateur est l’autorité qui élève. Vérité de La Palisse ? Pourtant si toute autorité exercée sur un enfant pour l’élever était une autorité qui élève réellement un enfant, les éducations manquées s’expliqueraient par un manque d’autorité, tandis qu’elles tiennent le plus souvent à une erreur sur la nature de l’autorité propre à élever, à faire grandir un enfant.

Le directeur d’un réseau de chemin de fer, celui d’un grand magasin de nouveautés, le général en chef, le capitaine à bord d’un navire de pêche, le chef d’une expédition à l’Himalaya, le capitaine d’une équipe de football, de par la diversité des conditions dans lesquelles s’exerce leur autorité, des hommes sur qui elle s’exerce, des buts à atteindre, ont chacun, avec une mission propre, une autorité diverse qui exige un art adapté de manier et conduire les hommes. Si pourtant on les compare à l’éducateur, tous se ressemblent en ce qu’ils dirigent, coordonnent, assemblent, stimulent les efforts des hommes pour l’accomplissement d’une tâche déterminée, tâche commune du chef et de ceux qu’il commande, ses subordonnés en ce sens très précis que l’action d’ensemble requiert cette concertation hiérarchisée d’efforts. Bien qu’ils doivent manier, traiter les hommes en hommes, avec le respect dû à leur humanité, tous ces chefs visent un but qui est au delà des hommes qu’ils commandent et dont ces hommes sont des instruments, instruments vivants et supérieurs en dignité à l’œuvre à laquelle ils travaillent ensemble, instruments cependant dans la main du chef. L’industrie doit assurer la prospérité de l’entreprise, le directeur de réseau assurer la marche du réseau, le capitaine d’équipe gagner la partie, le chef d’expédition atteindre le sommet visé.

Rien de semblable dans l’éducation. L’enfant n’est pas aux mains de ses éducateurs l’instrument d’une œuvre quelconque. Il est le sujet de l’éducation et l’œuvre même à réaliser, puisque le but de l’éducation n’est pas de lui faire faire quelque chose, mais, en lui faisant faire beaucoup de choses, de le faire grandir et par cette croissance devenir un homme. Et tout ce que nous avons dit du respect du naturel, du caractère, de la vocation, de la conscience aidera à comprendre que, dépendant moralement de ses parents, leur devant obéissance, l’enfant n’est pas proprement leur subordonné dans la tâche de son éducation, au sens où son activité serait dirigée par eux, du dehors, en vue d’un résultat à atteindre.

L’analyse médiocrement subtile de quelques exemples est ici nécessaire. Le professeur de latin n’a pas pour mission d’obtenir de bonnes versions latines comme si les versions latines avaient une valeur en elles-mêmes pour l’humanité, distincte de leur valeur pour les élèves, ce qui est le cas d’une automobile, d’une récolte, d’une découverte géographique, d’une frontière défendue ; il n’a même pas à les obtenir comme un moyen de procurer à la société les citoyens cultivés dont elle a besoin ; par l’apprentissage de la version latine, son but est de soutenir l’enfant dans l’effort de formation de son intelligence pour devenir une intelligence adulte. Une maman demande à son enfant la politesse de maintien et de langage ; elle sait sans doute l’importance de la politesse qui rend humaine et digne la vie en commun et d’abord en famille ; peut-être aussi tient-elle certaine politesse pour nécessaire à la tradition française ; mais ce n’est pas comme une qualité utile en soi, et à la façon d’une chose, à la société, à la famille, à la France, et par conséquent à l’enfant, que la maman éducatrice veut cette politesse ; il s’agit pour elle de rendre l’enfant maître de soi et de lui donner cette perfection sensible au dehors d’un homme intérieurement social. Ce directeur de collège exige, rudement parfois, une discipline stricte, respect des maîtres, condition de travail, honnête publicité pour son institution ; cette exigence cesserait d’être celle d’un éducateur si la discipline devait servir d’abord à assurer le recrutement du collège, à maintenir un pourcentage aux baccalauréats, à rendre digne la vie des maîtres ; mais chaque enfant se grandit humainement en se disciplinant, en respectant ses maîtres, en travaillant et permettant le travail aux autres, en faisant cas de la renommée de son collège. Ce scout enfin doit, pour être de première classe, réparer la tente de sa patrouille ; une tente en bon état est un objet utile à la patrouille ; les programmes d’épreuves n’ont cependant pas été établis afin de permettre au chef de se servir d’un scout débrouillard pour entretenir à moindres frais le matériel de la troupe ; ce qui compte pour le vrai chef, c’est qu’en apprenant à se servir de ses doigts, avec quelque risque pour le matériel, ce scout devienne débrouillard, ce qui est devenir un homme libre.

Inutile de continuer. Il n’y a d’autorité qui élève que l’autorité constamment et d’abord appliquée à aider la croissance de l’enfant. D’où suit évidemment que, dans l’éducation, non seulement l’intérêt immédiat de la famille ou de l’école, mais l’intérêt social lointain sont essentiellement subordonnés à l’intérêt personnel de l’enfant, et encore que, si l’enfant doit être rendu social, c’est pour lui-même d’abord, non pour la société, parce qu’il importe à sa valeur personnelle d’homme qu’il le soit. Allons jusqu’au bout et disons que, si dans l’éducation le respect des droits d’autrui doit être inculqué à un enfant, la raison n’en est pas que ces droits soient, à la façon de choses, utiles à la société, aux autres, indirectement à l’enfant, mais que la soumission au devoir de respecter les droits d’autrui grandit un enfant, en fait un homme. Enfin, bien qu’on parle justement de chefs de famille, d’institution, de troupe, l’éducateur n’est pas un chef, parce qu’il n’a pas à donner sa volonté pour règle d’action comme fait le chef à ses subordonnés, ni à insuffler sa volonté pour ainsi dire aux autres, à faire passer en eux son élan pour les mouvoir par cette influence qui est le don du chef né. Il est l’éveilleur, l’excitateur de l’intelligence, de la volonté, de la conscience, le collaborateur de l’élan vital, éclairant pour l’enfant cet élan intérieur, le fortifiant de sa force pesante et droite, équilibrée, dirigeant avec une discrète et respectueuse fermeté cette croissance pour qu’elle soit ascension.

Or, pour être ce collaborateur énergique et discret de la vie qui monte, trois qualités sont requises surtout, dont la première est un don, les deux autres des vertus. Le don est cette intelligence sympathique qui lit dans l’enfant et fait qu’un adulte, sans redevenir enfant lui-même et sans effort appliqué de condescendance, donne à l’enfant la certitude d’être pénétré, compris. Celui que Baden-Powell appelle l’homme-enfant est bien un homme fait, d’une lucide maîtrise de soi, d’un jugement ferme sur la vie, riche d’une expérience réfléchie et assimilée ; mais, quand il regarde l’enfant, il le voit en même temps en homme pour qui le sens et les lois de la croissance ont été éclairés par la vie, et en enfant pour qui cet élan vital, dans la crise de l’adolescence surtout, est une force intérieure qui ne lui est pas claire : sans fausse candeur et sans bonne volonté maladroite, il retrouve la perspective qui est celle de l’enfant ou de l’adolescent et commande un certain ordre de la vie, des valeurs morales, des sentiments, des activités utiles ou non, des peines et des joies, des choses qui comptent et de celles qui ne comptent pas, ordre que l’adulte n’arrive pas à reconstituer dès qu’il a définitivement oublié ou perdu de vue sa propre enfance. Ainsi, par exemple, ni il ne prendra le jeu à la légère, comme tant de grandes personnes, tantôt avec impatience, tantôt avec indulgence, ni il ne s’y amusera puérilement et pour lui-même en jouant avec les enfants en enfant, ni, comme les faux enfants de certaine Éducation nouvelle, il ne donnera au jeu plus que son sérieux biologique, une gravité définitive qu’il n’a pas pour la conscience de l’enfant sain. Aux peines quotidiennes et normales de l’enfant grondé, ou déçu par un jeudi pluvieux, ou honteux d’une faute, ou qui a manqué sa composition, ou qui a été rudoyé par un ami, il accordera spontanément leur importance qui vient de ce qu’elles occupent sur le moment toute la conscience et colorent de leur teinte toute l’existence, mais sans leur attribuer cette profondeur de la peine qu’un homme porte en lui, localisée pour ainsi dire et toujours présente, bien qu’il vive, sourie, parle, agisse, mène sa vie. Ainsi encore, l’effronterie de cette bande d’adolescents aux regards et propos libres ne le trompera pas sur ce qu’est chacun d’eux, naïf, scandalisé et le masquant par un apparent cynisme, cherchant à savoir, averti et ne comprenant pas, comprenant trop bien, obsédé d’images troubles, jouant bêtement au grand…

Cette intelligence sympathique ressemble à la correspondance sentimentale, instinctive, et fondée sur la liaison vitale, qui permet aux parents et, pendant la première enfance, aux mamans surtout, de deviner en le sentant plus qu’en le comprenant ce qui se passe dans le cœur de leur enfant. Elle en est cependant distincte, puisqu’il est des parents qui se plaignent et souffrent de ne pas voir clair dans ce fils, chair de leur chair, à partir le plus souvent de l’adolescence, quand, en devenant lui-même, ce fils leur oppose, momentanément au moins, une personnalité étrangère malgré la ressemblance profonde. Le don, que nous essayons de décrire, d’autant plus utile avec les adolescents qu’ils ne se comprennent pas eux-mêmes, n’a rien de l’instinct. C’est une intelligence parfaitement lucide, supposant une mémoire fidèle et sincère de sa propre enfance ou adolescence, l’habitude d’observer sans hâte et toujours prêt à voir ce qu’on n’attendait pas et à corriger son jugement, un intérêt affectueux enfin, distinct de la curiosité du psychologue, intérêt qui, en chaque enfant, porte directement sur son confus effort pour grandir.

L’éducateur qui a ce don saura pourtant ne pas s’y fier trop, parce qu’il n’a pas la sûreté et la constance de l’instinct et ne le garde pas infailliblement contre des maladresses parfois graves. Mais d’ailleurs il est possible à tout éducateur de compenser en partie le don qui lui manque en adoptant, par volonté réfléchie, une attitude de sympathie, en donnant à l’enfant la certitude qu’on cherche d’abord et loyalement à le comprendre, en cherchant en effet à comprendre ce qui, dans la conduite ou les réactions sentimentales de l’enfant, heurte ou gêne, en se persuadant qu’il y a toujours une explication intérieure de cette conduite et de ces réactions, et que, pour pouvoir corriger le point de vue de l’enfant, s’il doit être corrigé, il importe de supposer, car c’est la vérité, que ce point de vue n’est pas celui de l’adulte et que l’enfant ne peut pas se placer au point de vue de l’adulte, n’étant pas un adulte.

Pour adopter cette attitude, il suffit d’un peu d’humilité et de beaucoup d’affection. Or, il n’est d’affection vraie que désintéressée. Nous avons assez insisté sur la vocation singulière de chaque enfant dont le respect est la première raison comme la première forme du désintéressement de l’autorité qui élève. En parlant, il y a un instant, de la subordination nécessaire de l’intérêt social à l’intérêt personnel de l’enfant, nous marquions aussi une autre raison et une autre forme de ce même désintéressement. Mais, si l’on tente d’analyser ce qu’est en elle-même cette vertu, une des deux vertus maîtresses de l’autorité qui élève, il faut distinguer en elle deux étages, ou mieux un rez-de-chaussée et un sous-sol.

Le rez-de-chaussée, ouvert à la lumière, est l’exercice de l’autorité comme un devoir, et donc le refus de se servir de son autorité dans son propre intérêt. Il n’est pourtant que trop facile d’être intéressé et de se faire illusion. On s’est dit une fois pour toutes, un peu vite, et sans bien comprendre ce qu’on disait, que l’intérêt réel de l’enfant était lié à l’intérêt de la famille, de l’école, de la troupe scoute, qu’il était compris dans ces intérêts plus larges et assuré par eux. Alors, on ne se rend pas compte que cette punition, disproportionnée si l’on regarde la faute commise, était mesurée à la paix stable et longue qu’on voulait avoir en famille, au prix d’une crainte étonnée. On exige d’un enfant, le samedi soir, un travail prolongé et en même temps pressé, parce que papa et maman ne veulent pas avoir à se soucier le dimanche de devoirs à finir et de leçons à apprendre. Pour éviter des histoires avec grand’mère que le bruit fatigue, toute joie bruyante est comprimée et le silence à table, pire qu’en étude, fait de la rencontre avec papa, à midi, une dangereuse cérémonie dont l’enfant attend la fin. Dans ce lycée, cet élève et cet autre ont été inscrits en sixième sans latin et y sont maintenus parce que l’autorité désire la présence dans cette classe d’élèves excellents, capables d’en relever le niveau. Dans ce collège religieux, par raison de gouvernement, on a gardé l’habitude de lire les lettres échangées entre parents et enfants, condamnant les enfants qui ont la pudeur d’une intimité sacrée à refouler pendant des mois leur affection et leur sincérité profondes. La cheftaine de cette meute, ayant besoin d’un sizenier pour le bon classement de la meute au rallye de district, retarde sa montée urgente à la troupe. On s’excuse d’insister ; mais l’illusion est souvent tenace. Et d’ailleurs une longue expérience de la collaboration avec les familles, persuade que cet égoïsme de l’autorité est le plus souvent inconscient. Les mêmes éducateurs sont, éclairés, capables d’un magnifique retournement, comme cette maman, opposée au guidisme sentimentalement et par éducation, qui permet à sa fille de devenir guide pour l’épanouir et la libérer d’un sentiment d’infériorité à la maison, quitte à renoncer à son aide près des petites sœurs le jeudi et le dimanche ; comme ce professeur qui, souffrant dans son légitime amour-propre de la médiocrité scolaire de son fils, mais s’apercevant que l’enfant avait besoin d’une maison qui ne ressemblât en rien au lycée, s’impose de ne pas contrôler son travail au jour le jour ; ou même comme ce petit chef de patrouille, éducateur de quinze ans, qui perd en souriant un concours entre patrouilles plutôt que de mettre adroitement à l’écart ce scout maladroit qui en aurait été découragé.

Au sous-sol du subconscient, l’autorité désintéressée est celle dont la dignité ne s’accompagne dans l’exercice de sa mission d’aucun amour-propre. Elle ne triomphe pas des résultats d’une désobéissance : « Je te l’avais bien dit », moins encore de l’échec d’une expérience légitime : « On croit n’avoir pas besoin de conseils ! » Elle n’ajoute pas à la confusion d’une mauvaise note publiquement proclamée une ironie d’autant plus blessante que plus spirituelle. Elle ne se vante pas d’avoir eu raison de la volonté, d’avoir plié, d’avoir dompté. Elle ne détruit pas l’effet apaisant d’une juste punition en la présentant comme une victoire personnelle. Discutée, contredite, sa dignité est sans impatience : « Et puis, tu viendras me chercher après… » L’enfant qui la respecte a conscience qu’on ne lui demande pas l’adoration réservée à Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires. Que j’ai aimé cette maman, de patiente autorité et ferme raison, qui faisait comprendre à ses enfants que le devoir venait de plus haut qu’elle, rien que par une manière parfois de ne pas dire : « je », mais : « un enfant chrétien doit », ou : « quand on a de la conscience, on agit ainsi ou ainsi » ! Et, de ce papa, les actes d’autorité étaient si paisibles, si mesurés, procédaient si sensiblement du devoir de commander ou reprendre, que jamais un de ses enfants n’a pu être humilié de lui obéir ou tenté de ne pas accepter d’abord un reproche.

De toutes les vertus qui rendent l’autorité efficace, suavement souveraine, indiscutée et indiscutable, d’une dignité hors de toute atteinte, le désintéressement est la première, celle à laquelle on ne résiste pas. Car il importe sans doute, nous l’avons dit, que l’enfant se sente compris, ou qu’il ait la certitude qu’on cherche à le comprendre ; mais, pour faire accepter les nécessaires maladresses, erreurs ou injustices matérielles inévitables, comme aussi de légitimes brusqueries et une bienfaisante rudesse, il n’y a que la conviction inébranlable du désintéressement de l’autorité. L’enfant sans doute désobéira de temps en temps, car il est un enfant et a péché en Adam ; mais il saura qu’il a tort ; mais il attendra sans révolte d’être repris, ou même puni, avec un secret désir d’être sorti de sa faute et libéré de son remords, dès qu’il a éprouvé que celui qui le conduit ne veut que son bien et, près de lui, représente le devoir, Dieu.

Car l’enfant a conscience de sa faiblesse, l’adolescent a conscience de l’instabilité et du déséquilibre de sa sagesse et de sa volonté, le jeune homme impétueux et fier a conscience que la vie qui bouillonne en lui doit être éclairée, contenue, dirigée. Ils envient à l’homme fait, vraiment et pleinement homme, sa résistance et sa fermeté. Et c’est pourquoi de l’autorité qui les élève ils attendent cette fermeté secourable. « Papa, disait avec regret ce garçon qui n’obéissait qu’à sa mère, se repent dès qu’il a commandé, défendu, grondé ». Et cet autre, parlant d’un chef peu commode, avant de partir au camp, concluait avec un soupir de soulagement : « En tout cas, avec lui, on sait toujours ce qu’on a à faire ; ce qui est dit est dit ». Or, il faut à l’enfant la stabilité d’un ordre qui aille de soi. Le désordre est pour lui tentation. Inutile, ici, d’une longue analyse. Il est trop clair que la fermeté vertueuse n’est ni raide, ni dure, et que sa résistance n’est pas celle d’un fourré épineux.

Elle admet la fantaisie en réprimant le caprice. Dans l’ordre qu’elle établit et maintient, il y a le jeu des jours de fête réguliers et des congés inattendus. Elle confirme la règle par l’exception. Mais elle est constance, droiture, continuité d’un jugement et d’un vouloir qui ne se démentent pas, maîtrise du sentiment et de la passion, empire sur l’émotion et l’impression, force paisible, cordiale rudesse, décision réfléchie, égalité d’humeur, courage allant, mesure dans l’énergie, patience enfin, patience. Elle est la main de maman qui tient sûrement dans l’aventure de la rue et de la foule à traverser. Elle est le regard de papa d’où tombe la force. Elle est la règle vivante, le devoir qui grandit.

Non, ce n’est pas vain jeu de mots, mais profonde vérité : l’autorité de l’éducateur est une autorité qui élève.

Jean Rimaud, in L’éducation, direction de la croissance

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En contemplant… Un Chartreux, Préparation à la venue de Jésus-Christ dans notre âme


Vous savez que notre Dieu infiniment sage a créé ce monde de telle sorte que, dans l’ordre naturel comme dans l’ordre surnaturel, tout se répond et se correspond.

Les choses inférieures sont l’image des choses supérieures. Ainsi notre vie animale et notre vie spirituelle présentent sur plusieurs points une évidente analogie. L’âme naît à la vie de la grâce, se nourrit des sacrements et de la parole de Dieu, elle peut devenir l’épouse de Notre Seigneur et acquérir une immense fécondité spirituelle. Elle peut aussi, malheureusement, mourir par le péché. Tout comme la chair, elle a donc une santé et des maladies, une naissance, une croissance et un épanouissement.

De même les choses extérieures sont comme des reflets des réalités intérieures. L’âme a ses printemps bien plus beaux que ceux de la nature, et aussi de plus terribles hivers ; elle a ses soirées d’automne et ses après-midi d’été. Toutes choses sont enchaînées, enchevêtrées comme dans une trame divine, comme dans un roman infiniment compliqué pour nous, infiniment simple pour Dieu qui, seul, en connaît le dernier mot.

C’est ainsi encore qu’il y a une ressemblance étroite entre la vie et les actions de Notre Seigneur en Judée, il y a 2000 ans, et sa vie et ses actions dans nos cœurs ; entre sa naissance à Bethléem, sa mort et sa résurrection d’une part, et d’autre part, sa venue dans notre âme à laquelle il s’unit, par les souffrances qu’il y endure avec elle, et enfin la joie de l’âme qui a traversé victorieusement ses épreuves, et qui ressuscite avec Jésus pour l’éternité.

C’est dans cette lumière de la correspondance de l’histoire de la Rédemption avec l’histoire de notre âme que je voudrais jeter aujourd’hui avec vous un coup d’œil sur la période qui a précédé et préparé la venue de Notre Seigneur sur cette terre.

Il y a trois personnes qui jouent un rôle immédiat dans la préparation de la fête de Noël : la Très Sainte Vierge, saint Joseph et saint Jean-Baptiste. C’est de ce dernier que je vous entretiendrai ce soir.

Rappelez-vous ce que dit à son sujet Notre Seigneur lui-même dans l’Évangile d’aujourd’hui : « Quel est donc cet homme que le peuple va voir et écouter dans le désert ? Ce n’est pourtant pas un prince vêtu d’étoffes magnifiques, mais il est plus grand que tous les princes et même que tous les prophètes, car c’est l’ange, c’est-à-dire l’envoyé de Dieu qui prépare le chemin devant moi. Et personne n’est plus grand que lui parmi les hommes » (Luc 7, 24-28).

Il y a déjà dans ces quelques paroles, un enseignement singulier. Le plus grand des hommes, ce n’est pas celui qui conquiert des empires ou qui bâtit des villes, cela nous le savions déjà, mais ce n’est pas non plus celui qui fait des grands actes de vertu, des pénitences et des miracles. Non, c’est plus simple que cela : le plus grand parmi les enfants des hommes, c’est celui qui prépare le chemin au Bon Dieu.

Il y a une grande, une monstrueuse erreur qui nous est commune à tous, et que nous n’arriverons jamais à déraciner complètement. Cette erreur la voici : nous nous imaginons toujours que nous allons faire quelque chose par nous-même, nous comptons plus ou moins sur nos propres forces. Mais par nous-même, comme le dit Notre Seigneur en un autre endroit de son Évangile (Luc 12, 25), nous ne sommes pas capables d’ajouter trente centimètres à notre taille. Ceci est vrai en tout mais c’est surtout vrai en ce qui concerne la vie d’oraison, la vie intérieure. Nous ne pouvons pas nous donner les grâces dont nous avons besoin, grâces de lumière et d’amour, grâces de force et de douceur, nous sommes des mendiants et pis que cela, car nous ne sommes pas même capables, souvent, d’exprimer nos besoins, de les connaître ; il n’est personne d’entre nous qui n’ait sur ce point, une expérience cruelle et décisive.

Cette vie d’oraison, cette lumière et cette force surnaturelles qui nous permettraient de vivre continuellement dans la présence et dans l’amitié de Dieu, c’est pourtant là ce que nous désirons tous avoir. Et de fait, il nous est indispensable de l’acquérir si nous voulons réaliser l’idéal que nous nous sommes proposé en entrant en Chartreuse. Mais si, comme nous venons de l’affirmer, nous ne pouvons pas nous la procurer par nous-même, qu’allons-nous faire ? nous croiser les bras ? Non, pas tout à fait, nous allons faire ce que fit saint Jean-Baptiste ; préparer la voie à Notre Seigneur.

Et remarquez bien, ceci n’est pas un petit travail, ni une tâche facile que l’on peut entreprendre à ses moments perdus et achever sans trop d’efforts. Nous ne pouvons pas du tout nous donner ces grâces, mais nous pouvons nous préparer à les recevoir, nous devons nous y préparer en écartant les obstacles : et ceci, c’est à la fois un travail de force et de patience auquel chacun de nous doit s’appliquer sans cesse. Et c’est un travail qui exige de la générosité, comme Notre Seigneur nous le dit, en parlant encore de saint Jean-Baptiste : depuis que la voie du ciel est ouverte, on peut le conquérir, mais à condition de se faire violence et de ne pas se ménager. « Depuis saint Jean-Baptiste, le Royaume du Ciel souffre violence, et ce sont les violents qui l’emportent de force » (Matthieu 11, 12) Voilà donc notre tâche bien définie : préparer le chemin à Notre Seigneur en nous faisant violence et en triomphant de nous-même.

Mais celui dont nous voulons prendre aujourd’hui une leçon – saint Jean-Baptiste – précise encore un peu ce que doit être ce travail que nous opérerons dans nos âmes. Voici ses paroles : « Je suis la voix de Celui qui crie dans le désert : Préparez les chemins du Seigneur, nivelez ses sentiers, toute vallée doit être remplie, toute montagne et toute colline doivent être aplanies. Ce qui est courbé doit être redressé, et ce qui est inégal doit devenir égal » (Luc 3).

Réfléchissons un peu à ces paroles : que voulait dire le mystérieux précurseur, nourri de miel sauvage et de sauterelles, en quel sens devons-nous aplanir les sentiers de notre âme, combler nos vallées, raser nos montagnes ? Comment égaliser notre âme pour que Notre Seigneur puisse facilement y venir, y pénétrer et, s’y établir ?

