Currently browsing author

Darth Manu

Mon nouveau blog Chroniques Sataniques

Pour les personnes que cela intéresserait, et conformément à ce que j’indiquais dans mon billet « Pourquoi je suis devenu sataniste« , j’ai ouvert en avril dernier un nouveau blog, intitulé Chroniques Sataniques. Je commence à réussir à l’alimenter régulièrement. J’ai écrit en particulier un article intitulé « Ce que j’entends par « sataniste »« , qui constitue la suite de […]

Share

Pourquoi je suis devenu sataniste

Un billet publié sur l’un de mes autres blogs, dont les lecteurs de celui-ci doivent selon moi être informés en toute franchise et en toute transparence. via Aigreurs administratives: Pourquoi je suis devenu sataniste

Share

Pourquoi je suis devenu sataniste

« All Bibles or sacred codes have been the causes of the following Errors. 1. That Man has two real existing principles Viz: a Body & a Soul.
2. That Energy, call’d Evil, is alone from the Body, & that Reason, call’d Good, is alone from the Soul.
3. That God will torment Man in Eternity for following his Energies.
But the following Contraries to these are True
1. Man has no Body distinct from his Soul for that call’d Body is a portion of Soul discern’d by the five Senses, the chief inlets of Soul in this age
2. Energy is the only life and is from the Body and Reason is the bound or outward circumference of Energy.
3 Energy is Eternal Delight » (William Blake, Marriage of Heaven and Hell)

1) J’ai relu récemment mon tout premier billet de blog, « Entrée internaute en Carême », publié le 17 février 2010. La « déclaration de principe » du blogueur néophyte que j’étais alors  me parait une bonne manière d’introduire le présent billet, dont l’objet est une relecture d’étape de ma vie, et notamment de l’année qui vient de s’écouler:

« En débutant ce blog, j’essaie (peut-être paradoxalement) de faire oeuvre de courage et d’humilité. Peut-être que les billets que j’y laisserai (et les réactions que ceux-ci susciteront) contribueront à l’édification de tout un chacun. Peut-être également que je me ridiculiserai par la banalité de mes idées et la vacuité de mon discours (ce qui sera certes édifiant d’une autre manière, plus douloureuse pour moi). Toujours est-il que cet affrontement avec autrui dans tout ce qu’il a de différent de moi, voir d’agressif, me permettra peut-être, si je garde cet esprit , d’accueillir plus sincèrement mon prochain, aussi antipathique et abrupt qu’il puisse me paraitre au premier abord.  Et peut-être également de l’inciter (de vous inciter cher lecteur) à reconsidérer telle ou telle opinion un peu trop évidente. »

 C’était le mercredi des Cendres, je revenais de la messe et j’essayais de tromper ma faim. L’écriture de ce blog, aussi inhabituel que cela puisse paraitre, était une résolution de Carême. Sept ans et un peu plus d’un mois mois plus tard, je dois bien finir par m’avouer que ma foi s’est éteinte, au moins momentanément.

Pour retracer brièvement les grandes étapes de cette lente extinction,  discernables dans plusieurs billets de mes blogs, celui-ci inclus:

2) 2005- début 2009: retour à la foi catholique, fréquentation régulière des sacrements, découverte de la prière au travers de retraites ignaciennes, engagement progressif dans un groupe « jeunes pros » puis dans CVX, et investissement dans ma paroisse (aumônerie). Temps de discernement avec un accompagnateur spirituel en vue d’une éventuelle entrée chez les jésuites. Globalement, l’enthousiasme du converti est à son comble.

Mi-2009 à début 2012: découverte de la « cathosphère » après les polémiques de 2008 contre le Pape et ouverture d’un blog sur un coup de tête.Découverte quelques mois après, à la fois du metal chrétien et de la polémique contre le Hellfest. Ouverture d’un second blog (Inner Light) sur le sujet; implication graduelle dans la communauté internaute catholique (participation aux « fasm », notamment), et prise de conscience croissante de  la montée en puissance conservatrice et du durcissement doctrinal. Des fissures apparaissent dans ma foi (j’ai participé aux JMJ de 2011 pour tenter de la « regonfler »).

Mi-2012 à début 2013: comme une bonne partie de la cathosphère, mon enthousiasme fait les frais du durcissement des désaccords entre nous, dans le contexte des élections présidentielles tout d’abord, jusqu’aux débuts du feuilleton « manif pour tous », en passant par les polémiques de l’été ( sur la condamnation des pussy riot et sur l’enseignement de l’Eglise catholique en matière de sexualité). Je suis franchement mal à l’aise et j’ai l’impression de jouer constamment aux équilibristes pour concilier ma conscience et ma confiance en l’Eglise.

Printemps 2013 à fin 2014: je cesse tout à fait d’avoir confiance en l’Eglise. Je quitte l’aumônerie, cesse presque totalement de me confesser et vais de moins en moins à la messe. J’envisage progressivement de devenir protestant, fréquente le culte d’une Eglise réformée, et demande conseil à une pasteure.

Janvier à novembre 2015: je décide finalement de rester catholique, et tente de reprendre une vie de prière et sacramentelle régulière. Je me rapproche de la CCBF et du comité de la jupe. J’essaie de reconstruire, intellectuellement et spirituellement, ma relation à l’Eglise, en tant que catholique critique ou « d’ouverture ». La vive déception que j’ai ressentie à l’issue du synode sur la famille, et à la lecture des réactions catholiques majoritaires au coming out de Monseigneur Charamsa, ont sans doute pesé dans ce qui a bientôt suivi.

Décembre 2015 à aujourd’hui: ma foi s’écroule. Totalement. A la fois violemment et lentement, aussi paradoxale que la formule puisse paraitre. Si bien que je ne me définis plus actuellement comme chrétien. Les différents moments sont, en gros: l’après 13 novembre (aucune relation causale directe, mais , j’imagine comme la plupart des français, l’impact émotionnel et la prise de conscience de vivre dans un monde de plus en plus dangereux et incertain m’ont amené à réexaminer en profondeur mes croyances et mes priorités), la découverte fortuite du Temple Satanique, qui a constitué un énorme choc personnel pour moi, pour des raisons que je développerai ci-dessous, l’adhésion, par curiosité, puis de plus en plus par conviction, à deux organisations sataniques (le Temple Satanique, évidemment, et l’Eglise du Satanisme Rationnel) et une lassitude profonde, épidermique, de tout ce qui touche à l’Eglise catholique en particulier, et au christianisme en général, pour des raisons que je vais développer immédiatement. Ses conséquences concrètes ont été mon départ de CVX (et un gros coup de colère, rétrospectivement assez injuste, de ma part en cours d’année contre le groupe) et ma prise de distance d’avec toutes les organisations chrétiennes auxquelles j’étais encore lié.

3) Ma foi s’est donc éteinte très lentement et progressivement, mais je crois me souvenir du principal point de basculement. C’était dans le courant du printemps 2013 (je ne me souviens plus de la date précise). Un peu plus d’un an plus tard, je l’exposais dans les termes suivants:

 » Cette déception qui est la mienne,[…] naît du constat suivant: comment la communauté a priori la plus chaleureuse, la mieux intentionnée, la plus âpre à la prière ou la méditation, et l’humilité, à la relecture, à l’effort sur soi-même pour devenir une meilleure personne au fil des jours, peut voir ses membres, du fait de ces mêmes efforts, de cette même pratique, se déshumaniser sur toutes les questions qui sont dans l’ombre des enseignements qu’ils reçoivent ou leur font difficulté, quittent toute empathie et toute écoute dès lors que leurs habitudes spirituelles, et les principes qui les fondent, et surtout leur vision du monde, sont remis en cause d’une manière ou d’une autre.

Je ne vise pas là spécifiquement tel ou tel paroissien rencontré IRL, sur twitter ou sur facebook. Et bien sûr, tout n’est pas noir ou blanc, et beaucoup de personnes insensibles aux problématiques de racisme, de sexisme, d’homophobie ou de transphobie qui m’affectent actuellement sont bien meilleures que moi de plein d’autres manières. En fait, la première personne que je vise, c’est le catholique que j’ai pu être quelques temps, aveuglé par une idéalisation excessive et naïve de sa foi.

Il est coutume d’insister sur l’évidence que privée d’une fréquentation hebdomadaire des sacrements,  d’une prière régulière, d’un contact fréquent avec la communauté chrétienne, la foi s’étiole. Et c’est vrai. Toutes ces pratiques cultuelles et spirituelles sont à bien des égards bénéfiques pour notre âme.  Elles renforcent notre volonté, nous détachent de soucis inutiles, nous aident à maintenir l’espérance, nous font porter un regard plus réaliste sur celles de nos limites dont nous sommes conscients.

Mais comme toutes pratiques spirituelles, et, plus généralement, comme à peu près tout sur cette Terre, elles ont aussi une part d’ombre. Elles fonctionnent aussi comme des conditionnements (même la relecture de vie et la confession), qui renforcent en nous une vision du monde qui est celle de catholiques d’une certaine culture et de certains milieux, à une certaine époque. Elles nous rendent plus attentifs à nos propres défauts, à nos propres structures de péché, mais elles tendent aussi à nous aveugler sur les limites de la manifestation particulière de l’Eglise que nous expérimentons, et sur ses structures de péché à elle. Dès lors que celles-ci sont mises en évidence par tel ou tel, nous nous rattachons à n’importe quelle justification bancale, à n’importe quel sophisme sentencieux, pour minimiser ou réfuter cette remise en cause. C’est ainsi que j’explique comment des personnes par ailleurs dotées d’une grande droiture morale, d’un grand courage personnel, et parfois rompues à la relecture de vie et à l’examen de conscience, arrivent à gober que l’Eglise aurait « un discours nuancé » sur les homosexuels, que « le lobby LGBT » est plus influent en France que celle-ci, ou que la famille bourgeoise façon 19ème siècle est une structure intangible de la nature humaine. D’une certaine manière, en pratiquant notre foi assidûment, nous troquons certaines illusions pour d’autres.

Note: je ne dis pas que les sacrements, la prière, la relecture de vie, etc… ne sont pas nécessaires à la vie spirituelle. Ce que je dis, c’est qu’il faut tenir ensemble le rappel de leurs bienfaits et la prise de conscience des illusions que leur fréquentation routinière peut engendrer.

La force de ce conditionnement, je l’ai réalisée fin 2012 début 2013, en prenant progressivement conscience que mes efforts pour persévérer dans ma foi m’amenaient plus souvent, sur certains sujets moraux, à taire ma conscience et mon empathie, plutôt qu’à les approfondir. Je ne trouve pas acceptable de prétendre tenir pour juste un enseignement moral que je suis incapable de défendre sincèrement devant des personnes qui s’estiment lésées par celui-ci. C’était le cas pour la doctrine de l’Eglise sur l’homosexualité, et pourtant, j’étais incapable de dire nettement qu’elle avait tort, je n’arrivais pas à franchir le pas, tellement j’avais attaché de prix à la belle totalité catholique, et tellement j’avais fait reposé dessus ma foi dans le Christ. Il m’a fallu lire pendant plusieurs mois les prises de positions de plusieurs personnes plus courageuses que moi, plus un événement personnel relativement brutal, pour oser franchir le pas. »

Ce constat a introduit une contradiction fondamentale dans ma vie spirituelle, qui a très progressivement, mais inexorablement, détruit ma foi. D’un côté, la foi chrétienne, j’en suis toujours convaincu, a besoin d’une pratique spirituelle régulière, de rituels, de temps de prière et du contact avec, ou a minima d’un sentiment d’appartenance à une communauté, pour résister à l’usure du doute et des événements petits ou grands de la vie ordinaire. Mais d’un autre côté, j’ai développé depuis trois ans une conscience douloureuse de tout ce que ces éléments apportent en plus, souvent clandestinement.

Pour l’exprimer autrement: pendant longtemps, j’ai  cru que les transformations personnelles opérées par la pratique spirituelle étaient globalement positives, et que les écarts de conduite ou de discours observables chez certains chrétiens étaient globalement dus à leurs structures de péché personnelles, leur histoire individuelle, leur milieu, etc. A partir du moment où, à la suite des débats autour du mariage pour les personnes de même sexe, j’ai opéré ce déplacement de perspective, je me suis interrogé sur les effets négatifs de cette pratique, sur ses propres « structures de péché », si j’ose dire. Je me suis demandé, très sérieusement, très intimement, si ma pratique spirituelle n’avait pas contribué à endurcir mon coeur, à diminuer mon discernement moral, à me convaincre du bien-fondé de discours et de d’actions nuisibles, sources de souffrances, voire de morts. A partir du moment où je me suis posé cette question en ces termes, je pense rétrospectivement que c’était joué, même si j’ai tenu vaillamment plus de deux ans et demi avant de craquer. Je n’avais plus assez confiance pour pratiquer, autrement que très sporadiquement, et l’accumulation des désaccords, des disputes, des polémiques et des scandales a fini, lentement, douloureusement, viscéralement, physiologiquement même, par peser plus lourd sur ma conscience que le souvenir des bienfaits que ma conversion et ma pratique spirituelle m’avait apportés, et que le constat de tout le bien, très réel, dont les chrétiens et les institutions chrétiennes sont aussi capables.

