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janvier 2014

Les nombreuses erreurs du Point sur le genre et John Money (Auteur invité)

Cet article n’est pas de moi mais d’Ataraxia, agrégatif en sociologie (ENS Cachan), et membre de la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones. Il s’agit de son deuxième billet publié sur ce blog, après un premier consacré à une analyse sociologique du lien humour/responsabilité personnelle.
Emilie Lanez, dans la plus parfaite tradition du Point qui consiste à suivre les propos démagogiques en vogue pour surfer dessus, a écrit un article sur le genre et John Money. Sans aucun esprit critique, elle reprend en compte l’argumentation des détracteurs de la « théorie du genre » avec toutes leurs factuelles.
Pour commencer, John Money n’est pas le premier à avoir formulé le concept de genre en 1972. Avant lui, il y a eu Robert Stoller qui a écrit Sex and Gender. On the development of Masculinity and Feminity en 1968, soit quatre ans avant. Robert Stoller était psychiatre et travaillait avec des patients transsexuels. Il en est amené à distinguer le sexe biologique et l’identification psychologique à un sexe ou « identité de genre » (gender identity). Certains individus ne s’identifient pas à leur sexe biologique initial, d’où un possible recours à la chirurgie pour que le sexe de l’individu puisse concorder avec son ressenti psychologique. Quatre ans plus tard, deux psychologues, John Money et Anke Ehrhardt1avancent la notion de rôle sexué ou « rôle de genre » (gender rôle). Leur thèse est qu’on peut réassigner un sexe à un individu en lui faisant assimiler les rôles de genre pour que son identité de genre se conforme à son nouveau sexe. Cette thèse débouchera sur l’expérience catastrophique de la réassignation de sexe de David devenu Brenda Reimer. Money et Ehrhardt restaient des partisans d’une stricte différenciation des sexes avec une identification aux sexes qui passaient par la conformité aux rôles de genre2. On est loin du féminisme et des études de genre qui se sont inscrits justement dans la volonté de déconstruire ces rôles de genre.
Comme le souligne Eric Fassin, « l’invention psy du genre » a rencontré « l’entreprise féministe de dénaturalisation du sexe ».Ce n’est pas Judith Butler mais Ann Oakley qui va populariser la notion de genre dans les sciences sociales, en 1972, même année que la publication de l’ouvrage de Money et Ehrhardt. Il s’agit encore là d’une autre erreur factuelle commise par Emilie Lanez. Ann Oakley3distingue le « sexe » qui renvoie à la distinction biologique mâle/femelle et le « genre » qui est la distinction culturelle masculin/féminin. Le genre repose ici sur les rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes. La prise de conscience de ce phénomène est ancien, on peut remonter au fameux « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir dans le deuxième sexe (1949. Mais on peut aussi relever cette phrase de Balzac : « L’une des gloires de la Société, c’est d’avoir créé la femme là ou la Nature a fait une femelle »4. Il n’y a pas besoin d’aller voir des tribus en Océanie, comme Margaret Mead, pour constater que les différences homme/femme varient selon les cultures et donc dans le temps et l’espace. La place de la femme n’est pas la même en Arabie Saoudite qu’en France et dans cette dernière, elle a considérablement évolué en 50 ans.
S’il est vrai que le concept de rôle de genre a été inventé par Money et Ehrhardt, c’est leur réappropriation par les féministes et les sciences sociales qui vont donner naissance aux études féministes (très présentes en France, sous l’impulsion particulière de Christine Delphy qui étudiait les « rapports sociaux de sexe », concept quasi identique au genre) et aux études de genre. Néanmoins, on est loin de la négation du sexe biologique et surtout, il ne s’agit pas de réassigner un sexe aux individus. Il s’agit bien d’étudier ce qui produit le genre, c’est à dire les différences culturelles entre homme et femme.
C’est là alors qu’intervient la critique par Judith Butler des études de genre dans son ouvrage « Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité » en 19905. Elle souligne le fait que le sexe comme tout concept est performatif. Un objet existe en tant que lui même mais le nom que je lui donne et la définition que j’accole au nom relèvent de l’exercice de ma pensée. L’objet est accolé au concept par l’énonciation6. Il ne s’agit pas de nier la réalité naturelle mais de faire abstraction de la signification sociale, que l’on peut en tirer. Judith Butler ajoute que la division du monde entre hommes et femmes est produite par la « matrice hétérosexuelle ». Évoquer l’existence d’homme et de femme a un sens dans la reproduction et surtout dans le cadre de ce que Judith Butler appelle « l’hétérosexualité obligatoire » qui veut maintenir cet ordre reproductif hiérarchisant hommes et femmes. Le genre devient ici « un « diviseur », au sens d’un système de relations sociales produisant deux sexes posés comme antagonistes : les hommes et les femmes »7

La division binaire du sexe alimente un débat très vif, notamment en matière d’intersexuation [note de Darth Manu: suite  notamment aux revendications d’associations d’intersexués, qui vivent le recours systématique à la chirurgie réassignatrice comme une violence et réclament le droit de choisir]. En France, en présence d’ambiguïté sexuelle chez un enfant, une commission de médecin décide du sexe à attribuer à l’enfant. La Société Française d’Imagerie Pédiatrique (SFIP) précise :