Les inégalités de notre âme qui la rendent difficilement pénétrables au souffle de l’Esprit saint, et qui entravent par conséquent le développement de notre vie intérieure, ce sont nos affections et nos penchants déréglés, tout amour et toute haine, toute joie et toute douleur qui ont pour objet la créature et qui, par conséquent, nous détournent de Dieu. Disons d’abord quelques mots de l’affection que nous pouvons ressentir dans nos relations extérieures : amitié pour des personnes ou attachement à des choses.

Sans doute, il ne nous est pas défendu d’aimer nos frères, nous avons même le devoir de les aimer. Il ne nous est même pas défendu, au sens strict du mot, d’aimer un confrère plus qu’un autre. Mais il est certain néanmoins que, pour des contemplatifs, l’idéal de l’amour pur et désintéressé, c’est d’aimer tous les hommes de tout son cœur, sans même nous demander si l’un nous plaît plus que les autres, selon ce qui est dit dans l’Évangile : « Soyez comme votre Père céleste qui fait luire son soleil sur les bons comme sur les méchants ».

Quand nous ressentons une affection particulière, demandons-nous avec loyauté pourquoi nous aimons ce confrère plutôt que les autres ? Nous ne tarderons pas, dans la grande majorité des cas, à découvrir que le fond de notre préférence n’est autre chose que l’amour-propre ; c’est parce que ce confrère est plus gentil avec nous, parce qu’il a confiance en nous, parce que les relations avec lui sont plus agréables, parce que lui-même nous témoigne de l’affection en retour. Toutes raisons qui se ramènent plus ou moins à l’amour-propre et qui n’auraient aucune prise sur nous si nous étions vraiment surnaturels et si nous avions donné totalement notre cœur au Bon Dieu. Il est évident que de telles affections gênent nos rapports avec Dieu, qu’elles diminuent la ferveur et la profondeur de notre vie spirituelle. Celui qui aime vraiment les hommes, les aime tous en Dieu, d’un amour trop immense pour pouvoir s’attacher à l’un ou à l’autre. Notez-le bien, cette indifférence du contemplatif est tout autre que l’indifférence de celui qui est trop égoïste pour aimer. L’égoïste a le cœur trop petit pour aimer autre chose que lui-même ; le contemplatif a le cœur trop grand pour s’attacher à autre chose qu’à Dieu.

Si notre cœur, fait pour Dieu, est trop grand pour s’attacher à un homme, à plus forte raison est-il trop grand pour s’attacher à une chose. Pourtant, il arrive souvent que nous perdions notre équilibre intérieur parce que nous tenons à un objet ou, plus souvent encore, à une occupation. C’est pour nous surtout, moines contemplatifs, c’est pour nous, Chartreux, que saint Paul a donné ce conseil : « de faire les choses comme ne les faisant pas » (1 Corinthiens 7, 30). Le défaut contre lequel il veut nous mettre en garde présente pour nous, me semble-t-il, deux formes principales : attachement à un travail qui nous a été confié par nos supérieurs, ou bien recherche curieuse d’une occupation étrangère à notre travail.

Sur la première forme, je ne crois pas nécessaire de m’étendre ; nous n’avons que trop souvent des exemples de religieux avec lesquels on doit prendre toutes sortes de ménagements, pour savoir si tel ou tel travail, telle ou telle charge leur plaît, si on peut les changer d’obédience sans qu’ils ne perdent courage…

Comprenez bien ce que je veux dire : nous pouvons, et nous devons même faire connaître à nos supérieurs nos besoins et aussi nos capacités. Mais il n’en est pas moins vrai que nous devons être toujours prêts à faire le sacrifice de nos préférences personnelles, dès que nous sentons que Dieu nous le demande.

Sur ce point, nous nous ressemblons malheureusement tous et notre pauvre nature humaine s’attache comme une ancre à tout ce qu’elle rencontre. Voici une autre forme que prend souvent notre attachement à la terre : les religieux qui ne sont pas très perdus en Dieu éprouvent de temps en temps des accès de curiosité qu’il est naturellement plus ou moins difficile de satisfaire pour un objet ou pour un autre. Tel veut un livre, tel autre veut écrire à diverses personnes, etc. Une telle curiosité crée dans l’âme une préoccupation et par conséquent, un trouble. L’âme n’est plus égale, elle n’est plus calme et sereine et Notre Seigneur s’en va. Il faut de toute urgence faire ce que saint Jean-Baptiste nous conseille de faire : « niveler l’âme, aplanir les sentiers du Seigneur ».

Ce que nous avons dit jusqu’ici concerne notre attachement aux satisfactions extérieures, mais il est d’autres plaisirs auxquels notre amour-propre s’attache d’une façon plus subtile et bien dangereuse encore pour la solidité de notre vie spirituelle. Ce sont les consolations, les douceurs, les accès de ferveur et de grâces sensibles que beaucoup de personnes reçoivent lorsqu’elles commencent leur vie intérieure. On se met en présence de Dieu, on fait le chemin de la Croix, on dit les litanies de la Sainte Vierge et le cœur est tout chaud, tout attendri. On a des instants délicieux en présence du Saint Sacrement : on se sent plein de feu et d’ardeur pour le service du Bon Dieu. Malheureusement, de tels états ne durent pas ; d’abord, ils sont intermittents et puis, au bout de quelques mois ou de quelques années, on s’aperçoit que l’on devient plus froid et plus sec et on se demande si c’est la vie intérieure qui a diminué et si l’on est encore dans l’amitié du Bon Dieu.

Mais là aussi, il faut se rappeler que les joies, même ces joies très pures, ne sont encore que des accidents de l’âme : il ne faut jamais leur accorder qu’une importance secondaire. Sans doute, lorsque le Bon Dieu nous envoie de telles douceurs et de tels élans, il faut les accepter avec reconnaissance et nous efforcer d’en profiter en étant bien fidèles et bien généreux. Mais il faut bien savoir que ces grâces ne constituent pas la sainteté ni la vie intérieure. Si nous les avons utilisées comme nous le devons, elles s’en iront pour faire place à des grâces plus profondes, à un attachement bien plus pur et plus solide de la foi et de la volonté qui étreignent Dieu dans la sécheresse et dans les ténèbres avec une obstination passionnée. Celui-là qui vit ainsi sans rien sentir peut-être que le souffle glacé des tentations et des doutes, mais fidèle, immobile, cramponné en quelque sorte à Dieu : celui-là ressemble vraiment au Divin Crucifié, c’est un enfant de Dieu. Il amasse des trésors de lumière pour la vie éternelle et, le jour où le vrai visage des hommes sera enfin révélé, les anges s’inclineront devant sa beauté !

* * *

« Comblez les vallées, rendez droits les sentiers du Seigneur… » Nous avons dit ce qu’il fallait entendre par la destruction et le nivellement des montagnes de notre âme ; voici maintenant ce qu’il faut comprendre sans doute quand saint Jean-Baptiste nous parle de combler les vallées : il s’agit, me semble-t-il, de nos aversions et de nos rancunes, de nos craintes et de nos tristesses, en un mot, de tous les sentiments douloureux de l’âme. Il faut aussi les maîtriser et les surmonter afin que la procession invisible de la grâce divine puisse traverser sans obstacle le chemin de nos cœurs.

Il est à peine besoin de s’étendre sur ces côtés négatifs de l’indifférence et de l’égalité surnaturelle où nos âmes doivent être établies, car ce que nous avons dit des dangers que présentent les joies naturelles ou les désirs humains, et des misères qu’entraînent ces passions, nous pourrions naturellement le répéter des sentiments opposés. Ce qui est nuisible à l’âme, ce n’est pas précisément la joie ni la douleur, c’est la sensibilité aux choses de ce monde.

Il y a, nous dit saint Paul, une tristesse selon Dieu, et une tristesse selon la chair. Quand on pense que l’on a tant offensé Dieu, et que l’on a si peu fait pour Sa gloire, quand on a conscience des millions d’offenses qui sont faites sans cesse à la divine Majesté, assurément on souffre. Mais c’est une souffrance calme et sereine qui n’enlève pas à l’âme sa paix. Elle nous pousse et nous donne des forces pour le service de Dieu. C’est elle qui fait les religieux humbles et généreux, les âmes expiatrices et réparatrices. C’est de cet état d’âme que saint Paul a dit : la tristesse selon Dieu donne l’esprit de pénitence (2 Corinthiens 7, 10).

Mais la tristesse selon le monde, ajoute-t-il, donne la mort. La tristesse selon le monde, c’est celle qui vient de l’amour-propre blessé ou privé des biens qu’il convoite. Un supérieur nous fait une observation un peu dure ou nous a refusé quelque chose. Un confrère a cru devoir nous dénoncer alors que nous étions en faute… Aussitôt, notre cœur se révolte, il nous vient toutes sortes de pensées mauvaises et si nous n’y prenons pas garde, si nous ne réagissons pas énergiquement, nous sentons bientôt notre âme toute troublée, et Dieu nous quitte. S’abandonner à de tels états d’amertume aussi bien que se laisser aller à la mélancolie des souvenirs et des regrets, ce sont pour un religieux, des fautes qui manifestent un manque de vie intérieure, des relations bien relâchées et bien ralenties avec le Bon Dieu, et qui promettent, si on les renouvelle, de refroidir et finalement d’éteindre ce qui peut rester encore dans l’âme du foyer primitif de la piété et de la ferveur.

Faisons, en passant, une mention spéciale à la mauvaise humeur. Un moine, un cœur qui s’est donné vraiment à Dieu, ne doit jamais se fâcher. Si nous nous fâchons, c’est toujours pour des motifs d’amour-propre. Les injures que nous croyons subir, l’indignation contre les défauts des autres, la révolte devant les injustices et les calomnies dont nous sommes l’objet : tout cela n’existerait pas si vraiment nous avions donné tout notre cœur à Jésus, et si nous ne cherchions plus nos aises, nos consolations et les mesquines satisfactions de notre petite personne.

Et il est encore une tristesse que nous ne devons pas laisser pénétrer dans notre âme, une tristesse plus profonde et plus dangereuse que toute autre, sans doute, parce qu’elle est plus intime. C’est le découragement. Vous n’ignorez pas que la purification de l’âme s’opère par une série d’épreuves intérieures ou extérieures, qui sont d’autant plus bienfaisantes qu’elles sont supportées avec plus de courage. Comment supporter une épreuve de façon à ce que nous en sortions plus purs, plus forts, plus unis à Dieu ? En ne la laissant pas pénétrer jusqu’au fond de notre âme : en lui disant non.

Non ! amertumes, scrupules écrasants, doutes sur ma prédestination, fatigue spirituelle, dégoût, écœurements, lassitudes, ténèbres, obscurités, purgatoires et enfers intérieurs, non ! vous ne ferez pas reculer ma confiance.
Je ne sens plus rien, je ne vois plus rien, mais je veux quand même croire et espérer en Dieu.
Je resterai fidèle à ma vocation et à mon idéal de dévouement et d’abandon à Dieu, quand bien même la tempête spirituelle soufflerait dix fois plus fort.

Je connais des âmes qui, pendant des années, ont lutté de cette façon contre le doute, le scrupule et l’angoisse, qui se sont forgé ainsi une trempe d’acier et qui, aujourd’hui, dans la joie de l’union profonde et continue avec Dieu, bénissent ces années de tourments qui semblaient ne devoir jamais finir et les ont préparées et mûries pour la béatitude présente.

Mais je sais que de telles promesses ne soulagent que bien faiblement l’âme aux prises avec ces orages. Tel est précisément le caractère qui fait la dureté de ces épreuves : aucune aide extérieure ne peut nous soulager et nous sommes en quelque sorte certains que cela ne finira jamais. Souvenez-vous seulement que plus nous sommes vigilants et énergiques, pour refuser l’entrée de notre cœur à ces souffles de désespoir, plus le démon se fatigue vite et plus la moisson de grâces sera grande lorsque se lèvera de nouveau le soleil de la paix.

Car c’est là l’exemple et le conseil muet que nous a donnés le Précurseur : couper court et attaquer le mal par sa racine. C’est ainsi qu’il a fait lui-même : abandonnant très jeune le monde, sa famille, ses biens et ses amis pour s’en aller vivre tout seul au désert. On ne dira jamais assez combien ceci est important dans les travaux et les luttes de la vie intérieure : surveiller les commencements, ne pas faire de petites concessions. Dès qu’on surprend une mauvaise tendresse ou une pensée méchante, vite, faisons comme saint Jean-Baptiste, détournons-nous et retirons-nous courageusement dans la solitude intérieure où Jésus nous attend. Ne jouons pas, ne badinons pas avec les pensées sensuelles ou avec les pensées de découragement : soyons debout à la porte de notre propre cœur, comme un soldat armé d’une épée à deux tranchants, et ne laissons rien passer qui ne porte le cachet du surnaturel et la marque du divin.

Ce principe est si important que je voudrais le graver dans vos mémoires par quelques exemples. Considérez un fleuve à sa source : qu’il est facile d’en détourner le cours ! Un enfant peut le faire en creusant une petite rigole dans la terre. Mais si l’on attend que le fleuve ait coulé pendant 50 kilomètres, il devient humainement impossible de changer sa direction. Il en est de même des mauvaises pensées. Lorsqu’elles viennent à peine de naître, il suffit d’un peu de volonté pour détourner l’attention. Mais si l’on attend qu’elles aient envahi l’âme et qu’elles l’aient emplie de leurs flots impurs, entraînant concession après concession et faute après faute, certes, ce sera une toute autre affaire que de s’en débarrasser.

Saint Jean-Baptiste a jugé sans doute que l’homme dans le monde est semblable à un arbre planté dans une mauvaise terre. Si on l’arrache tout petit et qu’on le transporte dans la bonne terre, il croîtra et donnera du fruit. C’est ce qu’il fit pour lui-même en quittant le monde si jeune. Il est si facile d’arracher une petite pousse de sapin : mais arracher un grand sapin c’est impossible. Si l’arbre a été planté dans un lieu défavorable où il a pris une mauvaise direction, et qu’on a attendu trop longtemps pour le transplanter, il ne reste plus qu’une chose à faire : le couper et le jeter au feu. Car Notre Seigneur nous en avertit : tout arbre qui ne donne rien de bon pour la vie éternelle sera jeté au feu (Matthieu 3, 10).

Imitons donc ce saint, sauvage et doux, ce mangeur d’insectes et de miel qui fut en quelque sorte le premier Chartreux ; soyons vigilants, énergiques et prompts dans la lutte avec nous-mêmes, coupons court à ce qui nous empêche de vivre unis au bon Dieu. On peut dire que cet amour des solutions radicales est caractéristique de l’esprit monastique et surtout de l’esprit cartusien. Et c’est, au fond, ce qu’il y a de plus habile. Car il est plus facile de renoncer carrément, totalement, d’un seul coup, à ce qui nous trouble et nous gêne, (par exemple, à une curiosité, à un désir de vanité) que de vouloir le satisfaire à moitié tout en restant dans l’amitié de Dieu. Une âme divisée c’est une âme malheureuse. Ceux qui ne pensent pas du tout à Dieu peuvent goûter les grossières jouissances des sens. Ceux qui se donnent totalement au Bon Dieu sont heureux comme des oiseaux, comme des enfants, comme des anges, parce qu’ils n’ont plus de soucis. Mais ceux qui veulent donner tout en gardant, être à la fois au Bon Dieu et à eux-mêmes, avoir les consolations de Jésus et encore d’autres consolations, ceux-là sont toujours inquiets, hésitants, troublés. Ils ne peuvent pas être heureux. Ainsi donc, pour réussir dans la vie intérieure comme dans toute chose, retenez ces deux conseils : surveiller les commencements et les principes et ne jamais prendre de demi-mesures.

Pour terminer, disons un mot de ce qui se produit dans l’âme lorsqu’elle a suivi fidèlement le conseil de saint Jean-Baptiste et qu’elle s’est purifiée des joies et des douleurs de l’amour-propre, lorsqu’elle ne se laisse plus entraîner par les plaisirs petits ou grands ni abattre par les chagrins et les contrariétés.

Ces affections et ces passions, ces attendrissements sur nous-mêmes, ou sur d’autres, ces désirs et ces amertumes avaient fait perdre à notre âme sa sérénité : elle était agitée de toutes sortes de mouvements qui ne permettaient plus à la lumière de la traverser.

Maintenant, nous l’avons établie dans le calme et voyez : c’est comme une eau qui, tout à l’heure, était agitée et troublée, et qu’on laisse en repos quelques instants. Le trouble disparaît peu à peu ; elle retrouve sa limpidité, la lumière du soleil la traverse de nouveau et s’y réfléchit comme dans un cristal. Ainsi fait la lumière de Dieu dans l’âme où s’est apaisé le tumulte des passions égoïstes : cette âme retrouve la paix et la confiance et la douce lumière de la foi. La voici de nouveau toute claire et franche comme l’eau pure, loyale avec Dieu et avec elle-même, humblement bienfaisante, douce, charitable pour les autres dans les petites choses comme dans les grandes.

Nous autres solitaires, nous pouvons faire beaucoup pour la gloire du Bon Dieu et le salut des âmes, simplement en offrant au Bon Dieu un cœur calme, pacifié par le sacrifice, où Dieu puisse venir Se reposer comme le rayon de soleil dans le cristal, Se reposer, dis-je, Se multiplier en quelque sorte, et rayonner en clarté de foi et en consolation d’espérance sur les âmes qui nous sont proches et sur celles qui nous sont lointaines, dans ce monde et dans l’éternité.

Un Chartreux, in Écoles de silence

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En éclairant… Wilfrid Stinissen, L’abandon comme acceptation


Le problème de l’homme contemporain, c’est qu’il ne reconnaît plus la volonté de Dieu dans les événements. l ne croit plus en une Providence faisant tout concourir au salut de ceux qui aiment Dieu (Romains 8, 28). On dit trop facilement et sans assez de nuances : « Mais ce n’est pas la volonté de Dieu que des gens tombent malades, aient faim, soient persécutés… ». Ce n’est certes pas la volonté de Dieu que les gens soient sans cœur les uns pour les autres ou vivent en conflit. Il veut au contraire que nous nous aimions les uns les autres. Mais même s’il y a des hommes mauvais qui, à l’encontre de la volonté de Dieu, sont injustes envers leurs semblables, Dieu sait tirer parti de cette injustice même pour la faire entrer dans son dessein en faveur de ces personnes injustement traitées. Il faut faire la distinction entre d’une part, l’action pécheresse s’opposant à la volonté de Dieu, et d’autre part, la situation qui en résulte pour la victime de cette action pécheresse. Dieu ne veut pas cette action pécheresse, mais Il prend en compte, de toute éternité, les conséquences de cette action dans la vie de la victime. Il veut positivement que tout ce qui nous arrive nous fasse grandir et mûrir, même l’injustice que d’autres nous font subir.

Nous sommes enclins — c’est profondément enraciné en nous — à toujours remarquer ce que les autres font de mal. Ainsi manquons-nous l’essentiel : accepter et accueillir pleinement la volonté de Dieu, laquelle, pour une bonne part, résulte du combat mené contre elle par d’autres personnes. Il suffit de penser à Jésus. Ce n’était certes pas la volonté du Père que son Fils soit assassiné par les hommes, ce n’est pas le Père qui les y a poussés. En revanche, le Père voulait réellement que Jésus soit la victime volontaire et innocente de la méchanceté des hommes, Il voulait que Jésus se laisse tuer. Et Jésus n’a pas dit, comme on l’entend si souvent maintenant : « Ce n’est pas la volonté de Dieu, Dieu ne peut pas vouloir une chose pareille ». Il a dit : « Abba, Père, tout t’est possible ; que cette coupe passe loin de moi. Mais cependant, non pas ce que Je veux, mais ce que Tu veux » (Marc 14, 36). Il y a pour chacun de nous une coupe que le Père nous donne à boire. Le contenu paraissant venir en grande partie des hommes, nous avons du mal à reconnaître en elle la coupe du Père. C’est pourtant le Père qui nous offre cette boisson amère. Il en fut ainsi pour Jésus, il en est de même pour nous.

C’est ta Providence, ô Père, qui pilote le navire.

Sagesse 14, 3

Dieu tient tout dans sa main. Rien n’échappe à son influence, rien ne peut déjouer ses projets. Saint Augustin a une formule très radicale : « Rien n’arrive sans que le Tout-Puissant veuille que cela arrive, soit en le laissant arriver, soit en le faisant lui-même »1. Laisser arriver quelque chose est aussi une décision émanant de la volonté de Dieu.

Ce laisser arriver, cette passivité de Dieu, est pour l’homme de notre temps la pierre d’achoppement par excellence. Pourquoi Dieu n’intervient-Il pas ? Comment Auschwitz, les salles de tortures et la menace permanente d’un conflit nucléaire inimaginable sont-ils possibles, si Dieu a vraiment souci de l’homme ? Terribles questions auxquelles il n’est pas simple de répondre. J’y reviendrai dans le deuxième chapitre et j’essayerai de démontrer pourquoi Dieu a doté l’homme de liberté, tout en sachant que cette liberté même ouvre le chemin à d’effroyables catastrophes.

Limitons-nous pour le moment au fait que le Père n’a pas empêché la mort atroce de son Fils Unique, son Bien-Aimé. Ce fait est une sorte d’archétype qui nous montre très clairement deux choses. Tout d’abord, que la souffrance et même la déchéance ne sont jamais signes d’un moindre amour de la part du Père. Et par conséquent, que la souffrance n’est pas vaine. La souffrance porte fruit, la souffrance est rédemptrice, la souffrance est devenue, depuis que Jésus l’a traversée, instrument de salut. Cela ne vaut pas seulement pour une souffrance noblement et héroïquement supportée. Qui sait comment il réagirait dans la salle de torture ? Il suffit que chacun, selon ses propres forces, essaye d’accepter la souffrance, ou même seulement de laisser arriver ce qui doit arriver. L’Église a toujours honoré les Saints Innocentscomme martyrs, alors que ces enfants n’ont jamais positivement accepté leur mort violente.

Dieu se sert du mal et en joue d’une manière si souveraine et avec une telle virtuosité qu’Il obtient un meilleur résultat que s’il n’y avait jamais eu de mal. Pour nous qui sommes plongés dedans, cela paraît difficile à digérer. Nous trouvons bien trop élevé le prix à payer pour ces bons résultats. Mais saint Paul jubile devant le mystère, le dessein grandiose de Dieu « caché en Dieu dès avant les siècles » (Éphésiens 3, 9), et dans lequel le mal et le péché ont aussi leur place. « Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde » (Romains 11, 32). Dans ce texte lapidaire et audacieux, contestable d’un point de vue strictement théologique parce qu’il semble mettre en Dieu l’initiative du péché, Paul nous assure que même la plus grande catastrophe, le péché, contribue à la manifestation de l’amour. Rien n’échappe au plan de salut de Dieu, c’est pourquoi le tragique de ce monde, malgré toute son horreur, n’a jamais un caractère définitif. Tout l’absurde auquel peuvent mener la bêtise et l’aveuglement de l’homme est ressaisi par l’amour tout-puissant de Dieu, capable de faire entrer même l’absurde dans son plan de salut et ainsi de lui donner sens.

Dans ses récits sur le Hassidisme, Martin Buber écrit :

La veille de Yom Kippour, jour du Grand Pardon, Rabbi Susha entendit le chantre, dans la synagogue, chanter de façon poignante ces paroles : Et tout est pardonné. Il cria alors vers Dieu : Seigneur du monde, jamais ce chant n’aurait pu monter vers Toi si Israël n’avait pas péché. 2

Il est vrai que les méchants, écrit saint Augustin, agissent souvent contre la volonté de Dieu, mais sa sagesse et sa puissance sont si grandes que tout ce qui semble s’opposer à sa volonté contribue en fait aux bons résultats ou aux fins qu’Il avait fixés d’avance. 3

Ou, en d’autres termes :

Dieu accomplit sa volonté bonne à travers la volonté mauvaise des méchants. C’est ainsi que le dessein d’amour du Père a été réalisé par les Juifs et que Jésus est allé pour nous à la mort. 4

Ne nous torturons donc pas l’esprit en voulant établir une distinction précise entre ce que Dieu veut et ce qu’Il se contente de permettre. Ce qu’Il permet fait aussi partie de son plan global, universel. Il l’a prévu dès le commencement et a décidé de ce qu’Il en ferait. Chaque événement a sa place dans le plan de Dieu. Dieu est si bon que, dans un certain sens, tout ce qui entre en contact avec Lui devient bon. La bonté de Dieu est, pour ainsi dire, contagieuse et elle contamine même le mal.