Cette défiance à l’égard de la pratique spirituelle s’est doublée d’un réel dégoût de ce que je considère comme une forme de « système catholique », sur un plan plus intellectuel.

4) En 2000 ans d’existence, l’Eglise catholique, des communautés chrétiennes initiales à ce qu’elle est aujourd’hui, a eu à défendre la foi dont elle s’estime dépositaire face à d’autres religions ou courants de pensée, à des contextes changeants, des enjeux de pouvoir, des ambigüités théologiques qu’elle a du clarifier et des dilemmes moraux qu’elle a du résoudre.  des milliers de chrétiens, évêques, prêtres, religieux, laïcs, philosophes, théologiens et/ou saints, ont du écrire des centaines de milliers de pages pour développer, clarifier ou défendre tel point du dogme ou tel aspect de la pratique religieuse. Cette histoire intellectuelle procure à un grand nombre de catholiques un sentiment de fierté bien compréhensible, et l’assurance que ces milliers d’années de réflexion et d’élaboration doctrinale, par des esprits aussi illustres, ne peut avoir errer bien longtemps ou bien loin de la vérité, ni de Dieu. Aussi étrange ou difficile à comprendre ou douloureuse qu’elle paraisse, il y a bien une réponse catholique, juste, adéquate, et conforme au dogme et à la Tradition, à tous les dilemmes moraux.

Avec pour conséquence que ce dépôt intellectuel et spirituel qui est celui de la tradition catholique et de l’enseignement de l’Eglise est généralement présenté comme plus fiable, dans les ténèbres du doute, que les inclinations de la conscience individuelle.Bien sûr, l’Eglise catholique reconnait formellement la « primauté de la conscience individuelle », mais s’efforce tout de même de minimiser celle-ci (coucou Veritatis Splendor).

Même les catholiques plus ou moins dissidents, dont je fus plusieurs années durant, partagent souvent cette fierté collective: les dérives manifestes de l’Eglise relèvent de l’accident, et la justice de son essence. Et dans une perspective chrétienne, ce raisonnement est bien normal: si l’Eglise est la dépositaire d’une promesse faite par Dieu à son peuple, quelque part, elle transmet, ne serait-ce que par 1% de son message et de son témoignage, une vérité fondamentale pour ce monde.

Malheureusement, et douloureusement, je n’arrive plus à faire mienne cette perspective. Je suis fatigué, dégouté.

En particulier, je ne supporte plus les acrobaties intellectuelles auxquelles je me suis livrées tant d’années durant pour concilier cette espérance avec le spectacle des vies humaines que l’Eglise laisse si souvent, de manière si manifeste, doctrinale et doucereuse, sur le côté.

Ou, formulé autrement: je suis progressivement passé d’une vision top-down de la foi à une vision down-top, puis à un scepticisme grandissant, à force de constater, et d’encaisser, la contradiction entre l’universalisme intransigeant de la morale chrétienne dominante et son manque patent d’universalité. Bien sûr, de nombreux chrétiens luttent chaque jour, souvent de manière bien plus courageuse et concrète que moi, pour faire évoluer l’Eglise et la rendre plus inclusive. Et je me sens assez honteux, vis à vis d’eux, de craquer et de quitter leurs rangs. Mais j’en ai assez de devoir composer sans cesse avec ce château de carte monstrueux qu’est devenue la théologie chrétienne, de devoir dépenser des trésors d’ingéniosité pour creuser millimètre par millimètre une forteresse de déni, qui semble considérer comme une remise inimaginable de son identité et de sa foi la prise en compte d’évidences morales telles que les inégalités hommes/femmes en son propre sein et la discrimination des LGBT partout dans le monde. Je ne supporte plus non plus la séduction intellectuelle, souvent purement formelle et esthétique, opérée par la complexité et les détours de sa doctrine, qui, j’en suis convaincu, nous détournent trop souvent de l’urgence des souffrances individuelles, et des contradictions humainement intenables de la morale chrétienne, avec laquelle nous composons tous, ne serait-ce que dans le secret de nos coeurs.

5) La conviction qui est actuellement la mienne, que je ne fais qu’énoncer ici et que je tâcherai d’argumenter dans de futurs textes, est la suivante: il n’est pas possible de suivre en tous points l’enseignement de l’Eglise sous sa forme actuelle et de faire le bien. Quand j’affirme cela, je ne reprends pas l’idée classique suivant laquelle cet enseignement nous donne une direction, qui en elle-même est bonne, mais que notre condition de pêcheur nous rend incapable d’accomplir pleinement. Je dis que tel qu’il est actuellement formulé, le contenu de cet enseignement, non seulement ne permet pas de faire le bien, mais qu’essayer de s’y conformer endurci le coeur et aveugle le discernement moral.

Pour dire les choses très franchement, j’en suis arrivé à penser que la doctrine de l’Eglise fonctionne, de manière quasi paradigmatique, comme une double injonction contradictoire. D’un côté, elle appelle à faire le bien, à tout donner pour Dieu et son prochain, à écouter sa conscience (« vous serez jugés comme vous avez jugés ») et en faire l’examen régulièrement. De l’autre, elle demande l’obéissance, elle impose, au moins moralement, un cadre doctrinal qu’elle présente comme indissociable de l’identité chrétienne, et elle pose des principes, parfois présentés comme « non négociables », préalable au discernement dans des questions morales très complexes et qui engagent des considérations scientifiques et philosophiques sur lesquelles son expertise parait contestable. Certes, elle enrobe ces considérations de douceurs comme le discernement individuel, le principe de gradualité etc. Mais dans les faits, quand ça compte vraiment, c’est la doctrine qui a le dernier mot. L’année 2012 l’a à mes yeux prouvé. Le plus marquant pour les chrétiens favorables au projet de loi, c’était la manière dont aux yeux des chrétiens qui s’y opposaient, nous n’existions pas, nous ne pouvions pas exister. A force de râler et de publier, nous avons fini par faire admettre notre existence, mais avec l’impression d’être considérés comme des sortes de cercles carrés, des aberrations, par de très nombreux co-religionnaires. Et non, selon moi, à cause de leur dureté de coeur personnelle, de leur péché individuel, de leur méchanceté, mais au contraire du fait de leur foi, de leur dévouement, de leur désir sincère et profond d’agir pour le mieux, parce que les pratiques spirituelles et les enseignements qu’ils ont intériorisés ne leur permettent pas de voir autrement.

Cette façon de se réclamer sans cesse du « Réel », du « bon sens », de la « Nature », de la Vérité », est consubstantielle de cet enfermement sur lui-même qui caractérise désormais à mes yeux la vision du monde catholique. L’homosexualité n’est pas une relation « réelle » car elle n’est pas prévue par la doctrine. Le christianisme d’ouverture n’est pas la vraie foi car il contredit la doctrine. La réalité concrète n’est pas réelle, ce qui tombe sous les yeux est contraire au « bon sens », ce que nous montre la nature est contre-naturel, et quand l’enseignement de l’Eglise est manifestement dans l’erreur, c’est ce qui vrai qui est contraire à la Vérité. Celle-ci se définit, dans la philosophie médiévale, comme « l’adéquation de la pensée et de ce qui est ». Or, défendre cette adéquation de la pensée et de ce qui est, pour nos pasteurs et activistes chrétiens contemporains, ressemble de plus à la dévalorisation systématique de ce qui est hic et nunc au nom de ce qui devrait être d’après la pensée qui nourrit leur action (ma partie finale sur le satanisme fournira un autre exemple de ce processus).

Ces injonctions contradictoires permanentes, dans la manière dont les chrétiens sont appelés à vivre leur foi par leurs pasteurs et leur communauté, est ce qui a fini par me faire craquer. Je suis revenu au catholicisme de mon enfance, à un moment où mon estime de moi était au plus bas et où je venais malgré tout de faire l’expérience de nouvelles et fortes amitiés, parce que je voulais devenir meilleur, apprendre à aimer dans les plus petites choses, surmonter mon égoïsme et devenir plus attentif aux souffrances cachées. Au lieu de cela, plus je me suis investi dans la communauté, plus j’ai tenté de me former et de vivre en conformité avec l’Ecriture, la Tradition et le magistère, et plus je me suis surpris à endurcir mon coeur et à fermer mes yeux aux souffrances d’autrui pour ne pas sortir du lot, et à jongler intellectuellement en permanence pour formuler mes dilemmes en termes acceptables pour ma conscience sans pour autant m’opposer à l’Eglise. Et quand j’ai commencé à rouvrir les yeux, j’ai été touché par la peur: des conflits avec d’anciens amis, de ne plus savoir quoi croire ni espérer, de ne plus savoir à quoi appartenir ni comment. Une souffrance bien, bien moins douloureuse que celle que vivent au quotidien celles et ceux dont l’Eglise décrète de manière « irréformable » les désirs et les tourments irréels, mais qui suffit à expliquer l’influence et l’emprise morale dont bénéficient certains charlatans et illuminés en son sein, malgré les trous de leurs discours. Ma foi est devenue source de malaise, de doute et d’irritation, voire de honte. Jusqu’au jour où elle s’est éteinte.

6) Mon rapport personnel au Christ et à l’Eglise se nourrissait des fruits que je pensais retirer de ma vie de prière, des sacrements, des expériences intérieures au cours de rassemblements et de retraites, et du ressouvenir des étapes de ce miracle que semblai avoir été mon retour à la foi. A partir du moment où j’ai commencé à me demander si cette pratique spirituelle, qui constituait la matière intuitive, « personnelle », de ma relation au Christ, avait vraiment les effets que je supposais, ou si au contraire elle ne contribuait pas au moins en partie à m’endurcir et à me couper de la vie réelle, ce « rapport personnel » est devenu de plus en plus irréel et abstrait. J’ai tenté, très longtemps, d’y voir quelque chose de comparable à la fameuse « nuit de la foi ». Ensuite, j’ai essayé de voir à côté,dans des confessions chrétiennes plus ouvertes. Mais si dans le détail certaines étaient effectivement plus raisonnables, il ne me semblait pas qu’elles étaient complètement sauves de certaines des contradictions que je viens d’évoquer, au moins de manière analogue. J’ai ensuite tenté quelques mois de retourner à la fréquentation de l’eucharistie catholique, de court-circuiter mes désaccords intellectuels par l’immersion de ma pratique religieuse dans la dimension sensible de la spiritualité catholique.

Mais je n’étais plus vraiment présent dans cette démarche. Je me cramponnais au souvenir d’une vie de foi plus assurée et épanouie, qui était morte, mais qui était la seule voie que je voyais devant moi.

Quand un autre choix qui me parut mieux correspondre à mes convictions et mes aspirations s’est présenté devant moi, tout s’est écroulé. Je ne serai sans doute jamais athée: j’ai trop intériorisé, trop longtemps, l’espérance en « autre chose ». Mais je suis désormais agnostique… et sataniste.

7) Voilà pour la partie « négative » de mon évolution récente: l’apostasie. Reste à expliquer la partie « positive »: ce choix de m’identifier comme sataniste.

Pour comprendre, il faut d’une part connaître mon histoire personnelle (qui n’a rien d’extraordinaire et est beaucoup plus favorisée que celle de la plupart des gens, mais qui explique mon intérêt pour le satanisme) avant ma conversion au christianisme, et d’autre part ce qu’était mon état d’esprit en décembre 2015, moment du basculement.

J’ai fait toute ma scolarité secondaire dans un demi-pensionnat catholique non mixte (à part un peu au lycée).  Socialement, le collège s’est globalement très mal passé; j’ai, comme beaucoup de monde, fait l »expérience du harcèlement par d’autres élèves, et je me suis replié dans un imaginaire personnel fantastique, nourri par des bandes -dessinées de super-héros et des jeux de rôles. En troisième, j’ai lu La Révolte des Anges d’Anatole France, qui m’a ouvert, pour la première fois, à une interprétation positive de la figure de Lucifer.

A partir de la fin de la seconde, mon intérêt naissant pour les films d’horreur, et surtout ma découverte de la musique metal, m’a permis de m’intégrer durablement à un groupe d’amis (dont certains de mes anciens tourmenteurs). Par ailleurs, mes jeux de rôles préférés s’appelaient In Nomine Satanis / Magna Veritas, Kult ou encore Vampire la Mascarade, et m’ont introduit, sans qe j’en ai encore bien conscience, à des thématiques occulturelles. Enfin, mon année de terminale était aussi une année d’élections présidentielles, et, tant par héritage familial que par réaction contre mon milieu scolaire, que je n’avais jamais vraiment aimé, je me suis revendiqué très à gauche, avec une fascination marquée pour la figure de Lucifer le premier rebelle.

Arrivé en prépa, j’ai lu Milton, William Blake (en particulier Le Mariage du Ciel et de l’Enfer) et La Fin de Satan de Victor Hugo. Influencé par le jeu de rôle Kult, je me suis intéressé au gnosticisme chrétien, puis au polythéisme hindou. De fil en aiguille, j’en suis venu, lors de ma seconde khâgne, à m’intéresser à l’histoire de l’ésotérisme. Mais il est clair que le satanisme qui me fascinait le plus correspondait à celui du courant littéraire du satanisme romantique, dans la première partie du XIXème siècle, même si mes années prépa ont aussi été marquées par la découverte du black metal et d’un tout autre genre de satanisme, plus sombre et violent, au travers des pages du magasine Metallian, et surtout du CD promotionnel qui était systématiquement joint.