« La décision est collégiale dépendant de l’anatomie génitale externe et des possibilités de reconstruction, de l’anatomie génitale interne et de ses capacités fonctionnelles, de la cause exacte de l’ambiguïté. Le choix doit être rapide, il faut absolument éviter d’avoir à modifier le sexe choisi.
Du point de vue chirurgical, l’intervention de féminisation est plus simple(créer un vagin et réduire un organe clitorido pénien) et donne de meilleurs résultats que l’intervention de virilisation». On n’est pas très loin de John Money …
Sortir d’une vision binaire et de l’assignation à un sexe, plutôt donc dans l’inspiration de Butler, reviendrait à laisser les enfants choisir. C’est le choix qu’a fait la Suisse [Note de Darth Manu: l’enfant choisirait quand il serait en âge de l faire, selon l’article en lien: soit « entre 10 et 14 ans », et à tout âge, l’enfant et la famille seraient accompagnés par une équipe pluridisciplinaire]. L’Australie et l’Allemagne sont allés encore plus loin en permettant l’inscription d’un sexe « indéterminé » sur l’état civil.
Il n’y a pas une théorie du genre mais plusieurs approches qui existent. S’il y a un bien un concept en sciences sociales qui continue de faire l’objet de nombreux débats, c’est bien le genre. Le terme « théorie du genre » est tout à fait réducteur vue la diversité du champ en sciences sociales et de surcroît dangereux car il jette l’anathème sur l’étude de ce qui constitue la différenciation culturelle entre homme/femme revient à vouloir faire interdire tout débat sur la construction sociale des stéréotypes sur le masculin et le féminin.
Enfin, je terminerai par la dernière erreur d’Emilie Lanez qui est que le reportage d’Harald Eia a eu pour conséquence directe la fin de la subvention par le gouvernement norvégien du Nordic Gender Institute (NIKK). Il aurait suffi que notre journaliste, hélas très mal documentée, aille sur www.gender.no pour constater que les pouvoirs publics norvégiens sont toujours très impliqués dans la promotion des études de genre. Le NIKK, l’institut violemment critiqué par Harald Eia, existe toujours et le conseil des ministres nordiques a décidé de le placer sous la tutelle suédoise jusqu’en 2015. Si Emilie Lanez, avait poussé la curiosité un peu plus loin, elle aurait vu que l’objectivité d’Harald Eia était fort critiquable. Ce dernier oublie de préciser que Baron Cohen (non pas l’acteur qui joue Borat, mais son frère) n’a pas été reconnu pour ses travaux sur l’hypothèse de l’extreme male brain (emb) mais pour ses travaux antérieurs. De plus, les résultats du professeur Baron Cohen sont très peu significatifs (des p-values nettement supérieures à 0,05) et l’étude en elle-même souffre de nombreux biais, comme l’a souligné le blog scientifique allodoxia.
Bref, Emilie Lanez ferait mieux de lire ce billet du GenERe, laboratoire sur le genre à l’ENS Lyon, pour prendre un peu de recul sur les rumeurs qui courent et comprendre ce qu’est le genre.
1Money J., Ehrhardt A., Mand and Woman, Boy and Girl, Baltimore, John Hopkins University Press, 1972
3Oakley A. , Sex, Gender and Society, London Temple Smith, 1972
4(Balzac, Secrets Cadigan, 1839, p. 320)
5La traduction française a été publiée en 2006, on pourra toujours admirer la bravoure de Cynthia Kraus qui a du traduire la prose pas toujours accessible de Judith Butler.
6Un des exemples de performativité les plus connus est lorsque le maire dit à deux époux  dans le cadre d’un mariage hétérosexuel: « je vous déclare mari et femme », les époux deviennent maris et femmes par la phrase énoncée par le maire. Mais on peut l’élargir à la définition des concepts. Si l’on prend l’exemple d’un renard, il existe indéniablement dans la nature, mais il devient renard parce que je l’ai nommé renard et que j’ai établi une définition du concept renard.
7Bereni L., Chauvin S., Jaunait A., Revillard A., Introduction aux études sur le genre,  De Boeck, 2e édition revue et augmentée, 2012
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Les nombreuses erreurs du Point sur le genre et John Money (Auteur invité)

Cet article n’est pas de moi mais d’Ataraxia, agrégatif en sociologie (ENS Cachan), et membre de la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones. Il s’agit de son deuxième billet publié sur ce blog, après un premier consacré à une analyse sociologique du lien humour/responsabilité personnelle.
Emilie Lanez, dans la plus parfaite tradition du Point qui consiste à suivre les propos démagogiques en vogue pour surfer dessus, a écrit un article sur le genre et John Money. Sans aucun esprit critique, elle reprend en compte l’argumentation des détracteurs de la « théorie du genre » avec toutes leurs factuelles.
Pour commencer, John Money n’est pas le premier à avoir formulé le concept de genre en 1972. Avant lui, il y a eu Robert Stoller qui a écrit Sex and Gender. On the development of Masculinity and Feminity en 1968, soit quatre ans avant. Robert Stoller était psychiatre et travaillait avec des patients transsexuels. Il en est amené à distinguer le sexe biologique et l’identification psychologique à un sexe ou « identité de genre » (gender identity). Certains individus ne s’identifient pas à leur sexe biologique initial, d’où un possible recours à la chirurgie pour que le sexe de l’individu puisse concorder avec son ressenti psychologique. Quatre ans plus tard, deux psychologues, John Money et Anke Ehrhardt1avancent la notion de rôle sexué ou « rôle de genre » (gender rôle). Leur thèse est qu’on peut réassigner un sexe à un individu en lui faisant assimiler les rôles de genre pour que son identité de genre se conforme à son nouveau sexe. Cette thèse débouchera sur l’expérience catastrophique de la réassignation de sexe de David devenu Brenda Reimer. Money et Ehrhardt restaient des partisans d’une stricte différenciation des sexes avec une identification aux sexes qui passaient par la conformité aux rôles de genre2. On est loin du féminisme et des études de genre qui se sont inscrits justement dans la volonté de déconstruire ces rôles de genre.
Comme le souligne Eric Fassin, « l’invention psy du genre » a rencontré « l’entreprise féministe de dénaturalisation du sexe ».Ce n’est pas Judith Butler mais Ann Oakley qui va populariser la notion de genre dans les sciences sociales, en 1972, même année que la publication de l’ouvrage de Money et Ehrhardt. Il s’agit encore là d’une autre erreur factuelle commise par Emilie Lanez. Ann Oakley3distingue le « sexe » qui renvoie à la distinction biologique mâle/femelle et le « genre » qui est la distinction culturelle masculin/féminin. Le genre repose ici sur les rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes. La prise de conscience de ce phénomène est ancien, on peut remonter au fameux « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir dans le deuxième sexe (1949. Mais on peut aussi relever cette phrase de Balzac : « L’une des gloires de la Société, c’est d’avoir créé la femme là ou la Nature a fait une femelle »4. Il n’y a pas besoin d’aller voir des tribus en Océanie, comme Margaret Mead, pour constater que les différences homme/femme varient selon les cultures et donc dans le temps et l’espace. La place de la femme n’est pas la même en Arabie Saoudite qu’en France et dans cette dernière, elle a considérablement évolué en 50 ans.
S’il est vrai que le concept de rôle de genre a été inventé par Money et Ehrhardt, c’est leur réappropriation par les féministes et les sciences sociales qui vont donner naissance aux études féministes (très présentes en France, sous l’impulsion particulière de Christine Delphy qui étudiait les « rapports sociaux de sexe », concept quasi identique au genre) et aux études de genre. Néanmoins, on est loin de la négation du sexe biologique et surtout, il ne s’agit pas de réassigner un sexe aux individus. Il s’agit bien d’étudier ce qui produit le genre, c’est à dire les différences culturelles entre homme et femme.
C’est là alors qu’intervient la critique par Judith Butler des études de genre dans son ouvrage « Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité » en 19905. Elle souligne le fait que le sexe comme tout concept est performatif. Un objet existe en tant que lui même mais le nom que je lui donne et la définition que j’accole au nom relèvent de l’exercice de ma pensée. L’objet est accolé au concept par l’énonciation6. Il ne s’agit pas de nier la réalité naturelle mais de faire abstraction de la signification sociale, que l’on peut en tirer. Judith Butler ajoute que la division du monde entre hommes et femmes est produite par la « matrice hétérosexuelle ». Évoquer l’existence d’homme et de femme a un sens dans la reproduction et surtout dans le cadre de ce que Judith Butler appelle « l’hétérosexualité obligatoire » qui veut maintenir cet ordre reproductif hiérarchisant hommes et femmes. Le genre devient ici « un « diviseur », au sens d’un système de relations sociales produisant deux sexes posés comme antagonistes : les hommes et les femmes »7

La division binaire du sexe alimente un débat très vif, notamment en matière d’intersexuation [note de Darth Manu: suite  notamment aux revendications d’associations d’intersexués, qui vivent le recours systématique à la chirurgie réassignatrice comme une violence et réclament le droit de choisir]. En France, en présence d’ambiguïté sexuelle chez un enfant, une commission de médecin décide du sexe à attribuer à l’enfant. La Société Française d’Imagerie Pédiatrique (SFIP) précise :