Dieu est si bon, dit saint Augustin,que, dans sa main, même le mal favorise le bien. Il n’aurait jamais laissé arriver le mal s’Il n’avait pu, grâce à sa parfaite bonté, l’utiliser. 5

Qui parlera encore de hasard ?

Rien dans notre vie n’est dû au hasard… Sache que tout ce qui arrive contre notre volonté, ne peut venir que de la volonté de Dieu, de sa Providence, de l’ordre qu’Il a créé, de la permission qu’Il donne et des lois qu’Il a faites. 6

La distinction entre ce que Dieu veut et ce qu’Il ne fait que permettre est d’une extrême importance du point de vue théologique. Toutefois, au niveau de la vie concrète, quand il s’agit d’événements inévitables et de notre façon d’y réagir, spéculer sur cette distinction ne serait-il pas souvent une manière subtile de chercher un échappatoire ? Si Dieu ne veut pas le mal qui m’atteint, je n’ai pas non plus à l’accepter. Je peux alors, en toute bonne conscience, me révolter. Job ne s’intéresse pas à cette distinction. Le mal qui l’atteint vient directement du démon. Et pourtant, Job dit :

Yahvé a donné, Yahvé a repris, que le nom de Yahvé soit béni.

Job 1, 21

Le Père de Caussade (1675-1751) écrit à sœur Marie-Henriette de Bousmard :

Être vivement convaincu qu’il n’arrive rien en ce monde ni dans l’intérieur que Dieu ne veuille ou ne permette. Or il faut également se soumettre aux permissions de Dieu et aux volontés absolues de Dieu. 7

Une manière de vivre toujours en présence de Dieu

Si Dieu est le Créateur du ciel et de la terre, s’Il est le grand régisseur du théâtre de ce monde et des hommes, je peux Le rencontrer partout. Dans tout ce qui arrive et à travers tout, Il déverse sur moi son amour. « Ouvre large ta bouche, dit-Il, je calmerai ta faim » (Psaume 81, 11). Inutile de me tarabuster pour savoir quand j’ai intérêt à ouvrir la bouche et quand il est préférable de la fermer. Je dois toujours avoir la bouche grande ouverte, puisque j’habite un pays ruisselant de lait et de miel. À chaque instant, je suis nourri d’une nourriture substantielle. Non qu’elle ait toujours goût de miel, elle paraît parfois amère, mais les herbes amères — c’est bien connu — sont meilleures pour la santé. L’action de Dieu remplit l’univers. Je peux me livrer à elle, me laisser emporter par ses flots.

Nous cherchons Dieu. Mais en fait, Dieu n’a pas à être cherché. Il est partout. Impossible de Lui échapper. Tout parle de Lui, tout manifeste quelque chose de Lui. Nous n’avons pas à faire un long chemin, ni à acheter une boussole pour trouver la bonne direction. Dieu est dans la réalité, la nôtre : nos parents, notre corps sain ou malade, nos dons et nos limites, notre richesse ou notre pauvreté, notre quotient intellectuel élevé ou faible. Dès que nous cessons de nous battre contre tout cela, dès que nous nous ouvrons à cette réalité – la réalité de Dieu – et y consentons de tout cœur, nous vivons dans le royaume de Dieu.

La psychologie moderne aussi, d’une certaine façon, sent qu’il est primordial pour l’homme d’accepter sa condition concrète, d’être celui qu’il est et de ne pas vouloir être un autre. Le but du psychothérapeute n’est pas en premier lieu d’inculquer à son patient de nouveaux modes de comportement. Il veut l’aider à s’accepter lui-même, à ne plus refuser et refouler son passé, mais au contraire à l’intégrer. Par suite de l’entière acceptation, le changement vient alors presque de lui-même. Mais accepter notre sort nous est difficile tant que nous ne savons pas que Dieu est caché derrière, qu’il est et a toujours été réellement présent dans notre vie justement à travers ce sort. C’est pourquoi la psychologie a un pouvoir limité et ne peut jamais mener à une libération totale.

Quelle que soit la direction vers laquelle on se tourne, on bute toujours sur Dieu. Celui qui finit par en prendre conscience se reconnaît dans l’événement qui bouleversa Jacob. Il se réveille de son rêve et s’exclame :

En vérité, Yahvé est dans ce lieu et je ne le savais pas… Que ce lieu est redoutable ! Ce n’est rien moins que la maison de Dieu et la porte du ciel.

Genèse 28, 16-17

Le rêve de l’échelle dont le sommet touchait au ciel et le long de laquelle les anges de Dieu montaient et descendaient, avait appris à Jacob que le ciel et la terre sont reliés, que les anges transmettent sans cesse des messages célestes. Au lieu d’événements prosaïques, banals, voilà qu’on rencontre des anges !

Mais la plupart des chrétiens sont comme les apôtres qui aperçoivent Jésus marchant sur le lac et croient voir un fantôme. Même Marie de Magdala se trompe et pense voir un jardinier quand Jésus lui apparaît. Nous devrions être comme la fiancée du Cantique des Cantiques qui Le reconnaît déjà de loin :

Écoutez ! Voilà mon Bien-Aimé !
Regardez, le voilà qui vient :
Il saute sur les montagnes,
Il bondit par-dessus les collines…
Le voilà qui se tient derrière le mur de notre maison.
Il regarde par la fenêtre et guette à travers le treillis !

Cantique 2, 8-9

Comment peux-tu reconnaître que tu vis conformément à la volonté de Dieu ? En voici le signe : si tu es préoccupé de quelque chose, cela veut dire que tu n’es pas complètement abandonné à la volonté de Dieu, même si tu crois vivre selon sa volonté. Celui qui vit selon la volonté du Seigneur ne se fait aucun souci. S’il a besoin de quelque chose, il l’abandonne, et lui-même avec, au Seigneur. Il se remet entre ses mains. Et s’il ne reçoit pas le nécessaire, il reste calme, comme s’il l’avait reçu. Quoiqu’il arrive, il n’a pas peur, car il sait que c’est la volonté de Dieu. S’il est atteint d’une maladie, il pense : j’ai besoin de cette maladie, sinon Dieu ne me l’aurait pas envoyée. C’est ainsi qu’il conserve la paix du corps et de l’âme. 8

Ce texte du starets russe Silouane (1866-1938), d’ores et déjà vénéré comme un saint sur le Mont Athos, peut servir de test. Sa lecture nous réjouit-elle, ou bien nous irrite-t-elle ? Si elle nous irrite, c’est sans doute parce que nous sommes incapables de situer les événements dans leur juste relation, sans les voir comme des matériaux dont Dieu se sert pour réaliser ses plans. Que le matériau soit bon ou mauvais en soi, n’a pour Dieu aucune importance. Il lui suffit d’y toucher pour en faire un instrument adéquat.

On le constate aussi chez les hommes. Ne reconnaît-on pas un maître à sa capacité de faire quelque chose de beau avec de faibles moyens ? Un débutant dans l’art culinaire risquera de faire, avec les aliments les plus coûteux et les plus fins, un dîner abominable. En revanche, celui qui maîtrise cet art sera capable de transformer même des restes en un repas délicieux. Il est vrai qu’en ce monde, on se heurte toujours à des limites : il n’est pas possible de préparer un bon repas avec de la nourriture gâtée, mais pour Dieu, c’est possible ! Nous pouvons nous mettre à table et manger ce qu’Il nous sert, sans appréhension et sans souci ! La nourriture sera toujours substantielle, car c’est toujours Lui-même qu’Il nous sert, sa volonté, son action.

L’omniprésence de Dieu reçoit ainsi une nouvelle signification. Sa présence n’est ni statique ni passive. Il n’est pas obligé d’assister, en spectateur impuissant, au mauvais usage que l’homme fait de sa liberté, brouillant tous les plans divins. Se livrer à un Dieu qui se tordrait ainsi les mains de désespoir n’aurait aucun sens. Dieu est amour efficient, et tout ce qui arrive, tout ce que les hommes font et défont, est intégré dans son activité universelle. On nage dedans.

Je mourais de soif, écrit Caussade, je courais de fontaine en fontaine, de ruisseau en ruisseau, et voilà une main qui a fait un déluge ; l’eau m’environne de toutes parts. Tout devient pain pour me nourrir, savon pour me blanchir, feu pour me purifier, ciseau pour me donner des figures célestes. Tout est instrument de grâce pour toutes mes nécessités ; ce que je chercherais dans tout autre chose, cela me cherche incessamment et se donne à moi par toutes les créatures. Ô amour, faut-il que cela soit ignoré et que vous vous jetiez pour ainsi dire à la tête de tout le monde avec toutes vos faveurs, et qu’on vous cherche dans les coins et recoins où l’on ne vous trouve pas ? Quelle folie de ne pas respirer dans l’air, de ne pas trouver l’eau dans le Déluge, de ne pas trouver Dieu, de ne pas le goûter, de ne pas recevoir son onction en toutes choses ! 9

Il n’y a pas un instant où Dieu ne se communique. La plus grande partie de notre vie nous semble être le jeu du hasard. De temps en temps, Dieu manifeste sa présence, de loin en loin, nous apercevons le fil rouge et nous Le remercions. Mais Il est toujours présent, tout parle de Lui. Il y a une continuité ininterrompue dans l’activité de Dieu.

Il ne dort pas, ton gardien.
Non, Il ne dort ni ne sommeille, le gardien d’Israël.

Psaume 121, 3-4

C’est nous qui dormons le plus souvent, oui : notre foi sommeille. Nous ne découvrons rien de particulier. Et pourtant, tout est extraordinaire. C’est peut-être là justement le secret de certains saints qui sont morts jeunes après avoir parcouru en peu de temps un chemin incroyablement long. Aucun instant de perdu dans leur vie, aucun événement vécu en vain. Ils savaient qu’à chaque moment, à travers tous les événements et dans toutes les circonstances, surtout celles qui semblaient entraver leur vie spirituelle, Dieu les poussait dans le dos. Et ils se laissaient pousser en avant par Lui.

Notre effort vers la vie spirituelle cache souvent une fuite. Fuite devant la réalité concrète, apparemment banale, et pourtant remplie de présence divine, pour nous réfugier dans une existence artificielle répondant à nos idées de piété et de sainteté, mais dont Dieu est absent. Tant que l’on veut décider par soi-même où trouver Dieu, on ne risque pas de Le rencontrer ! On ne rencontrera que soi-même, une édition retouchée de soi-même. La vraie vie spirituelle commence dès lors qu’on est prêt à mourir. Et peut-on mourir plus rapidement qu’en laissant Dieu modeler jour après jour notre vie, dans l’acceptation cordiale de son action ?

La foi : voir l’invisible (He 11, 27)

Nous avons reçu des yeux nouveaux pour découvrir cette réalité divine, ce sont les yeux de la foi. La foi traverse l’écorce extérieure et pénètre jusqu’à la substance des choses. Pour bien des chrétiens, la foi concerne une réalité qui n’appartient pas à ce monde, elle nous permet de voir une autre partie de la réalité. Pour un croyant, la réalité devient effectivement plus large et plus vaste. La foi découvre des terrains nouveaux (Trinité, anges, etc.). Mais la foi nous donne aussi la possibilité de voir notre réalité quotidienne sous un jour nouveau. La foi voit les choses communes dans leur profondeur. Ainsi, un croyant ne trouve rien banal ou ennuyeux. Tout devient captivant, passionnant.

Ce ne sont pas en premier lieu les belles pensées ou théories qui nous apprennent quelque chose. Elles restent souvent à flotter dans notre tête sans influencer la vie. Ce sont les événements qui exercent une influence sur nous. En hébreu, paroleet événement sont désignés par le même terme : dabar. Dieu parle par les événements. Quand Il parle par son Fils, survient le plus grand événement de l’histoire : l’Incarnation. Chaque événement est une parole que Dieu nous adresse, Il est présent en tout ce qui arrive. Si je ne regimbe pas contre les événements, si au contraire j’y consens de tout cœur et les accepte comme parole de Dieu, je vis en sa présence. Je réalise qu’Il ne cesse pas de me travailler, de me former et de me modeler. À cet effet, je n’ai pas besoin de beaucoup penser, ni même obligatoirement de beaucoup Lui parler. Même un travail réclamant toute mon attention ne m’empêche pas de vivre ainsi en sa présence. La seule chose nécessaire est d’être toujours prêt à dire oui. Je me laisse ainsi créer par Dieu.

Pour peu que l’on s’y essaie, on découvre que ce n’est pas facile. Si Dieu nous créait directement, sans intervention d’hommes ou d’événements, ce ne serait peut-être pas aussi difficile. Mais Le reconnaître dans des événements quotidiens, insignifiants, demande une foi profonde. L’Incarnation a toujours été la pierre d’achoppement par excellence. Dieu et l’homme entretiennent un dialogue de sourds. L’homme cherche Dieu dans ce qui est grand, alors qu’Il se communique et se manifeste dans ce qui est petit.

À ceci reconnaissez l’Esprit de Dieu, écrit saint Jean, tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu dans la chair, est de Dieu ; mais tout esprit qui ne confesse pas Jésus n’est pas de Dieu ; c’est là l’esprit de l’anti-Christ.

1 Jean 4, 2-3

Déjà dans la primitive Église, un Dieu aussi humain posait problème à bien des gens. Ils étaient prêts à croire en un Christ céleste, mais ne pouvaient admettre qu’il ait quelque chose à voir avec Jésus. Il reste un peu de cette hérésie chez la plupart d’entre nous. Cela transparaît, par exemple, dans la difficulté que nous éprouvons à reconnaître un saint dans notre entourage immédiat, à moins qu’il ne fasse des choses sensationnelles. Quelqu’un à qui nous avons affaire dans la vie de tous les jours, en qui nous reconnaissons un être humain ordinaire, ne peut pas être un saint. Pour être un saint, il faut être ou bien mort, ou bien très loin. La distance nous permet de faire abstraction de l’aspect humain ordinaire et de gonfler la réalité, d’en faire quelque chose de grandiose, un mythe.

Il est important, et même nécessaire, d’interrompre de temps à autre le travail au cours de la journée pour se tourner vers Dieu ou vers Jésus et Lui adresser quelques « paroles de lumière et d’amour ». Ma foi me dit que Dieu demeure en mon cœur et que je peux L’y trouver. Mais reconnaître Dieu dans tout ce qui arrive demande un supplément de foi. Il est plus difficile de rencontrer Dieu dans une personne qui vient sans cesse me déranger au milieu de mes occupations en me téléphonant à des heures impossibles, que d’insérer de loin en loin une petite pause de prière dans mon travail. Mais si je n’essaie pas dans le premier cas, l’autre ne sera pas tout à fait authentique. Un Dieu que je ne peux rencontrer que dans mon cœur, mais pas dans les personnes et les événements, n’est pas vraiment incarné. Apparaît alors un dangereux dualisme : le contact avec Dieu se réduit à quelques moments ou périodes privilégiés, tandis que le reste de la vie se passe sans Dieu.

On ne saurait limiter Dieu à une époque donnée. Nous nous imaginons facilement que Dieu était particulièrement actif aux temps évoqués dans la Bible, c’est-à-dire, exception faite du récit de la Création, environ deux mille ans. Mais ce que nous lisons dans l’Écriture n’est qu’une petite partie de l’histoire sainte qui a commencé avec l’apparition du monde et se poursuit jusqu’au dernier jour. Dieu a choisi quelques instants et les a mis en lumière afin que nous comprenions qu’Il conduit l’histoire tout entière et soutient l’humanité du début jusqu’à la fin. De notre lecture de la Bible, nous devons retenir surtout ceci : l’histoire est toujours une histoire sainte ; l’homme a beau s’imaginer pouvoir agir de façon autonome et ne pas tenir compte de Dieu, c’est Dieu en dernière instance qui, malgré tout, soutient et conduit l’histoire dans son ensemble. En tout ce qui arrive, Il est présent. Notre vie est la suite de cette histoire sainte. La Bible nous donne une description succincte du début de l’histoire (le récit de la Création) et de sa fin (l’Apocalypse : combat décisif entre la lumière et les ténèbres) pour nous faire comprendre clairement que tout ce qui se passe entre le début et la fin fait partie de cette histoire sainte. Tout ne peut pas être décrit de manière circonstanciée. Si tout devait être décrit en détail,

Le monde entier lui-même, je pense, ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait.

Jean 21, 25

L’histoire sainte se continue et Dieu l’écrit à travers chacune de nos vies. Les livres actuellement inspirés par le Saint-Esprit sont des livres vivants. C’est Lui qui veut écrire le livre de notre vie, croyons-le et laissons-Le écrire : rien n’est plus important. Il n’est pas indispensable que nous comprenions tout ce qu’Il écrit. Même les hagiographes écrivant sous l’inspiration de l’Esprit ne savaient pas exactement ce qu’Il voulait dire. Cela ne s’éclairait que peu à peu. Vouloir à tout prix connaître l’intention précise de Dieu pour tel épisode de notre vie, c’est de la curiosité spirituelle. Le principal est de savoir que pour tout, Dieu a une intention ; à nous de rester ouverts et vigilants : Il nous fera connaître cette intention quand l voudra.

Tu as changé mon deuil en une danse.

Psaume 30, 12

Nous sommes tous enclins à imputer aux autres ou aux circonstances la cause de notre manque de croissance spirituelle. Je n’ai pas de temps pour la prière, j’ai trop de travail, je vis dans un environnement stressant, les enfants sont tellement bruyants, mes confrères (consœurs) ne me comprennent pas, je n’ai pas de bon guide spirituel… La liste est sans fin.

Si nous croyons vraiment que Dieu est notre Père (Père, c’est ainsi que commence la prière de Charles de Foucauld ; sans ce premier mot, toute la prière se désagrège) et qu’Il tient tout dans sa main, nous savons alors aussi que rien, rien ne pourra nous arrêter sur le chemin vers Lui.

Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation, l’angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? Mais en tout cela nous sommes les grands vainqueurs par Celui qui nous a aimés. Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur.

Romains 8, 35, 37-39

Qu’un obstacle apparent de prime abord puisse s’avérer être en fait un moyen, la vie de Jésus nous en offre un exemple magnifique. Les pharisiens rejettent Jésus et veulent L’empêcher de se présenter comme Messie. Mais c’est justement en Le tuant qu’ils L’acheminent vers son but. Son but, c’est la Croix. Ceux qui l’y clouent servent, bon gré mal gré, la cause de Dieu. Le poisson qui voulait engloutir Tobie lui sert, à lui et à son ange, de nourriture et fournit même un remède (Tobie 6, 3-6). Tu t’imagines que, si tel casse-pied disparaissait de ton entourage, tu pourrais enfin vivre en paix et te consacrer à nouveau à la prière ? Mais Dieu se sert justement de ce casse-pied pour approfondir ta paix, afin qu’elle ne soit plus dépendante des circonstances extérieures, mais soit fondée en Dieu. Tes ennemis deviennent tes amis.

Dans ses Précautions, Jean de la Croix incite un confrère à considérer les frères de sa communauté comme autant de collaborateurs de Dieu, chargés de le former :

La première précaution (contre la chair) consiste à vous bien persuader que vous n’êtes venu au couvent que pour y être éprouvé et exercé par tous à la vertu. Aussi, afin de vous délivrer des imperfections et des troubles qui peuvent surgir au sujet des dispositions ou des rapports des religieux avec vous, et afin de tirer profit de tout événement, il convient que vous regardiez tous ceux qui sont dans le couvent comme des ministres de Dieu, et ils le sont en effet, chargés de vous exercer à la vertu ; que les uns doivent vous éprouver par des paroles, d’autres par les œuvres, et d’autres par des pensées défavorables ; qu’en tout cela, vous devez être comme l’image entre les mains de celui qui la travaille, la peint ou la dore. Sans cela vous ne saurez pas vaincre la sensualité ni la sensibilité ; vous ne saurez pas non plus vous bien comporter avec les religieux du monastère, ni obtenir la sainte paix, ni vous prémunir contre une foule d’obstacles et de maux. 11

Dans un certain sens, tout le monde est au service de Dieu. Tous contribuent à accomplir ses desseins. L’ironie du sort, ou plutôt l’humour de Dieu, fait en sorte que, souvent, l est le mieux servi par ceux qui tentent de lui résister avec le plus d’acharnement. Dans de nombreuses vies de saints, il est question d’un esprit tracassin, d’une personne désagréable, voire parfois malveillante, qui fournit la quantité de persécution nécessaire, semble-t-il, pour faire un saint (Marc 10, 30). Mais au ciel règne une reconnaissance universelle. Reconnaissance destinée à tous, aussi bien à ceux qui nous ont traités sur terre avec amour, qu’aux tracassins. Chacun a mis du sien, de son gré ou contre son gré, pour accomplir le dessein de Dieu.

N’en concluons pas pour autant qu’il faille devenir indifférent aux événements. L’insouciance évangélique n’est pas l’indifférence. Jésus a pleuré sur Jérusalem. Ce n’était pas Lui, mais les autres qui étaient l’objet de son chagrin. Les soucis dont Jésus veut nous libérer sont surtout des soucis qui tournent autour de nous-mêmes. La plus grande partie de nos problèmes entre dans cette catégorie. Éprouver du chagrin à la vue de tant de gens qui ne s’ouvrent pas à Dieu et n’osent pas se confier en Lui, ne fait pas partie des soucis désapprouvés par Jésus. C’est de l’amour que jaillissent les larmes versées en ce cas, et de telles larmes ne sont jamais amères.

On nous tient pour pauvres, et nous possédons tout.

2 Corinthiens 6, 10

Dieu peut aussi utiliser notre pauvreté intérieure. C’est le plus difficile à croire de tout. Et pourtant, cette pauvreté même peut devenir la plus fidèle auxiliaire de Dieu.

Le cheval fait du fumier dans l’étable, écrit Tauler, en soi le fumier est sordide et répand une odeur infecte ; cependant le même cheval le traîne avec beaucoup de travail dans les champs, où il fait croître la précieuse récolte d’un bon froment ou d’un vin délicieux ; récolte qui n’aurait pas été si bonne s’il n’y avait pas eu de fumier. Ton fumier à toi, ce sont tes propres défauts dont tu ne viens pas à bout pour l’instant et que tu ne parviens pas à dominer. Prends avec application le soin de les porter sur le champ de la très aimable volonté de Dieu dans un véritable abandon de toi-même. Épands ton fumier dans ce noble champ et sans aucun doute il en sortira dans un humble abandon des fruits nobles et délicieux. 12

Te sens-tu angoissé, sec, sans force, triste ?

La peur même, la suspension, la désolation, écrit Caussade, sont des versets de cantiques ténébreux. On est ravi de n’en pas omettre une syllabe, on sait que tout se termine au Gloria Patri ; ainsi on fait sa voie de son égarement. Les ténèbres même servent de conduite, les doutes, d’assurance ; et plus Isaac est en peine de trouver de quoi faire le sacrifice, plus Abraham attend tout de la Providence. 13

Il écrit aussi à une sœur qui lui confie sa détresse :

Vous adhérez trop à ces craintes et à ces doutes, vous vous en occupez trop au lieu de les mépriser, au lieu de vous jeter dans l’entier abandon à Dieu. Sans cet heureux et saint abandon, vous ne jouirez jamais d’une paix solide. 14

La Providence de Dieu englobe si bien tout que rien n’en est exclu, même le péché y a sa place. Ainsi notre abandon doit être total au point que même notre inquiétude et nos soucis y trouvent leur place et y soient inclus. Nos soucis eux-mêmes ne doivent plus être source de soucis ! Nous ne pouvons pas vivre toujours dans une paix parfaite.

Quand Dieu ôte parfois la tranquillité, eh bien, qu’elle s’en aille avec tout le reste ! Dieu demeure toujours et Il suffit. 15

Dieu paraît parfois dur. On peut avoir l’impression que c’est Lui, le grand tourmenteur. Mais s’Il tourmente l’homme, c’est parce que sa miséricorde ne renonce jamais. Il continue à tout croire, à tout espérer, à tout essayer pour que nous en arrivions enfin à lâcher prise et à capituler. Au lieu de reprocher à Dieu sa dureté, nous devrions Lui être reconnaissants de ne jamais se décourager avec nous. Il nous connaît. Il sait à quel point nous sommes enfermés dans notre bulle, enclins à nous mettre au centre de tout, y compris en notre amour. S’Il nous laissait éprouver, trop tôt et trop longtemps, sa présence béatifiante, nous nous sentirions si satisfaits de notre amour pour Lui que nous penserions davantage à cet amour qu’à Lui-même. Il peut arriver que le bonheur provoqué par la présence de Dieu nous absorbe à tel point que nous en oublions Dieu Lui-même. L’amour que Dieu nous porte L’oblige à se retirer apparemment, afin d’enlever à notre orgueil et à notre amour-propre tous leurs points d’appui. Quand l’amour-propre ne reçoit plus de nourriture, il finit par mourir de faim. Lorsque l’amour-propre est mort et que le centre de l’homme s’est déplacé en Dieu, celui-ci peut enfin se révéler sans risques et sans limites.