Dans les années qui ont suivi (aux alentours de 1999/2000), deux facteurs ont contribué à m’éloigner du satanisme.

La lecture d’Enquête sur le Satanisme de Massimo Introvigne, puis la consultation sur internet de sites et forums satanistes, m’a permis de me faire une idée assez précise de l’état du satanisme à la toute fin du XXème siècle. A cette époque, le darwinisme social et les sympathies plus ou moins explicites pour l’extrême-droite y étaient encore hégémoniques, en très fort contraste avec l’esprit inspiré des Lumières et de la Révolution Française du satanisme romantique. Ce qui m’a, il faut bien le dire, rebuté. En outre, même si je n’ai jamais vraiment réussi, même au cours de ma période catholique ultérieure, à me convaincre de l’existence réelle du diable, je voulais être théiste, nourri que j’étais par un imaginaire fantastique, et j’étais déconcerté par la prédominance du satanisme athée, pour lequel Satan est le symbole du libre-arbitre individuel, et n’a pas d’existence propre.

Second facteur d’éloignement: à cette époque, les livres se trouvaient et s’achetaient surtout en librairie, et j’avais beau sillonner tout Paris, je trouvais essentiellement, dans les librairies spécialisées, de l’ésotérisme chrétien, ou dérivant du christianisme. Intérêt pour l’hindouisme oblige, j’ai commencé par lire René Guénon. Puis j’ai dérivé vers Louis-Claude de Saint Martin, Franz von Baader, Jacob Boehme. Et, de fil en aiguille, je me suis mis à lire des philosophes chrétiens non ésotérisants, comme Berdiaev, puis je me suis reconverti au catholicisme et j’ai abandonné tout intérêt pour l’ésotérisme et le satanisme.

Mais cette partie de mon histoire personnelle restait en moi, et ressurgissait à l’occasion. Chaque fois que j’entendais un prêtre parler du satanisme ou du diable, ou que je lisais un exorciste, je levais les yeux au ciel. Lorsqu’en 2009 j’ai pris connaissance de la polémique autour du Hellfest, je me suis senti profondément agressé dans mon identité et mon histoire personnelles. Le blog Inner Light est né d’une volonté de surmonter cet ébranlement. Fin 2012, j’envisageais par ailleurs de me remettre sérieusement à l’étude du satanisme, et de consacrer l’année 2013 à l’écriture de plusieurs billets sur le sujet. Mais j’ai été rapidement été happé par le débat sur le mariage pour tous, et ne me suis plus préoccupé du sujet avant fin 2015.

8) Et fin 2015, j’avais vraiment beaucoup changé, comme les lecteurs réguliers de ce blog le savent bien. Je me raccrochais désespérément aux derniers lambeaux de ma foi, j’esquissais dans certains billets, comme celui où je critiquais Nos Limites, une réflexion sur la place de l’empathie dans le jugement moral. J’essayais de défendre, à mon modeste niveau, les droits LGBT. J’étais très inquiet pour la situation des musulmans dans les pays occidentaux.

Et voilà que je tombe sur un tweet du chapitre de Minneapolis du Temple Satanique, une organisation toute récente que je ne connaissais pas, qui propose d’accompagner des musulmans pendant leur trajet s’ils le désirent, pour les prémunir d’agressions. Cette initiative était un peu impulsive et pas très bien organisée, et elle a été invalidée par la direction du Temple Satanique, mais elle m’a personnellement beaucoup ému, comme visiblement des milliers d’autres personnes, y compris chrétiennes.

Du coup, j’ai creusé,. J’ai été sur leur site voir à quoi ils ressemblaient et ce qu’ils disaient, et là, j’ai TOUT trouvé: l’accent mis sur l’empathie, le militantisme féministe et LGBT, l’influence manifeste du satanisme romantique, le rejet du darwinisme social. Même la référence à Anatole France. Mes préoccupations actuelles et l’accomplissement inattendu de mes rêves de jeunesse.

Bien évidemment, je suis aussitôt devenu membre. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? J’étais membre d’une religion dans laquelle je me sentais mal, où j’étais presque constamment en désaccord avec les opinions dominantes, où je me sentais de plus en plus pris au piège. Et d’un seul coup, je me trouvais face à une autre religion où je me retrouvais complètement, où je me sentais naturellement inséré.

L’hostilité de certains contacts catholiques à mon intérêt renouvelé pour le satanisme m’a piqué au vif, et a achevé de consommer la rupture.

Pour autant, ce n’a pas été la fuite ou la solution de facilité que certains semblent voir dans mon choix. J’ai payé un prix. J’ai du renoncer à l’espérance, sinon l’espoir, d’une vie éternelle, à un moment où précisément il devient de plus en plus dur de maintenir l’illusion quotidienne de notre immortalité. Je fais désormais partie d’une religion minoritaire particulièrement détestée, à un moment où les droits individuels semblent en recul et l’autoritarisme politique est en forte croissance. Donc, pour tout dire, et ça a largement contribué au caractère tardif de mes révélations publiques, tout cela me fait quand même un peu peur.

J’ai passé l’année, comme tout le monde l’a remarqué, à lire sur le satanisme, et je suis devenu rapidement membre d’une autre organisation, l’Eglise du Satanisme Rationnel, beaucoup plus visiblement inspirée par LaVey, où les présupposés du darwinisme social sont encore perceptibles, et dont les dirigeants sont très peu fans du Temple Satanique, et c’est le moins que l’on puisse dire, mais dont j’aime les efforts pour efforts pour dépasser le dogmatisme et les ambigüités disons, théologiques, de l’Eglise de Satan, et pour concevoir une doctrine à la fois cohérente et « boîte à outils », qui soit adaptable aux opinions personnelles et au « système individuel » de chaque membre, plutôt de de contraindre ceux-ci à accepter des idées qui leur sont extérieures ou à partir, comme c’est le cas d’en tant d’autres organisations religieuses. J’y reviendrai dans un futur billet, sur un futur blog.

Car je ne compte pas publier de nouveaux billets dans les prochains mois sur ce blog, ou sur Inner Light. Je continuerai par contre à alimenter Occulture. Mais mon blog principal sera Chroniques Sataniques, qui n’est pour l’heure accessible que par moi, mais que je compte ouvrir ce week end. Vous y trouverez, dans un premier temps, une bibliographie introductive sur le satanisme, une traduction des FAQ du Temple Satanique et de l’Eglise du Satanisme Rationnel, une courte présentation de mon parcours, et un remier billet sur ce que j’entends exactement quand je prononce le mot « satanisme ».

Ave Satanas !

(Oui, les satanistes ont eux aussi leur latin d’Eglise, avec une conception toute particulière des déclinaisons 😉 )

Share

Bibliographie rapide et sommaire d’introduction au satanisme et aux "Satanism studies"

 Suite à mon précédent billet sur le même sujet, pour celles et ceux d’entre vous qui s’intéresseraient à la réalité (et à la diversité) du satanisme moderne (qui fêtera, soit dit en passant, ses cinquante ans le 30 avril prochain), et que ce soit pour le défendre, le combattre ou juste vous informer, voici une bibliographie introductive, faite en amateur, tant sur la forme que sur le fond, et qui ne se veut donc pas du tout exhaustive. Juste de quoi débuter, quand même, sur des bases beaucoup plus solides que les vidéos Youtube sur le Nouvel Ordre Mondial et les « abus rituels sataniques », les livres de Jacky Cordonnier ou de Paul Ariès, ou le fameux rapport de la MIVILUDES sur le sujet (un désastre qui a été à juste titre vivement critiqué). Et découvrir qu’à quelques très notables exceptions près, le milieu satanique est souvent beaucoup plus divers, apaisé et respectueux de l’ordre social qu’on ne le croit. Et que quelques soient les critiques qu’on peut adresser à tout ou partie des discours et pratiques en son sein, il n’y a rien à gagner pour personne à entretenir à son sujet des peurs diffuses et des rumeurs non ou mal sourcées.

Concernant les textes de satanistes, j’ai tenté de faire dans la variété, dans les limites de ma subjectivité  et de mes connaissance. Du coup, ma bibliographie comporte aussi bien des textes fondamentaux que d’autres beaucoup plus anecdotiques, mais qui illustrent des sensibilités différentes, qu’il m’a paru intéressant de mentionner, pour ne pas tout noyer sous l’Eglise de Satan et le Temple de Set.

J’ai délibérément omis certains livres et sites célèbres, rattachés à des organisations néo-nazies et/ou qui me paraissent cautionner des actes criminels, pour des raisons légales et éthiques évidentes. L’étude par J. C. Senholt citée plus bas constitue un exemple d’analyse universitaire d’une telle organisation.

Je n’ai pas tout lu, loin de là, notamment en ce qui concerne les études à 100 euros et plus, mais j’ai bien avancé.

Je modifierai bien évidemment au fur et à mesure cette liste, le cas échéant, en fonction des retours éventuels de lecteurs mieux informés que moi.

Textes de satanistes (ou de membres d’organisations du « Left Hand Path »):

 Célèbre mais très contesté par les principaux concernés
par l’actuel Grand Prêtre de l’Eglise de Satan

par la responsable du chapitre de Seattle du Temple Satanique

Sites de satanistes:

Theistic Satanism, le site de Diane Vera
Satan Service
Grey Faction , section du Temple Satanique dédiée à la lutte contre les « pseudosciences » à visée thérapeutique (régression par hypnose etc.) et les « paniques sataniques ».
Spiritual Satanist
Satanic Views
Ash Astaroth
Vexen Crabtree
Rat Holes, blog français tenu par des auteurs non satanistes, si j’ai bien compris (membres de l’Eglise Gnostique Chaote) mais consacré au Left Hand Path, et en particulier à la « Tradition Sinistre » (The Order of Nine Angles et ses satellites. Je préfère me faire écarteler plutôt que de traduire « sinister » par « senestre ») et au satanisme anti-cosmique (Temple of the Black Light etc.).
Sin City Satanism (blog désormais inactif d’une ancienne sataniste spiritualiste, proche de Diane Vera)

Fora:

The 600 Club
SatanNet (forum semi-officiel de l’Eglise de Satan)
The Friends of Satan (forum du Temple Satanique)

Réseaux sociaux:

Satanic International Network (S.I.N.)

Vlogs:
Venus Satanas
Satanic International

Etudes universitaires sur le satanisme:

Ancien mais classique

Anthologie d’articles
A paraitre en juillet 2016
Réponse au rapport catastrophique de la MIVILUDES
Sur la « satanic panic » des années 1980
Sur la « satanic panic » des années 1980

Semble-t-il épuisé

Sur le Dragon Rouge, une organisation du « Left Hand Path »

Jacob C. Senholt, The Sinister tradition. Political Esotericism & the convervence of Radical Islam, Satanism and National Socialism in the Order of the Nine Angles, Trondheim, 2009

Articles:

Cimminnee Holt, « Satanists and Scholars: A Historiographic Overview and Critique of Scholarship on Religious Satanism, »Concordia University, 2012

Cimminnee Holt, « Death and Dying in the Satanic Worldview », 2011

James R. Lewis, Asbjorn Dyrendal, Jesper Aagard Petersen, « Old Nick on the ‘net: on Satanic Politics », 2015

Jesper Aagard Petersen, « « Smite him hip and thigh »: Satanism, violence and transgression« , Trondheim, 2009

Old Nick on the ‘net: on Satanic politics

Asbjorn Dyrendal, « Satan and the Beast: The Influence of Aleister Crowley on Modern Satanism »

 Per Faxneld, « Secrets Lineages and De Facto Satanists: Anton LaVey’s Use of Esoteric Tradition »
Jesper Aagaard Petersen, « From Book to Bit: Enacting Satanism Online »

Chapitre « The Angels of Satan »

PAS sur le satanisme, mais comme les gens confondent (n’est-ce pas, la MIVILUDES?):

L’étude de référence sur la Wicca
Share

"Je déteste Pâques"

Cette affirmation introduit le dernier billet d’Ash Astaroth, un membre du Temple Satanique.

« I hate Easter. It reminds me of cheap suits and asphyxiating neck ties, fiery extra long sermons and people eager to show public penance in exchange for popularity and approval. Easter is a bunch of grown ass adults playing dress up and making a spectacle of themselves in churches while reaffirming their fears of the Others out there. Easter is polyester navy blue and stern looks from red faced preachers with bulging veins in their angry xenophobic foreheads. Easter is adults bawling about some mythological sacrifice and how it enriched and empowered them personally while the whole world burns down around them. On Monday they’ll return to their lives with gasoline and matches. »

Ash Astaroth a été élevé dans une communauté baptiste, par une mère initialement peu pratiquante, puis de plus en plus dévote et prosélyte.  L’évolution rapide de cette dernière vers une vie de foi faite de contraintes et d’interdits, son propre scepticisme grandissant, nourri par sa passion de la lecture et sa curiosité pour les sciences, et aussi la prise de conscience de son homosexualité, ont fait naître et ont alimenté en lui un rejet profond du christianisme.