« La décision est collégiale dépendant de l’anatomie génitale externe et des possibilités de reconstruction, de l’anatomie génitale interne et de ses capacités fonctionnelles, de la cause exacte de l’ambiguïté. Le choix doit être rapide, il faut absolument éviter d’avoir à modifier le sexe choisi.
Du point de vue chirurgical, l’intervention de féminisation est plus simple(créer un vagin et réduire un organe clitorido pénien) et donne de meilleurs résultats que l’intervention de virilisation». On n’est pas très loin de John Money …
Sortir d’une vision binaire et de l’assignation à un sexe, plutôt donc dans l’inspiration de Butler, reviendrait à laisser les enfants choisir. C’est le choix qu’a fait la Suisse [Note de Darth Manu: l’enfant choisirait quand il serait en âge de l faire, selon l’article en lien: soit « entre 10 et 14 ans », et à tout âge, l’enfant et la famille seraient accompagnés par une équipe pluridisciplinaire]. L’Australie et l’Allemagne sont allés encore plus loin en permettant l’inscription d’un sexe « indéterminé » sur l’état civil.
Il n’y a pas une théorie du genre mais plusieurs approches qui existent. S’il y a un bien un concept en sciences sociales qui continue de faire l’objet de nombreux débats, c’est bien le genre. Le terme « théorie du genre » est tout à fait réducteur vue la diversité du champ en sciences sociales et de surcroît dangereux car il jette l’anathème sur l’étude de ce qui constitue la différenciation culturelle entre homme/femme revient à vouloir faire interdire tout débat sur la construction sociale des stéréotypes sur le masculin et le féminin.
Enfin, je terminerai par la dernière erreur d’Emilie Lanez qui est que le reportage d’Harald Eia a eu pour conséquence directe la fin de la subvention par le gouvernement norvégien du Nordic Gender Institute (NIKK). Il aurait suffi que notre journaliste, hélas très mal documentée, aille sur www.gender.no pour constater que les pouvoirs publics norvégiens sont toujours très impliqués dans la promotion des études de genre. Le NIKK, l’institut violemment critiqué par Harald Eia, existe toujours et le conseil des ministres nordiques a décidé de le placer sous la tutelle suédoise jusqu’en 2015. Si Emilie Lanez, avait poussé la curiosité un peu plus loin, elle aurait vu que l’objectivité d’Harald Eia était fort critiquable. Ce dernier oublie de préciser que Baron Cohen (non pas l’acteur qui joue Borat, mais son frère) n’a pas été reconnu pour ses travaux sur l’hypothèse de l’extreme male brain (emb) mais pour ses travaux antérieurs. De plus, les résultats du professeur Baron Cohen sont très peu significatifs (des p-values nettement supérieures à 0,05) et l’étude en elle-même souffre de nombreux biais, comme l’a souligné le blog scientifique allodoxia.
Bref, Emilie Lanez ferait mieux de lire ce billet du GenERe, laboratoire sur le genre à l’ENS Lyon, pour prendre un peu de recul sur les rumeurs qui courent et comprendre ce qu’est le genre.
1Money J., Ehrhardt A., Mand and Woman, Boy and Girl, Baltimore, John Hopkins University Press, 1972
3Oakley A. , Sex, Gender and Society, London Temple Smith, 1972
4(Balzac, Secrets Cadigan, 1839, p. 320)
5La traduction française a été publiée en 2006, on pourra toujours admirer la bravoure de Cynthia Kraus qui a du traduire la prose pas toujours accessible de Judith Butler.
6Un des exemples de performativité les plus connus est lorsque le maire dit à deux époux  dans le cadre d’un mariage hétérosexuel: « je vous déclare mari et femme », les époux deviennent maris et femmes par la phrase énoncée par le maire. Mais on peut l’élargir à la définition des concepts. Si l’on prend l’exemple d’un renard, il existe indéniablement dans la nature, mais il devient renard parce que je l’ai nommé renard et que j’ai établi une définition du concept renard.
7Bereni L., Chauvin S., Jaunait A., Revillard A., Introduction aux études sur le genre,  De Boeck, 2e édition revue et augmentée, 2012
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Le foetus existe. Point.

Ayn Rand, à propos de laquelle j’ai écrit mon billet précédent, écrivait en reprenant Aristote, que « A est A ». Elle voulait dire que les choses existent indépendamment de nous-mêmes, de notre vision, de notre inconscient. L’existence suffit au principe…

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Ecouter ma conscience n’est pas de l’auto-référencement

Donc, les catholiques de gauche/progressistes/d’ouverture/inclusifs/critiques/ »du Royaume » (l’expression est de T. Radcliffe) ne sont pas toujours très aimés dans l’Eglise aujourd’hui, et c’est peu dire.
Je ne vais pas m’étendre dans ce billet sur l’ensemble des reproches qui leur sont faits (j’y reviendrai sans doute plus tard), même s’il y aurait fort à dire sur l’accusation assez courante d’avoir vidé les Eglises et accéléré la déchristianisation (sans rejeter absolument l’idée qu’ils aient pu y avoir leur part, j’ai tout de même un peu l’impression que beaucoup de gens sont partis car une fois fissuré l’habitus social, ils ont réalisé qu’ils ne voyaient plus bien ce que l’Eglise avait à apporter de susceptible d’enrichir leur vie, ce qui est selon moi l’échec du discours de celle-ci sur plusieurs siècles, et non celui d’une faction en disgrâce sur quelques décennies… Ah oui, et Humanae Vitae…).
Je me contenterai dans les lignes qui suivent de traiter un seul aspect de cette critique, qui a d’ailleurs souvent été avancé en objection à ma récente tribune sur Rue 89 (et qui n’est pas le fait de l’ensemble des catholiques de droite – nombreux sont ceux parmi eux qui sont heureusement capables d’une analyse plus nuancée – mais qui existe néanmoins, comme stéréotype certes, mais comme stéréotype récurrent): ces catholiques « dissidents » ne prendraient dans la foi que ce qui les « arrange », soit par confort intellectuel, soit pour s' »intégrer » ou pour faire « in« .
Conscience individuelle et obéissance envers l’Eglise:
Ce jugement implique que les catholiques qui sont attachés à la lettre de l’enseignement actuel de l’Eglise en matière de morale et de sexualité seraient, à ce titre, du côté de l’exigence, non seulement envers autrui, mais envers eux-mêmes, de la rigueur et somme toute, de l’authenticité, et ceux qui la critiqueraient, de celui de la complaisance, de la facilité, et de l’inauthenticité, dans la foi comme dans le discours.
Que donc ceux dont la conscience les tireraient davantage du côté de la prise en compte des situations humaines difficiles ou impossibles que de celui de l’obéissance formelle au Magistère n’agiraient pas vraiment en conscience, qu’ils n’obéiraient pas à un impératif moral et/ou spirituel mais se soumettraient à des mobiles liés à leurs inclinations subjectives ou à leur intérêt social, politique etc. Qu’ils seraient « du monde » et non pas du Christ.
Ainsi, face aux souffrances infligées aux personnes homosexuelles chrétiennes du fait de l’incompatibilité entre leur orientation sexuelle et  ce à quoi un grand nombre d’elles aspire, celui qui ferait le choix d’interroger l’enseignement de l’Eglise par leur témoignage serait dans un positionnement éthique et religieux spirituellement et moralement inférieur à celui qui ne cèderait à l’élan de compassion envers elles que dans le cadre strict de ce qu’autorise l’Eglise.
Un tel jugement me parait impossible à tenir sans souscrire à la thèse forte qui suit: il n’est pas possible de juger en vérité du bien ou du mal, ni de se tenir de manière vraie et évangélique à l’écoute de notre prochain, hors ou à rebours des cadres fixés par le contenu doctrinal formel du Magistère, mais seulement d’une manière appauvrie.
Hors, ce n’est pas (tout à fait) ce que dit ce dernier:

« La tradition de l’Église est constante à déclarer que la conscience est la « norme immédiate de la moralité personnelle [1] » : cela signifie que dans tous les cas, nous devons agir en nous conformant au jugement de notre conscience. Cette insistance, capitale et pourtant souvent oubliée, indique l’estime que l’Église a toujours reconnue pour cette faculté personnelle dont le dernier Concile dit qu’elle est « le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre [2] ». Mais la tradition catholique s’est également toujours avisée de rappeler que nous avons une obligation de « former notre conscience ». Celle-ci, en effet, « n’est pas un juge infaillible : elle peut se tromper [3] ». […]

 [1] Cela est rappelé par l’encyclique Veritatis splendor de Jean-Paul II (1993), n° 60.

[2] Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 16, reprenant ici une déclaration de Pie XII dans un message radiophonique du 23 mars 1952, « De conscientia christiana in iuvenibus recte efformanda », AAS 44, p. 271.

La conscience individuelle « n’est pas un juge infaillible: elle peut se tromper »: ce n’est pas tout à fait la même chose, ce me semble, que de dire qu’elle est toujours nécessairement faillible lorsqu’elle vient contredire le contenu du Magistère. Nous avons là une exhortation à la prudence et à l’humilité, pas l’énoncé d’une interdiction absolue ni celui d’une impossibilité totale.
Il parait difficile en effet de relire l’enseignement du Christ tel que présenté dans les Evangiles, et les nombreux écarts à l’interprétation traditionnelle de la Loi mosaïque (qu’il n’est pas venu « abolir mais accomplir ») qu’il autorise au nom de l' »amour du prochain », en se passant totalement de la référence à la conscience individuelle comme source (pas unique mais néanmoins incontournable) du jugement moral.
Ce qui n’empêche pas que la tendance est tout de même, aujourd’hui dans l’Eglise, à postuler in fine l’adéquation entre les interpellations d’une conscience « formée », qui a pris le temps d’éclairer son jugement moral par la formation et la prière, et le contenu de l’enseignement de l’Eglise. Ce qui est séparé en apparence, le libre examen moral et la transmission par l’Eglise du dépôt de la foi et de l’interprétation authentique des Evangiles, se réunissent à terme dans le même constat d’une unité de l’amour du Christ pour son prochain et de l’amour de Dieu pour son Eglise. Affirmation qui dans ses conséquences pratiques, ne va pas sans difficultés ni paradoxes:

« Or de ce point de vue, l’Église catholique navigue en pleine ambiguïté : si elle affirme solennellement la liberté de conscience et le primat de la conscience sur la loi à l’extérieur, elle nie de fait ce primat en interne. La liberté et le primat de conscience sont un cheval de bataille de l’Église en Occident par rapports aux législations qui autorisent l’avortement, l’euthanasie, le mariage homosexuel : les croyants doivent opposer à ces législations et surtout à leur mise en œuvre une opposition de conscience, une objection de conscience, c’est-à-dire le refus d’exécuter certains actes au nom de principes religieux ou moraux défendus en conscience. L’expression « objection de conscience » est née dans le cadre de l’objection à la guerre et au port des armes. L’Église s’y est d’abord opposée, au nom des devoirs civiques, puis s’y est mollement ralliée ou plutôt l’a tolérée ensuite. Plus récemment l’expression est reprise, utilisée et valorisée dans les débats éthiques liés aux législations nouvelles. Dans ce cas, l’Église est le fer de lance du droit à la liberté de conscience et de la promotion de l’objection de conscience.[…]

Mais en interne, l’Église affirme pouvoir lier la conscience, et la lier absolument et définitivement, au nom de son autorité magistérielle : cela a été dit explicitement dans l’encyclique Humanae vitae, et en diverses autres circonstances : en fait l’obéissance religieuse doit primer la conscience. C’est redit très clairement aujourd’hui par Mgr Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (23.10.13). L’argument de conscience qui permettrait aux divorcés remariés de communier est fondé, dit-il sur « un concept problématique de conscience ». Et il reprend une affirmation du cardinal Ratzinger du 8 décembre 2011 selon lequel, pour les divorcés remariés, « pour des motifs intrinsèques, la réception des sacrement n’est pas possible. La conscience de chacun est liée, sans exception, par cette norme. » Non seulement, l’obéissance religieuse prime sur la conscience, mais elle prime aussi sur l’acte d’intelligence. Paul VI, dans les conclusions pastorales d’Humanae vitae, s’adresse aux prêtres. Il les invite à « un assentiment loyal, interne et externe, au Magistère de l’Église », et il précise : « Cet assentiment est dû, vous le savez, non tant à cause des motifs allégués que plutôt en raison de la lumière de l’Esprit-Saint, dont les Pasteurs de l’Église [il s’agit ici exclusivement du pape et des évêques en communion avec le pape] bénéficient à un titre particulier pour exposer la vérité » (n. 28). L’assentiment externe signifie ne pas s’exprimer publiquement contre l’enseignement de l’Église. L’assentiment interne signifie adhérer intellectuellement, c’est-à-dire en clair renoncer à l’exercice personnel de l’intelligence. Les évêques belges, cependant, parmi d’autres mais peut-être le plus clairement, rappellent le primat de la conscience : « Il faut reconnaître selon la doctrine traditionnelle, que la dernière règle pratique est dictée par la conscience éclairée selon l’ensemble des critères qu’expose Gaudium et Spes ; et que le jugement sur l’opportunité d’une nouvelle transmission de la vie appartient en dernier ressort aux époux eux-mêmes qui doivent en décider devant Dieu. » (Déclaration de novembre 1968).

L’Église ne peut sans contradiction, d’une part, revendiquer la liberté de conscience et le droit à l’objection de conscience dans la société, en demandant même impérativement aux catholique d’exercer ce droit, sans se demander si ces mêmes catholiques sont personnellement en situation d’objecter par motif de conscience dans les cas concrets (certains ne sont pas d’accord en toute circonstance avec la doctrine officielle de l’Église), – et d’autre part délégitimer toute liberté de conscience en interne. » (Site des laïcs dominicains, « Le libre-arbitre », par Frère Ignace Berten o.p.).