La vallée aride, sur sa route, devient une oasis.

Psaume 84, 7

Oui, si l’on accepte vraiment de traverser une vallée aride, on s’aperçoit soudain que cet espace aride est une oasis. On n’a même pas besoin d’attendre la fin du voyage pour découvrir, rétrospectivement, qu’on a effectivement traversé une oasis. On s’en aperçoit chemin faisant. C’est là une des merveilles opérées par l’abandon. Ce qui, aux yeux du profane ou du réfractaire à la conduite de Dieu, paraît monotone et désolant, s’avère passionnant pour celui qui laisse la décision à Dieu et ose s’en remettre à sa conduite. L’enfant en nous aime marcher, les yeux fermés, en tenant la main d’une personne à qui il peut faire inconditionnellement confiance. Thérèse de Lisieux raconte comment elle s’amusait à se laisser guider par son père, savourant la sécurité de s’en remettre entièrement à quelqu’un en qui elle pouvait avoir toute confiance. C’est ainsi qu’une simple promenade devient une aventure.

Si nous n’osons pas marcher en tenant la main de Dieu, quelle autre main allons-nous choisir ? Dieu voudrait-Il nous égarer ? Allons-nous nous fier à nos pauvres yeux myopes plutôt qu’à Lui qui a vue sur l’ensemble ? Penser que nous allons manquer de ceci ou de cela, que quelqu’un ou quelque chose va nous faire obstacle, n’y a-t-il pas là de quoi rire ? Dieu sait exactement ce qu’il nous faut, tous ses dons sont soigneusement adaptés à nos besoins. Lui seul connaît nos besoins réels. Quand nous protestons, c’est toujours à partir de nos besoins imaginaires.

Qui se laisse docilement conduire par Dieu, marche par un droit et court chemin. Il s’épargne une infinité de temps et de peine. La plupart des gens investissent une partie considérable de leur énergie à lutter contre Dieu. Dès qu’on abandonne cette lutte, une quantité incroyable d’énergie est libérée. On se met à avancer soudain à un rythme accéléré. Et bien plus joyeusement. Résister à la vie et aux circonstances provoque une crispation intérieure, la première et la plus importante cause du malheur de l’homme. Quand cette crispation se dénoue, tout se simplifie. Même la possibilité d’être frustré disparaît. Il y a frustration quand on n’obtient pas ce dont on croit avoir besoin, quand ce qu’on attend ne se produit pas. Qui s’en remet à la conduite de Dieu n’est jamais frustré. S’il ne peut obtenir certaines choses, c’est qu’il n’en a pas besoin. Si quelque chose ne se produit pas, il en conclut que ce n’était pas sa voie. Il n’est pas déçu, car tout est exactement comme devant être. Non pas en soi-même, mais en tant que milieu où il doit vivre, milieu divin.

Que tes œuvres sont grandes, Seigneur !

Psaume 92, 6

La conséquence de tout cela est un contentement qui va croissant. On est content de Dieu. On trouve qu’Il fait bien toutes choses (Marc 7, 37). N’a-t-on pas tout ce dont on a besoin, ni peu ni prou ? Avec Thérèse, on est prêt à citer Isaïe : « Dites au Juste que TOUT est bien » (3, 10, Vulgate).

Oui, tout est bien, lorsqu’on ne recherche que la volonté de Jésus. 16

Quand Dieu fait si bien toutes choses, on ne peut que le bénir :

Seigneur, vous me comblez de JOIE par TOUT ce que vous faites. 17

Que personne n’aille se méprendre sur ces paroles et penser qu’il est facile de parler ainsi quand tout va bien.

À vues humaines, cela n’allait justement pas bien pour Thérèse quand elle écrivait ces mots. Sur la même page, on peut lire la description de son épreuve de la foi qui lui ôtait toute espérance du ciel.

Quand quelqu’un est content de Dieu et de tout ce qu’Il fait, une musique intérieure retentit en lui, une chanson qui se chante elle-même. Sœur Marie-Angélique de Jésus, du Carmel de Pontoise (1893-1919), qui s’appelait elle-même Flamme de joie, écrit :

Au plus profond de mon âme, il y a quelque chose qui chante sans cesse, un Magnificat qui n’a pas de fin.

Monsieur Toccanier, vicaire du saint Curé d’Ars :

Un jour, je lui jetai en passant :
— Il fait mauvais temps aujourd’hui, Monsieur le Curé !
— Il fait toujours beau temps pour le juste, répondit-il, il ne fait mauvais temps que pour les pauvres pécheurs.
 18

Wilfrid Stinissen, ocd, in L’Abandon

1. Saint Augustin, Enchiridion de fide, spe et caritate, 24.

2. Martin Buber, Die Erzählungen der Chassidim, Manesse Verlag, Zürich, 1949, p. 387.

3. Saint Augustin, De civitate Dei, 22, 2, 1.

4. Saint Augustin, Enchiridion, n° 26.

5. Saint Augustin, Opus imperf. Contra Julianum, Lib. 5, n° 60.

6. Saint Augustin, Enarrationes in Ps 118, y. 12.

7. Père de Caussade, Lettres Spirituelles II, Desclée de Brouwer, Paris, 1964, p. 128.

8. Silouane, Écrits spirituels (Spiritualité orientale, n° 5), Abbaye de Bellefontaine, 1976, p. 47-48.

9. Père de Caussade, L’Abandon à la Providence divine, Desclée de Brouwer, Paris, 1966, p. 106-107.

10. Père de Caussade, L’Abandon à la Providence divine, op. cit., p. 60.

11. Saint Jean de la Croix, Œuvres Spirituelles.

12. Jean Tauler, cité dans La Vie Spirituelle, n° 652, p. 705.

13. Père de Caussade, L’Abandon, p. 133-134.

14. Père de Caussade, Lettres Spirituelles II, p. 58.

15. Père de Caussade, Lettres Spirituelles II, p. 40.

16. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, de la Sainte Face, Manuscrit C 2 v°, in Œuvres Complètes, p. 237.

17. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, de la Sainte Face, Manuscrit C 7 r°, in Œuvres Complètes, p. 243.

18. Francis Trochu, Le Curé d’Ars, Vitte, Lyon-Paris, 1929, p. 508.

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En méditant… Dominique-Raphaël Kling, Marie et la gloire du ciel

« Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme ! »

La place d’une mère est celle des commencements, des premiers moments. Au commencement d’une vie d’homme, il y a une mère : on dit également que son visage habite les derniers instants sur terre. Son nom est le premier que prononce l’enfant, il est parfois le dernier que l’homme a sur ses lèvres au moment du grand passage. Au commencement du monde, il y a Ève, au commencement de la Nouvelle Alliance, il y a Marie. Elle est au début de la vie du Christ, elle est au début du temps de l’Église à la Croix. Elle est au début du premier miracle de Jésus à Cana, elle est au début de la première annonce des apôtres à la Pentecôte. Oui, Marie est la première. Elle présente et accueille. Elle écoute et elle prie.

Marie est également mère des dernières heures. Elle est présente au terme de l’Ancienne Alliance pour l’ouvrir à la Nouvelle : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Luc 1, 35). Seule à la Croix, dans la foi pure et nue, elle participe au moment ultime de la vie de son fils par un dernier fiat : « Près de la croix de Jésus se tenait sa mère » (Jean 19, 25). Ambassadrice de l’humanité entière, dans l’extrême de l’épreuve et l’obscurité totale elle reste debout, ferme dans l’espérance. Participant à la dernière heure d’un Dieu qui se meurt, elle ouvre le temps d’une humanité pourtant condamnée : « Le soleil s’éclipsant, l’obscurité se fit sur la terre entière » (Luc 23, 43). Par la puissance de son espérance, elle rompt le tragique de la dernière heure pour l’ouvrir à la première heure de la résurrection. Aussi, Marie n’est pas présente avec les saintes femmes au matin de la résurrection : c’est qu’elle a devancé l’aurore et a déjà échappé à l’obscurité du tombeau.

Nous voudrions méditer ici sur les fins dernières. Nous souhaitons l’accomplir à la lumière de Marie. Plutôt que de fins dernières, il serait d’ailleurs plus juste de parler d’ultimes commencements. Car le but de la création tout entière n’est pas la fin du monde, mais au contraire la Vie éternelle. Si notre temps humain est marqué doublement par la fin tragique de la vie individuelle et la consommation des temps dans le retour du Christ, ces deux eschatologies sont en réalité une ouverture et non un terme. Ni notre vie, ni notre temps humain, ni notre histoire humaine ne possèdent en eux-mêmes leurs propres achèvements et perfections. La finalité du temps réside au contraire dans la glorification de notre chair et l’avènement d’un monde nouveau : « Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu » (Apocalypse 21, 1).

Les fins dernières sont donc commencements ultimes et définitifs, commencements d’un temps infini et éternel. Fin de l’existence et commencement de la vie éternelle se confondent donc et se mêlent. Marie, mère des commencements et des dernières heures est le guide privilégié pour en pénétrer l’obscur mystère, car elle y a sa part active :

Dans le mystère de l’Assomption s’exprime la foi de l’Église, selon laquelle Marie est « unie par un lien étroit et indissoluble » au Christ, car si, en tant que mère et vierge, elle lui était unie de façon singulière lors de sa première venue, par sa continuelle coopération avec lui, elle le sera aussi dans l’attente de la seconde venue : « rachetée de façon suréminente en considération des mérites de son Fils », elle a aussi ce rôle, propre à la mère, de médiatrice de la clémence lors de la venue définitive, lorsque tous ceux qui sont au Christ revivront et que « le dernier ennemi détruit sera la Mort » (1 Corinthiens 15, 26). 1

Notre parcours nous fera traverser trois porches successifs par lesquels nous tenterons de contempler la triple dimension de la gloire mariale. Comment Marie a-t-elle vécu sa propre pâque ? Les deux traditions orientale et occidentale semblent à ce sujet s’opposer. Dans un deuxième regard, le couronnement de Marie nous révèle sa double exemplarité : pour l’Église et pour la vie de tout chrétien. Enfin, loin d’assister à la destinée tragique du monde avec indifférence, elle est vraiment mère de l’Église et elle continue par son intercession et sa mission d’accompagner le monde dans sa naissance douloureuse à la grâce.

Premier porche : Dormition

Marie est montée avec son corps. Elle est la seule. Comment s’est réalisé ce passage ? Dans la formule qui définit le dogme de l’Assomption en 1950, Pie XII ne se prononce pas sur la question de la mort de Marie. Il ne l’a pas jugé opportun. Le dogme de l’Assomption se contente d’affirmer que le corps de Marie a été glorifié après sa mort, alors que pour nous la résurrection des corps se produira à la fin des temps ainsi que nous le confessons dans le Credo.

Ici apparaît une difficulté. L’Assomption est-elle une sorte d’invention récente des catholiques engoncés dans une vénération mariale excessive ? Cette tradition bien que proclamée récemment est aussi antique que vénérable. On la trouve dès les premiers siècles et elle se répand universellement à partir du XIVe siècle. Sans surprise la consultation de Pie XII en mai 1946 obtint un soutien quasi unanime : seules six réponses sur près de 1 200 émirent quelques réserves. Comme chaque enseignement de l’Église, c’est la Révélation qui la fonde. Le Nouveau Testament ne prend pas explicitement parti mais son silence sur la mort de Marie laisse entendre qu’il n’y a rien d’exceptionnel par rapport à la loi commune : nous pouvons en effet penser que dans le cas contraire les auteurs inspirés en auraient parlé.

De plus, l’association si intime de la Vierge Marie au mystère rédempteur de son Fils révèle un chemin identique. Ce que le Christ a vécu, Marie devait le vivre. Comment comprendre alors la définition tardive de ce dogme de l’Assomption ? Tout est donné dans la Révélation et chaque époque possède sa grâce propre d’interprétation et de réception. Le siècle écoulé fut particulièrement marial et ecclésial. Il suffit de faire la liste de tous les engagements du magistère dans la compréhension de Marie et de l’Église, de Marie dans l’Église. Mais ce développement homogène du dogme n’est rien d’autre que le dés-enveloppement de l’Écriture : elle est reçue et méditée de façon séculaire dans le cœur des saints, priée par la piété commune du peuple de Dieu. La Tradition accumule alors les richesses et dévoile ainsi la profondeur du mystère chrétien. Dans un second temps, ce dernier est explicité formellement par la définition des dogmes. On peut ainsi ajouter que notre époque est baignée par cette lumière de l’Assomption : une grâce particulière d’intelligence des fins dernières à la lumière de Marie nous est ainsi gratifiée. Nous pourrions presque dire : compréhension dernière du mystère de Marie et de l’Église.

Que dire à présent de l’opposition entre la tradition de la Dormition chez les Orientaux et celle de la mort de Marie chez les Latins ? Dans un Tropaire pour la fête de la Dormition dans la liturgie byzantine nous entendons : « Dans ton enfantement tu as gardé la virginité, dans ta dormition tu n’as pas quitté le monde, ô Mère de Dieu : tu as rejoint la source de la Vie, toi qui conçus le Dieu vivant et qui, par tes prières, délivreras nos âmes de la mort ». Signifie-t-il que Marie n’ait pas connu la mort ? Nous avons au contraire un témoignage inverse des plus antiques dans la Tradition grecque : dans un discours justement sur la Dormition attribué à saint Modeste de Jérusalem (+634) l’auteur développe longuement la Dormition de Marie puis exalte l’intervention du Christ qui « la ressuscita des morts »2. Ce que les Orientaux définissent par dormition correspond en fait à l’absence de corruption de la chair. De nombreuses citations qui appartiennent à la tradition orientale de la dormition parlent de la mort et de la résurrection de Marie. À l’inverse, certains théologiens latins ont défendu la thèse que la Vierge Marie passa directement de la terre au ciel. Mais cette opinion est inconnue avant le XVIIe siècle. Les deux traditions latine et orientale ne sont donc nullement incompatibles. Elles partagent en revanche l’intime conviction du caractère exceptionnel de la mort de Marie, associée comme son Fils à la résurrection de la chair.

Certes la Genèse nous présente la mort comme un châtiment résultant du péché. Et nous pourrions en conclure que Marie exempte du péché originel par son privilège d’Immaculée Conception ne pouvait connaître la mort. Pourtant, sa grâce immaculée n’implique pas celle d’une immortalité corporelle. Le Christ selon la sagesse de Dieu a souhaité vivre la fragilité de notre nature mortelle jusqu’au terme. Le magistère récent, sans toutefois répétons-le, le définir encore, va dans le sens d’une expérience de la mort pour Marie. Elle a épousé en toute chose la mission de son Fils, afin de donner une dimension pascale au passage de la mort : celle d’une expérience de don total dans l’amour. Ayant vécu le sort commun des hommes, nous pouvons conclure qu’elle est ainsi davantage en mesure d’exercer sa maternité spirituelle « à l’heure de notre mort ».

Marie est passée de la vie à la Vie avec son corps. Elle est la seule, avec le Christ. Elle jette ainsi un véritable pont entre d’un côté le monde enténébré qui tombe en ruine et de l’autre le monde spirituel, le Ciel. Cette échelle se jette vers la patrie définitive parce qu’elle est bien assise dans les fanges d’un monde encore dominé par les combats. Marie est la mère de ces dernières heures où le monde bascule des ténèbres à la lumière. Sa vie n’a été nullement protégée des épreuves, des morts et des renoncements. Elle est celle qui reste fidèle lorsqu’il n’y a plus rien, plus d’espoir, plus de lumière.

— Souvenons-nous, elle est tendue pour son peuple dans l’attente du Messie au moment de l’Annonciation : alors que plus personne ne croit ni n’attend.

— Confiante dans l’appel et le message de l’ange, elle s’abandonne totalement à la volonté de Dieu dans la maternité : alors que Joseph veut la répudier.

— Engagée comme une mère dans l’éducation de son enfant, elle vit la souffrance d’un fils qu’elle ne comprend plus et qui semble lui échapper pour les docteurs de la loi à l’occasion du pèlerinage à Jérusalem : c’est le mystère du recouvrement.

— Première disciple, elle suit son fils dans la vie de folie où il s’engage : on le prend pour un fou lorsqu’il quitte la vie cachée pour proclamer, guérir et invectiver.

— Enfin debout elle ne défaille pas à l’instant ultime de la croix : tous les disciples se sont enfuis.

Oui, Marie est la mère de la dernière heure et c’est ainsi que nous la prions. Sa vie est traversée d’épreuves et de morts. Est-elle loin des hommes comme sur un piédestal du haut de son privilège d’immaculée ? Non, au contraire, elle a vécu pleinement, d’autant plus sensible à la fragilité et précarité de l’existence que son âme est sans péché. Est-elle la mère de Dieu jusqu’à ignorer la maternité humaine, son lot de renoncements, de don inconditionnel et sans retour ? La réponse vient du Christ en croix : « Voici ta mère, voici ton fils ». Son Fils lui est enlevé, des fils innombrables lui sont donnés. Est-elle montée au ciel avec son corps pour s’y réfugier et nous abandonner à notre misérable sort ? C’est le magnificat de la Visitation maintenant qui proclame : « Son amour s’étend d’âge en âge ».

Ce premier porche du mystère glorieux de Marie qu’est l’Assomption invite d’emblée au voyage. Une douce lumière s’en dégage. Au travers nous voyons déjà apparaître la lumière. L’obscurité est encore présente, mais déjà le jour pointe au loin. Marie, étoile du matin l’annonce. Sa lumière mystérieuse, tendre et maternelle, attire et chante silencieusement dans l’âme. À la suite du ressuscité, Marie a traversé victorieusement ce porche et avec confiance nous la suivons. Et parce qu’elle-même a accompli le grand passage dans la hâte de son amour, elle est devenue pour les croyants Porte du ciel : elle nous indique le Ciel et elle assied notre espérance. Comme le chante Syméon : « Maintenant, Souverain Maître, tu peux, selon ta parole, laisser ton serviteur s’en aller en paix ; car mes yeux ont vu ton salut » (Luc 2,29).

Parvenus à cette étape de notre pèlerinage, nous voulons ici citer le poète Péguy et mettre sur nos lèvres son chant à Notre-Dame de Chartres :

Nous voici parvenus sur la haute terrasse
Où rien ne cache plus l’homme de devant Dieu,
Où nul déguisement ni du temps ni du lieu
Ne pourra nous sauver, Seigneur, de votre chasse.
Voici la gerbe immense et l’immense liasse,
Et le grain sous la meule et nos écrasements,
Et la grêle javelle et nos renoncements,
Et l’immense horizon que le regard embrasse.
Et notre indignité cette immuable masse,
Et notre basse peur en un pareil moment,
Et la juste terreur et le secret tourment
De nous trouver tout seuls par devant votre face.
Mais voici que c’est vous, reine de majesté.
Comment avons-nous pu nous laisser décevoir,
Et marcher devant vous sans vous apercevoir
Nous serons donc toujours ce peuple incontesté.

Deuxième porche : Couronnement

Au ciel, Marie est couronnée. Cette couronne resplendit de cinq immenses joyaux. Que l’on nous pardonne de citer ici l’acrostiche de saint Bonaventure méditant le mystère de Marie qui décrit ces cinq pierres précieuses.

La lettre M comme médiatrice,
La lettre A comme auxiliatrice,
La lettre R comme réparatrice,
La lettre I comme illumine,
La lettre A comme avocate.

MARIA le prénom latin de Marie. Oui, Marie comme une reine, rayonne de la beauté des grâces que lui a gratuitement concédées Dieu. Les pères de l’Église mobilisent de nombreuses figures bibliques pour en exprimer la richesse. Elle est semblable à :

— l’arc-en-ciel qui enveloppe le monde après le cataclysme du déluge et dans sa discrète beauté inaugure la nouvelle paix de Dieu avec les hommes ;

— l’arche d’Alliance qui contient les commandements nouveaux : Marie en son sein accueille le commandement nouveau du Verbe fait chair, oint de l’Esprit, gravé non dans la pierre, mais dans la chair d’un cœur ;

— un buisson ardent : elle ne se consume pas, elle reste intègre dans sa virginité, charnelle, spirituelle ;

— une échelle de Jacob : Marie dresse cette échelle prophétisée à Jacob et à laquelle l’homme ne croyait plus. À l’Annonciation, l’ange descend, à l’Assomption c’est l’humanité qui monte et gravit les Cieux ;

— une arche de Noé : l’humanité sauvée se réfugie dans la virginité de Marie, sa maternité plus forte que les flots mortifères du péché inaugure une nouvelle vie, une nouvelle fécondité, une nouvelle maternité, celle de l’Église sur les âmes ;

— un arbre de vie : enfin, le paradis s’ouvre, la garde des épées de feu des archanges s’abaisse, et l’humanité ébahie contemple celle qui porte la vie, celle qui porte la source de Vie, la Vie éternelle.

Marie dans ce couronnement récapitule ainsi les plus grandes figures des femmes de l’Ancien Testament :

M comme Myriam la sœur de Moïse,
A comme Anne mère de Samuel,
R comme Rachel,
I comme Judith,
A comme Abigail (cf. 1 Sam 25 sq).

Elle est la Femme par excellence, ainsi que la nomme le Christ à Cana et à la Croix.

Dans un admirable bas-relief, l’église clunisienne de Souvigny dans le Bourbonnais déploie tous les symboles de Marie qui parsèment l’iconographie mariale et chante son couronnement : le soleil, la lune, l’étoile, la porte du ciel, le rosier, le cèdre, le puits, le jardin clos, la cité de Dieu, la fontaine, le miroir, la tour de David, le lys.

Après l’art, que nous dit notre foi ? Marie est la mère de Dieu, et de sa maternité tout découle. Nous le voyons dans ces représentations de Marie où jamais son enfant n’est absent. Elle est Immaculée Conception. Sa maternité virginale est accomplie dans l’Assomption par une Maternité sur toute l’Église. Car entre l’Annonciation et l’Assomption, il y a la mission de Marie : elle préside le collège des apôtres au Cénacle, appelle l’Esprit Saint, conforte l’attente des disciples qui défaillent. Puis elle se retire lorsque l’Esprit fondant sur eux embrase l’univers de son feu de foi et de charité. Marie a reçu un don royal de son Seigneur. Marie a su dire oui parfaitement et absolument à cet appel royal. Comme une reine, elle accompagne le gouvernement de son Fils. Comme une reine, elle est mère.

Comme une reine elle se cache derrière son Fils qui gouverne les âmes.

Vous l’avez compris, le couronnement par l’Assomption récapitule, synthétise et achève comme une fin dernière. Tel est l’ultime dans la vie de Marie, mère de la dernière heure, mère des fins dernières, mère des premiers commencements. Tel est le cas de notre mort, ultime de notre existence et appelé par l’Ave Maria à se laisser accompagner par Marie. Alors que notre corps tombe en ruine, déjà notre âme taillée comme un diamant par les épreuves de la vie languit et vibre de la lumière de gloire. Cette fin de la vie de Marie nous dévoile la fin de notre vie, c’est-à-dire le but de notre existence : nous sommes appelés à être transformés par la puissance extraordinaire de l’amour de Dieu afin de devenir fils dans le Fils. Notre vocation est la gloire. Notre être aspire, gémit, invite à la gloire. L’exemple parfait et accompli de Marie dans l’Assomption nous révèle notre profonde destinée, notre fin dernière.

La place unique de Marie éclaire également le mystère de l’Église. Dans leur réflexion lors de Vatican II, les pères conciliaires retiennent fondamentalement deux images pour décrire l’Église : elle est corps du Christ, elle est épouse. Par notre baptême nous sommes incorporés au Corps. Mais l’Église est également un face-à-Face mystérieux avec Dieu. En son sein, Marie accomplit cette identité sponsale, de l’épouse face à l’époux. L’Église est sainte parce qu’elle accueille parfaitement et complètement l’invitation aux noces de l’Agneau. L’Église est sainte parce qu’elle se donne totalement et absolument à l’époux. Seule Marie a été à la hauteur de cet appel inouï. Elle en réalise la personnalité profonde :

Ce profil marial est aussi fondamental et caractéristique de l’Église — sinon davantage — que le profil apostolique et Pétrinien, auquel il est profondément uni.

[…] La dimension mariale de l’Église précède la dimension pétrinienne, tout en lui étant étroitement unie et complémentaire. 3

Au cœur de l’Église par son fiat elle a dit oui pour l’humanité entière. Dans un accueil et un don total, elle a scellé les noces de l’agneau. Son acceptation a permis au-delà du temps limité de sa vie humaine le déploiement effectif de la mission de salut de son Fils au nom de chacun de nous :

En prononçant le fiat de l’Annonciation et en donnant son consentement au Mystère de l’Incarnation, Marie collabore déjà à toute l’œuvre que doit accomplir son Fils. Elle est mère partout où Il est Sauveur et Tête du Corps mystique. 4

Ainsi s’achève notre deuxième porche.