Il donne quelques exemples des expériences personnelles qui sont pour lui associées à cette religion: sa mère était assez souple concernant son absentéisme scolaire, mais était intraitable concernant la présence au culte. Chaque dimanche, le pasteur condamnait dans sa prédication  les forces démoniaques qui corrompaient l’Amérique: les féministes, les homosexuels, les athées, les démocrates etc. Ash Astaroth assistait à ces offices vêtu en punk, et à la fin de chacun d’entre, lorsque le pasteur invitait les paroissiens qui le désiraient à venir témoigner de leur conversion et prier avec lui à l’autel, il était destinataire des regards insistants de nombre de fidèles.

Sous le toit familial, deux sujets concentraient tous les interdits: la sexualité, et l’occultisme. Ash s’intéresse très tôt, sans doute en réaction, à ce dernier (avant de devenir athée, et il l’est devenu à 14 ans) et profite des rayons « étonnamment » bien remplis de la bibliothèque scolaire sur ce sujet. C’est ainsi qu’il découvre Aleister Crowley, etc.

A 17 ans, il entend parler par hasard de l’Eglise de Satan, et commande par correspondance la Bible Satanique.

Sans surprise, ses relations avec sa mère se détériore de plus en plus. Elle menace de l’envoyer dans un camp de redressement pour mineurs. Il finit par partir le jour où elle lui affirme que son homosexualité est le fruit d’une possession démoniaque. Beaucoup plus récemment, sa mère lui a demandé de passer pour l’aider à repeindre une partie de sa chambre. Il s’agissait en fait d’une ruse: un prédicateur l’attendait pour lui parler de la Bible et de Jésus. La réponse fut ferme:

« You can read out of that book till your face turns blue, but like I’ve told you several times now, I don’t believe in those fairy tales and repeating them won’t change that. »

Et toute cette aversion pour la foi chrétienne, pour cet univers perçu comme un lieu de rejet de la différence, de déni du monde réel, et d’hypocrisie, s’est concentré, dans l’esprit d’Ash Astaroth, sur une fête: Pâques. Il va jusqu’à considérer comme une mission personnelle d’en détourner le sens et de la paganiser.

Pour ma part, mon expérience personnelle de la période de Pâques est très différente. Enfant, je n’y comprenais pas grand chose, malgré les cours de catéchisme, et je l’associais surtout aux oeufs en chocolat et aux cloches. Adulte, et revenu à la pratique religieuse, Pâques est devenu l’aboutissement du Carême et de tout un itinéraire: l’introspection et la remise en cause du mercredi des cendres, et l’occasion (la peur aussi) de se confesser. Les efforts maintenus (ou non suivant les années) pendant plusieurs semaines. Les Rameaux, et l’arrivée du printemps (de mon anniversaire et de celui de ma mère aussi, avec ce que cela suppose de célébrations familiales). La semaine sainte enfin: la messe chrismale (le mardi dans mon diocèse), et le triduum pascal: l’angoisse du jeudi saint, la sécheresse et l’attente du vendredi saint et de la journée du samedi, et enfin l’apothéose de la vigile pascale. Pâques, pour moi, c’est donc un moment de fête, qui correspond à certains de mes meilleurs souvenirs (et aussi le moment où je relâche certains efforts, il faut bien le dire).

J’avoue que cette année, ça ne s’est pas trop passé comme ça, et que j’ai plutôt traversé une période de retrait, et même de prise de distance, par rapport à la pratique religieuse. J’espère qu’elle ne durera pas.

Il est évident aussi que la communauté et la famille dans lesquelles Ash Astaroth a grandi semblent assez extrêmes, et que les choses se passent beaucoup mieux dans pas mal de communautés chrétiennes, toutes dénominations confondues (mais pas dans toutes, il faut aussi le reconnaître).

Malgré ces souvenirs beaucoup plus positifs, je ne vais pas aller « évangéliser » Ash Astaroth, même si je situe très bien son compte Twitter, son profil Facebook, son blog (évidemment), et un forum auquel il participe. D’une part parce que je suis sûr à 100% qu’une telle tentative serait très mal reçue. D’autre part parce que je me sentirais hyper condescendant d’aller lui expliquer que mes expériences ont plus de réalités et de poids que les siennes, que ma vie dit davantage la réalité du christianisme que la sienne, et qu’en faisant confiance à ma mémoire et à mon intelligence tout ira tellement mieux pour lui, alors que vu de l’extérieur, le sataniste qu’il est devenu semble beaucoup plus heureux et épanoui que l’adolescent baptiste qu’il était. Il est grand: il vit sa vie et il lui appartient de décider en son âme et conscience de ce qu’il est, de ce qu’il vit, de ce qu’il veut être et de ce qu’il veut vivre. Comme nous tous.

Et on touche ici au propos central de ce billet. Plus encore que les crispations doctrinales, ce qui me met si mal à l’aise, dans le témoignage rendue par une partie importante du christianisme français contemporain (toutes sensibilités confondues, d’ailleurs), c’est son rapport à la « joie ». Il n’y a rien de mal à être joyeux, ni à vouloir partager cette joie. Le problème apparait lorsqu’on commence à penser que ce qui nous procure de la joie procure de la joie à tout le monde. Que ce qui est bon pour nous est bon pour tous, et que ce qui est mauvais pour nous, ou qui nous fait souffrir, en va de même pour tout le monde. Lorsqu’on commence à confondre notre identité de croyant avec l’essence de la foi. Lorsqu’on en vient à penser qu’il suffit de « montrer » notre joie, comment on est bien tous ensemble, combien on est heureux, ou plus heureux, grâce à notre vie communautaire, pour lever les « préjugés » sur le christianisme. Quand, lorsque quelqu’un semble prendre ses distance, ou avoir un problème avec notre joie, il faut « l’aider », éventuellement « l’écouter », ce qui se résume trop souvent à essayer de trouver comment le persuader de partager notre joie. Quand la joie devient intrusive, en somme, et quand elle commence à ressembler un peu trop à la tyrannie du groupe.

Quand j’écris ça, j’essaie de circonscrire une impression générale qui est la mienne, et que je porte depuis un certain nombre d’années. Je n’accuse personne en particulier, et je ne dis pas que tous les catholiques y cèdent tout le temps. Il y a aussi des témoignages de joie qui relèvent d’autres vies. Mais ce qui marche pour les uns peut produire des effets catastrophiques sur les autres, et mon problème n’est pas tant avec la joie, ou la communauté, qu’avec la joie ou la communauté comme recette d’évangélisation.

Symétriquement, je ne fais pas du témoignage d’Ash Astaroth un archétype du parcours et des motivations de l’apostat ou du sataniste. Ce blogueur commence à se faire connaître pour ses critiques virulentes envers le satanisme laveyen (à la lecture, la Bible Satanique ne l’a pas tant enthousiasmé que ça), et il incarne la frange féministe, pro LGBT, sociale et égalitariste du Temple Satanique qui a fait fuir plusieurs membres de la première heure (par exemple ici et ici) attachés au darwinisme social et à l’élitisme de LaVey. Si je peux me retrouver jusqu’à un certain point dans ce satanisme « de gauche », plus enclin à se réclamer d’Anatole France et de William Blake que de LaVey, Aquino ou même Crowley, je suis, inversement, persuadé que plusieurs des fondamentaux du satanisme de l’Eglise de Satan sont beaucoup moins éloignés de la vision du monde de beaucoup de chrétiens que les uns et les autres ne le croient. Un de mes fantasmes (qui ne restera qu’un fantasme: l’Eglise de Satan ne rigole pas avec le respect du droit d’auteur) est d’ouvrir un blog avec un titre bien réac, genre « Debout Fille aînée de l’Eglise! », et de publier des billets qui seraient des copiés-collés des passages plus politiques ou « sociétaux » de la Bible Satanique, de Paroles de Satan! ou des Carnets du Diable de LaVey, ou encore des Ecritures Sataniques de Peter H. Gilmore, expurgé des passages explicitement satanistes. Un logiciel en grande partie similaire, fondé sur le rejet de l’égalitarisme, le conservatisme social et une certaine méfiance envers les institutions démocratiques devraient valoir à ce blog un certain succès, avant que quelqu’un ne finisse par découvrir la supercherie. Le satanisme est un mot qui recouvre des discours et des pratiques qui ont certes une histoire, certains symboles, et certains précurseurs en commun, mais qui semblent de plus en plus divers et distendu. Même le rejet commun du christianisme recouvre des points de vue très hétérogènes, voire mutuellement incompatibles. La sataniste « polythéiste » Diane Vera (inactive sur internet depuis fin 2012) identifie explicitement comme son ennemi la droite chrétienne évangélique, et semble considérer les chrétiens d’ouverture comme des alliés potentiels dans son combat. Inversement, des satanistes attachés à l’éthique de laveyenne de l’égoïsme bien compris, à son anthropologie pessimiste, naturaliste et élitiste, peuvent être beaucoup plus reboutés par ce christianisme soft, qui valorise la faiblesse et le sacrifice de soi, que par des déclinaisons plus martiales et identitaires. Le satanisme n’est pas une identité, ni même une communauté, mais un parapluie qui recouvre un certain nombre de symboles communs/disputés et d’intersections, dans des trajectoires parfois profondément différentes.

Et de manière évidemment différente, rencontrer le Christ arrive à des personnes avec des histoires, des habitudes et même des principes complètement différents, à des moments qui correspondent à des expériences parfois très dissemblables, et la foi qui naît de cette rencontre s’entretient de manière très différente suivant les personnes et les sensibilités. L’exemple de la prière me semble assez parlant: certains catholiques sont très attachés au chapelet. Personnellement, je suis complètement hermétique à cette pratique, mais je suis très sensible à l’oraison ignatienne que certains ne supportent pas.

Pour redéfinir mon malaise à la lumière de cette digression, il me semble que la manière la plus répandue aujourd’hui d’annoncer la joie de la Bonne Nouvelle de Pâques, d’évangéliser, est la suivante: il y a un cadre, un certain modèle de vie en commun, d’activités, de pratiques, de discours, un certain milieu, qui correspond à nos expériences de foi, à nos souvenirs les plus joyeux, aux moments où nous avons eu le sentiment de toucher Dieu du doigt, ou de l’apercevoir du coin de l’oeil. Et je ne parle pas ici de réalités institutionnelles, dogmatiques, liturgiques ou sacramentelles, mais des formes particulières qu’elles prennent quotidiennement pour nous, dans notre paroisse, notre famille, notre vie spirituelle individuelle: la paroisse, ses têtes et ses lieux connus. L’abbaye où on a l’habitude de faire une retraite. L’homélie ou le témoignage qui nous ont marqués. Les souvenirs d’aumônerie ou de scoutisme, de Frat, de JMJ. Auxquelles elles ne s’identifient pas mais qui ne sont jamais complètement dissociables d’elles dans notre mémoire. Et l’idée, c’est que toute la joie reçue dans ce cadre constitue une sorte d’exemple, d’archétype, et qu’en communiquant cette joie, on va d’une part donner envie, mais également fournir un modèle, dont l’imitation mènera au Christ.

Et ça a très bien marché pour un certain nombre de personnes. Et nombre de chrétiens développent des versions respectueuses et ouvertes de ce modèle. Mais ce cadre, ces formes, ne sont ni le Christ ni les sacrements ni l’Eglise, mais des assaisonnements qui plaisent à certains palais, en dégoûtent d’autres. Et il me semble que le problème du christianisme « décomplexé » de notre génération, peut-être plus profondément que les questions politiques ou doctrinales, est que ces assaisonnements en sont venus à définir, dans notre esprit, une « identité » chrétienne et une sorte d’essence de la foi.

C’est du moins comme ça que je comprends aujourd’hui, au moins en ce qu’ils ont de récurrents et de politiques, les nombreux appels, constamment répétés, ressassés, d’évêques, de prêtres, de laïcs, à nous montrer en tant que catholiques, à « ne pas avoir peur », à communiquer notre mode de vie, notre vision du monde, à ne pas « négocier » sur les principes, à manifester (sous tous les sens du terme) notre « joie ». Il me semble qu’il y a là l’idée qu’en montrant ce que nous sommes, nous donnerons envie au monde de nous ressembler, de nous imiter, et que par cette imitation, il rencontrera le Christ. Et qu’inversement, en cédant sur ce que nous sommes, en acceptant l’idée qu’il y a d’autres manière d’être chrétien, ou que notre « être chrétien » n’est pas pleinement chrétien, nous cédons à l’auto-flagellation, à « l’enfouissement », quand ce n’est pas au relativisme.

Le problème, de mon point de vue, c’est que ce que nous sommes, c’est d’une part tout ce que nous sommes, y compris ce qui n’est pas du Christ, et d’autre part, ce n’est rien d’autre que ce que nous sommes. Le Christ est, suivant notre foi, « le chemin, la vérité et la vie ». Mais pas nous, quand bien même nous témoignons du meilleur, ou de ce que nous percevons comme le meilleur, de nous même. La foi chrétienne n’est pas une identité, mais naît d’une rencontre. Et ce n’est pas la joie extérieure qui fait la qualité de cette rencontre, mais la persévérance dans l’attente et la prière. Il n’y a rien de mal à dire que rencontrer le Christ nous rend heureux, et de nombreuses personnes se sont converties parce qu’elles goutaient cette chaleur humaine et cette sensation de faire partie d’une communauté. Mais pour d’autres, dont la foi se vit dans la nuit, ou dans la crainte et le tremblement, ou dans la douleur, ou qui se sentent heurtées dans leur identité propre par certaines prises de position de l’Eglise, non seulement le Christ que nous annonçons n’est pas leur Christ, qu’ils l’aient rencontré ou pas, qu’ils y croient ou pas, mais il ne peut en aucun cas le devenir. Pour certains peut-être parce qu’ils se sont murés dans le péché. Mais pour d’autre, tout simplement, parce que la « joie » qui leur est présentée comme venant du Christ est une joie qui est celle d’autres vies, qui parle à d’autres vies, qui n’est pas leur vie, voire qui est incompatible avec leur vie. On dit qu' »un chrétien seul est en danger », mais parfois, c’est d’être au milieu d’autres chrétiens qui torpille sa foi, ou l’éteint peu à peu.