Pour revenir à cette distinction, pas tout à fait conforme à ce que dit l’Eglise, mais néanmoins à la mode chez les catholiques, qui opposerait la rigueur de l’obéissance au « subjectivisme » et à la complaisance des critiques faites à cette dernière au nom de la conscience individuelle, elle me semble méconnaitre un aspect important du problème.
Il n’y a pas d’un côté, l’obéissance qui oblige, et de l’autre, la conscience individuelle qui est le jouet des aléas de la subjectivité individuelle. La conscience morale oblige en effet, tout autant que l’enseignement du Magistère. C’est d’ailleurs le sens de l' »objection de conscience »: il est des principes ou des souffrances humaines qui s’imposent à la volonté de manière impérieuse, et qui l’arrachent aux considérations d’intérêt ou d’inclination. Parfois, je ne peux pas faire autrement que ce que dit ma conscience, aussi contradictoire pour ma vision du monde, douloureux ou dangereux pour moi que cela puisse être. C’est vrai pour un chrétien face à une décision de la société civile. Cela peut l’être aussi face à une décision d’Eglise.
Ainsi, celui dont la conception du monde, au départ strictement catholique, va êtrei ébranlée par la rencontre de vies précarisées par le contenu de la morale catholique: des homosexuels, des divorcés-remariés, des femmes enceintes en détresse, s’il n’a pas nécessairement raison, n’est pas dans l’auto-référencement  lorsqu’il prend acte de ce bouleversement, et questionne par celui-ci l’ensemble des principes auxquels il était attaché, et par lesquels il croyait comprendre ce qu’est cheminer avec le Christ, et avoir un chemin tout tracé pour le reste de son existence éthique.Il est interpellé de l’extérieur, obligé moralement, par un évènement qui transforme de façon invincible sa compréhension du monde et de sa foi. Il ne peut revenir en arrière, il doit avancer. Quitte à retrouver a posteriori  une cohérence entre sa conscience et l’enseignement de l’Eglise une fois éclairée, mais dans un second temps, après avoir cédé au moins en partie à l’interpellation de la première. Inversement, celui qui se rend sourd aux détresses rencontrées, ou les minimise délibérément, parce qu’elle viennent contredire un enseignement qui correspond parfaitement à son style de vie personnel, s’il ne fait pas l’effort de dépasser cette contradiction mais se contente de l’ignorer, est dans l’auto-référencement.
Conscience et « loi naturelle »:
Une objection courante à cet argument consiste à distinguer entre une conscience de convictions, rivée à des opinions qui fluctuent au gré des modes philosophiques ou politiques, obligée par des habitudes ou des préjugés jamais remis en cause, et une conscience enracinée dans une claire vision de ce qui est bien et mal, qui l’élève et la purifie, et dont les orientations nous sont données, de manière anticipée, avec force, comme un guide qui vient prévenir les égarements de notre subjectivité, par la morale catholique et son bon sens:

« Dans sa Lettre au duc de Norfolk, [Le cardinal Newman] affirme en ces termes le primat de la conscience : « Si, après un dîner, j’étais obligé de porter un toast religieux – ce qui évidemment ne se fait pas -, je boirais à la santé du pape, croyez-le bien, mais à la conscience d’abord, et ensuite au pape ». Commentant cette Lettre, le cardinal Ratzinger développe : « Le vrai sens de l’autorité doctrinale du pape réside dans son rôle de tuteur de la mémoire chrétienne. Le pape n’impose rien d’extérieur; il développe la mémoire chrétienne et la défend. Le toast à la conscience doit précéder celui au pape, car sans conscience, pas de papauté. Tout son pouvoir est celui de la conscience : service d’un double souvenir, sur lequel repose la foi et qu’il faut toujours purifier, agrandir et défendre contre la destruction de la conscience, menacée aussi bien par la subjectivité qui oublie son propre fondement que par les pressions d’un conformisme social et culturel. ».

Le fondement de notre subjectivité n’est donc pas que nous soyons « assujettis » à un pouvoir, contrairement à ce que croit Foucault. Nous sommes sujet et non objet, capable de dire « je », parce que nous sommes sujet d’une intériorité qui, d’une certaine façon, nous précède. Cette intériorité ne se manifeste pas à nous comme une vision claire de ce que nous sommes, mais avant tout comme une injonction à agir bien. Notre conscience est en nous à la fois ce qui nous appelle à bien agir et ce qui témoigne de ce que nous avons bien ou mal agi. En ce sens, l’objection de la conscience est l’acte dans lequel la personne manifeste sa transcendance par rapport à tout autre ordre, qu’il soit physique ou social.

C’est cela que l’on nomme la « loi naturelle » : Comme l’indique le mot « loi » (qui a la même origine que le mot « lien », la loi naturelle est cette obligation intérieure que notre conscience nous fait éprouver : devant ce que notre raison nous manifeste comme bon et juste, notre conscience éprouve une obligation. Le problème est triple : D’abord il se trouve que nos intelligences sont obscurcies et peuvent donc se tromper sur le véritable bien. Le second, c’est que notre modernité n’aime pas l’idée que notre conscience aurait besoin d’être éclairée. Le troisième, c’est que nous confondons encore « nature » et « inné », comme si notre nature devait forcément être un déterminisme. Or notre nature est raisonnable : cela signifie qu’il nous incombe de reconnaître le bien et d’y consentir. Aussi la loi naturelle est une exigence certes innée (car nous naissons avec cette nature raisonnable), mais nous ne pouvons la suivre qu’en faisant usage de notre raison. Par exemple, l’exigence de justice implique de reconnaître le droit naturel à la propriété privée, ou plus fondamentalement encore à la vie. » (Objection!, « Enjeux moraux et politiques autour de l’objection de conscience », Pascal Jacob).