Troisième porche : Intercession

Sur les vantaux de ce troisième porche, je vous invite à décrypter la scène de l’apocalypse souvent attribuée à Marie :

Un signe grandiose fut vu au ciel : une Femme ! le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement.

Apocalypse 12

Cette formule biblique utilise un passif réservé pour désigner dans la Bible pour les grandes interventions divines dans l’histoire du salut. À l’instar du chapitre 7 d’Isaïe qui annonce la naissance du messie d’une vierge comme un signe immense, il s’agit ici de l’une des prophéties mariales les plus fortes de l’Écriture. L’enfantement physique du Messie et l’enfantement de l’Apocalypse lié au drame rédempteur du Messie sont indissolublement unis. La glorification de cette femme apparaît d’ailleurs comme le parallèle de la gloire du fils de l’homme dans la vision inaugurale de l’Apocalypse (1, 12-16) :

M’étant retourné, je vis comme un Fils d’homme.

Cette femme est vêtue du soleil comme d’un manteau de la même façon que Dieu lui-même au début du psaume 104 :

Bénis le Seigneur, ô mon âme.
Mon Dieu, tu es si grand !
Vêtu de faste et d’éclat,
Drapé de lumière comme d’un manteau,
Tu déploies les cieux comme une tente.

Psaume 104, 1-2

Elle bénéficie donc d’une participation à la gloire du monde divin. Elle est comme la nouvelle Jérusalem, fiancée et épouse de l’Agneau décrite en Isaïe 60 :

Le Seigneur sera pour toi une lumière éternelle, et ton Dieu sera ta splendeur.

Isaïe 60, 19sq

Ce texte résonne bien sûr en écho avec le texte parallèle de l’Apocalypse :

La ville peut se passer de l’éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l’a illuminée, et l’Agneau lui tient lieu de flambeau.

Apocalypse 21, 23

et

De nuit, il n’y en aura plus ; ils se passeront de lampe ou de soleil pour s’éclairer, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière, et ils régneront pour les siècles des siècles.

Apocalypse 22, 5

Cette femme est l’épouse d’une beauté sans pareille, resplendissante à la lumière de la Lune et du Soleil, et décrite au Cantique des Cantiques :

Qui est celle-ci qui surgit comme l’aurore Belle comme la lune, resplendissante comme le soleil, redoutable comme des bataillons ? 

Cantique 6, 10

Dans le même temps, elle gémit des douleurs de l’enfantement, alors que la foi proclame la maternité virginale de Marie sans souffrance. Cette vision révèle une autre maternité, une autre mission que la maternité de Noël. Elle se situe au confluent des deux sections prophétiques de l’Apocalypse : l’une se rapporte au monde entier et l’autre à l’Église. Marie mère du Christ est ainsi liée à l’origine de l’Église : elle apparaît à la charnière des deux. Nous le chantons dans le Salve Regina : Marie est acclamée comme notre avocate. Elle remplit ce rôle spécialement à notre mort :

Je vous salue Marie […] priez pour nous à l’heure de notre mort.

La liturgie comme l’art nous dépeint sa mission : souvent représentée revêtue d’un manteau qu’elle étend autour d’hommes et de femmes de toutes conditions, blottis dans sa maternelle sollicitude. C’est la grande vision de saint Dominique qui demandant où sont ses frères et ses sœurs au Ciel les découvre avec stupeur dissimulés dans ce manteau de lumière. Marie au Ciel continue d’œuvrer. Sa mission au Ciel, une fois les portes de la mort franchies, demeure. L’exemple des saints nous révèle l’étourdissante tendresse de Dieu qui permet à leur intercession de ruisseler sur le monde. « Je passerai mon ciel à faire du bien sur terre » clame la petite Thérèse.

Marie ne reçoit rien qu’elle ne veuille redonner « en faveur d’Abraham et de sa race à jamais ». La grande prière de l’Ave Maria répétée des milliers de fois dans notre vie possède un secret qui se révèle maintenant. Il ne s’agit pas seulement de l’instant précis du passage lorsque nous disons « À l’heure de notre mort » mais de la perpétuelle étendue de l’après mort, de l’au-delà. Au Ciel la prière des saints, notre prière se glisse dans la prière de Marie. Enveloppée dans la maternelle intercession de Marie, notre pauvre clameur trouve sa force et son ampleur portée par sa grâce royale et maternelle. Nous comprenons mieux ce passage étonnant de Jean-Paul II à l’occasion de sa première encyclique mariale :

En effet – lisons-nous encore –, après son Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s’interrompt pas : par son intercession répétée, elle continue à nous obtenir les dons qui assurent notre salut éternel. C’est avec ce caractère d’« intercession », manifesté pour la première fois à Cana en Galilée, que la médiation de Marie se poursuit dans l’histoire de l’Église et du monde

Son amour maternel la rend attentive aux frères de son Fils dont le pèlerinage n’est pas achevé, ou qui se trouvent engagés dans les périls et les épreuves, jusqu’à ce qu’ils parviennent à la patrie bienheureuse. Ainsi la maternité de Marie demeure sans cesse dans l’Église comme médiation d’intercession, et l’Église exprime sa foi en cette vérité en invoquant Marie « sous les titres d’Avocate, d’Auxiliatrice, de Secourable, de Médiatrice ». 5

Nous voudrions terminer en évoquant l’une de ces intercessions actives de Marie dans le monde. Il s’agit de l’une des apparitions mariales les plus étonnantes et évocatrices parce que l’on y voit Marie pleurer : les apparitions de la Salette. Nulle indifférence ou condescendance chez Marie Reine au Ciel et regardant la terre. Bien au contraire qu’y voyons-nous ? Une femme est assise et pleure. Comme cette femme de l’Apocalypse enveloppée du soleil qui crie dans les douleurs de l’enfantement. Marie, signe grandiose, entouré de lumière apparaît sur une montagne dans la France de notre terre, pauvre terre, désolée par le péché, le lieu de la Salette, pâturages des pauvres, nature cruelle, quasi déserte, aux montagnes presque lunaires.

Dans l’apocalypse nous lisons :

J’entendis une voix clamer dans le ciel : « Désormais, la victoire, la puissance et la royauté sont acquises à notre Dieu, et la domination à son Christ, puisqu’on a jeté bas l’accusateur de nos frères, celui qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu ».

Apocalypse 12

Et la femme enveloppée de lumière de dire aux petits voyants de la Salette :

Avancez mes enfants, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous conter une grande nouvelle.

En relisant le message de cette apparition si curieuse s’éveille en moi l’écho d’une autre parole, proche et pourtant lointaine. Ce n’ayez pas peuret ce avance au large : les deux leitmotivs du pontificat de Jean-Paul II dont nous fêtons la béatification et qui nous a fait entrer dans ce IIIe millénaire. Ces deux paroles viennent en quelque sorte fixer la direction à suivre, comme les deux points d’une droite pointée vers le Ciel, deux gonds solides de confiance et de force où pivote la porte qui nous fait pénétrer plus avant dans ce temps. Mais cette porte est lourde, tellement pesante, lourde de notre péché, de reniements, de lâchetés, de notre inconscience. Oui, comme Marie, ce message si particulier de la Salette ne reste pas fixé dans les solitudes éthérées de la montagne. Il est descendu dans la vallée. Il descend aujourd’hui dans notre cœur. Ce message de la Salette, message marial de pénitence ou mieux de réconciliation : « vous conter une grande nouvelle » un message de confiance car nous avons une mère, une Bonne Mère, une mère qui garde, qui pleure nos fautes et notre inconsistance à nous laisser réconcilier, à dire oui à son Fils.

Le message de la Salette est-il dur, difficile à entendre ? Quittons un instant Marie du regard, nous détachant de la lumière, que voyons-nous ? Les voyants. De pauvres enfants, bien loin des belles images de gentils pastoraux. Mgr Dupanloup en faisait une description presque cruelle :

La grossièreté de Maximin est peu commune, son agitation surtout est vraiment extraordinaire : c’est une nature singulière, bizarre, mobile, légère ; mais d’une légèreté si grossière, une mobilité quelquefois si violente, d’une bizarrerie si insupportable que le premier jour où je le vis, j’en fus non seulement attristé, mais découragé. À quoi bon me disais-je faire le voyage pour voir un tel enfant ? Quelle sottise j’ai faite !

Et de la petite Mélanie, il écrit :

Elle m’a paru un être boudeur, maussade, stupidement silencieux, ne disant guère que des oui ou des non quand elle répond. Si elle dit quelque chose de plus, il y a toujours une certaine raideur dans ses réponses, une timidité de mauvaise humeur qui est loin de mettre à l’aise. Du reste, après avoir vu ses enfants chacun plusieurs fois, je ne leur avais jamais trouvé aucun des charmes de leur âge.

Ils sont comme nous ces enfants : bien réels et plein de défauts, avec une marque étonnante dans leur âme, car ils sont porteurs d’un message. L’Église n’a pas canonisé les voyants de la Salette : elle ne nous canonisera sans doute pas non plus ! Ses enfants ont par la suite mené une vie difficile, errante même, mais d’une piété indéniable qui s’est approfondie jusqu’à la mort. Pas des modèles de sainteté : comme nous ! Comme nous, dépositaires d’un message d’une grande nouvelle pour ce monde qui dépérit dans son immense famine d’espérance, pour nos jeunes qui se drapent de noir et se laissent fasciner par une culture de mort.

Oui, face à Marie qui pleure, c’est nous petits enfants qui sommes debout et qui accueillons gauchement ses larmes. Pour reprendre les paroles magnifiques de Bernanos :

Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur.

Et ce regard nous dit : « N’ayez pas peur, avancez au large ».

Marie n’est pas restée assise au Ciel. Comme après l’Annonciation, elle s’est levée et nimbée de lumière, elle a gravi sans effort les petits promontoires où nous nous trouvons et d’où elle veut nous élever vers le ciel. Cette scène, qui vous est familière et qui est tout sauf une fin c’est celle de l’ascension du Christ devant ses apôtres. Ils restent tout penauds à regarder le ciel au point qu’il faut que les anges eux-mêmes les ramènent les pieds sur terre. C’est un envoi dont il s’agit. Marie nous envoie proclamer l’amour de Dieu, la possible réconciliation avec le Père, l’urgence même de cette réconciliation.

Nous rétorquons : que pouvons-nous faire, nous sommes impuissants face aux ténèbres, à la guerre, face aux lois qui menacent d’attenter à la vie humaine ? Voilà justement notre pénitence, voilà notre confiance, voilà notre espérance : passer les petites morts de notre vie comme on passe un porche avant ce grand portail où nous savons que Marie nous introduira dans la salle des noces. Mère de la première heure, mère de la dernière heure. Mère de l’espérance.

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance. Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.

Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.

La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est. Dans le Temps et dans l’Éternité.
L’Espérance voit ce qui sera. Dans le temps et pour l’éternité.
Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité même.

Charles Péguy, Porche de la Deuxième vertu

 Frère Dominique-Raphaël Kling, op
Conférence pour le 1er dimanche de Carême 2011
Cathédrale Saint-Jean de Perpignan

1. JEAN-PAUL II, Redemptoris Mater, n° 41, 1987.

2. Encyclique In dormitionem Deipare Virginis Mariae, nn° 7 et 14 ; PG 86 bis, p 3293, 3311.

3. JEAN PAUL II, Allocution aux Cardinaux et aux Prélats de la Curie romaine, 22 décembre1987.

4. Catéchisme 973, 1998.

5. Redemptoris Mater, n° 40, 1987.


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En contemplant… François Cheng, Pèlerinage au Louvre

Ai-je depuis toujours regardé la peinture ? Je ne le pense pas. Certes, tant que je vivais en Chine, j’ai vu maints tableaux accrochés aux murs des salons, ou d’autres rouleaux plus anciens que l’on déroulait avec une solennelle lenteur. Puis, comme tout un chacun, j’ai visité des musées, dès mon arrivée en France, à l’âge de vingt ans. Mais regarder, vraiment regarder, pénétrer patiemment dans l’univers des formes et des couleurs qui incarnent la vision particulière de chaque artiste – vision autant charnelle que spirituelle –, je ne le savais pas. Avant tout littéraire et mélomane, je ne jurais que par la poésie et la musique. Très tôt, j’avais concentré mes énergies sur le combat avec l’écriture ; par ailleurs, je me laissais volontiers submerger par des vagues de sons que les compositeurs avaient transformées en d’inoubliables chants. Toutefois, une pratique, native celle-là, m’a relié à la magie des formes essentielles et à leurs subtiles combinaisons, à savoir la calligraphie, un art à la fois musical et visuel. C’est probablement cette pratique devenue mienne qui m’a prédisposé, en fin de compte, à tisser des liens intimes avec la peinture, à en suivre les arcanes avec un sentiment de connivence.
Le vrai déclic eut lieu en 1960, dix années après mon arrivée en France, lors de mon premier voyage en Italie. Cette terre gorgée de soleil et d’histoire m’écrasa d’emblée par toute la densité de sa présence et par la richesse des trésors artistiques qu’elle recelait en ses moindres recoins. Passés les premiers instants de stupeur, je me ressaisis en me disant que, puisque le privilège m’était accordé de vivre en Europe, je me devais de connaître plus à fond la formidable aventure picturale de la Renaissance, qui, plusieurs siècles durant, s’était déroulée en ce lieu. Pour cela, je devais être prêt à y retourner autant de fois qu’il serait nécessaire. Car j’ai compris sans tarder qu’il ne me suffisait pas de parcourir Rome, Florence, Sienne, Venise, déjà inépuisables, que bien d’autres villes de peinture exigeaient d’être visitées : Milan, Ferrare, Mantoue, Padoue, Arezzo, Assise, San Gimignano, Cortone, Ravenne, Urbino, Naples… La longueur de leur liste était à la mesure de mon ignorance ! Cette prise de conscience et cette résolution, dans l’immédiat, eurent pour effet de m’arracher à la mélancolie nostalgique dans laquelle je me trouvais depuis que j’affrontais les affres de l’exil ; elles déplacèrent le centre de gravité de ma sensibilité auditive vers la concrétude du monde visuel. À partir de là, irrévocablement, le pli était pris. Je n’ai plus eu de cesse de courir musées, églises, châteaux et autres palais de l’Europe et de l’Amérique, de m’attarder dans bien des chapelles éloignées, mais qui abritaient quelques œuvres rares en harmonie avec le génie du lieu. Rien d’étonnant à ce qu’un jour, lors d’une entrevue, je me sois qualifié spontanément de pèlerin de l’Occident.

Fascination de la part d’un homme qui vient de très loin, de l’autre bout du monde pour tout dire. De sa part, cet irrésistible désir d’appréhender le meilleur de l’autre, de le comprendre en profondeur et, pourquoi pas, de le partager. Toute culture est-elle si close qu’elle se révèle irréductible à une autre ? Demeure-t-elle inaccessible à ceux qui ne sont pas nés en son sein ? Le pèlerin que je suis devenu n’en croit rien. Après tout, l’homme n’est-il pas cet être universellement soumis à la faim et à la soif, universellement en butte à la souffrance et à la mort, universellement désirant, aspirant, capable du pire mal, mais également d’un élan vers l’élévation, la transformation, voire la transfiguration, afin de transcender son destin ? Dans cette optique, rien ne doit paraître infranchissable. Il va sans dire que connaître vraiment l’autre – et par là se connaître – exige humilité, patience, ouverture d’esprit et, non moins indispensable, passion durable. Tout cela, me semble-t-il, n’était point contraire à ma nature. Aussi, me suis-je jeté dans l’entreprise tête baissée. Une entreprise qui a donc duré près d’un demi-siècle. Il ne m’appartient pas de juger du résultat. Je sais seulement qu’aujourd’hui je demeure reconnaissant pour les dons reçus et les moments de ravissement vécus.

Ici, un point essentiel mérite un bref développement. Au cours de mes longues pérégrinations, le corps si souvent rompu de fatigue et rongé de solitude, je n’oubliais jamais que ma besace n’était pas entièrement vide, que, né en Chine, j’étais chargé d’une culture presque trop ancienne. En effet, si, de la fin du XIIIe au début du XVIe, eut lieu l’irrépressible éclosion de la Renaissance ; en Extrême-Orient, après l’assimilation du bouddhisme venu de l’Inde, s’était déroulé plus tôt, du VIIIe au XIIIe siècle environ, un mouvement artistique tout aussi fiévreux. Précisons cependant qu’au commencement de mon pèlerinage en Occident je n’avais de cet héritage chinois qu’une connaissance superficielle. C’est bien grâce au détour par l’Occident que je me suis mis à l’étudier de manière plus systématique, que j’en suis devenu peu à peu un spécialiste. Toujours est-il qu’indéniablement cette connaissance approfondie de ma propre culture m’a aidé à aborder la peinture occidentale, tant il est vrai que la meilleure part de l’une appelle la meilleure part de l’autre. Et la différence même entre les deux traditions me procure un sens de la pertinence me permettant de mieux cerner les particularités de chacune d’elles.

En dehors de l’Occident, y a-t-il une terre où la production de la peinture ait atteint ce degré d’abondance et d’intensité ? Les lettrés chinois ont fini par considérer la création picturale comme le plus haut accomplissement de l’esprit humain. La raison profonde de cet idéal est sans doute à chercher dans leur vision cosmologique. Rappelons qu’à partir de l’idée du Souffle-Esprit, les anciens Chinois ont avancé une conception unitaire et organiciste de l’univers vivant à l’intérieur duquel tout se relie et se tient. Le Souffle-Esprit, qui constitue l’unité de base, continue à animer toutes choses, les reliant en un gigantesque réseau de vie, en d’incessantes transformations, le Tao, la Voie. Dérivant du souffle primordial, trois types de souffles vitaux – le Yin, le Yang et le Vide médian –, par leurs interactions, régissent ces transformations universelles, de sorte que ce qui se passe entre les entités vivantes – où se niche l’infini – est aussi important que les entités mêmes. Dans cette optique et selon elle, le devenir humain est inséparable de celui du cosmos ; il en est une partie intégrante. L’homme, certes, est cet être pensant qui jouit d’une certaine autonomie. Mais s’il est capable de penser l’univers, c’est parce que, en réalité, l’univers pense à travers lui. L’homme ne peut accomplir son destin que s’il entre en constant échange avec l’univers vivant. Aussi, les lettrés-peintres ont-ils entrepris un dialogue, vaste et profond, avec la Nature. En communiant avec les entités vivantes qui la composent, ils expriment les sentiments et les désirs dont ils sont habités, leurs élans comme leurs nostalgies, leurs ardeurs charnelles comme leurs rêves aériens, leurs frayeurs sacrées comme leurs quêtes spirituelles.

Forts d’un art du trait qui leur venait de la pratique calligraphique, ayant par ailleurs assimilé les leçons de l’art bouddhique, quelques grands maîtres anciens, puis les lettrés-peintres, ont donc déclenché le mouvement de la Renaissancechinoise dont nous parlions plus haut. Celle-ci ouvrira la voie à tous les développements ultérieurs, jusqu’à nos jours. Nous connaissons toute la grandeur et la richesse de cette tradition picturale. Mais nous reconnaissons aussi tout ce qui a pu lui manquer. Toute une part de la réalité humaine y a été ignorée. Ce que la peinture occidentale, en visant à une pleine domination figurative du réel, a justement cherché à explorer : le miracle de la beauté du corps humain, le mystère du visage et du regard, les drames et les souffrances qui assaillent le destin spécifique de l’homme, la lumière de la transcendance qui parfois s’y révèle. Durant les périodes tardives, faute d’être porté, comme chez les Anciens, par une authentique vision spirituelle, nourrie à la source du réel, cet art chinois courait le risque de ne plus s’appuyer que sur des procédés ou des recettes. De nos jours notamment, beaucoup de calligraphes et de peintres se réclamant de la tradition, en Chine aussi bien qu’en Occident, ne sont plus que des faiseurs. Leurs coups d’éclaboussures peuvent impressionner ou épater ; leurs productions, dépourvues d’intériorité, relèvent du démonstratif, voire du décoratif. C’est ici qu’une évidence s’impose. Afin de se renouveler et de se métamorphoser, la peinture chinoise est appelée à entrer en dialogue avec une autre grande tradition, comme elle l’avait fait il y a plus de mille ans avec l’art indien. Son grand interlocuteur, à présent, n’est autre que l’art occidental.

De là où je suis, en ce début d’un nouveau siècle, m’est-il donné de voir un lieu de jonction qui permette aux deux grandes traditions, chinoise et occidentale, de se rencontrer ? À l’étonnement de plusieurs peut-être, je songe avant tout aux œuvres d’un peintre pas trop éloigné de nous et qui, tout en étant attaché aux grands prédécesseurs du passé, a été à la source de l’art moderne occidental. Je veux parler de Paul Cézanne. Je vois en son avènement un moment-charnière de l’histoire de la peinture – un lieu possible d’entrecroisements. Cézanne a tant dialogué avec la nature de son sol natal, avec les rochers, les arbres et la Sainte-Victoire, que, sous des formes variées et chatoyantes, il a rendu visible cette poussée interne de la montée géologique depuis le centre originel. Certes, ses moyens d’expression – la peinture à l’huile, mais également l’aquarelle – sont différents. Cependant, par ses amples compositions basées sur un espace dynamique, par ses touches modelées et ses couleurs graduées, par la manière dont il ménage, au sein du tableau, des réserves et des inachèvements, il fait montre d’une intuition souvent proche des peintres chinois de la haute époque. Les maîtres des Song (XIe– XIIIe) et des Yuan (XIVe), ou quelques artistes plus tardifs, un Shitao, un Gong Xian, viendraient volontiers converser avec lui. Au terme de leur échange, l’Aixois bougon consentirait à sourire, étonné de ce que des esprits venus de si loin puissent si bien comprendre sa quête, de ce que « les extrêmes se touchent ». Et si jamais un jeune d’aujourd’hui venait à s’interroger, qu’il soit d’Occident ou d’Orient, il aurait assez de hardiesse pour lui conseiller de retrouver en lui la perception la plus authentique, de s’immerger aussi dans la profondeur insondable de l’univers vivant. Et il ne manquerait pas d’ajouter cette phrase qu’il n’a cessé de répéter sa vie durant : « Mais avant tout, prendre la leçon auprès des Anciens. Retournez au Louvre ; vous y trouverez tout ! »

Depuis lors, le Louvre devint l’un de mes lieux de prédilection. Sa grandeur et sa richesse continuaient plus ou moins à m’écraser, mais je n’étais plus à l’image de ce touriste pressé, qui, accablé, hagard, enfilait les interminables salles au pas de charge. J’apprenais à prendre mon temps. À chaque visite, je me limitais à une époque, à un peintre ou à une seule œuvre, en meilleur connaisseur que jadis. Vint le jour où s’installa en moi un sentiment de paisible gratitude, mêlée néanmoins de stupéfaction. Quoi, ce temple sacré, où sont présents presque tous les grands génies de l’Occident, m’est donc ouvert et offert à tout moment de la journée ? Et depuis mon élection à l’Académie, ce sentiment s’est transmué en une intimité. On sait en effet, qu’avant son transfert au palais Mazarin, l’Académie avait son siège au Louvre même. À présent, du palais Mazarin, nous jouissons d’une vue imprenable sur l’ensemble des façades du Louvre, qui se déploie là, de l’autre côté de la Seine, dans toute sa superbe rythmique.

Quant à la partie architecturale derrière ces façades, comment ne pas penser à Pei, ce grand architecte que j’ai rencontré au cours des travaux d’aménagement ? Grâce à la réalisation de son projet, l’immense musée n’est plus une accumulation de salles ; il est devenu un grand corps organique, avec sa respiration vitale, ses artères de circulation, et un cœur lumineux qui bat sous les verrières de sa pyramide. Est-ce aux côtés de Pei qu’un rêve fou est un jour venu me happer ? Est-ce à ce moment-là que je me suis dit : « Là où cet homme originaire de l’Extrême-Orient va renouveler le contenantdu prestigieux palais, ne pourrais-je pas, à ma très modeste manière, contribuer à révéler, un tant soit peu, la beauté du contenu ? » Mon audace venait sûrement de ma conviction que toute âme éprise est à même d’apporter une lumière valable. Il suffit parfois de la lueur d’une humble bougie, comme dans les tableaux de Georges de La Tour, pour que l’essence d’un beau visage devienne visible. Il importe seulement d’être un authentique adorateur, soucieux de servir les œuvres qu’il admire, au lieu de les tirer à soi pour sa propre gloriole. Pour cela, il faut éviter avant tout l’écueil d’une interprétation trop subjective ou trop littéraire, se garder aussi d’un discours trop érudit ou trop lyrique qui risquerait de noyer l’œuvre dans un flot de paroles non essentielles. Il convient donc d’user d’un langage clair et sobre pour pénétrer, pas à pas, la structure et les substances dont le tableau est constitué, et de saisir, dans la mesure du possible, l’intentionnalité même qui anima l’artiste lors de sa création.


