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août 2012

Genèse d’une pensée

« A l’automne 1958, je travaillais à mon livre sur le roman (Mensonge romantique et vérité romanesque) au douzième et dernier chapitre qui s’intitule ‘Conclusion’, je réfléchissais sur les analogies entre l’expérience religieuse et celle du romancier qui se découvre menteur systématique, menteur au bénéfice de son Moi, lequel n’est constitué au fond que de mille mensonges longuement accumulés, capitalisés parfois durant toute une vie. J’ai fini par comprendre que j’étais en train de vivre une expérience du type que je décrivais. Embryonnaire chez les romanciers, le symbolisme religieux se mit à marcher tout seul et à prendre feu spontanément. Je ne pouvais plus me faire d’illusions sur ce qui m’arrivait et j’en étais tout décontenancé car je tirais fierté de mon scepticisme. » René Girard in Quand ces choses commenceront.

Ce même hiver 1958/1959, je naissais. Je suis ainsi exactement contemporain d’une pensée qui révolutionne le monde. Ceci étant, je ne l’ai découverte que 38 ans plus tard.

Comme toi sans doute lecteur, j’avais entretemps entendu parler de René Girard, plus précisément dans mon cas, je l’avais vu s’exprimer dans telle ou telle émission télévisée et l’avais trouvé très intéressant. Mais je n’étais pas allé plus loin à ces occasions. Il manquait l’application d’une étude quelque peu sérieuse pour percevoir l’incroyable richesse des notions de mimétisme, de bouc émissaire, … C’est à lire René Girard que l’on perçoit la pertinence de ses thèses. Il n’y a pas d’autre solution ; mais cela n’a rien d’un pensum. Notre auteur n’est pas membre de l’Académie Française pour rien.

Dans un ordre d’idée proche, celui des occasions manquées, j’ai perdu la foi vers 13 ans parce que personne autour de moi n’était capable de m’expliquer le sens du christianisme. Dieu sait pourtant que notre famille était pieuse à l’époque, que l’abbé Mongaston qui m’a catéchisé, le curé de mon petit village natal au Pays Basque, était ouvert et intelligent. A la retraite de Confirmation, j’en étais encore à demander s’il y avait quelque certitude de l’existence historique de Jésus. Le prêtre auquel je posais la question me répondit en présence de tout le groupe de confirmands :
« Tu crois ou tu ne crois pas ?
– Je crois mon père… ».

Bien entendu, le début des années 70 correspondait aussi à une grande vague de sécularisation. Le climat n’était pas favorable à la foi ; c’est à cette période qu’un milieu aussi catholique que le mien est devenu largement agnostique. Et dans nos campagnes quelque peu hors du temps, les débats sur la contraception ou autres sujets techniques, n’ont pratiquement pas eu de conséquence. C’est comme un vernis, qui aura tenu plus d’un millénaire pourtant, qui se serait soudain écaillé pour être bientôt emporté par le vent.

Au demeurant, une institution qui a perdu tout moyen coercitif pour propager la foi et prend le parti de ne plus prêcher qu’un Dieu d’amour, entrait dans une configuration qui, compte tenu de la sociologie des catholiques de l’époque, la fragilisait objectivement. Le virage du Concile Vatican II était le bon mais il a manqué alors le point d’appui qui aurait redonné une vigueur nouvelle à l’Eglise qui en découlait.

Je reste convaincu que la désaffection pour la foi de l’Eglise résulte du fait qu’elle ne possède pas une compréhension suffisante d’elle-même pour pouvoir annoncer la bonne nouvelle de Jésus-Christ. C’est mon opinion, celle d’un girardien, d’un laïc dominicain et d’un accompagnateur du catéchuménat d’une paroisse de Paris qui fait avec ce qu’il est convenu de présenter de la foi.

Je me souviens, en ces jeunes années, d’une injustice scolaire et combien la prière m’avait été une consolation, comment elle m’avait aidé à surmonter cette épreuve. Cependant la foi sans la raison ne peut survivre que difficilement, je le sais parfaitement ; mais alors, quelle raison pour soutenir la foi ?

C’est l’essentiel de la question et elle n’échappe pas à ceux qui pensent en Eglise, à commencer par les papes Jean-Paul II et Benoît XVI. Ces derniers parient encore sur la philosophie, une discipline exsangue qu’il faudrait ressusciter afin qu’elle ressuscite la foi. Il vaudrait mieux, à mon sens, partir d’un constat d’échec final de cette association et chercher une autre raison pour étayer la foi.

L’autre grand problème du christianisme c’est que, tel qu’il est, il ne permet que rarement de produire des saints. Dieu merci, l’Eglise est sainte et je ne dis pas qu’elle manque à sa mission, mais il serait bien étonnant, n’est-ce-pas, que l’épouse du Christ ne puisse faire beaucoup mieux qu’aujourd’hui en la matière ; ne serait-ce que pour le bien de ceux que son reflux a laissé s’échouer sur les berges de la vie.

Ce qui explique la situation actuelle, à mon avis, est que la rencontre entre la foi chrétienne et la théorie mimétique de René Girard n’a pas encore eu lieu. Mais tout va bien, … je suis là ;-). Bien entendu, je ne ferai que ce que je peux.

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