Les interpellations de notre conscience, qui permettent et déterminent l’exercice de notre responsabilité personnelle, et l’enseignement de l’Eglise,  trouveraient donc une réconciliation dans la loi naturelle, qui, au plus profond des exigences de la première, constitue leur vérité et leur mobile, et qui en même temps est ce sur quoi l’Eglise n’a jamais cessé, tout au long de son Histoire, de fonder et d’élaborer sa doctrine morale. Leur opposition ne peut donc être qu’apparente, le résultat d’une compréhension insuffisante d’un dilemme moral donné et/ou de l’enseignement de l’Eglise. En ce sens, il n’y aurait pas lieu d’opposer conscience individuelle et obéissance à l’autorité du Magistère.
Je conçois qu’on puisse postuler une telle unité, au moins à titre régulateur. Mais il me semble, bien que contrairement à Pascal Jacob, je ne sois ni enseignant agrégé, ni spécialiste de philosophie morale, que celle-ci reste malgré tout quelque peu abstraite et rhétorique et échoue à donner à notre conscience un guide sûr à son action, lorsqu’elle est en proie à cet ébranlement, qui par définition mine les fondements habituels de son jugement moral, et qu’elle doit prendre position dans un délai très bref, sans nécessairement de résolution doctrinale claire  en vue. 
Mettons que je sois confronté à une situation humaine qui contredit complètement ce que j’avais cru comprendre de l’enseignement de l’Eglise: un amour homosexuel qui semble authentique et donner du fruit spirituel, une grossesse ou une fin de vie qui est source de souffrances extrêmes, et pose un cas limite, peut-être pas en raison, mais qui interpelle de manière irrésistible ma conscience et me fait voir, peut-être à tort, des failles dans l’argumentation de l’Eglise, une divorcée-remariée forcée par les circonstances dans ce choix, et dont la foi authentique est blessée par son incapacité à accéder aux sacrements. Je comprends qu’il est toujours bon d’au moins rechercher la possibilité d’une conformité cachée entre compassion et obéissance: la conscience est effectivement un guide bien fragile et facilement aveuglé, et quelques dizaines de siècles de réflexion et de prière par des spécialistes de théologie et de morale, et par des saints, sont toujours bons à prendre. Mais taire purement et simplement l’injonction immédiate de sa conscience et de son intelligence (ce qui n’est pas dit comme tel par Pascal Jacob, mais me parait inévitable s’il s’agit de faire primer l’obéissance à l’Eglise sur les critiques et les remises en causes inspirées par un tremblement de terre moral, comme il peut nous en arriver à tous), dans l’espoir qu’une conciliation finira par se manifester avec le temps, n’est-ce pas abdiquer, non seulement ma subjectivité et ma raison, mais ma responsabilité morale toute entière, en renonçant à chercher et à mieux comprendre? L’histoire de l’Eglise n’est ici d’aucun secours, puisque son enseignement, y compris en matière de morale ou de foi, s’est modifié de manière parfois importante, quoique dans la discrétion, au fil des siècles. Ainsi sur l’objection de conscience elle-même, ou sur la liberté religieuse, etc.
Cette abdication de la conscience me parait en effet poser un dangereux précédent, voire un traumatisme susceptible de troubler sur le long terme la clarté du discernement,  dans l’histoire d’une conscience individuelle, et être susceptible d’entrainer l’âme vers trois écueils, pas systématiques, mais réels: le rigorisme, qui tait purement et simplement la voix de celle-ci au profit d’une compréhension sèchement légaliste de l’enseignement de l’Eglise, l’indifférence, de celui qui va considérer qu’il « ne sait pas » et se garder de s’engager face aux dilemmes moraux, va se réfugier dans le silence, et une certaine forme de nihilisme, qui va naître dans le coeur de celui qui à force de se défier des contradictions entre sa conscience et l’enseignement qu’il s’efforce de suivre, va finir par nier toute valeur de vérité aux injonctions de la première, toute capacité de notre intelligence à discerner le bien du mal, et se réfugier dans une adhésion irrationnelle et magique à la lettre du Magistère, de peur de tomber dans l’incertitude et le chaos. Ce qui est bien sûr le contraire de ce que défendent, et l’Eglise, et Pascal Jacob, mais me semble un risque concret, actuel pas totalement évité par certains catholiques engagés dans leurs prises de position.
C’est pourquoi je suis personnellement un peu réticent aux morales du sujet (cela vaut d’ailleurs aussi bien pour les morales laïques de type kantienne que pour celle catholique), qui abstraient celui-ci et son pouvoir de décision, des évènements qui créent le dilemme moral, et qui semblent poser une barrière, un dualisme abstrait et  problématique, entre les principes qui viennent éclairer l’action morale, et les circonstances particulières qui sont autant d’énigmes pour cette dernière. Je préfère penser l’individu, à l’instant du choix, comme le dépositaire d’une histoire, d’un récit, de la sédimentation d’une multitude d’évènements, d’interrogations, de dilemmes, qui sont venues façonner et refaçonner son sens moral, comme autant de détours, de bifurcations et de chemins de traverse, confronté à une nouvelle rencontre, qui va lui permettre d’éclairer cette somme d’expériences et cette injonction nouvelle l’une par l’autre, pour exercer , affiner un peu plus son sens moral, à la manière dont un athlète affine ses réflexes ou un esthète son goût, et intérioriser un peu plus ce que signifie « aimer son prochain« .
Assujetissement et responsabilité morale :
A ce titre, je ne trouve pas inutile de réévaluer de manière peut-être plus positive la notion foucaldienne d’assujettissement, qui décrit à la fois la manière dont un individu va subir l’exercice d’un pouvoir, et celle dont il va devenir sujet du fait d’un processus déterminé par cette soumission. 
Rappelons au passage que Michel Foucault n’oppose pas de manière manichéenne le pouvoir qui va s’exercer sur le sujet et la liberté que celui-ci va pouvoir tenter d’exercer ou de revendiquer, mais souligne l’étroite interelation et dépendance mutuelle de ces deux réalités:

« Les relations de pouvoir
Contrairement à ce qu’on croit d’ordinaire, Foucault ne fait pas du pouvoir le « mal » comme pour Sartre, ni la répression des instincts comme pour Reich, ni une simple oppression, une domination, une « servitude volontaire ». Le pouvoir n’est pas la discipline  et ne se réduit pas à l’interdit, à la Loi. Il est d’abord productif, incitatif, et il vient du bas. Police de la circulation des choses et des gens. C’est exactement ce que disait Lacan dans Télévision et que, curieusement, Foucault n’avait pas bien compris : l’interdit crée le désir (de transgression), le traumatisme est reconstruit, le surmoi ordonne la jouissance (jouis). Il ne faut évidemment pas confondre la Loi du désir avec la Loi pénale sinon qu’elles sont puissances productrices plutôt qu’inhibition. Pour Foucault le noeud du pouvoir, c’est de s’adresser à une liberté, c’est-à-dire aussi à une résistance. Il n’y a pas de pouvoir sans résistance. Le pouvoir est une stratégie, une action sur l’action plutôt que domination ou simulacre, une conduite des conduites. Le pouvoir ne s’exerce que sur des « sujets libres » et en tant qu’ils sont libres et peuvent y résister. Répétons-le, il ne s’agit pas de servitude volontaire mais de relations de pouvoir assurant circulation et production. Non seulement il n’y a pas de société sans relations de pouvoir, mais plus il y a de liberté, plus il y a de pouvoirs ! Il réfute donc l’utopie communicationnelle (Habermas) sensée dépasser le pouvoir par l’argumentation et la communication. On voit qu’on est bien loin de l’anarchisme débridé qu’on lui prête !
 
La vérité du sujet
Le sujet se situant entre assujettissement et résistance, implique une participation au pouvoir, c’est-à-dire au social, comme on participe à la dette. La force de l’autorité doit se faire Droit pour durer (Rousseau). Agir selon la loi, reconnaître la loi, c’est l’intérioriser comme devoir-être auquel on ne peut s’égaler, introduisant la scission dans le sujet entre le devoir et l’être (voir Gauchet), posant la question enfin de la vérité du sujet. La production par le sujet de sa vérité est une des formes majeures de notre obéissance (confession, aveux, culpabilité). C’est le fonds de commerce de la Théorie de l’engagement qui s’appuie sur le moindre engagement, même extorqué, pour obtenir la soumission à ses fins (commerciales la plupart du temps). De nombreuses techniques de management ou de contractualisation, de cogestion voire même d’autogestion, s’apparentent à ces « manipulations mentales ». On ne peut s’arrêter pourtant à cette face négative car, sans intériorisation de la Loi ni  responsabilité des paroles données, il n’y aurait pas de sujet. C’est la nécessité d’obéir qui produit une vérité du sujet qui ne préexistait pas à l’injonction du pouvoir mais s’éprouve dans sa résistance relative où la vérité du sujet peut servir aussi à la délégitimation du pouvoir. L’autonomie est réelle mais elle se réduit à l’intériorisation de la loi, son acceptation limitée ou transformatrice, plutôt qu’à se créer ses propres lois dans une auto-fondation impossible.
 » (« La production de soi, Michel Foucault: pouvoir et subjectivité », par Jean Zin).