Leonardo di ser Piero da Vinci, dit Léonard de Vinci (1452-1519)

Portrait de Lisa Gherardini, dit Monna Lisa ou La Joconde

Vers 1503-1506 ; Bois (peuplier) ; Paris, musée du Louvre
Ah, ce fameux regard énigmatique ! Et ce mystérieux sourire ! Que cherchent-ils à dire au fond ? Quel sentiment secret, source de cette expression indéfinissable, habite-t-il la jeune femme ? Il n’y aura sans doute pas de réponse certaine à ces questions. Mais celles-ci, d’ordre psychologique, sont-elles appropriées, suffisantes, face à une œuvre de si haute portée ? Après tout, quoi de plus naturel qu’une jeune femme, heureuse de vivre, sourie ? Et que son regard soit chargé de sentiment ou de désir ? Cela participe de sa beauté dont elle devrait être consciente.
Il n’en demeure pas moins que La Joconde nous fascine par son aura mystérieuse. C’est cette aura qui assure au tableau le singulier statut d’être le plus célèbre du monde, alors qu’il existe tant de portraits de femmes. Oui, énigme il y a. Mais elle vient principalement du regard même du peintre, qui n’a cessé de scruter les secrets de l’univers vivant. Par la profondeur de son regard, Léonard a éclairé cette œuvre sur laquelle il a travaillé durant tant d’années, et dans laquelle il a mis le meilleur de lui-même. Ce meilleur ne réside pas seulement dans sa capacité technique, qui est immense ; il est fondé sur une vision unitaire de l’univers vivant où tout se relie et se tient. C’est ainsi que, dans la réalisation de cette peinture, son effort s’est porté aussi bien sur le personnage que sur le paysage du fond, tous deux révélés dans l’essence de leur être. Face à ce portrait, baigné d’une lumière intemporelle, nous ressentons ce qui anime le peintre-philosophe et imprègne l’œuvre : une sorte d’étonnement ontologique, mêlé de sentiment de reconnaissance, devant ce qui est donné là, devant le fait que l’univers est, que la femme est, que cet univers originel, un jour, a abouti à cette femme dans tout l’éclat de sa présence. Il y a là, en effet, constatation d’un don miraculeux, que l’artiste se propose de dévoiler.

Vision unitaire de l’univers vivant, avons-nous dit. On sait qu’en homme universel de la Renaissance, Léonard s’est intéressé à de multiples domaines du monde physique, biologique, ainsi qu’au corps humain en sa triple dimension : chair, esprit, âme. Il affirme cependant dans ses écrits, notamment dans son Traité de la peinture, ne pas vouloir les séparer. À ses yeux, une même force, qu’il appelle les Énergies, anime toutes les matières et les entités vivantes. En cela, il ne peut qu’avoir l’assentiment d’un lettré chinois à qui les Anciens, à partir de l’idée du Souffle-Esprit, ont avancé une conception cosmologique à peu près semblable — celle d’un réseau vivant, unitaire et organiciste, en perpétuelle transformation, le Tao, la Voie, où tout se relie et se tient. À maintes reprises, Léonard met en avant le caractère organique et circulaire de ses recherches, convaincu qu’« il n’y a pas dans la nature d’effet sans cause »1. Et il n’a de cesse de saisir les lois qui permettraient de remonter jusqu’à la cause première. Dans cette optique, il assigne au peintre une tâche presque sacrée. Écoutons-le :

La nécessité oblige l’esprit du peintre à se mettre à la place de l’esprit même de la Nature.

La peinture est vraiment la fille légitime de la Nature, car c’est la Nature qui l’a engendrée ; mais pour être précis, nous l’appellerons petite-fille de la Nature, parce que la Nature a produit toutes les choses visibles, et de ces choses est née la peinture. Nous l’appellerons donc petite-fille de cette Nature, et parente de Dieu.

Commentant ce passage, le grand historien d’art André Chastel écrit :

L’idéal du peintre est une union graduelle aux formes les plus élevées de l’existence, une pénétration finale des principes les plus mystérieux de l’être.

Pour ce qui est plus particulièrement de l’être humain, tout en reconnaissant sa spécificité, Léonard ne le sépare pas de l’univers dont il est issu. Pour lui, la correspondance entre l’homme et la terre, entre l’homme et le cosmos, est celle qui s’instaure entre le microcosme et le macrocosme. Écoutons-le encore :

L’homme a été appelé par les Anciens microcosme, par rapport au macrocosme, et ce terme est bien employé, car, de même que l’homme est un composé d’humus, eau, air et feu, de même le corps de la terre. Si l’homme a les os, support de la chair, la terre a les rochers comme support des terrains ; si l’homme porte le lac du sang où le poumon se gonfle et dégonfle dans la respiration, le corps de la terre, lui, a son océan, qui croît et décroît toutes les six heures en une respiration cosmique ; si les veines partent de ce lac de sang en se ramifiant dans le corps humain, de même, l’océan remplit le corps de la terre d’une infinité de veines d’eau…

Au IIIe siècle, Guo Xi, le grand peintre des Song, a formulé, dans son traité, la même vue, dans des termes presque identiques.

C’est en tenant compte de ces conceptions de base de Léonard que nous pouvons revenir vers La Joconde. Nous aurons le souci de ne plus séparer la figure de la femme du paysage qui l’environne et la porte. Seule cette vision organique et globale nous permet de sonder la profondeur de l’œuvre, à qui le peintre a confié ses plus secrètes intentions. Car, à considérer le paysage de fond seulement comme un décor secondaire ou accessoire, à ne concentrer notre attention que sur l’expression de la femme, au premier degré, nous n’en tirerons que des considérations d’ordre psychologique.

Certes, nous pourrions pousser plus loin nos observations, combien nécessaires et passionnantes, sur la magie des coloris et sur le jeu de l’ombre et de la lumière que l’artiste a introduit pour animer le visage de la femme – ce que nous allons faire d’ailleurs. Mais avant d’entrer dans les détails, il nous importe, encore une fois, de garder la vision d’ensemble qui donne son sens plénier au tableau. Face à cette vision, nous sentons jaillir en nous cet étonnement proprement ontologique que nous avons attribué au peintre-philosophe et qui devient nôtre à présent.

Étonnement donc devant le fait que l’univers, dès l’origine, à travers ce paysage primordial, a contenu la promesse de la beauté, et que, comme irrépressiblement, il a abouti à cette présence improbable et pourtant indéniable : celle d’une femme en sa parfaite plénitude. Miraculeux avènement, celui de l’univers en sa beauté, celui de l’espèce humaine en sa beauté. Ces deux beautés sont solidaires : si l’éclat de la femme manifeste à sa manière la beauté promise par la nature, le paysage, lui, se porte en quelque sorte garant de la pérennité de la beauté, qui, chez l’être humain, se révèle toujours fragile et éphémère. Influencé par les néoplatoniciens de son époque, Léonard, tard dans sa vie – il travaille à Florence le portrait de Monna Lisa, de 1503 à 1506, et le laisse inachevé ; il reprend le tableau probablement à Rome, et mourra en France quelques années après –, a voulu fixer, pour l’éternité, cet instant idéal illuminé par la lumière de la peinture. La création artistique atteint là un de ses buts suprêmes. La figuration de cet instant unique n’est nullement figée : le tableau est mû par un subtil mouvement de va-et-vient entre le fond et le devant de la scène, et conserve ainsi sa vivacité dynamique.

En raison de l’effort du peintre pour tendre vers l’idéalisation – ce qui fait que l’œuvre a fini par dépasser le propos d’un simple portrait –, on peut observer, à côté de ce mouvement de va-et-vient dont nous venons de parler, un autre mouvement, ascensionnel celui-là, qui a lieu à l’intérieur du personnage aussi bien que du paysage. Le mouvement se fait du bas vers le haut, en trois étages. Prenons d’abord le personnage. L’étage en bas est occupé par les deux mains qui se croisent, l’étage du milieu par le buste jusqu’au niveau du cou, l’étage supérieur par la tête. À travers ce mouvement ascensionnel, on assiste en quelque sorte à une montée vers l’âme, car, selon une expression de Dante que Léonard a fait sienne, « la bouche et les yeux sont les balcons de l’âme ».

Dès l’étage d’en bas où se situent les avant-bras et les mains, l’impression qui frappe le spectateur est celle de la plénitude. Mains lisses, fines, presque dodues, posées l’une sur l’autre, délicatement, mais sans apprêt, formant entre elles une entente, une harmonie, comme si elles étaient de connivence. De fait, elles le sont, depuis toujours, depuis leur naissance. Leur fonction est de faire – si possible – de beaux gestes, de recevoir et d’offrir, de caresser ou de dorloter, de prier aussi. Elles sont un bien précieux, une merveille. C’est par elles que tout a commencé, que l’être humain est devenu ce qu’il est, cet être d’intelligence, de sensibilité et de force, parfois de ruse et de violence, mais également capable d’élévation et de beauté. C’est de cette dernière qu’elles donnent l’image.

Si l’on monte à l’étage du milieu, l’impression de plénitude se poursuit. Le buste de Monna Lisa est marqué par la rotondité qu’épouse un habit au demeurant simple. Les seins sont ronds, les épaules suivent une courbe parfaite. C’est la partie la plus charnelle de ce qui est montré ; elle reçoit frontalement une lumière dorée et chaude, à peine ombrée.

Le jeu d’ombre joue à plein, en revanche, à l’étage supérieur, occupé par la tête. Celle-ci, avec les cheveux tombant de chaque côté, encadrant l’ovale du visage, offre aussi une image ronde. Ces formes sphériques superposées – tête et buste – sur fond de cosmos, tel un astre et son satellite, évoquent, dans l’abstrait, des corps célestes, dont la parfaite rondeur a toujours fasciné les hommes. Il s’agit cependant du visage humain, l’entité la plus mystérieuse de l’univers vivant, que l’artiste, inlassablement, a cherché à cerner. Il s’est livré ici à un minutieux travail, consistant à moduler finement les tons, afin de traduire les nuances des ombres qui parsèment le visage. Ce qui en résulte ne se limite pas à quelques contrastes pour faire ressortir des reliefs. On a l’impression d’assister à l’action même de la lumière venue caresser et imprégner ce visage. Cette lumière révèle progressivement les secrets élans affleurant du for intérieur de la femme, comme le sourd battement du cœur qu’on croit entendre, ou comme un aveu au bord des lèvres qui, finalement, ne se formulera pas. Ainsi modulé et irradié par la lumière, le visage est chaque fois un apparaître là. Pour celui qui le contemple, il est chaque fois un avènement qui préserve son pouvoir renouvelé de transfiguration.

Parallèlement, et corollairement à la figure de la femme, on peut voir, derrière elle, le paysage également en son mouvement ascensionnel. Les trois étages de ce mouvement sont marqués par la différence de couleurs : sombre en bas, ocre roux au milieu, bleu turquoise en haut.

Sombre en bas, comme il se doit, au niveau des coudes et des avant-bras du personnage. C’est la partie ombreuse de la terre, faite de limon et d’humus, à partir de laquelle toutes choses vivantes croissent et s’épanouissent. Vers l’étage du milieu, la vallée s’élève jusqu’à mi-pente. Aucune végétation en vue : ni forêt, ni pâturage, ni champ de vignes, mais un monde couleur d’ocre foncé composé d’argile, de feu, de rocher et d’eau, proche de l’origine – ou alors un monde d’après le Déluge, où l’eau se serait retirée, un monde lavé qui recommence à neuf. Il y a, du côté droit du tableau, prolongeant la courbe de l’épaule de la femme, un terrain élevé et, plus loin, un pont enjambant un cours d’eau. Du côté gauche, au niveau de son sein, serpente un sentier. Il semble signifier l’irrépressible désir d’explorer ce qui est caché. Ainsi, à la partie charnelle de la femme correspond cette partie charnelle du paysage, qui porte tout en son sein. À l’étage supérieur, on accède à une autre sphère. La couleur vire au bleu et, plus haut encore, au turquoise. Du côté gauche, la gaze couvrant la chevelure de la femme borde une étendue d’eau au pied d’un mont nimbé de clarté voilée qui s’élève jusqu’au niveau de son œil. Du côté droit, au niveau de l’autre œil, un lac supérieur qu’environnent, de loin en loin, des sommets estompés. L’eau de ce lac à la pureté originelle reçoit la lumière venant d’en haut. Ici, nous pensons spontanément à la métaphore issue de la poésie chinoise qui compare le regard limpide d’une belle femme à une onde d’automne. On peut dire qu’à cet étage supérieur, les monts, en leur élévation, ont accédé à un état plus éthéré, plus spirituel, contribuant par là à la beauté du visage humain qu’ils entourent – ce visage où se situent, rappelons-le, les balcons de l’âme.

L’impression d’osmose entre le corps humain et le paysage rêvé dans l’œuvre de Léonard est favorisée par sa technique de l’estompé fondu : le sfumato. Dans la représentation de figures vivantes, il évite de tracer une ligne de contour trop nette qui les isolerait ou les figerait. Car à ses yeux, les figures vivantes, dans la réalité, baignent toujours dans une atmosphère ; elles sont reliées aux autres éléments – lumière, air, brume, vapeur… Dans La Joconde, le lien qui unit la femme et le paysage est plus accentué que jamais. Leur avènement commun et leur éclairage réciproque font que chacun est révélé dans l’essence de son être : le paysage, dépouillé, se manifeste comme une présence primordiale ; la femme, dénuée d’ornements, n’est plus socialement située – elle devient la présence même de la femme.

Après cette longue analyse des détails, il serait bon, une fois encore, de dévisager le tableau dans sa globalité. Surgit en nous à nouveau ce sentiment d’étonnement que nous avons évoqué dès le début : étonnement initial de l’artiste devant l’univers créé qui l’a inspiré, étonnement nôtre devant l’œuvre créée qui est là, étonnement probablement de la femme elle-même qui se donne à voir dans l’éclat de sa beauté. Oui, toute femme douée de beauté a dû éprouver ce secret étonnement ou ravissement à la vue de son propre corps nu devant un miroir, dans le silence doré d’un jour de printemps ou d’été.

Le sourire qui irradie le visage de Monna Lisa est-il seulement circonstanciel ? Le peintre, durant l’exécution, aurait fait jouer de la musique, créant ainsi une ambiance de douceur et d’harmonie. Mais la véritable expression des lèvres et des yeux, Léonard l’a tirée de la profondeur de l’être même de la jeune femme. Du coup, son être devient un miroir : il nous renvoie, nous qui la dévisagions, à l’énigme de notre propre être. Oui, la Joconde est là. Elle ne cherche pas à faire du charme, à paraître plus belle qu’elle n’est. Elle est cet être de chair, dans la plénitude de sa forme. Elle sait qu’elle est belle, sans en saisir la source, sans en comprendre la raison. Elle se contente d’être cette présence énigmatique s’offrant aux caresses de la lumière, un don en soi qui vient sans doute de très loin. Pourquoi pas d’une origine divine ? Ce don inouï étant un mystère, le sourire, lui aussi, demeure mystère.

François Cheng, in Pèlerinage au Louvre

1. Toutes les citations de Léonard de Vinci sont tirées de La Peinture, présentation d’André Chastel, Paris, Éditions Hermann, 964 ; réédition 2004.

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En louant… Cardinal von Balthasar, Ouvre le cœur et la tête


Ô bienheureuse jungle de Ton amour ! Personne ne s’emparera jamais de Toi, personne ne T’explorera. Les routes que des téméraires ont voulu frayer en Toi ne pénètrent pas loin ; brusquement elles s’interrompent, dans l’air flotte encore la désillusion des pionniers, on ressent toujours l’humeur dans laquelle ils durent s’en retourner. D’autres sentiers ont de nouveau été recouverts ; la forêt vierge les a envahis de chaque côté, de hauts fûts sont tombés en travers ; de nouveau bourdonne et fleurit la jungle sans limites.

Lorsque j’étais adolescent, je pensais qu’on pouvait avec Toi arriver aux plus hauts sommets. Je voyais une route raide devant moi, et je ressentais un grand courage, je bouclais mon sac et commençais à monter. Je tentais de me faire léger en abandonnant tout en esprit, suivant Tes paroles. Pendant quelque temps aussi, j’eus l’impression de m’élever réellement. Mais lorsque je lève les yeux aujourd’hui, après des années, Tes huit mille mètres resplendissent au-dessus de moi, plus hauts, plus inaccessibles que jamais. D’itinéraire, il n’est plus question depuis longtemps.

Je m’étais bien équipé avec des cartes et des appareils de mesure. Je savais par cœur les douze degrés de l’humilité et les sept remparts disposés autour du château de l’âme. Sur maints sommets je voyais plantés de petits drapeaux, et des marques rouges et bleues, étalées sur le flanc de la montagne, me prouvaient que beaucoup étaient déjà passés par là. Les Instructions pour arriver à la vie bienheureuse fourmillaient en certains endroits comme des papiers d’argent et des boîtes de sardines. À la longue, je perdis l’habitude de faire attention à ces détritus familiers, il me vint seulement à l’esprit qu’ils devenaient plus rares, ils me parurent anciens et rouillés, et tout près eux-mêmes de devenir un élément du paysage, perdus dans l’épais fourré et la confusion des lianes.

Et tous ceux qui cherchaient là à T’exorciser et à Te désenchanter me parurent enfantins et sots. Je sentais naître en moi une irritation contre eux, parce qu’ils séduisaient les âmes de ceux qui auraient pu comprendre Ta magie, ô contrée sauvage. Mais j’étais aussi pris de pitié, car ils trompaient le monde et se trompaient eux-mêmes au sujet du bien le plus précieux. Et un jour, je jetai tout dans un buisson, sac, provisions et cartes, je me consacrai à Toi seul et Te recherchai librement, ô terre vierge !

Les maîtres disaient : il y a trois chemins du savoir : le chemin du oui, le chemin du non et, au-dessus des deux premiers, le chemin de la synthèseplus haute. Te trouver dans toutes les créatures, car toutes sont autant de débris qui reflètent un rayon de Ta lumière. Abandonner toutes les créatures, parce que leurs limites durcies ne contiennent pas Ton infinité débordante. Briser enfin la coquille de leurs perfections et les étendre jusqu’à la mesure illimitée de Ton éternité. Mais j’appris par expérience que ces chemins ne sont que des impasses. Le oui est une affirmation, le non est une négation ; leur rencontre ne produit que de la confusion et conduit finalement à l’abîme, tandis que le troisième chemin n’est qu’une tentative vaine pour s’évader du monde. Beaucoup donnaient ce conseil : jette-toi dans le gouffre afin de briser ton être et tes limites, alors tu trouveras ce à quoi tu aspires. Tes yeux s’ouvriront et tu seras comme Dieu.

Il y avait une grande tentation dans un tel discours et, sortant des profondeurs du cratère, une lave dorée attrayante paraissait indiquer une vie divine. Le plus pur de cet or me semblait être la lumière qui brille parfois la nuit, d’après la légende, aux yeux des navigateurs lointains, du sommet de l’Athos. Et l’extase me parut sacrée, dans laquelle Plotin, Al Hallaj et les disciples du Bodhisattwa s’élèvent au-dessus de toutes les barrières.

Mais, juste à temps, je me souvins de Ton cœur, Seigneur, et je me rappelai que Tu as aimé les limites de Tes créatures. Je songeai que Tu es descendu dans notre vallée terrestre pour demeurer parmi nous jusqu’à la fin du monde, et nous mettre en garde contre l’orgueil de l’esprit et contre le mépris d’un seul de ces petits. Et lorsque je T’aperçus fatigué auprès du puits de Jacob, lorsque je Te vis frotter de boue et de salive les yeux de l’aveugle-né, je commençai à soupçonner que ces esprits sublimes n’ont rien rencontré d’autre dans leurs extases que le fantôme déguisé de leur nostalgie vide. Et ils ne pouvaient que se tromper également ceux qui prétendaient connaître un chemin à côté et au-dessus de Ton humanité pour pénétrer dans ce qu’ils présument la profondeur suprême du Père.

Tout au contraire s’égarait tout chemin en dehors de la voie que Tu es toi-même. Ils ont tous fait fausse route, ceux qui ne Te connaissaient pas, et personne ne Te connaissait qui ne demeurait en Toi. Et même le trajet qui va de moi à Toi n’était pas praticable, s’il n’avait d’abord été parcouru en Toi.

Mais Toi-même, Seigneur, comment es-Tu une voie ? Tu ne ressembles à aucune des routes humaines. Aucune de Tes paroles n’est un sûr jalon pour aller jusqu’au suivant, comme les bornes kilométriques indiquent clairement distance et direction. Chaque consigne est un jugement et une condamnation, chaque réalisation est une exécution, chaque prescription est une proscription. La voie que Tu es et Tu es une voie doit retirer sous nos pieds toute route solide, toute marche en avant nous renvoie en même temps en arrière à la distance plus grande de notre néant, et nous rejette de côté, agenouillés dans la poussière, pour Te laisser passer seul sur la route, Toi, le Roi de gloire. Nous devons accomplir des œuvres et grandir par nos œuvres, mais devenir en même temps plus petits et oublier toutes nos œuvres en te regardant. Notre justice doit être plus grande que celle des scribes et des pharisiens, mais nous devons devenir plus petits et plus humbles que cet enfant. Nous devons amasser des trésors dans le ciel, et dans des greniers sûrs, où la rouille et la teigne n’exercent pas leurs ravages, mais être plus pauvres que tous et comme d’heureux mendiants en esprit qui ne se soucient pas avec angoisse du jour de demain, du jour éternel. Nous devons courir en tendant toutes nos forces vers ce qui est devant nous, et cependant reposer, pleins de sérénité, comme un oiseau dans Ta main. Nos œuvres peuvent briller devant tous les hommes, mais il nous faut veiller à les accomplir dans le secret. Nous devons être parfaits comme le Père des cieux, mais contrits comme le publicain dans le Temple et conscients d’être de vils pécheurs. Attentifs et pleins de maturité, nous savoir initiés comme amis à la profondeur de Tes mystères, mais comme serviteurs ne pas désirer connaître le jour et l’heure. Nous donner de la peine et mourir pour les hommes, comme la mère dans les douleurs de l’enfantement, et cependant, lorsqu’ils ne nous reçoivent pas, continuer notre chemin et secouer la poussière de nos souliers. Être d’humeur égale et ne nous sentir privés de rien, mais participer à la tristesse et à la joie d’autrui, et la main ouverte pour donner et recevoir. Avec la patience du grain dans la terre laisser mûrir en nous Ton royaume comme une moisson mêlée d’ivraie, mais avec la soudaineté d’un éclair ravir avec violence le royaume des cieux. Mais où est donc le chemin, où la direction à prendre ? N’est-ce pas là la jungle inextricable ? Et qui peut comprendre le mystère de Ton royaume à la fois petit comme le grain de sénevé et grandissant au-dessus de tout, mélange de bien et de mal où pourtant n’entre aucun méchant, situé très loin et n’appartenant pas à ce monde, et pourtant tout proche, séjournant au milieu de nous, royaume qui s’approche lorsque nous sommes loin et assis à l’ombre de la mort, et s’éloigne lorsque nous nous approchons et cherchons à le saisir ? Ce royaume — Ta présence dans le monde — est aussi insaisissable que Toi-même. Car il est tout dans le même moment : pauvre et riche, puissant et sans force, si visible qu’aucun ne peut le méconnaître sans se rendre coupable et si secret que personne ne peut l’apercevoir sans les yeux de la grâce. Dans une sorte d’esclavage l’amour de Dieu se dépose à nos pieds dans ses sacrements, enchaîné par sa propre décision irrévocable d’être disponible, palpable dans l’eau et le pain, le vin et l’huile ; mais quelqu’un cherche-t-il à le saisir, il s’écoule entre ses doigts comme un vent qui se rit de toute haie. Et toi, ô Église, princesse et reine sur les peuples siégeant à une hauteur inaccessible à la droite du souverain Seigneur, épouse sans ride ni tache, mais aussi servante sans apparence et fille réprouvée, et souvent presque indiscernable de la Babylone rouge sur le dos de la Bête ! Et vous, chrétiens, lumières du monde et lampes sur le piédestal, sel de la terre et affranchis de Dieu, mais aussi scandale pour les hommes, objet de mépris pour vos péchés et persécutés non sans raison (et pas du tout pour le nom du Christ) ! Citoyens du ciel, étrangers en ce monde, mais vivotant péniblement au jour le jour, et vous traînant de confession en confession : qui êtes-vous ?