Cette manière d’évangéliser « marche », mais je crois qu’elle est vouée à échouer avec certaines personnes, voire à les détourner de la foi. Qu’annoncer le Christ, tel que celui-ci nous l’a demandé, c’est finalement autre chose.

C’est pourquoi je m’efforce de comprendre, pour ma part, cette demande qui nous a été faite d' »annoncer l’Evangile » comme une forme de maïeutique, si je puis dire, comme une façon de permettre à une personne « extérieure » de mettre en évidence, sur la base de sa propre expérience, un besoin éventuel, ou une présence, ou quoique ce soit qui serait la manière dont le Christ lui parle, sans nécessairement lui donner de modèle particulier et avec un minimum de prescriptions, à leur rythme. De lui donner toutes les clés pour être chrétien s’il le désire, sans trop m’avancer sur ce que devrait être « être chrétien », ce qu’au fond personne ne sait vraiment, en ce bas monde. Faire confiance en sa relation avec le Christ, plutôt que d’encadrer cette dernière au sein du groupe. Ce qui reste hyper vague dans ma tête, et encore plus dans ma pratique personnelle, mais me permet de prendre mes distances avec mon malaise. Cette manière d’évangéliser existe aussi tout à fait dans l’Eglise catholique, par exemple, et depuis longtemps, et ne me parait pas du tout incompatible avec sa structure propre et ses principes et rites,  mais il me semble que l’accent est aujourd’hui (beaucoup trop) mis, dans la presse catholique, les blogs, les communications institutionnelles, sur « Regarde comme on est bien tous ensemble. Viens faire comme nous, tu vas voir, tu te sentiras tellement mieux! ». Certaines connaissances, dans ma paroisse, ne cessent de mettre l’accent sur le fait qu’on doit paraitre heureux, montrer notre joie aux gens qui viennent à la messe de temps en temps, ne pas les laisser tous seuls dans leur coin.J’apprécie, sincèrement, la générosité que ce discours traduit, mais certains jours, il finit par me paraitre violent. Cette tendance étant à mon sens partagée, avec des formes évidemment très différentes suivant les cas, par les tradis, les chachas, les progressistes etc.

Je ne prétends pas dans ce billet réinventer la poudre, ni délivrer de grande condamnations, et je ne doute pas que la réalité soit infiniment plus nuancée et subtile que cette impression générale que j’ai. Mais voilà,ce propos liminaire d’Ash Astaroth: « je déteste Pâques », m’a heurté dans les souvenirs que j’ai de ma vie de foi, mais il a aussi fait écho à une profonde inquiétude en moi. Et je voulais vous rendre compte de ce paradoxe.

Et tout de même:

Joyeuses Pâques pour celles et ceux qui vivent cette fête en cette fin de semaine! 🙂

Et bon week end prolongé pour les autres! 🙂

Post scriptum: aucune mise en perspective ou allusion particulières dans le fait que ce billet s’ouvvre sur un morceau d’un groupe sataniste, et s’achève sur celui d’un autre chrétien. J’aime bien les deux, c’est tout.

Share

Périls sur un monde sans complexité

Jean-Michel Castaing nous a gratifié récemment dans les Cahiers Libres d’un de ces billets « vache qui rit » qui font fureur dans la cathosphère.

Qu’est-ce qu’un billet « vache qui rit »?

Un billet qui dénonce « les vérités au rabais », le nivellement des valeurs, le « tout se vaut », le conformisme intellectuel, la victoire du prêt à penser et de la communication sur la réflexion et la recherche patiente et silencieuse de la vérité, et qui est lui-même d’une médiocrité et d’une banalité sans nom.

J’envisage de rendre un service essentiel à la communauté catholique en me formant à la programmation informatique, afin de développer un logiciel de génération automatique de billets. Ca ne changera pas grand chose à la qualité générale des articles de pas mal d’auteurs: il suffira de veiller à ce que des mots clés tels que « relativisme », « perte de la transcendance », « matérialisme », individualisme », « indifférenciation », « transmission », « le Beau, le Bon , le Vrai » structurent l’argumentaire développé, et les blogueurs récupéreront un temps très précieux pour méditer en silence, visiter des musées, faire des retraites, profiter de l’air pur de la campagne, et se tenir enfin éloignés de ce monde de la technique, du commentaire en temps réel de l’information par le tout venant, et de la communication instantanée qu’ils affectent tant de condamner.

Je suis méchant, je sais, et oui je reconnais qu’il y a des blogueurs catholiques y compris très orthodoxes, qui font beaucoup mieux que ce texte, et non, ça ne me fait pas plaisir de tenir ce genre de propos, même si ça défoule. Mais vu le climat politique actuel, je perds patience face au simplisme et aux analyses de comptoirs, qui, quelles que soient la bonne volontés et les intentions généreuses de leurs auteurs, ont des effets politiques qui participent au chaos actuel.

Passons aux choses sérieuses: qu’est-ce que je reproche à ce billet (qui s’appelle « Périls sur un monde sans verticalité », d’où le titre de mon article)?

Au cours de ma modeste carrière administrative, j’ai été (un tout petit peu) initié, dans des formations sur l’hygiène et la sécurité, et sur le management, à un outil qui s’appelle « l’arbre des causes ».

L’arbre des causes est une méthode d’analyse et de prévention des accidents par arborescence conçue dans les années 1970 par l’INRS. L’idée centrale est qu’un accident n’a jamais qu’une seule cause, mais résulte de la convergence d’une multitude de petits et gros problèmes, conjoncturels et structurels. L’arbre des causes représente cette convergence sous la forme d’un schéma, et permet d’isoler chacune des causes afin de travailler individuellement sur chacune d’entre elle, petite ou grande, sans en omettre aucune. Il permet ainsi d’éviter que l’arbre cache la forêt, et que, par exemple, un problème flagrant ou une explication séduisante (« cette installation est vétuste », « il ne fait jamais attention »…) n’aboutisse qu’à une explication superficielle et à des remèdes peu ou pas efficaces.

Ca peut donner quelque chose comme ça:

(Source: http://hse.iut.u-bordeaux1.fr/lesbats/H-arbre%20des%20causes/ADC.HTM)

Lors d’une formation CHSCT, la consultante qui animait la session nous a raconté qu’une fois, une personne à qui elle enseignait cet outil lui a rendu un arbre avec une seule cause, et qu’elle a failli tout arrêter et changer de voie professionnelle. Elle enjolivait sans doute, mais cette anecdote éclaire bien ce que ne doit pas être l’analyse d’un accident.

Je ne connais pas grand chose au terrorisme ni à l’islamisme radical, mais j’imagine que les vrais experts professionnels qui travaillent sur ces sujets utilisent des méthodes analogues.

Par contre, je remarque que la plupart des commentateurs extérieurs, qu’ils soient politiques, journalistes, blogueurs ou même universitaires, cèdent souvent (moi aussi à mes heures) à la tentation de tout faire découler d’un problème « fondamental ». Peut-être par souci de radicalité philosophique, ou d’en l’espoir de s’inscrire dans une « métapolitique », voire parce qu’ils ont du mal à faire la différence entre leur marotte préférée et la réalité (« vous voyez, je vous l’avais bien dit! »).

Ici, c’est la verticalité, mais ailleurs, ça pourrait être le post-colonialisme, les dynamiques religieuses propres à l’Islam ou le capitalisme. Toutes questions qui peuvent éventuellement trouver une place dans l’arbre des causes, mais qui ne sont en aucun cas LA cause.

Du coup, le billet de Jean-Michel Castaing ne manque pas, lui, de verticalité, et c’est bien le problème. Il fait très « verticalité » de la tour d’ivoire.

Il se présente comme une sorte de mécanique implacable, qui, en partant d’une « caractéristique majeure » de notre société, déroule de manière linéaire un grand nombre de conséquences, qui, aux yeux du simple mortel que je suis, apparaissent pourtant sans rapport entre elles (le jihadisme et le transhumanisme, ça s’explique de la même façon, sérieusement?). Et pour cause, puisqu’il s’agit d’une pure construction intellectuelle rétrospective. En fait, l’auteur procède exactement à l’inverse de la méthode de l’arbre des causes: au lieu d’expliquer un seul problème par un ensemble complexe de causes, il explique un ensemble complexe de problèmes par une seule cause.

Avec deux conséquences fâcheuses: il donne d’une part l’impression d’une grille de lecture arbitraire plaquée sur la réalité. Ce genre de billet sur l’oubli de la transcendance fait toujours plaisir aux croyants, mais je n’y vois aucun argument susceptible d’ébranler un lecteur convaincu, par exemple, que les violences actuelles découlent de la religion, quelle qu’elle soit, et que la solution est une laïcité plus stricte et un scepticisme de principe contre toute transcendance (en fait, je ne suis pas du tout sûr que cet article comporte ne serait-ce qu’un seul argument en bonne et due forme). D’autre part, Jean-Michel Castaing vient nous faire le diagnostic d’un mal complexe et très concret, en critiquant « l’angélisme » (donc l’éloignement des réalités concrètes) de la gauche, mais lui-même se cantonne à des pétitions de principes très générales et très vagues. Le « social » et la « lutte contre les discrimination » ne sont sans doute pas non plus ni LA cause ni LE remède, mais au moins, ce sont des problèmes observables sur lesquels on peut essayer de travailler des solutions concrètes. L’oubli de la verticalité, ce n’est pas une analyse politique susceptible d’éclairer la prise de décision, mais une posture idéologique d’arrière-plan pure et simple, et, pour tout dire, de l’enfumage rhétorique. Je ne suis pas spécialiste, mais je ne vois pas quelle analyse de terrain on peut mener avec des considérations aussi générales.

Voilà quel est le problème principal que me pose ce billet. Je ne vais pas aller plus loin dans son analyse. D’une part, parce que ce que j’ai relevé est déjà grave: nous vivons dans une époque très dangereuse de fébrilité et pour tout dire de panique des politiques de tout bord et de nos concitoyens, et ce billet, au lieu de poser calmement les problèmes dans toute leur extension et leur complexité et d’informer, ne fait qu’ajouter à la confusion générale. D’autre part parce que ça m’énerve.

Je vais quand même ajouter une digression rapide, en guise de teaser pour des publications futures, . Dans ces lamentations, partagées par de nombreux auteurs catholiques, mais aussi par plusieurs papes, sur le « chaos spirituel », « l’individualisme » qui « érige chaque opinion en une croyance respectable », « l’immanentisme », il y a certes le constat d’un recul d’influence de l’institution catholique, d’une certaine prédominance de logiques économiques et industrielles dans la réflexion politique et dans la vie quotidienne etc. Mais il y a aussi la prise en compte diffuse de la progression culturelle, certes encore marginale, mais rapide, de formes de spiritualités concurrentes, souvent centrées sur l’individu et très méfiantes envers les institutions et les savoirs établis. Ce que les universitaires qui étudient ces nouvelles spiritualités et ces nouvelles religions appellent « l’occulture » (l’auteur de ce néologisme est Christopher Partridge).

Là encore, dans l’arbre des causes qui mènent à la vie telle que nous la vivons aujourd’hui dans nos sociétés occidentales, c’est une réalité qui mérite en effet d’être examinée attentivement.

Le problème, c’est que les catholiques se contentent généralement de mépriser cette occulture, sans chercher à en comprendre la formation et les lignes de force, et qu’ils tirent de ce mépris un sentiment bien illusoire d’évidence de leurs propres fondamentaux, là où les lignes de faille de ces dernier ont en partie (pas seulement, évidemment) contribué au succès de ces spiritualités « contre-culturelles ».

Les chrétiens aiment souvent se moquer du bricolage des religions néo-païennes. Mais la plupart des wiccans admettent aujourd’hui que leur religion a été très vraisemblablement fabriquée à partir de diverses sources par Gérald Gardner dans les années 1940, et ont fait le deuil de l’hypothèse d’une lignée ininterrompue et clandestine de sorcières remontant au Moyen-Age, à quelques véhémentes exceptions prêt. Et la plupart des néo-païens « reconstructivistes », qui cherchent à faire revivre les paganismes antiques, sont conscient de l’impossibilité de les recréer, ou même de les connaître, à l’identique, tels qu’ils étaient à l’origine, et du fait qu’ils injectent un certain nombre d’idées et de présupposés modernes dans les démarches. Les catholiques, s’ils bénéficient quant à eux d’une transmission ininterrompue depuis la naissance de leur religion, réalisent trop peu souvent qu’ils ne cessent de la recréer au fil des générations, et des que dess principes qu’ils croient « traditionnels » et « constants » sont souvent étroitement liés à des considérations contemporaines, qui n’ont parfois que quelques décennies d’existence.