Pour revenir à notre dilemme entre liberté de conscience et obéissance au Magistère, on pourrait interpréter ces deux contraintes, ces deux injonctions, qui souvent s’accordent mais parfois aussi s’opposent, non pas comme des principes intangibles qu’il faudrait soit concilier, soit opposer ou hiérarchiser, mais comme des forces, des pouvoirs distincts qui s’exercent sur les individus, non pas de manière abstraite et homogène pour tous (même dans le cas de l’enseignement de l’Eglise), continue au fil du temps, mais disparate, au fil des évènements qui viennent ébranler ou conforter leur conscience, et des choix qu’ils posent en conséquent, et les construire en tant que catholiques de droite, de gauche, du centre, traditionalistes, progressistes, etc.ou entant que non catholiques. En effet, aussi bien bien que la conscience, l’enseignement de l’Eglise, ne se présente jamais de manière complètement immédiate et limpide à l’examen d’un individu, même un expert de théologie morale, mais est interprété par lui en fonction de son vécu, de ses choix moraux, culturels, intellectuels, des décisions qu’il a prises, de ses regrets et de ses fiertés. La culture, la foi catholique, le contexte familial, amical, professionnel qui constituent l’histoire d’un individu, le cadre où il pose ses choix, et l’occasion de ses dilemmes, sont autant de dispositifs de pouvoir qui créent et recréent son « intériorité ». En ce sens, il n’y a pas d’une part la conscience individuelle, et d’autre part l’autorité du Magistère, mais une multiplicité d’incitations convergentes ou contradictoires, dont certaines se prévalent du Magistère, et d’autres du libre examen profane, mais qui participent toutes aussi bien de la construction de la conscience individuelle et de l’identité catholique, sans qu’il soit nécessairement pertinent d’y tracer une distinction ferme entre ce qui relève de la subjectivité et de l’adéquation à une morale « naturelle ». Derrière l’invocation de cette dernière peuvent se dissimuler des stratégies de légitimation d’un style de vie ou d’une posture sociale. Derrière la « subjectivité », ce peut être la transformation du jugement par la prise de conscience des souffrances concrètes d’autres vies, un arrachement aux désirs égoïste , qui opère.
Comment penser la liberté et la responsabilité morale dans le cadre de cet « assujetissement », qui crée, défait et recrée et redéfait le sujet au fil des dispositifs de pouvoirs qui s’exerce sur lui, dans l’Eglise, dans la société, etc.?
Judith Butler nous propose de penser le sujet comme une « structure en formation », à la fois contrainte par l’assujetissement, mais sans cesse déplacée et resignifiée par lui, et susceptible, en s’appropriant ces déplacements:, de se réapproprier ces dispositifs de pouvoir qui le façonnent en en faisant le récit à la première personne de sa propre constitution, en s’appropriant les décalages constants entre la norme qu’il reçoit et celui qu’elle le fait devenir comme autant d’espaces possibles de liberté.
« Si la perspective adoptée jusqu’à présent était plutôt négative, Butler pense les conditions, non pas d’une sortie pure de l’assujettissement comme s’il pouvait ne pas être, mais pense les conditions d’une assomption de l’assujettissement qui pourra permettre au sujet d’en faire jouer les mécanismes et d’être acteur de son processus de formation. Le problème à résoudre est celui d’une action possible en dépit du phénomène d’assujettissement. Pour comprendre les données de ce problème, il semble à l’auteur nécessaire de redéfinir la notion même de sujet. Le sujet ne doit pas être confondu avec l’individu ou la personne comme entité cristallisée mais doit être thématisé comme « structure en formation ». L’association des termes de structure et de formation montre bien à la fois la solidité de la catégorie de sujet et sa plasticité. Le sujet possède cette complexité qu’il est toujours le même et toujours en mouvement, il est une structure ouverte sur un ensemble de possibilités. La spécificité de la catégorie de sujet est établie dans le langage :

« Le sujet est pour l’individu la circonstance linguistique qui lui permet d’acquérir et de reproduire l’intelligibilité, la condition linguistique de son existence et de son action. »

C’est par le langage que le sujet se positionne vis-à-vis des conditions de sa subordination et avant tout des conditions de son existence. Le sujet construit un « récit de soi », titre d’un autre ouvrage de Butler dans lequel elle montre le moment post-assujettissement au sein duquel le sujet construit une histoire de lui-même pour s’octroyer une densité et une autonomie toujours sur le point de s’écrouler. Le récit apparaît alors comme l’une des possibilités de sortie du cercle vicieux de l’assujettissement qui voulait que l’action du sujet soit toujours le résultat de sa subordination. La narration comme histoire de la conscience de soi, que fait émerger l’assujettissement, est aussi la condition de possibilité d’un décalage par rapport à l’assujettissement, d’une altération de l’assujettissement et donc rend possible l’action. » (Brouillard charnel, « Butler, l’assujetissement en question »).
Cet assujetissement sans cesse défait et refait, qui constitue l’individu sans jamais lui permettre d’accéder à la plénitude de l’identité à soi, a néanmoins pour conséquence (outre pour certains la tentation d’un attachement excessif aux normes pour surmonter la mélancolie due à cette absence d’identité stable) , que celui-ci n’est jamais pleinement sujet de son action, mais est constitué par l’interaction sociale et culturelle, toujours dépendant de sa relation à autrui et de la quête d’une impossible reconnaissance:

 » Si la philosophie morale a par nature tendance à idéaliser le sujet moral en lui conférant une autonomie trop vite considérée comme allant de soi, il importe de contrer cette tendance en prenant comme point de départ l’expérience indépassable du caractère relationnel de chaque vie. Aucune vie ne saurait se dire à soi, parvenant à construire le récit adéquat de son déroulement, ni revenir sur son émergence dans le monde. Ce qui se soustrait à elle, ce sont non seulement les conditions de sa naissance et de son développement, mais aussi les formes sociales qui la rendent lisible. La reconnaissance de soi par soi est incomplète, lacunaire. Située dans le récit des autres, elle est hantée par les formes de justification qui en découlent et achèvent de rendre toute procédure de reconnaissance impossible. Le rapport à l’autre devient constitutif de l’impossible rapport à soi.

C’est dans ce contexte de dépossession qu’il devient urgent, selon Judith Butler, de procéder à une enquête sur les conditions de possibilité d’une relation morale à soi et aux autres qui ne fasse pas violence à un tel contexte mais le prenne au contraire en considération. Car l’éthique est violente dès lors qu’elle s’arroge le droit de dépasser les contextes singuliers dans lesquels se trouvent placées les vies pour formuler des prescriptions universelles. » (présentation du Récit de soi sur France Culture).