Jungle aussi dans les cœurs, à la fois voulant et ne voulant pas, pleins de nostalgie et de refus, avançant tout en reculant, jungle dans les consciences, bonnes et de nouveau mauvaises, assurées de la filiation divine et tremblante d’incertitude, ne sachant si elles sont dignes d’amour ou de haine. Jungle de l’amour même qui ne sait pas s’il aime, qui n’est peut-être encore que convoitise brûlante sous les roses fraîches du don de soi, ou bien qu’amour fragile, vacillant, lorsqu’il connaît avec plus d’assurance le présent de l’amour de Dieu répandu dans les cœurs, et l’édifice solide, élevé dans le Christ, le Seigneur.

Jungle enfin de tout ce monde inextricable : rocher rigide et vague écumante, retour éternel des mêmes événements et constante apparition de ce qui n’a jamais encore été, ordre stable dans la marche des étoiles et le fourmillement des atomes, et liberté énigmatique supérieure à toute loi. Monde confié à l’homme comme jardin à cultiver soigneusement et chaos indompté submergeant constamment toutes les clôtures, brisant toute pointe aiguë, faisant redescendre toute courbe montante et rentrer toute figure épanouie dans le sein originel. Monde dans lequel toute vérité s’oppose à une autre vérité, toute partie appelle une partie contraire, monde qui se ferme comme un œuf et emprisonne dans son cercle tout élan vers le ciel — et monde qui est cependant exposé grand ouvert comme une pièce d’anatomie, impossible à fermer, désirant de tout son être une plénitude qu’il ne peut pas se donner lui-même ; allongeant tous ses doigts vers Dieu et, par toutes les fibres de son corps, altéré de Dieu comme de la pluie plus nécessaire que tout. Monde des profondeurs duquel montent toutes les forces, et qui cependant est accroupi sans force, attendant avec impatience la descente de la grâce. Monde ambigu et privé d’unité auquel son ambiguïté donne cependant un sens unique. Monde d’entre-deux qui cependant, dans la mesure où il tient séparés le Créateur et la créature, réalise leur unité. Monde, monstre furieux qui engloutit dans sa gueule Dieu lui-même venu sous forme humaine, et pourtant monde-enfant qui, tel un nourrisson, rêve dans les bras de la Vierge Marie.

Qui peut saisir le sens du Seigneur dans Sa création et au-dessus d’elle ? Qui peut attacher avec un court ruban le bouquet infini de la sagesse ? Qui peut dompter Sa jungle incompréhensible ? Regarde, l’esprit de l’homme est comme la vasque d’une fontaine mugissante sous la chute de tout mystère. Laisse couler, ainsi tu saisiras ce que tu peux ; et ce que tu peux, c’est d’être vasque sous la cascade. Ouvre le cœur et la tête, et ne cherche pas à retenir. Inondé par le flot rapide, tu seras purifié ; cette eau inconnue qui coule à travers toi, c’est précisément le sens que tu cherches. Plus tu donnes et plus tu renonces, plus riche sera ta sagesse. Plus tu te contentes de recevoir, plus vigoureuse sera ta force. Vois, tout veut augmenter ta confusion, afin que, dans l’abondance de la confusion, tu reconnaisses la surabondance de l’amour. Tout veut te vider afin que tu creuses en toi un espace libre pour la surabondance de la foi ; tout use de toi comme d’un linge afin que, limé à l’extrême, tu sois transparent pour la surabondance de la lumière.

Car, voyez, tout est résolu en éléments et décomposé jusqu’à l’atome, pour se cristalliser à nouveau autour de l’unique cristal du centre absolu. Tout meurt dans les combats mortels de la ruine de tout savoir, car c’estseulement avec l’étoffe de la parfaite impuissance qu’est tissé le vêtement royal du vainqueur du monde. Tout tombe dans le fleuve, et s’en va, de même que les glaçons se désagrègent sous les rayons du soleil et sont charriés en désordre vers la mer. Mais le mouvement est engendré par la pulsation du cœur central, et ce qui paraissait torrent chaotique n’est autre que le circuit du sang dans le corps du Christ cosmique.

Dans ce corps tu dois couler et te laisser sans cesse entraîner à travers les artères et les veines vibrantes. Dans le parcours du circuit, tu éprouveras aussi bien la vanité de ta résistance qui se raidit que la force du muscle qui te pousse en avant. Tu éprouveras l’angoisse de la créature qui doit se courber et se perdre, mais aussi la joie de la vie divine qui n’est autre chose que la ronde ininterrompue de l’amour s’épanchant infiniment. Porté sur les flots du sang sacré, tu rencontreras toutes choses, comme les débris se heurtant aux débris dans les sauts du torrent, mais aussi comme les belles voiles blanches se croisant sur le doux tapis mouvant d’un fleuve royal. Détaché et entraîné dans un isolement triste, tu apprendras à connaître la communion de tous les êtres les uns avec les autres, sous la forme de leur contact et de leur indépendance à la fois dans les voies liquides du corps. Et ainsi apparenté avec toutes les choses et toutes les natures, tu communieras enfin aussi avec toi-même, et tu seras conduit par le plus grand détour, celui de l’oubli de soi, à la table des dons où tu te verras offert à toi-même comme un nouveau présent. Poussé par le cœur dans tous les membres du corps géant, tu entameras, comme Christophe Colomb, le voyage du plus long circuit. Mais de même que la terre s’arrondit en une sphère, ainsi les veines se recourbent pour revenir au cœur, et l’amour, éternellement, sort au large et revient au port. Lentement tu apprendras le rythme et tu ne t’angoisseras plus lorsque le cœur te chassera dans le vide et dans la mort, car, tu le sais maintenant, c’est là le chemin le plus court pour être de nouveau aspiré et renvoyé dans la plénitude et dans la joie. Et lorsque tu es repoussé loin de lui, sache-le : c’est l’heure de la mission. Et lorsque tu es envoyé au loin par le Fils, tu reproduis toi-même le mouvement du Fils allant de son Père vers le monde, et ton voyage vers les régions lointaines où Dieu n’est pas est le voyage de Dieu lui-même qui est sorti de lui, s’est quitté lui-même, s’est laissé tomber, s’est aventuré seul au milieu des ennemis. Mais cette sortie du Fils est aussi la sortie de l’Esprit du Père et du Fils, et l’Esprit est le retour du Fils au Père. À la limite extrême, sur la rive la plus éloignée, là où le Père est invisible et totalement caché, le Fils exhale Son Esprit, l’envoie dans le chaos et les ténèbres, et l’Esprit de Dieu plane sur les eaux. Et glorifié en Esprit, le Fils revient vers le Père, et toi avec Lui et en Lui, la sortie et l’entrée se confondent, et il n’y a rien d’autre en dehors de cette vie unique qui s’épanche éternellement.

Combien je Te remercie, Seigneur, de pouvoir couler sans être obligé de saisir, de pouvoir m’épanouir dans Ton bienheureux et insondable mystère sans être obligé de me creuser l’esprit sur des signes et des écrits. Car tout est murmure, mais c’est Ton nom que les choses murmurent, et tout est signe et c’est Toi qui es signifié. Et, au-dessus de l’énigme de toutes choses, Ton mystère brille comme un soleil, et dans le déclin de toute lumière du monde s’annonce silencieusement ta plus grande nuit. Irrésistiblement toute voie m’oblige à sortir de moi-même pour me lancer dans la jungle, et comme je ne trouve plus aucun chemin, je ressens Ton aile et Ton souffle. Comme je Te remercie, Seigneur, de dépasser infiniment notre cœur, car bien méprisable nous apparaît finalement tout ce que nous pouvons comprendre. Et ce n’est pas contenir que notre esprit désire, mais être contenu en Toi, et plutôt que connaître être reconnu par Ton Cœur. Dans l’échec de toute sagesse, ce n’est pas le néant du savoir que nous éprouvons, mais le sentiment que toute sagesse est contenue en Toi. La vague du monde se cabre hardiment, mais elle se pulvérise en écume et s’effondre sur Ta rive, prosternée dans l’adoration. Comme je Te remercie, Seigneur, de ne pas absorber la jungle douloureuse du monde autrement que dans la bienheureuse jungle de Ton amour et de fondre dans le creuset de Ta puissance créatrice tout ce qui se combat et s’oppose en nous. Et de faire en sorte que tout ce qui miroite en nous d’une manière ambiguë et fascinante brille en Toi en parfait accord, grâce à Ta rédemption. À la place des énigmes, Tu as mis le mystère qui les illumine. Tout, même le péché, Te sert de matériau pour Ton édifice : par Ton expiation Tu prends chaque chose sur Toi, et Tu lui donnes, sans anéantir son être, un nouvel être. Tu transformes la boue en joyau, l’amour sensuel en virginité, aux désespérés Tu donnes un avenir ; Ta main enchanteresse dépasse tous les contes des enfants. Tu es la source constamment vivante de toutes les possibilités, et le réel se dilate et se plie dans Tes doigts sans plus de peine que l’argile sur le tour du potier. Tu es plus fantastique que tous les rêves, et nos plus folles utopies sont de pauvres sottises auprès de ce que Tu as réalisé depuis longtemps. Pourtant ce que Tu inventes et imagines librement est le rêve le plus intime de toutes choses, qu’elles n’osaient pas du tout rêver, qu’elles étaient même incapables de rêver. Mais, lorsque Tu Te mets à parler d’elles et les exprimes à ton gré, Tu énonces leur être, et elles sont données à elles-mêmes. Combien je Te remercie, Seigneur, de faire en sorte que mon être me dépasse moi-même en Toi, et que mon centre réside au-delà de moi-même en Toi. Sur la pente de mon cœur, il me faut ainsi, que je le veuille ou non et même contre mon gré, glisser hors de moi-même en Toi. Et ainsi toutes choses s’ouvrent à Toi comme des œufs d’où s’échappe un poussin, comme des bourgeons qui éclatent, et tous les êtres se penchent vers Toi par-dessus leurs barrières et trouvent en Toi, au-delà d’eux-mêmes, à la fois eux-mêmes et Toi. Ils s’ordonnent autour de Toi comme des pétales autour du pistil caché dont la présence muette ne se manifeste que par un délicieux parfum.

La rose du monde se flétrit, nous nous fanons tous et tombons, mais dans cet automne Ton printemps se prépare. Nous tombons comme un feuillage jauni, nous pourrissons et nous réduisons en poussière, en terre se transforme tout ce qui provient de la terre, le cœur aux sentiments terrestres. Et de nouveau le jardin du ciel se transforme en une jungle foisonnante. Nous ne sommes pas Dieu. Le silence de la limite, le voile qui nous cache Dieu ne peut être levé. La limite est notre forme, notre destin, notre bonheur. Nous ne pouvons pas briser notre figure, toi-même la respectes. Nous reculons à distance.

L’amour n’est que dans la distance, l’unité n’est que dans l’éloignement. Dieu lui-même n’est unité de l’Esprit que dans la distinction du Père et du Fils. Que nous soyons placés en face de Toi comme des miroirs récepteurs, c’est là le sceau en nous de Ta paternité. Par là même que nous ne sommes pas toi, nous Te ressemblons. Par là même que nous sommes rejetés à distance respectueuse, nous avons part à la proximité de l’amour. Car l’amour est chaste et le sein de Dieu est virginal. Et la reine, Ta Mère, est à la fois vierge et servante.

Nous nous abaissons et T’adorons. À la fin Tu restes seul, le Cœur au centre de toutes choses. Nous ne sommes pas. Ce qui est bon en nous, Tu l’es ; ce que nous sommes nous‑mêmes est sans importance. Nous passons devant Toi et ne voulons rien être, sinon Ton miroir et Ta fenêtre pour nos frères. Notre disparition devant Toi est ton apparition sur nous, notre absorption en Toi et Ton entrée en nous. Car même notre disparition devant Toi porte la figure de Ta propre disparition, et même notre éloignement coupable ne nous appartient pas, car Tu en as fait Ton propre éloignement. Le péché revêt la forme de la rédemption.

Ainsi demeures-Tu finalement seul et tout en tous. Tu es un avec Toi-même, et sans Te perdre, Tu Te répands dans la multiplicité ; demeurant dans la multiplicité des membres, Tu les ramènes tous à l’unité du corps. Lorsque Tu Te vides dans la faiblesse extrême et dans le renoncement à l’amour, c’est là l’acte de Ta force suprême et de Ton amour inchangé. Et lorsque Tu parviens à l’extrême degré de la faiblesse et que tous T’écrasent comme un ver, c’est alors que Tu es le héros par excellence et que Tu écrases le dragon. Qu’est-ce désormais que le vide ? Qu’est-ce que la plénitude ? Lequel des deux est l’indigence ? Es-Tu vide et as-Tu soif de plénitude, c’est nous, l’Église, qui sommes Ton achèvement. Es-Tu plein à déborder et aspires-Tu comme une nourrice à être soulagé ; c’est encore nous, l’Église, qui sommes Ton achèvement. Mais toujours Tu es la plénitude, et nous sommes le vide ; toujours, même si Tu es épuisé et pressé jusqu’à la dernière goutte, nous recevons tous de Ta plénitude grâce sur grâce. Ton Église n’est qu’un réceptacle, elle n’est que Ton organe. C’est Toi qui es la fontaine jaillissante ; et si une source jaillit aussi de nous dans la vie éternelle, c’est une eau que Tu as donnée, car de Toi seul coulent les sources d’eau vive. Et lorsque Tu vas pauvre et poussiéreux à travers le monde, enveloppé dans le vêtement des petits et des déshérités, lorsque Tu te caches derrière les pécheurs et les publicains et que nous accomplissons en Toi, distraits, les huit œuvres de la miséricorde, alors aussi Tu es seul celui qui donne, celui qui, du dedans et du dehors, nous rend possible l’amour.

Tu restes seul. Tu es tout en tous. Même si Ton amour nous veut pour se déployer en nous et pour célébrer avec nous le mystère de la génération et de la fécondité, c’est pourtant ici et là Ton amour qui donne et qui est donné, qui est à la fois semence et terre féconde. Et l’enfant mis au monde, c’est Toi encore. Lorsque l’amour a besoin de deux pieds pour marcher, celui qui marche est unique et c’est Toi. Et lorsque l’amour a besoin de deux êtres qui aiment, un amant et un aimé, alors il n’y a qu’un seul amour, et c’est Toi qui es l’amour.

Tout est ordonné à Ton cœur qui bat éternellement. Maintenant encore le temps et la durée battent la mesure de la création et, à grands coups douloureux, poussent en avant le monde et son histoire. C’est l’inquiétude de l’horloge, et Ton cœur est inquiet jusqu’à ce que nous reposions en Toi, et Toi en nous, temps et éternité absorbés l’un dans l’autre. Mais soyez tranquilles : j’ai vaincu le monde. Le fracas du péché a disparu dans le silence de l’amour. Celui-ci en est devenu plus sombre, plus flamboyant, plus ardent à cause de l’expérience de ce qu’est le monde. Mais l’abîme moins profond de la révolte a été englouti par la miséricorde insondable, et en battements majestueux règne paisiblement le Cœur divin.

Hans Urs, cardinal von Balthasar, in Le Cœur du monde

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En pleurant… Hans Urs von Balthasar, Je suis le fils de perdition


Éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur.

Pourquoi suis-je encore en train de parler avec toi ? Le souffle de ma bouche te touche comme un poison et te souille. Éloigne-toi de moi et défais ce lien impossible entre nous.

Il fut un temps où j’étais un pécheur entre d’autres pécheurs, et je pouvais alors saisir le présent de ta grâce, le présent de ton repentir, comme le mendiant reçoit la petite monnaie qu’on lui jette. Je pouvais m’en servir pour acheter du pain et de la soupe, et ainsi vivre par toi. J’avais le droit de goûter la joie du repentir. Il m’était permis de savourer l’herbe amère de la contrition comme un bienfait de ta grâce. La douceur de ta grâce l’emportait sur l’amertume de ma faute.

Mais aujourd’hui ? Que faire ? Dans quelle cachette me glisser afin que tu ne me voies plus, que je ne te sois plus à charge, que l’odeur de ma pourriture ne t’incommode plus ? Je t’ai offensé en plein visage et la bouche qui s’est posée mille fois sur tes lèvres divines a aussi baisé les lèvres du monde et prononcé cette parole : « Je ne le connais pas ». Et en vérité je ne le connais pas, cet homme. Si je le connaissais, je n’aurais pas pu le trahir ainsi : d’une manière si effrénée, si naturelle. Ou, si je le connaissais par hasard, en tout cas je ne l’aimais pas. Car l’amour ne trahit tout de même pas ainsi, il ne se détourne pas de l’air le plus innocent, l’amour n’oublie pourtant pas l’amour. Que j’aie pu t’abandonner, après tout ce qui s’est passé entre nous, prouve seulement une chose : que je n’étais pas digne de ton amour, que moi-même je n’ai jamais réellement possédé l’amour.

Ce n’est pas de l’orgueil, ce n’est pas de l’humilité, c’est tout simplement la vérité, si je te dis : c’est assez. Je ne veux pas qu’un rayon de ta pureté s’égare encore dans mon enfer. Il est beau que l’amour se penche vers ce qui est vil, mais intolérable qu’il devienne vil lui-même avec ce qui est vil. Il y a une trahison qu’il n’est pas possible de réparer. Éternellement il en restera quelque chose, jamais mon regard ne pourra de nouveau rencontrer ton regard. Je jetterai les trente deniers dans le temple — mais, je t’en prie, ne confonds pas cet acte avec le repentir. Ce mot prétentieux ne convient pas ici. Mon âme tient les lèvres fermées afin qu’aucun mot ne lui échappe. Mon acte est assez éloquent par lui-même, il crie vers le ciel, il eût été préférable qu’il criât vers l’enfer. Accorde-moi ce dernier bienfait et détourne-toi, je ne peux plus contempler ce visage couvert de crachats. Lave-toi, rends la pureté à ton visage, et laisse-moi là où je suis, là où est ma vraie place. Cette fois-ci, je sais qui je suis. Cette fois-ci, c’est définitif.

Tu sais bien pourtant ce que ton apôtre a dit :

Pour ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don céleste, qui ont eu part au Saint-Esprit, qui ont goûté la douceur de la parole de Dieu et les merveilles du monde à venir, et qui pourtant sont tombés, il est impossible de les renouveler une seconde fois en les amenant à la pénitence, eux qui pour leur part crucifient de nouveau le Fils de Dieu et le livrent à l’ignominie. Lorsqu’une terre, abreuvée par la pluie qui tombe souvent sur elle, produit une herbe utile à ceux pour qui on la cultive, elle a part à la bénédiction de Dieu ; mais, si elle ne produit que des épines et des chardons, elle est jugée de mauvaise qualité, tout près d’être maudite, et l’on finit par y mettre le feu.

À présent, c’est assez de fumier autour de l’arbre stérile ; celui-ci voulait te prouver, à mon avis, que trop de soin ne fait pas de bien : arrache-le — et qu’on n’en parle plus.

Les hommes ont ouvert ton cœur, de la blessure ont coulé l’eau et le sang, les hommes en ont bu et ils ont retrouvé la santé, ils se sont lavés et ils sont devenus purs. Mais j’ai fait tout autre chose. J’ai frappé l’amour en plein cœur. J’ai tué l’amour. J’ai atteint la moelle la plus intime de l’amour, sachant ce que je faisais, et j’ai touché la fibre la plus tendre de sa vie. Il s’est effondré, il n’est plus. Un cadavre est suspendu à la croix, je suis assis à distance et rumine ma honte et ma perte. Je suis le fils de perdition.

J’ai abusé de ta croix et de ta miséricorde. Tout est consommé jusqu’à la dernière goutte. Même le retour du fils prodigue, même la brebis égarée dans les épines, la drachme perdue ; tout est gaspillé et hors d’usage. On peut jouer cette scène vingt fois, cinquante fois peut-être, mais à la fin elle devient insipide et perd tout attrait. Et de nouveau j’entends ton apôtre :

Si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il ne reste plus de sacrifice pour les péchés ; il n’y a plus qu’à attendre un jugement terrible et le feu jaloux qui dévorera les rebelles. Celui qui a violé la loi de Moïse meurt sans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins ; de quel châtiment plus sévère pensez-vous que sera jugé digne celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour profane le sang de l’alliance par lequel il avait été sanctifié, et qui aura outragé l’Esprit de la grâce ?

Car nous le connaissons, celui qui a dit : « À moi, la vengeance ! c’est moi qui paierai de retour ! » Et encore : « Le Seigneur jugera son peuple. Il est effroyable de tomber entre les mains du Dieu vivant ! »

Il y a une communauté des saints. Il y a aussi une communauté des pécheurs. Peut-être n’en forment-elles qu’une seule. Cette chaîne, cette vague qui se propage de jour en jour, d’année en année, de siècle en siècle, ce fleuve sanglant de fautes, la route trébuchante des hommes, qui se traînent péniblement, s’abattent et se relèvent. Une vie unique et brûlante de faute et de repentir les anime tous, et au milieu de ce fleuve sombre de bonne et de mauvaise souffrance circulent aussi les gouttes rédemptrices de ton sang, ô Seigneur. Eux, tu les sauveras.

Mais moi, je suis expulsé de cette communauté des pécheurs. Rigide et glacé, recroquevillé sur moi-même, je suis accroupi à l’écart, mon péché est sans exemple. Lorsque ceux-là pèchent, l’ange de Dieu pleure en leur cœur. Mais en moi il n’y a aucun ange. Lorsque les autres tombent, un vase secret se brise en eux, et une nostalgie amère s’épanche comme une offrande. Mais en moi rien ne se brise plus, tout est durci et inexorablement fermé. Lorsque les autres ont péché, ils ont encore le droit de prier ; mais quelle prière pourrais-je encore réciter, qui ne serait pas saluée par les moqueries de l’enfer ? Comment pourrais-je encore croire ce que je te dis en priant : « Je regrette de t’avoir offensé », « Je veux t’aimer » ? Par expérience, je détiens la preuve que ce n’est pas vrai. Dans les autres, c’est l’Esprit saint offensé qui gémit. En moi, tout reste muet. C’est là sans doute ce qu’on appelle le péché contre l’Esprit. Les autres tombent à genoux au pied de la croix. Je suis tombé derrière la croix. Les autres sont les sujets d’une divine pédagogie : il était bon que tu m’aies humilié, peuvent-ils dire, car j’ai appris ainsi à connaître ta justice et ta miséricorde.

J’ai depuis longtemps dépassé cette pédagogie, chez moi la faute n’a plus aucun bon côté. Elle est toute ronde et pleine, et de toutes parts inexpugnable, comme une boule de fer et de feu.

Laisse-moi seul. Que ta mère aussi ne me touche pas. Je ne suis pas pour vous un objet à regarder. Ne gaspillez pas votre pitié en moi, elle serait mal placée. Qu’il m’arrive ce qui doit m’arriver. À celui qui est là, à ta droite, tu as promis le paradis. Je le lui laisse de bon cœur. Il l’a bien mérité. Il ne savait pas ce qu’il faisait. Soyez heureux, tous les deux ensemble, dans votre jardin céleste. Quant à moi, ne te torture pas à mon sujet. Je demeure celui qui est à gauche. Et ne me torture pas non plus avec ta torture. Essaie de m’oublier.

A-t-il fait un éclair ? Le temps d’une déchirure dans les ténèbres, ne voyait-on pas le fruit sur la croix, immobile, raide comme la mort, les yeux hagards, absents, pâle comme un ver, probablement déjà mort ? C’était bien son corps, mais où est son âme ? Sur quels rivages sans bords, dans quelles profondeurs marines vidées de leurs eaux, sur le fond de quelles sombres fournaises, s’en va-t-elle, errante ? Ils le savent tous soudain, ceux qui entourent le gibet : il est parti. Un vide insondable (non pas la solitude) s’écoule du corps pendu, rien ne s’attarde plus ici, sinon ce vide fantastique. Le monde avec sa figure s’est évanoui, il s’est déchiré du haut en bas comme un rideau ; il s’est englouti, réduit en poussière, il a crevé comme une vessie. Il n’y a plus rien sinon le rien. Même pas les ténèbres. Le monde est mort. L’amour est mort. Dieu est mort. Tout ce qui était un rêve que personne ne rêvait. Le présent est le pur passé. L’avenir n’est rien ; l’aiguille a disparu du cadran. Il n’y a plus de combat entre l’amour et la haine, entre la vie et la mort. Les deux partis ont été égalisés, et l’évacuation de l’amour s’est évanouie dans le vide de l’enfer. L’un a complètement pénétré l’autre, le nadir se trouve au zénith : Nirvana.