L’un des quelques principes qu’ont en commun la plupart des composantes du « milieu satanique (l’expression es de Jesper Aagard Petersen) est l’auto-déification. Et ce principe rend effectivement le transhumanisme sympathique aux yeux de divers satanistes. Mais avant de s’indigner de cette convergence, peut-être est-il utile de s’interroger sur ce que l’anthropologie catholique, ou au moins l’image qu’elle donne, a de si insatisfaisant pour nos contemporains, pour que des contre-propositions aussi radicales aient pu devenir séduisantes.

C’est parce que toutes questions, et bien d’autres qui y sont liées, me paraissent importantes et trop souvent ignorées que je suis en train de monter, à mon modeste niveau d’amateur, un blog de réflexion sur ces sujets, et spécifiquement sur le satanisme et le néo-paganisme. Sans idéalisation excessive: si on me demande quelle est pour moi la nourriture intellectuelle la plus solide, du Livre des Ombres de Gérald Gardner ou du De Trinitate de Saint Augustin, je répondrai évidemment le De Trinitate.

Mais je pense qu’on ne se prépare pas mieux aux « défis » de la modernité en s’interdisant d’approfondir ses aspects les plus polémiques, qu’on défend bien mal la raison ou la « vérité » en limitant le champ de l’enquête rationnelle aux sujets « respectables », et qu’on ne construit pas de manière solide le bien « commun » en vivant dans le mépris.

Ca va encore paraitre pour certains comme une nouvelle excentricité de ma part. Mais je ne connais rien au terrorisme, je suis nul en économie, et c’est sur ce sujet, aussi marginal qu’il puisse sembler que j’ai l’impression de pouvoir apporter, à mon très modeste niveau, des éclairages utiles sur notre vie dans nos sociétés modernes, même si je n’en suis nullement spécialiste.

Et notre époque a bien besoin de réflexions approfondies et qui font réfléchir, sur la base connaissances maîtrisées et amassée patiemment sur le terrain, de ce genre:

 (source: Christopher Partridge, « Occulture is ordinary », dans Contempory Esotericism, dirigé par Egil Asprem et Kennet Granholm, Equinox 2013, Routledge 2014 )

Plutôt que de ce type de jugement flamboyant mais à vide:

« Une société qui se reconnaît fondée sur une transcendance est une société qui relativise le temps présent, ainsi que ses idoles. Elle ne pense pas que son fonctionnement immanent soit la fin propre de toute chose. Une instance surplombante (qu’on la nomme Dieu, ou d’un tout autre nom) lui rappelle qu’il existe une vérité capable de juger la marche du monde. Tel n’est pas le cas d’ un monde clos sur lui-même. Celui-ci vit au contraire replié sur lui-même, en régime d’immanence pure, voué qu’il est au relativisme généralisé. En son sein, chacun s’accommode avec sa propre vérité, qu’il bricole dans son coin, ou qu’il accueille de maîtres autoproclamés sur le marché de plein-vent « religieux » ou philosophique.
L’absence de toute transcendance aboutit à la dissémination de « vérités » au rabais. L’individualisme érige chaque opinion en croyance respectable, légitime, parfaitement autorisée à revendiquer pour elle le statut envié de « vérité ». Sans verticalité reconnue, l’arbitraire règne en maître des esprits. L’absence de transcendance signifie qu’il n’y a plus de supériorité, que le Beau et le Vrai sont laissés à l’appréciation de chacun. Au final, l’immanence pure accouche d’un monde sans ordre légitime. Tout se vaut. Rien ne dépasse. » (Jean-Michel Castaing, op. cit.)

L’important n’étant pas d’être pour ou contre quoique ce soit, mais de réfléchir sur la base d’une connaissance le plus possible de première main des réalités dont on parle, et de leur complexité irréductible aux pétitions de principes,  en s’abstenant de tout aplatir par des jugements de valeur généraux et simplistes.

Share

A propos de certaines réactions de catholiques à l’initiative du Temple Satanique de Minneapolis

J’ai partagé vendredi matin sur la page Facebook de la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones, dont j’ai intégré l’an dernier l’équipe de modération, un article d’un journal américain qui relatait l’initiative du Temple Satanique de Minneapolis que je mentionnais dans mon précédent article. J’indiquais dans le chapô que je considérais cette action comme « une très bonne […]

Share

Matthieu 21, 28-32 (Kiss the Devil)

« En ce temps-là, Jésus disait aux grands prêtres et aux anciens du peuple : « Quel est votre avis ? Un homme avait deux fils. Il vint trouver le premier et lui dit : ‘Mon enfant, va travailler aujourd’hui à la vigne.’ Celui-ci répondit : ‘Je ne veux pas.’ Mais ensuite, s’étant repenti, il y alla. Puis le père alla […]

Share

Les catholiques, Charamsa, et le "buzz"

« Pour bien comprendre la position de l’Eglise dans la société moderne, il faut comprendre que celle-ci est disposée à lutter seulement pour défendre ses libertés corporatistes particulières (de l’Eglise comme Eglise, organisation ecclésiastique), c’est-à-dire les privilèges qu’elle proclame liés à sa propre essence divine ; pour cette défense l’Eglise n’exclue aucun moyen, ni l’insurrection armée, ni l’attentat individuel, ni l’appel à l’invasion étrangère. Tout le reste est relativement négligeable, à moins qu’il ne soit lié aux conditions existentielles propres. Par « despotisme » l’Eglise comprend l’intervention de l’autorité laïque étatique dans le sens de la limitation ou de la suppression de ses privilèges, rien de plus ; elle est prête à reconnaître n’importe quel pouvoir de fait, et, à condition qu’il ne touche pas à ses privilèges, à le légitimer ; si par la suite il accroît les privilèges, elle l’exalte et le proclame comme providentiel. Considérant ces prémisses, la « pensée sociale » catholique n’a qu’un intérêt académique ; il faut l’étudier et analyser en tant qu’élément idéologique opiacée, tendant à maintenir certains états d’âme d’attente passive de type religieux, mais non comme élément de la vie politique et historique directement active  » (Gramsci, Cahiers de prison)

Toujours catholique, je ne souscris pas à ce texte de Gramsci en exergue, mais la réception depuis une semaine par divers blogueurs, prêtres, journalistes et évêques catholiques du coming out du père Charamsa m’y a fait irrésistiblement penser, sans que j’y puisse grand chose.

Le sens de ce texte est que la « pensée sociale », et plus largement, l’enseignement de l’Eglise, sont le reflet et l’expression d’enjeux de pouvoir, en particulier la préservation ou l’accroissement de l’influence de celle-ci sur la société, et qu’elle est prête à toutes les compromissions, toutes les contradictions, voire tous les crimes lorsque ces exigences sont mises en péril.

Je pense à ce texte parce que la froideur, la dureté, le cynisme et le mépris, voire l’indifférence ostentatoire des réactions catholiques au coming out du père Charamsa, que j’ai certes moi-même trouvé un peu maladroit sur le coup, m’ont vraiment sidéré. Et je ne crois pas être suspect d’être un optimiste béat sur les questions d’Eglise.

Deux types de réactions m’ont scandalisé:

1) Les condamnations. J’ai en tête:

– le billet « La chute d’un prêtre », du père Roland-Gosselin sur Padreblog, qui dit sa douleur de voir un prêtre manquer à ses voeux, minimise les implications de son homosexualité dans cette histoire, et nous écrit ce petit morceau d’anthologie:

« La tentative ridicule et malhabile de justification du prêtre est odieuse. Dire que le clergé est largement homosexuel et homophobe, dressant ainsi le portrait de ses frères prêtres comme étant des gens frustrés et meurtris par une loi de l’Eglise apparaissant inique, est faux, profondément injuste. C’est un grave scandale dans lequel nous ne pouvons pas tomber. »

– l’éditorial « Synode, lobbying romain » d’Isabelle de Gaulmyn sur le site de La Croix, qui interprète ce coming out comme une « provocation » « inutile et hors de propos » (alors que la question de l’homosexualité est un des gros enjeux du synode!) et comme une « embuscade », et qui minimise là encore l’impact du coming out en réduisant l’homosexualité dans l’Eglise, suivant la (pas si) bonne vieille habitude catholique à une histoire de « souffrance » individuelle qui serait beaucoup mieux et plus dignement vécue en silence.

– la tribune « Pourquoi? » du père Amar, qui reproche au père Charamsa de « diffuser le poison du doute et de la suspicion qui rejaillira sur tous ses frères » et de  » créer le scandale ». Et nous livre cet autre morceau d’anthologie:

« Le mensonge, c’est ce prêtre qui le distille en osant affirmer que le clergé est largement homosexuel et homophobe. Il est profondément injuste lorsqu’il décrit ses frères prêtres comme des gens frustrés et meurtris par une loi de l’Eglise inique et inhumaine. C’est faux et c’est un jugement d’une violence incroyable. »

(je choisis de croire que la formule « homosexuel et homophobe », aussi bien dans l’article du père Roland-Gosselin que dans celui du père Amar,  est une maladresse d’expression et non la suggestion d’une équivalence  entre les accusations d’homophobie et d’homosexualité).

 – l’entretien absolument  immonde et inexcusable du père polonais Dariusz Oko, dont l’homophobie manifeste (pardon, pères Roland-Gosselin et Amar, pour ce « jugement d’une violence incroyable ») semble avoir joué un rôle important dans le coming out du père Charamsa, accordé au site traditionaliste Church Militant. Entre autres insultes, il l’accuse d’être « une personnalité perturbée, immature et égoïste » et de placer « le sexe gay avant Dieu ». Lui est toujours en fonction.

Nettement moins choquants que ces articles, mais néanmoins regrettables:

-la réaction politique du père Lombardi, compréhensible au regard de ses responsabilités et du contexte immédiat, mais sans nuances.

– celle sur twitter du père James Martin s.j., qui accomplit un travail remarquable de promotion d’une Eglise plus accueillante envers les personnes LGBT, mais qui semble n’avoir vu dans ce coming out que la rupture d’une « promesse à Dieu ».

2) le mépris et ou le silence ostentatoire:

– ce tweet éclairant de Jean-Pierre Denis:

Si le fond des sujets vous intéressent. Si vous préférez parler du prêtre gay, ne lisez pas. https://t.co/hMLNp7axUA

— Jean-Pierre Denis (@jeanpierredenis) 4 Octobre 2015

Après tout, quel intérêt pour la discussion des principes de l’enseignement sur la famille de l’Eglise de prendre en compte ses effets concrets sur la vie des personnes?

– ces propos insultants du cardinal André Vingt-Trois:

Card. Vingt-trois : ce n’est pas parce que l’un de nous déraille que cela rend inaudible ce que nous disons. #Synode2015 #Charamsa

— Hoffner (@abhoffner) 5 Octobre 2015

 – un éditorial des Cahiers Libres, signé Charles Vaugirard, qui fait délibérément silence sur les tensions et les contradictions révélées par ce coming out, pour écrire, sans doute à l’aide d’une boule de cristal:

 » Prier pour le synode, voilà l’essentiel. Mais une prière confiante car le Seigneur ne laissera jamais tomber son Eglise. Le résultat du synode ne pourra pas nous décevoir, et le Saint Père non plus. 
Suivons donc ce synode avec grand intérêt et surtout en priant et dans la confiance. L’enjeu est de taille et l’exhortation apostolique qui suivra sera un grand texte pour notre temps. »

 On a eu au cours des siècles précédents,non seulement des synodes, mais des conciles tumultueux, dont un qui est entré en schisme avec le pape, et des documents magistériels qui ont approuvé les pires errances, mais maintenant c’est cool, Dieu est revenu et va nous surveiller tout ça. La pensée magique des catholiques d’aujourd’hui, qui oublient l’histoire et qui nient la responsabilité des clercs au nom d’une lecture erronée de l’infaillibilité magistérielle.

On est certes très loin, dans ces réactions, de « l’insurrection armée », « l’attentat individuel » ou « l’appel à l’invasion étrangère » dénoncés par Gramsci. Mais on retrouve une forme d’incapacité structurelle à prendre en compte les souffrances et les contradictions, quand elles mettent en danger le discours officiel et l’image publique de l’Eglise.

La rupture d’un engagement définitif, a fortiori quand celui-ci était devant Dieu et a été scellé par un sacrement , est toujours regrettable. Force est cependant de remarquer que des prêtres qui renoncent au célibat et à leur charge pour être réduits à l’état laïcs, c’est au fond quelque chose de finalement très banal, et que beaucoup d’entre nous ont connu personnellement des prêtres dans ce cas. Et quand une situation apparemment banale suscite des condamnations extraordinairement fermes, il est très difficile de ne pas considérer que l’indignation véritable a pour objet quelque chose de beaucoup moins ordinaire. C’est-à-dire, en l’occurrence, le caractère inédit de cette intervention d’un théologien de la Congrégation pour la doctrine de la foi -qui publie plus habituellement des interventions défendant le « bon sens  » et l’innocuité de l’enseignement de l’Eglise sur l’homosexualité- qui tout à la fois dit être homosexuel, et affirme avec force l’existence d’un état de fait qui est manifeste aux yeux des personnes qui fréquentent vraiment en connaissance de cause des homosexuels, mais sur lequel beaucoup de de catholiques persistent à s’aveugler: l’homophobie profonde et le déni de justice de l’Eglise, en tant qu’institution, et de son magistère.