A-t-il fait un éclair ? Le temps d’une déchirure dans le vide sans formes, la figure d’un cœur n’était-elle pas visible, voguant dans les tourbillons du vent à travers le chaos sans monde, chassé comme une feuille ou bien ailé lui-même, errant en tous sens, vibrant d’une vibration propre, invisible, subsistant seul entre le ciel privé de son âme et la terre évanouie ?

Chaos. Au-delà du ciel et de l’enfer. Néant sans formes situé derrière les bornes de la création.

— Est-ce là Dieu ? Dieu est mort sur la croix.

— Est-ce la Mort ? On ne voit point de morts.

— Est-ce la fin ? Rien n’est plus là qui ait une fin.

— Est-ce le commencement ? Le commencement de quoi ?

Au commencement était le Verbe. Quel Verbe, quelle parole inintelligiblement informe et privée de sens ? Mais regardez : quel est cet objet indescriptible qui commence à se dessiner d’une manière indécise dans le gouffre infini ? Cela n’a ni contenu ni contour ; sans nom, plus solitaire encore que Dieu, on le voit surgir du vide absolu. Ce n’est personne. C’est antérieur à tout. Est-ce le commencement ? C’est petit et indéterminé comme une goutte. Peut-être est-ce de l’eau. Mais cela ne coule pas. Ce n’est pas de l’eau, c’est plus trouble, moins limpide, plus consistant que l’eau. Ce n’est pas non plus du sang, car le sang est rouge, le sang est vivant, le sang s’exprime clairement et en langage humain. Ce qui est ici n’est ni de l’eau ni du sang, c’est plus ancien que l’un et l’autre, c’est une goutte du chaos originel. Lentement, lentement, avec une invraisemblable lenteur, la goutte commence à prendre vie, on ne sait pas si ce mouvement exprime une lassitude infinie, à l’extrémité de la mort, ou le premier commencement — mais de quoi ?

Chut, chut ! Retiens le souffle de tes pensées. Encore beaucoup trop tôt maintenant pour songer à l’espérance. Beaucoup trop faible encore le germe pour parler tout bas d’amour. Mais observe-le : à présent il se met tout de même à bouger. C’est tout juste un faible ruisseau, à peine liquide. Beaucoup trop tôt pour parler d’une source. C’est un suintement, perdu dans le chaos, qui va sans direction, sans pesanteur. Mais déjà plus abondamment. Une source dans le chaos. Qui jaillit du pur néant. Qui jaillit d’elle-même. Ce n’est pas le commencement de Dieu qui, éternellement et d’une manière souveraine, se pose lui-même dans l’existence, lumière, vie et béatitude trinitaires. Ce n’est pas le commencement de la création qui s’échappe doucement et tout en dormant des mains du Créateur. C’est un commencement sans pareil. Comme si la vie s’élevait en naissant de la mort. Comme si la lassitude — si grande que depuis longtemps déjà aucun sommeil ne pouvait plus la réparer —, comme si la suprême désagrégation de la force parvenue à l’extrême limite de l’épuisement se mettait à fondre, commençait à couler — parce que couler est peut-être un signe et un symbole de la lassitude incapable de tenir bon plus longtemps, et parce que tout ce qui est fort et ferme finit par se dissoudre en eau. Mais la naissance qui s’est passée au commencement n’a-t-elle pas eu lieu aussi à partir de l’eau ? Et cette source dans le chaos, cette lassitude qui s’écoule, n’est-elle pas le commencement d’une nouvelle création ?

Enchantement du Samedi saint. La source jaillie du chaos reste sans direction. Est-ce le résidu de l’amour du Fils qui, épanché jusqu’à la dernière goutte — car tout contenant s’est brisé et le monde, le vieux monde, a passé —, cherche à remonter vers le Père à travers le néant ombreux ? Ou bien cet amour, sans force, inconscient, coule-t-il, malgré tout, en direction opposée, à la rencontre d’une nouvelle création, pas du tout subsistante encore, encore informe, même pas encore mise au monde ? Protoplasme s’engendrant lui-même, le premier germe des nouveaux cieux et de la nouvelle terre ? À présent la source jaillit toujours plus abondante. Certainement elle s’échappe d’une plaie, elle est comme la fleur, le fruit d’une plaie, elle s’élance de cette plaie comme un arbre. Mais la plaie n’est plus douloureuse, le temps de la souffrance est depuis longtemps écoulé, l’origine est dépassée, d’hier date l’éclosion de la source d’aujourd’hui. Ce qui s’épanche à présent, ce n’est plus la souffrance qui souffre, c’est la souffrance soufferte. Non plus l’amour qui offre, mais l’amour offert. Seule la plaie est là : béante, porte grande ouverte, chaos, nada, d’où la source s’écoule au-dehors. Plus jamais cette porte ne se fermera. De même que la première création n’a jamais été qu’un jaillissement toujours nouveau sortant du néant, ainsi ce monde nouveau, non encore enfanté, compris dans le premier jaillissement créateur, ne surgira jamais d’ailleurs que de la plaie qui ne se fermera plus. Toute figure, à l’avenir, s’élèvera de ce vide béant, toute santé tirera sa force de la plaie créatrice. Arc de triomphe de la vie plein de majesté ! Les armées de la grâce, cuirassées d’or, débouchent de toi, portant des lances de feu. Grotte profonde d’où s’échappe le fleuve de vie ! Intarissables, les flots se pressent pour sortir de toi, éternellement flots d’eau et de sang, baptisant les cœurs païens, étanchant la soif des âmes altérées, déferlant sur les déserts du péché, répandant des richesses surabondantes, remplissant à déborder tout contenant, comblant à l’excès tout désir.

Hans Urs, cardinal von Balthasar, in Le Cœur du monde

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En contemplant… Charles Péguy, La Tapisserie de Notre-Dame

Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres

Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape.

Et voici votre voix sur cette lourde plaine
Et nos amis absents et nos cœurs dépeuplés,
Voici le long de nous nos poings désassemblés
Et notre lassitude et notre force pleine.

Étoile du matin, inaccessible reine,
Voici que nous marchons vers votre illustre cour,
Et voici le plateau de notre pauvre amour.
Et voici l’océan de notre immense peine.

Un sanglot rôde et court par-delà l’horizon.
À peine quelques toits font comme un archipel.
Du vieux clocher retombe une sorte d’appel.
L’épaisse église semble une basse maison.

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale.
De loin en loin surnage un chapelet de meules,
Rondes comme des tours, opulentes et seules
Comme un rang de châteaux sur la barque amirale.

Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.

Vous nous voyez marcher sur cette route droite,
Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents.
Sur ce large éventail ouvert à tous les vents
La route nationale est notre porte étroite.

Nous allons devant nous, les mains le long des poches,
Sans aucun appareil, sans fatras, sans discours,
D’un pas toujours égal, sans hâte ni recours,
Des champs les plus présents vers les champs les plus proches.

Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille.
Nous n’avançons jamais que d’un pas à la fois.
Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois.
Et toute leur séquelle et toute leur volaille

Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille
Ont appris ce que c’est que d’être familiers,
Et comme on peut marcher, les pieds dans ses souliers,
Vers un dernier carré le soir d’une bataille.

Nous sommes nés pour vous au bord de ce plateau,
Dans le recourbement de notre blonde Loire,
Et ce fleuve de sable et ce fleuve de gloire
N’est là que pour baiser votre auguste manteau.

Nous sommes nés au bord de ce vaste plateau,
Dans l’antique Orléans sévère et sérieuse,
Et la Loire coulante et souvent limoneuse
N’est là que pour laver les pieds de ce coteau.

Nous sommes nés au bord de votre plate Beauce
Et nous avons connu dès nos plus jeunes ans
Le portail de la ferme et les durs paysans
Et l’enclos dans le bourg et la bêche et la fosse.

Nous sommes nés au bord de votre Beauce plate
Et nous avons connu dès nos premiers regrets
Ce que peut receler de désespoirs secrets
Un soleil qui descend dans un ciel écarlate

Et qui se couche au ras d’un sol inévitable
Dur comme une justice, égal comme une barre,
Juste comme une loi, fermé comme une mare,
Ouvert comme un beau socle et plan comme une table,

Un homme de chez nous, de la glèbe féconde
A fait jaillir ici d’un seul enlèvement,
Et d’une seule source et d’un seul portement,
Vers votre assomption la flèche unique au monde.

Tour de David voici votre tour beauceronne.
C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté
Vers un ciel de clémence et de sérénité,
Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

Un homme de chez nous a fait ici jaillir.
Depuis le ras du sol jusqu’au pied de la croix,
Plus haut que tous les saints, plus haut que tous les rois,
La flèche irréprochable et qui ne peut faillir.

C’est la gerbe et le blé qui ne périra point.
Qui ne fanera point au soleil de septembre,
Qui ne gèlera point aux rigueurs de décembre,
C’est votre serviteur et c’est votre témoin.

C’est la tige et le blé qui ne pourrira pas,
Qui ne flétrira point aux ardeurs de l’été.
Qui ne moisira point dans un hiver gâté,
Qui ne transira point dans le commun trépas.

C’est la pierre sans tache et la pierre sans faute,
La plus haute oraison qu’on ait jamais portée,
La plus droite raison qu’on ait jamais jetée,
Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.

Celle qui ne mourra le jour d’aucunes morts,
Le gage et le portrait de nos arrachements.
L’image et le tracé de nos redressements,
La laine et le fuseau des plus modestes sorts.

Nous arrivons vers vous du lointain Parisis.
Nous avons pour trois jours quitté notre boutique,
Et l’archéologie avec la sémantique,
Et la maigre Sorbonne et ses pauvres petits.

D’autres viendront vers vous du lointain Beauvaisis.
Nous avons pour trois jours laissé notre négoce,
Et la rumeur géante et la ville colosse,
D’autres viendront vers vous du lointain Cambrésis.

Nous arrivons vers vous de Paris capitale.
C’est là que nous avons notre gouvernement,
Et notre temps perdu dans le lanternement,
Et notre liberté décevante et totale.

Nous arrivons vers vous de l’autre Notre Dame,
De celle qui s’élève au cœur de la cité,
Dans sa royale robe et dans sa majesté,
Dans sa magnificence et sa justesse d’âme.

Comme vous commandez un océan d’épis,
Là-bas vous commandez un océan de têtes,
Et la moisson des deuils et la moisson des fêtes
Se couche chaque soir devant votre parvis.

Nous arrivons vers vous du noble Hurepoix.
C’est un commencement de Beauce à notre usage,
Des fermes et des champs taillés à votre image,
Mais coupés plus souvent par des rideaux de bois,

Et coupés plus souvent par de creuses vallées
Pour l’Yvette et la Bièvre et leurs accroissements,
Et leurs savants détours et leurs dégagements,
Et par les beaux châteaux et les longues allées.

D’autres viendront vers vous du noble Vermandois,
Et des vallonnements de bouleaux et de saules.
D’autres viendront vers vous des palais et des geôles.
Et du pays picard et du vert Vendômois.

Mais c’est toujours la France, ou petite ou plus grande,
Le pays des beaux blés et des encadrements,
Le pays de la grappe et des ruissellements,
Le pays de genêts, de bruyère, de lande.

Nous arrivons vers vous du lointain Palaiseau
Et des faubourgs d’Orsay par Gometz-le-Châtel,
Autrement dit Saint-Clair ; ce n’est pas un castel ;
C’est un village au bord d’une route en biseau.

Nous avons débouché, montant de ce coteau,
Sur le ras de la plaine et sur Gometz-la-Ville
Au-dessus de Saint-Clair ; ce n’est pas une ville ;
C’est un village au bord d’une route en plateau.

Nous avons descendu la côte de Limours.
Nous avons rencontré trois ou quatre gendarmes.
Ils nous ont regardé, non sans quelques alarmes,
Consulter les poteaux aux coins des carrefours.

Nous avons pu coucher dans le calme Dourdan.
C’est un gros bourg très riche et qui sent sa province.
Fiers nous avons longé, regardés comme un prince,
Les fossés du château coupes comme un redan.

Dans la maison amie, hôtesse et fraternelle
On nous a fait coucher dans le lit du garçon.
Vingt ans de souvenirs étaient notre échanson.
Le pain nous fut coupé d’une main maternelle.

Toute notre jeunesse était là solennelle.
On prononça pour nous le Bénédicité.
Quatre siècles d’honneur et de fidélité
Faisaient des draps du lit une couche éternelle.

Nous avons fait semblant d’être un gai pèlerin
Et même un bon vivant et d’aimer les voyages,
Et d’avoir parcouru cent trente-et-un bailliages,
Et d’être accoutumés d’être sur le chemin.

La clarté de la lampe éblouissait la nappe.
On nous fit visiter le jardin potager.
Il donnait sur la treille et sur un beau verger.
Tel fut le premier gîte et la tête d’étape.

Le jardin était clos dans un coude de l’Orge.
Vers la droite il donnait sur un mur bocager
Surmonté de rameaux et d’un arceau léger.
En face un maréchal, et l’enclume, et la forge.

Nous nous sommes levés ce matin devant l’aube.
Nous nous sommes quittés après les beaux adieux.
Le temps s’annonçait bien. On nous a dit tant mieux.
On nous a fait goûter de quelque bœuf en daube,

Puisqu’il est entendu que le bon pèlerin
Est celui qui boit ferme et tient sa place à table.
Et qu’il n’a pas besoin de faire le comptable.
Et que c’est bien assez de se lever matin.

Le jour était en route et le soleil montait
Quand nous avons passé Sainte-Mesme et les autres.
Nous avancions déjà comme deux bons apôtres.
Et la gauche et la droite était ce qui comptait.

Nous sommes remontés par le Gué de Longroy.
C’en est fait désormais de nos atermoiements,
Et de l’iniquité des dénivellements :
Voici la juste plaine et le secret effroi

De nous trouver tout seuls et voici le charroi
Et la roue et les bœufs et le joug et la grange,
Et la poussière égale et l’équitable fange
Et la détresse égale et l’égal désarroi.

Nous voici parvenus sur la haute terrasse
Où rien ne cache plus l’homme de devant Dieu,
Où nul déguisement ni du temps ni du lieu
Ne pourra nous sauver, Seigneur, de votre chasse.

Voici la gerbe immense et l’immense liasse,
Et le grain sous la meule et nos écrasements,
Et la grêle javelle et nos renoncements.
Et l’immense horizon que le regard embrasse.

Et notre indignité cette immuable masse,
Et notre basse peur en un pareil moment,
Et la juste terreur et le secret tourment
De nous trouver tout seuls par devant votre face.

Mais voici que c’est vous, reine de majesté.
Comment avons-nous pu nous laisser décevoir,
Et marcher devant vous sans vous apercevoir.
Nous serons donc toujours ce peuple inconcerté.

Ce pays est plus ras que la plus rase table.
À peine un creux du sol, à peine un léger pli.
C’est la table du juge et le fait accompli,
Et l’arrêt sans appel et l’ordre inéluctable.

Et c’est le prononcé du texte insurmontable,
Et la mesure comble et c’est le sort empli,
Et c’est la vie étale et l’homme enseveli,
Et c’est le héraut d’arme et le sceau redoutable.

Mais vous apparaissez, reine mystérieuse.
Cette pointe là-bas dans le moutonnement
Des moissons et des bois et dans le flottement
De l’extrême horizon ce n’est point une yeuse,

Ni le profil connu d’un arbre interchangeable.C’est déjà plus distante, et plus basse, et plus haute,Ferme comme un espoir sur la dernière côte,Sur le dernier coteau la flèche inimitable.
D’ici vers vous, ô reine, il n’est plus que la route.
Celle-ci nous regarde, on en a bien fait d’autres.
Vous avez votre gloire et nous avons les nôtres.
Nous l’avons entamée, on la mangera toute.

Nous savons ce que c’est qu’un tronçon qui s’ajoute
Au tronçon déjà fait et ce qu’un kilomètre
Demande de jarret et ce qu’il faut en mettre :
Nous passerons ce soir par le pont et la voûte

Et ce fossé profond qui cerne le rempart.
Nous marchons dans le vent coupés par les autos.
C’est ici la contrée imprenable en photos,
La route nue et grave allant de part en part.

Nous avons eu bon vent de partir dès le jour.
Nous coucherons ce soir à deux pas de chez vous,
Dans cette vieille auberge où pour quarante sous
Nous dormirons tout près de votre illustre tour.

Nous serons si fourbus que nous regarderons,
Assis sur une chaise auprès de la fenêtre
Dans un écrasement du corps et de tout l’être,
Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds,

Et les sourcils haussés jusque dedans nos fronts,
L’angle une fois trouvé par un seul homme au monde,
Et l’unique montée ascendante et profonde,
Et nous serons recrus et nous contemplerons.

Voici l’axe et la ligne et la géante fleur.
Voici la dure pente et le contentement.
Voici l’exactitude et le consentement.
Et la sévère larme, ô reine de douleur.

Voici la nudité, le reste est vêtement.
Voici le vêtement, tout le reste est parure.
Voici la pureté, tout le reste est souillure.
Voici la pauvreté, le reste est ornement.

Voici la seule force et le reste est faiblesse.
Voici l’arête unique et le reste est bavure.
Et la seule noblesse et le reste est ordure.
Et la seule grandeur et le reste est bassesse.

Voici la seule foi qui ne soit point parjure.
Voici le seul élan qui sache un peu monter.
Voici le seul instant qui vaille de compter.
Voici le seul propos qui s’achève et qui dure.

Voici le monument, tout le reste est doublure.
Et voici notre amour et notre entendement.
Et notre port de tête et notre apaisement.
Et le rien de dentelle et l’exacte moulure.

Voici le beau serment, le reste est forfaiture.
Voici l’unique prix de nos arrachements,
Le salaire payé de nos retranchements.
Voici la vérité, le reste est imposture.

Voici le firmament, le reste est procédure.
Et vers le tribunal voici l’ajustement.
Et vers le paradis voici l’achèvement.
Et la feuille de pierre et l’exacte nervure.

Nous resterons cloués sur la chaise de paille.
Et nous n’entendrons pas et nous ne verrons pas
Le tumulte des voix, le tumulte des pas,
Et dans la salle en bas l’innocente ripaille.

Ni les rouliers venus pour le jour du marché.
Ni la feinte colère et l’éclat des jurons :
Car nous contemplerons et nous méditerons
D’un seul embrassement la flèche sans péché.

Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies,
Ni la faim ni la soif ni nos renoncements,
Ni nos raides genoux ni nos raisonnements.
Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies.

Perdus dans cette chambre et parmi tant d’hôtels,
Nous ne descendrons pas à l’heure du repas,
Et nous n’entendrons pas et nous ne verrons pas
La ville prosternée aux pieds de vos autels.

Et quand se lèvera le soleil de demain.
Nous nous réveillerons dans une aube lustrale,
À l’ombre des deux bras de votre cathédrale,
Heureux et malheureux et perclus du chemin.

Nous venons vous prier pour ce pauvre garçon
Qui mourut comme un sot au cours de cette année,
Presque dans la semaine et devers la journée
Où votre fils naquit dans la paille et le son.

Ô Vierge il n’était pas le pire du troupeau.
Il n’avait qu’un défaut dans sa jeune cuirasse.
Mais la mort qui nous piste et nous suit à la trace
A passé par ce trou qu’il s’est fait dans la peau.

Il était né vers nous dans notre Gâtinais.
Il commençait la route où nous redescendons.
Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons.
Et pourtant c’était lui que tu te destinais,

Ô mort qui fus vaincue en un premier caveau.
Il avait mis ses pas dans nos mêmes empreintes.
Mais le seul manquement d’une seule des craintes
Laissa passer la mort par un chemin nouveau.

Le voici maintenant dedans votre régence.
Vous êtes reine et mère et saurez le montrer.
C’était un être pur. Vous le ferez rentrer
Dans votre patronage et dans votre indulgence.

Ô reine qui lisez dans le secret du cœur.
Vous savez ce que c’est que la vie ou la mort,
Et vous savez ainsi dans quel secret du sort
Se coud et se découd la ruse du traqueur.

Et vous savez ainsi sur quel accent du chœur
Se noue et se dénoue un accompagnement,
Et ce qu’il faut d’espace et de déboisement
Pour laisser débouler la meute du piqueur.

Et vous savez ainsi dans quel recreux du port
Se prépare et s’achève un noble enlèvement,
Et par quel jeu d’adresse et de gouvernement
Se dérobe ou se fixe un illustre support.

Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive
Se joue et se déjoue un épouvantement.
Et par quel coup de pouce et quel balancement
L’un des plateaux descend pour que l’autre s’élève.

Et ce que peut coûter la lèvre du moqueur,
Et ce qu’il faut de force et de recroisement
Pour faire par le coup d’un seul retournement
D’un vaincu malheureux un malheureux vainqueur.

Mère le voici donc, il était notre race,
Et vingt ans après nous notre redoublement.
Reine recevez-le dans votre amendement.
Où la mort a passé, passera bien la grâce.

Nous, nous retournerons par ce même chemin.
Ce sera de nouveau la terre sans cachette,
Le château sans un coin et sans une oubliette,
Et ce sol mieux gravé qu’un parfait parchemin.

Et nunc et in hora, nous vous prions pour nous
Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin,
Et sans doute moins purs et moins dans votre main,
Et moins acheminés vers vos sacrés genoux.

Quand nous aurons joué nos derniers personnages,
Quand nous aurons posé la cape et le manteau.
Quand nous aurons jeté le masque et le couteau,
Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages.

Quand nous retournerons en cette froide terre.
Ainsi qu’il fut prescrit pour le premier Adam,
Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan,
Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.

Quand on nous aura mis dans une étroite fosse,
Quand on aura sur nous dit l’absoute et la messe.
Veuillez vous rappeler, reine de la promesse,
Le long cheminement que nous faisons en Beauce.

Quand nous aurons quitté ce sac et cette corde,
Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements.
Quand nous aurons râlé nos derniers râclements,
Veuillez vous rappeler votre miséricorde.

Nous ne demandons rien, refuge du pécheur,
Que la dernière place en votre Purgatoire,
Pour pleurer longuement notre tragique histoire.
Et contempler de loin votre jeune splendeur.

Charles Péguy

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En adorant… Saint Thomas d’Aquin, Le Pain vivant

Sion, loue ton Sauveur,
Loue ton chef et ton pasteur
Par des hymnes et des chants.

Tant que tu peux, tu dois oser
Car il dépasse tes louanges ;
Tu ne peux trop Le louer.

Le pain vivant, le pain de vie,
Est aujourd’hui proposé
Comme objet de tes louanges.

Au repas sacré de la Cène
Il est bien vrai qu’il fut donné
Au groupe des douze frères.

Que notre louange soit pleine et puissante,
Qu’elle soit joyeuse et rayonnante
L’allégresse de nos cœurs !…

À ce banquet du nouveau Roi,
La Pâque de la Loi nouvelle
Met fin à la Pâque ancienne.

L’ordre ancien le cède au nouveau,
La vérité chasse l’ombre
La lumière dissipe la nuit.

Ce que le Christ fit à la Cène,
Il ordonna de le refaire
En mémoire de Lui.

Instruits par son commandement sacré,
Nous consacrons le pain et le vin,
En victime de salut.

C’est un dogme pour les chrétiens :
Le pain se change en Son Corps,
Le vin se change en Son Sang.

Ce que tu ne comprends pas
Ce que tu ne vois pas,
La foi vive l’affirme,
Hors de l’ordre naturel.

Sous des espèces différentes,
Signes seulement et non réalités,
Se cachent des choses sublimes.

Sa chair est nourriture,
Son sang est boisson 1,
Pourtant le Christ tout entier
Demeure sous chacune des espèces.

Par celui qui Le reçoit,
Il n’est ni coupé, ni rompu, ni divisé :
Il est reçu tout entier.

Qu’un seul ou mille communient,
Ceux-ci reçoivent autant que celui-là,
On s’en nourrit sans le détruire.

Voici le pain des anges 2,
Devenu la nourriture des pèlerins ;
C’est le vrai pain des enfants,
Il ne faut le jeter aux chiens 3.

D’avance il fut annoncé
Par Isaac en sacrifice 4,
Par l’Agneau pascal immolé,
Par la manne donnée à nos pères.

Ô bon Pasteur, pain véritable,
Ô Jésus, aie pitié de nous,
Nourris-nous, protège-nous,
Fais-nous voir les biens éternels
Dans la terre des vivants 5.

Toi qui sais tout et qui peux tout
Toi qui sur Terre nous nourris,
Fais que là-haut, invités à Ta table,
Nous soyons cohéritiers et compagnons
Des saints de la cité céleste
.

Amen.
Alléluia.

 Saint Thomas d’Aquin, Lauda Sion

1. Jean 6, 55.

2. Psaume 78, 25.

3. Matthieu 15, 26.

4. Genèse 22.

5. Psaume 26, 13.

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