Le père Charamsa pourrait bien rendre un culte sacrificiel à Satan et être l’auteur des pires turpitudes, il resterait à poser la question de ce que peut être la vie quotidienne d’un homosexuel dans un milieu professionnel et institutionnel, le Vatican et plus particulièrement la CDF, qui consacre tant d’efforts à minimiser la visibilité du fait homosexuel, et à enjoindre les LGBT au secret. Quel est, au quotidien, sur la foi d’un prêtre et d’un théologien, l’impact d’un discours, que ses fonctions obligent à connaitre de façon très approfondie, et qui nie de manière radicale ce qu’il vit au plus profond de lui-même? L’Eglise ne reconnait aucune dimension positive au désir homosexuel, et incite les personnes concernées à le réprimer au plus profond d’elles-mêmes. Dans les décennies récentes, elle a nié que la répression des homosexuels dans certains pays puissent constituer un problème, puisque garder son désir dans le secret du coeur suffit à se prémunir.Elle a barré l’accès à l’ordination sacerdotale aux homosexuels. Elle a vivement encouragé les mobilisations contestataires dans les pays faisant droit aux revendications des organisations LGBT, et s’est fait au contraire plus discrète et nuancée dans ceux qui les criminalisent. Comment, dans ces conditions, ne pas poser la question de ce que peut devenir la résolution d’un homme placé au centre de tous ces dispositifs qui visent à taire, condamner et réprimer une composante profonde de sa personnalité, et quels obstacles ont pu constituer pour sa foi les propos sur l’homosexualité de collaborateurs tels que le père Dariusz Oko? Et comment affirmer aussi sommairement et sans réflexion ni enquête approfondies, sans mentir à soi-même et à autrui, que son témoignage sur l’homophobie qu’il a vécu au quotidien, jusqu’à sacrifier sa carrière, son statut et sa réputation pour parler enfin, n’est qu’une « tentative ridicule et malhabile de justification » et « un mensonge »? COMMENT!?!

Tels de vulgaires politiciens (sans doute beaucoup plus sincères, mais avec des gestes comparables), les catholiques semblent s’ingénier à discréditer sa personne pour occulter son propos. Car finalement, tout ce qu’on lui a opposé se résume à des attaques ad personam. On a dit qu’il était un menteur, un manipulateur, qu’il était irresponsable. On l’a accusé de manquer de discrétion, de chercher le « buzz », d’être inopportun. D’être perturbé, immature et égoïste. En somme, on lui a reproché, non pas d’avoir longtemps menti, mais d’avoir finalement dit la vérité sur lui-même et ce qu’il ressentait. D’avoir parlé:

Mon frère prêtre, tu aurais pu partir humblement, dans le silence. Personne ne t’aurait jugé.Pourquoi as tu besoin de scandaliser? #charamsa

— Abbé Grosjean ن (@abbegrosjean) 3 Octobre 2015

Le fond du débat, ce n’est donc pas la rupture de son engagement (on lui reproche, non pas tant de s’être longtemps caché, mais d’avoir cessé de le faire). Mais bel et bien le « coming out« , le fait d’être allé au dehors de lui-même montrer au monde ce qu’il était réellement, en tant qu’homme, en tant que prêtre, et en tant que théologien et membre de la CDF.

Anthony Favier l’a écrit beaucoup mieux que moi, en réaction au billet du père Amar:

(Publié sur mon mur Facebook. L’auteur a autorisé la diffusion publique)

Au delà du cas personnel du père Charamsa, et même des questions du synode et de l’homosexualité, cela révèle pour moi deux difficultés du catholicisme contemporain:

1) le refoulé

Tout se passe parfois comme si un certain nombre de catholiques étaient, à force d’intérioriser au jour le jour une doctrine complexe et fermée ayant réponse à la plupart des questions de la vie, tels des logiciels, programmés pour réagir à certains paramètres, et n’arrivaient pas à gérer tout ce qui n’est pas prévu par ces derniers. Je ne crois pas qu’aucune des personnes que j’ai citées soient cyniques dans la mise en oeuvre de cette opération d’occultation d’un témoignage, ni manquent de sincérité dans leur indignation. Je crois même la plupart d’entre elles profondément généreuses et soucieuses d’agir pour le mieux. Il reste qu’elles se conduisent comme si, face à deux anomalies dans le comportement habituel d’un prêtre: l’une prévue, et condamnée, par la doctrine catholique, qui est la rupture des voeux, et l’autre, également prévue et condamnée, mais dont le caractère immoral est autrement plus difficile à justifier, et renvoie chaque catholique à ses propres ambiguités et incertitudes -c’est-à-dire l’homosexualité « active »-  la première déclenchait tous les signaux et libérait une parole automatique, récitant la valeur du sacerdoce, de la vérité etc., et la seconde,  par une sorte d’effet Voldemort, devait surtout ne pas être dite, rester secrète, être confinée à la vie privée et à l’intimité des coeurs pour ne pas faire « scandale ». Le sens littéral du tweet du père Grosjean, notamment, est que le vrai péché, celui qui véritablement ne peut être ni compris ni accepté, ce n’est ni la rupture du célibat ni l’homosexualité, que dans le « silence  » « personne » n’aurait « jugé »,  mais le scandale, c’est-à-dire avoir porté sur la place publique, avec l’autorité du prêtre et du théologien, l’idée que le célibat sacerdotal et l’homosexualité pouvaient bien être des problèmes. Que, au fond,  dans cette guerre culturelle qui oppose l’Eglise aux féministes, aux LGBT, aux progressistes, aux gauchistes etc. elle pouvait bien, du point de vue de quelqu’un particulièrement peu suspect de méconnaître son fonctionnement et son discours, avoir tout de même un peu tort et ses adversaires un peu raison. Que tout n’est pas toujours la faute des médias qui désinforment et des « laïcards » qui ne savent pas de quoi ils parlent. Le père Roland-Gosselin parle du « poison du doute et de la suspicion qui rejaillira sur tous ses frères ».

Il me semble, et j’y ai déjà fait allusion dans plusieurs billets, que l’Eglise d’aujourd’hui, laïcs et clercs, si préoccupée, et pas que pour des mauvaises raisons, loin de là, de « cohérence doctrinale », a du mal à être attentive aux discontinuités et aux lignes de fuite qui sont pourtant la marque de toute réalité concrète. Qu’elle semble trop souvent refuser, par principe, de vérifier dans la réalité concrète, sensible, multiple, la portée et l’actualité de ses principes. Par exemple, concernant son enseignement sur la vie conjugale, la signifification que peut avoir le témoignage d’un prêtre homosexuel, qui vit depuis des années au plus près des plus hautes sphères de pouvoir de l’Eglise. C’est « inutile », dit Isabelle de Gaulmyn. Ce n’est pas « le fond du sujet », renchérit Jean-Pierre Denis. Il « déraille », se moque un prince de l’Eglise. Je ne suis pas un spécialiste ni un fan de Lacan, mais on pourrait presque voir dans le coming out de Charamsa l’irruption du Réel traumatique dans les failles de l’ordre symbolique de la doctrine sociale de l’Eglise, et tenter une psychanalyse de cette dernière, de ses dénis et ses déplacements discursifs (c’est sa souffrance privée, l’important c’est la rupture du célibat, il ment…).

2) le rapport aux médias et aux réseaux sociaux

Quand j’ai vu divers catholiques reprocher à Charamsa de rechercher le « buzz », j’ai spontanément pensé que c’était l’hôpital qui se moque de la charité. C’était même le titre du présent billet, avant que je parvienne à me calmer. Depuis les attaques médiatiques de 2008 contre Benoit XVI, je vois la communication prendre une part énorme et croissante dans la vie de l’Eglise, sur internet comme ailleurs. Qui est peut-être aussi une remémoration des qualités de communicant de Jean-Paul II, une forme d’hommage de la part des premières générations JMJ désormais aux manettes. Je pense au titre du vieux blog, au demeurant relativement discret, de Guillaume de Prémare: « urgence comm catho! ».

Il y a un enjeu catholique parfaitement compris par l’épiscopat et la presse catholique, qui consiste à rendre audible sur la scène politique et médiatique, et suivant ses codes, la parole chrétienne, malgré une certaine laïcisation de nos sociétés occidentales, et la perte d’influence concomitante de l’Eglise. D’où la présence régulière dans les médias et les réseaux sociaux de prêtres et d’évêques de premier plan, la promotion d’événements médiatiques tels qu' »Erbilight« , ou les états généraux du christianisme, ou encore celle de groupes de pop louange comme Glorious. Ou encore la valorisation de la « cathosphère », dont j’ai moi-même profité et qui tranche avec la rivalité entre certains médias « traditionnels » et blogueurs politiques.

Tout cela, je le pense sincèrement, est très bien, et même à mon très modeste niveau, en tant que blogueur catholique, j’en ai personnellement retiré une audience et des rencontres qui m’ont véritablement enrichi, humainement, intellectuellement et spirituellement. Force est de reconnaître que j’appartiens au moins en partie à une génération de catholiques qui a appris à éprouver, en bien ou en mal, l’importance politique d’une communication, maîtrisée ou non, et a ressenti le besoin d’apprendre à en maîtriser les méthodes et les effets.

Les institutions et fidèles catholiques ont fait d’énormes efforts,ces dernières années, pour s’approprier les codes de la communication dans les médias et sur internet, et pour acquérir une certaine maîtrise de l’image institutionnelle et idéologique du catholicisme, dans la perspective de montrer une Eglise qui apparaisse jeune et subversive, et non pas vieillissante et sur le déclin. L’imagerie lisse et télégénique de la Manif pour tous (oui, je sais, « apolitique », et « aconfessionnelle » soit-disant), n’a fait qu’hériter de l’expérience organisationnelle des frat, jmj, et autres gros rassemblements et ou pélerinages plus connotés confessionnellement.

Mon propos étant, non pas de condamner en bloc ces initiatives, mais de relever combien l’Eglise s’est engagé dans un contrôle minutieux et chaque instant de sa visibilité médiatique, et combien elle a accordé elle-même du sens aux images et aux symboles.

Le martèlement dans les médias et les réseaux sociaux des événements clés de l’actualité catholique (élection d’un pape, synode, échéances liturgiques) ainsi que de l’attachement des catholiques à leur institution et à son enseignement s’apparente, sans que cela soit « sale », à la construction d’une image sociale de l’Eglise « acceptable », (une forme d' »empowerment » peut-être, comme diraient les féministes,  pour les catholiques pratiquants.

D’une manière qui ne me parait ni surprenante, ni spécialement plus discordante ou condamnable, un prêtre homosexuel a choisi de se réapproprier ces codes, et la scénarisation orchestrée, de manière au demeurant régulièrement discordante par les médias et blogs catholiques, pour transmettre ce qui lui est apparu juste, quelques soient les conséquences pour lui même.

So what?

Bêtement, j’ai tendance à comprendre dans l’expression « recherche du buzz », l’expression de la quête d’un intérêt personnel au détriment d’autrui. Et non le sacrifice de revenus, d’une position sociale et intellectuelle, d’une réputation, d’un paix extérieure, pour une vie de couple certes plus visible, mais également des campagnes de dénigrement institutionnelles et médiatiques, la promiscuité des médias, la nécessité de chercher un nouvel emploi stable, la politisation d’une vie…

Le père Charamsa a pris le parti de faire le buzz… Comme François. Comme Barbarin. Comme la Manif pour tous. Comme Erbilight. Comme le Cardinal Sarah… Mais lui, c’est le mauvais buzz: celui qui « divise », qui fait se sentir mal, voire se remettre en question les catholiques. Qui ne contredit pas la « désinformation médiatique », voire la renforce… Son tort n’a pas été de faire le buzz, mais d’être du côté obscur du buzz. Il ne s’est pas discredité par sa recherche de la bonne image, mais de celle dissonante dans la grande symphonie médiatique chrétienne, blasphémant contre la célébration sacrée de la modernité et de l’ouverture
synodale catholique.

En ce sens, certains journalistes catholiques connus pour leur vision « ouverte » de l’Eglise ont jugé ce coming out avec sévérité. La spectaculaire et fort peu habituelle agressivité d’Isabelle de Gaulmyn s’appuie sur la dénonciation d’une « confession fracassante – et sans aucun doute soigneusement préparée et orchestrée – « , et elle ajoute que pour  « « marcher ensemble », encore faut-il prendre la même route, sans s’égarer sur les chemins de traverse. Et sans non plus se poster en embuscade, avec comme objectif non avoué d’interrompre toute la démarche. » Ainsi, au nom d’une vision stratégique bien comprise autoproclamée de l’ouverture et de l’inclusivité, une journaliste catholique établie et reconnue de l’institution se pose en arbitre de la bonne manière de revendiquer le point de vue des minorités ecclésiales.

Avec plus de sympathie pour la démarche du père Charamsa, François Vercelletto en juge le tempo « contre-productif »:

« Ne risque-t-elle pas d’avoir un effet contraire au but recherché ?C’est ce que craint une fédération de catholiques homosexuels, qui s’est précisément constituée, le week-end dernier, à Rome. « C’est un coup de poing en pleine face pour la curie et cela risque de braquer la partie la plus conservatrice », a estime le tout nouveau Global Network of Rainbow Catholics.Le courrier adressé aux pères synodaux,  publié sur la page Facebook du GNRC, moins spectaculaire que le coming out du père Charamsa, n’en est pas moins beaucoup plus constructif. »C’est ce que craint une fédération de catholiques homosexuels, qui s’est précisément constituée, le week-end dernier, à Rome. « C’est un coup de poing en pleine face pour la curie et cela risque de braquer la partie la plus conservatrice », a estime le tout nouveau Global Network of Rainbow Catholics.Le courrier adressé aux pères synodaux,  publié sur la page Facebook du GNRC, moins spectaculaire que le coming out du père Charamsa, n’en est pas moins beaucoup plus constructif. »

Avec toute la réelle et profonde estime que j’ai aussi bien pour François Vercelletto que pour le GNRC, je suis en très profond désaccord avec leur analyse, qui me parait procéder d’une sorte de péché originel du catholicisme contemporain. L’idée que les vérités d’Eglise s’éclairent d’en haut, de manière intellectuelle et abstraite, dans la spéculation et la « disputatio » plutôt que dans l’observation et le témoignage de la vie concrète des fidèles, avec leurs péchés, leur ignorance et leurs maladresses, mais aussi leurs expériences inédites.

Peut-être (et honnêtement, c’est de toute façon vraiment très très loin d’être gagné) que le synode était parti pour avoir une phrase d’ouverture explicite sur l’homosexualité dans son texte conclusif. Et que du fait du coming out du père Charamsa, il ne comportera qu’un quart de phrase d’ouverture implicite. Et sans doute , on pourra trouver cela dommage. Il me semble cependant que l’acceptation de l’homosexualité comme orientation normale et potentiellement sainte, est passée, pour beaucoup d’entre nous, par la fréquentation personnelle et concrète de personnes homosexuelles, et non par un dialogue de type philosophique ou théologique. Et que l’émancipation progressive des homosexuels en Occident a été beaucoup mieux servie par les coming out un peu médiatiques et les « zap » (au sens d’Act Up) que par les grands dialogues humanistes un soir de vendange entre étudiants catholiques et étudiants homosexuels, ou par les dialogues intellectuels et un peu formalisés politiquement et ecclésialement entre évêques progressistes et tradis. Alors peut-être que le timing du coming out va durcir pendant quelques jours l’ambiance du synode. Je ne crois pas une seconde qu’il peut véritablement polariser davantage les positions, dont tout le monde connaissait l’antagonisme et le caractère tranché des mois avant samedi dernier. Par contre, je crois profondément que les catholiques, dont moi, qui ont appris à accepter la sainteté potentielle ou réelle des couples homosexuels l’ont fait par la prise de conscience et la rencontre des homosexuels autour d’eux, et non par des discussions théoriques ou par leur bienveillance naturelle. Et qu’un coming out à l’entrée d’un synode, quelles que soient les réactions de mauvaise humeur ou d’incompréhension à court terme, est un beau symbole qui a des chances de durer et de marquer les esprits. Le synode (sans nier l’influence divine, mais j’en constatais aussi les effets en aumônerie, et aucun animateur ou responsable ou pasteur se risquait pour autant à négliger la sécurité et la préparation sous prétexte que Dieu pourvoit à tout. La foi n’exclut pas la prise en compte des faits) est une démarche sans doute tout à fait excellente et sainte pour recueillir le fruit de l’évolution des mentalités, mais cette évolution est rendue possible, en matière de moeurs, par la multiplication et la prolifération, à tous les niveaux de la société de l’Eglise, des témoignages de minorités et des coming out, et non par la très hypothétique tolérance des évêques et des experts. Et c’est donc mettre la charrue avant les boeufs, et trahir une espérance naïve plutôt que « constructive », que de vouloir faire taire les témoignages sous prétexte qu’on est à un moment important (on est toujours à un moment important. je ne sais pas à quel moment de ma vie de catholique l’Eglise ne traversait pas un moment importante), et quelle que soient les qualités personnelles de tel ou tel pape. L’acceptation mutuelle ne se décrète pas d’en haute. Les préjugés évoluent quand on découvre que « l’autre » est en fait notre frère ou le type avec qui on rigole au boulot, y compris, peut-être, à la Curie. Et tant pis pour les codes et les convenances!

Isabelle de Gaulmyn rappelle qu’« un synode, c’est un processus qui signifie, étymologiquement « marcher ensemble ». Mais marcher ensemble, c’est aussi accueillir ensemble les péripéties du parcours et les facultés de chacun, quitte à improviser par rapport à la carte et l’horaire initial. Et quelle crédibilité donner à cette marche, quand les voix discordantes sont accueillies comme des trouble-fêtes et des pique-assiettes, , même lorsqu’elles témoignent sur une question à l’ordre du jour du synode?

Et c’est pourquoi il est important d’adopter, à temps et plus encore à contre-temps, un principe d’extrême bienveillance envers tous les coming out LGBT dans l’Eglise, quelles que soient leurs maladresses éventuelles sur le fond et:ou la forme. Pour donner un visage humain à ce point véritablement non négociable dans l’Eglise d’aujourd’hui :

La doctrine actuelle de l’Eglise sur l’homosexualité et les personnes homosexuelles est fausse. Et, plus grave, elle contribue à gâcher, chaque jour que Dieu fait, un peu partout dans le monde, la vie de milliers de personnes, d’ailleurs parfois très croyantes. Si le synode ne change rien de significatif sur cette question, sans nier ses avancées éventuelles sur d’autres points très importants tels que le cas des divorcés remariés, la violence contre les femmes, etc.,  ce ne sera pas parce que les médias se seront trompés, que les progressistes et les LGBT auront pris leurs rêves pour des réalités, que le pape aura trouvé un subtil point d’équilibre. Ce sera juste que les participants qui auront fait pencher la balance du mauvais côté devront un gros paquet d’excuse à Dieu et aux très nombreuses personnes dont ilsauraient pu rendre la vie un peu moins pourrie, et dont ils auront choisi de légitimer l’oppression au jour le jour.

Et AUCUNE AUTRE analyse, qu’elle vienne d’éditorialistes, d’évêques, de théologiens ou de blogueurs, ne sera vraie en faisant l’économie de ce simple constat.

Share

Quelques remarques sur le coming out de Mgr Charamsa…

Or donc, Monseigneur Charamsa, prêtre polonais, Monsignore (et non évêque), théologien, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi et secrétaire adjoint de la Commission théologique internationale, a choisi, à la veille du synode sur la famille, de faire son coming out:

« Le père Krysztof Olaf Charamsa, 43 ans, membre de la Congrégation pour la doctrine de la foi (l’ex-Saint-Office, organisme romain chargé de veiller à la cohérence de la doctrine), a révélé être homosexuel et avoir un compagnon, samedi 3 octobre, afin que, sans « attendre encore cinquante ans », « l’Eglise ouvre les yeux face aux gays croyants et comprenne que la solution qu’elle propose, à savoir l’abstinence totale et une vie sans amour, n’est pas humaine ». » (Le Monde, « le coming out d’un prêtre polonais provoque la colère du Vatican »)

Cette intervention a presque été immédiatement condamnée par le porte-parole du pape, le père Lombardi s.j.:

« Le Vatican n’a pas tardé à sanctionner l’homme d’Eglise, jugeant ce coming out« très grave et irresponsable » à la veille de l’ouverture du synode. « Evidemment, Mgr Charamsa ne pourra plus continuer à assurer ses fonctions précédentes auprès de la Congrégation pour la doctrine de la foi », ajoute le Vatican dans un communiqué. L’Eglise catholique précise que son statut de prêtre, qu’il pourra difficilement conserver après avoir reconnu vivre en couple avec son partenaire, sera discuté par les supérieurs hiérarchiques de son diocèse. » (idem)



Quelques remarques à chaud de ma part, qui sont essentiellement une compilation de tweets et de statuts facebook publiés aujourd’hui (je sais, je vous fait perdre des minutes de votre vie que vous ne récupérerez plus jamais à lire deux fois la même chose. Je suis maléfique, mais à force de me lire, vous devriez le savoir):


– Objectivement, il a pris un risque (j’espère) assumé en mettant le Vatican dos au mur, et politiquement, Lombardi et le pape n’ont guère le choix, s’ils ne veulent pas complètement faire dérailler les débats du synode et radicaliser la frange conservatrice. A moyen terme, ce coming out peut libérer la parole des prêtres homosexuels et avoir des des conséquences bénéfiques, mais compte tenu de l’enjeu immédiat du synode, la colère de Lombardi peut se comprendre. Il est possible que ce coming out fragilise la position du pape face à ses critiques traditionnalistes. Mais le coup est joué et on verra bien.

– J’exprime cette inquiétude tout en étant conscient que je parle en tant que laïc hétérosexuel, citoyen d’un pays relativement ouvert au fait de l’homosexualité, observateur distant de la vie institutionnelle de l’Eglise, à propos de la vie d’un prêtre homosexuel, ressortissant d’un pays très conservateur sur les questions religieuses et de moeurs, qui est au coeur des coulisses vaticanes et qui vient de décider, avec un courage indiscutable, de sacrifier sa notoriété académique, son statut ecclésial et sa profession au nom de ce qu’il croit juste. Autant dire que je ne suis pas dans le registre de la condamnation ferme.

– Je note par ailleurs que son choix semble largement motivé par la situation intérieure de l’Eglise polonaise, dont je m’étais, de manière il est vrai béotienne, inquiété dans mes deux blogs: ici, et .

– J’espère au moins qu’on ne fera pas grief à un théologien important de la congrégation pour la doctrine de la foi de ne « pas avoir compris » l’enseignement si subtil et secrètement merveilleux de l’Eglise sur l’homosexualité.

– Je note que certains insistent sur l’idée que son renvoi serait dû à la rupture de son célibat sacerdotal, sans réel rapport avec son homosexualité. Sans nier que sa rupture de célibat consacré constitue formellement au regard de l’Eglise une faute, ce n’est pas vraiment ce qui ressort selon moi de la déclaration du Père Lombardi, mais je m’en voudrais trop de montrer les éléments de langage pour ce qu’ils sont. Parce que bien sûr, s’il a jugée « grave et irresponsable » cette déclaration à la veille du Synode, c’est à cause du célibat des prêtres qui n’est pas à l’ordre du jour de ce synode. Mais après tout, la « Vérité » TM , ça ne sert qu’à dénoncer le « relativisme moral »…


– Sur le rapport célibat sacerdotal/ homosexualité: se pose à mon avis la question de la différence des vocations, selon qu’on soit hétérosexuel ou homosexuels, reconnues comme possibles par l’Eglise: quand le seul choix canoniquement possible est celui du célibat , le choix de la continence dans le célibat a-t-il le même sens pour un séminariste ou un novice homosexuel que pour un autre hétérosexuel ? Et peut-on, quand on est un catholique respectueux du magistère et sans balayer devant sa propre porte, faire grief à quelqu’un de ne pas avoir assumé jusqu’au bout un choix qui lui a été presenté comme le seul viable:, celui, au delà du sacerdoce, du célibat dans la continence ? Ce prêtre a tenté de joué le jeu des possibilités autorisées par l’Eglise pour vivre une vie de foi sainte. La réalité en a jugé autrement. L’essentiel de la remise en question ne devrait pas à mon sens lui incomber. Et il me paraît donc malaisé de soutenir que le non respect du célibat n’a dans cette affaire aucun rapport avec l’homosexualité du prêtre concerné, et, surtout, avec le regard de l’Eglise sur l’homosexualité, qu’en tant que théologien il connait bien..



– Cette question de la rupture du célibat sacerdotal, dans ce contexte de coming out homosexuel, ne renvoie pas seulement au discernement vocationnel, mais également à des questions de théologie morale. Dans la grâce ( mariage ou sacerdoce) comme dans le péché (rupture d’un engagement en principe définitif et pris en connaissance de cause), homos et hétéros semblent être soumis, dans le discours de l’Eglise et des fidèles, à des régimes différents. Je ne crois pas contraire à l’Evangile de considérer que le péché (en l’occurrence la rupture d’un célibat sacerdotal) n’annule pas la valeur d’un témoignage qui engage une vie toute entière. Le message est brouillé, c’est dommage, mais il s’agit là encore, et comme toujours, de séparer le bon grain de l’ivraie, dans la vie des « pécheurs » comme dans celle des présumés « justes ». Et il me semble voir beaucoup de bon grain dans son témoignage .

– Quoiqu’il en soit, et si je comprends que des catholiques espérant du synode plus d’ouverture envers les relations homosexuels puissent être inquiets des retombées politiques et ecclésiales de ce coup d’éclat, il peut aussi contribuer à libérer la parole d’autres prêtres homosexuels vis à vis de leur hiérarchie. Un peu à la manière -pardon pour la comparaison- dont le coming out de personnalités américaines a largement contribué à normaliser l’homosexualité dans l’espace public américain. Puisque le coup est joué, et quelles que soient nos objections au for interne, faisons tout, ensemble, pour qu’il porte le plus de fruit possible.


– Et espérons, suivant une expression en vogue ces dernières semaines dans les milieux catholiques, que « ça ira mieux demain »!

Share
Twitter Auto Publish Powered By : XYZScripts.com
Aller à la barre d’outils