Ces conditions de possibilités ne procèdent ni d’une loi naturelle, ni de la possibilité de pouvoir rendre compte de l’action morale par des maximes universalisables et nécessaires, ni de la coutume, ni d’un idéal démocratique abstrait aux prétentions universalistes indues, mais de l’expérience en autrui de la « précarité de la vie », jamais complètement définissable, jamais susceptible d’être figée dans de grands principes, que ce soient la vie « de sa conception à son terme », la dignité, l’égalité, la liberté, mais toujours en excès par rapport aux règles morales, débordant sans cesse des situations particulières et des vies hors des cadres d’une philosophie ou d’une morale données, aussi riches et éminentes que soient ces dernières:

 » Fondatrice des « Gender studies » dans les années 90, avec Gender Troubles : Feminism and the Subversion of Identity, Judith Butler a ensuite travaillé sur le récit de soi, sur les normes, sur la notion de vie précaire. Sous la diversité de ses objets, on pressent que le fil conducteur de cette œuvre vivante est à chercher du côté de l’identité, de la complexité de sa constitution et de la fragilité de sa reconnaissance.[…]

 Fragile pourrait-on dire, la précarité de la vie ne peut toujours être qu’appréhendée, jamais reconnue. Parce que la vie déborde les normes, elle est toujours en excès par rapport au cadre qu’on pourrait lui donner. Vulnérable, elle est toujours exposée à ce qui se tisse et se détisse dans le social et dans le temps, au creux des normes qu’elle a reçues. « Appréhender  une vie » : pour remplir ce programme, dans la lignée d’Hannah Arendt et de Levinas souvent cités, Judith Butler en appelle à une « ontologie sociale de la précarité » en tant qu’ « être dédié aux autres », dont il est vrai qu’on ne comprend pas encore très bien toute la teneur conceptuelle et la portée politique. Il nous faudra attendre, mais de ces conférences, le public parisien gardera l’image d’un petit bout de femme aussi simple que brillante, d’une pensée libre et forte, et malheureusement, de discutants français un peu en décalage… » (Revue Etudes, « Judith Butler à Paris », Chloé Salvan).

Des vies précaires à la pierre d’angle rejetée par les batisseurs:

En m’inspirant d’une telle conception de l’action morale, je souhaiterai rappeler, pour conclure, que toute dépositaire de la Parole de Dieu et de son Alliance avec l’homme qu’est l’Eglise, les élaborations doctrinales et les théologies successives n’épuisent jamais totalement celles-ci, dont la détresse de notre prochain vient rappeler à tout moment le caractère  indéfinissable et qui vient sans cesse nous « attaquer dans le dos ». Et c’est à mon sens le rôle de la conscience individuelle de sans cesse rappeler cette discordance, nécessaire et inévitable, entre doctrine morale de l’Eglise et réalité de son application aux tous petits, à la manière dont l’accomplissement de la loi mosaïque est passé par sa mise en perspective et sa réévaluation, par le Christ, mais, avant lui, au long de l’histoire d’Israël. Il ne s’agit donc peut-être, ni de penser l’unité ou la conciliation de la libre conscience et de l’obéissance, ni leur hiérarchisation, mais d’appréhender leur nécessaire désunion: les apories et les injonction de la conscience venant rappeler que les élaborations doctrinales successives restent toujours humaines, trop humaines, que le tout petit, celui qui est abandonné de tous, l' »homme de douleur » reste au coeur de l’Evangile et de la foi,et l’effort d’obéissance à l’autorité apostolique, permettant d’éprouver cet élan de la conscience, de le ramener in fine au Christ et à l’Eglise, le rendant moteur dans une perpétuelle réélaboration doctrinale et non pas destructeur.
Il ne s’agit là que de mon opinion certifiée 100% non théologienne et non autorisée, mais qui me semble cohérente avec l’histoire de la Première Alliance: Israël n’a pas compris son alliance avec Dieu et le contenu de la Loi une fois pour toute, mais au fil d’un cheminement où, en permanence, Dieu et le Peuple choisi semblent réévaluer la signification de leur Alliance. La compréhension de la rétribution des actes, et de la justice divine, n’est pas la même dans l’Exode, dans le livre de Job, ou dans des textes plus récents. L’Alliance elle-même, et la Promesse d’une Terre promise, ne se comprend peut-être pas (en tout cas de mon point de vue de non exégète), en se mettant à la place d’Abraham, de David, de Salomon, de Jérémie, d’Ezéchiel ou de Jean-Baptiste. Elle me parait ressembler à une rencontre sans cesse différée puis renouvelée, qui vient bouleverser la compréhension établie de la Parole de Dieu, pour renouveler l’interprétation de cette dernière et l’enrichir: non pas une édification « constante » et « cohérente », mais une succession d’infidélités et de renouvellement de l’Alliance, de discontinuités et de brisures fécondes. 
Et cohérente également avec cette parole du Christ, où l’Eglise discerne sa propre institution et la source de son autorité:

« Que fera le maître de la vigne ? Il viendra, fera périr les vignerons, et donnera la vigne à d’autres. 10 N’avez-vous pas lu ce passage de l’Écriture ? La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. 11 C’est là l’oeuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux ! » (Evangile selon Saint Marc, 12, 9 à 11).

En ce sens, se mettre à l’écoute de sa conscience, en tant que catholique, ce n’est pas se placer sous le joug de la subjectivité et de l’auto-référencement, mais, pourvu que cela soit fait parallèlement à une vie authentique de prière et de formation, et dans la perspective de contribuer à une plus grande fécondité spirituelle de l’Eglise,  une lutte contre celui-ci, et la tentation qu’il nous inspire de figer la Parole de Dieu et le dépot de la foi dans une interprétation qui n’est celle que d’un certain style de vie et qui ne correspond qu’à certaines vies humaines, et non à toutes.
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Ecouter ma conscience n’est pas de l’auto-référencement

Donc, les catholiques de gauche/progressistes/d’ouverture/inclusifs/critiques/ »du Royaume » (l’expression est de T. Radcliffe) ne sont pas toujours très aimés dans l’Eglise aujourd’hui, et c’est peu dire.
Je ne vais pas m’étendre dans ce billet sur l’ensemble des reproches qui leur sont faits (j’y reviendrai sans doute plus tard), même s’il y aurait fort à dire sur l’accusation assez courante d’avoir vidé les Eglises et accéléré la déchristianisation (sans rejeter absolument l’idée qu’ils aient pu y avoir leur part, j’ai tout de même un peu l’impression que beaucoup de gens sont partis car une fois fissuré l’habitus social, ils ont réalisé qu’ils ne voyaient plus bien ce que l’Eglise avait à apporter de susceptible d’enrichir leur vie, ce qui est selon moi l’échec du discours de celle-ci sur plusieurs siècles, et non celui d’une faction en disgrâce sur quelques décennies… Ah oui, et Humanae Vitae…).
Je me contenterai dans les lignes qui suivent de traiter un seul aspect de cette critique, qui a d’ailleurs souvent été avancé en objection à ma récente tribune sur Rue 89 (et qui n’est pas le fait de l’ensemble des catholiques de droite – nombreux sont ceux parmi eux qui sont heureusement capables d’une analyse plus nuancée – mais qui existe néanmoins, comme stéréotype certes, mais comme stéréotype récurrent): ces catholiques « dissidents » ne prendraient dans la foi que ce qui les « arrange », soit par confort intellectuel, soit pour s' »intégrer » ou pour faire « in« .
Conscience individuelle et obéissance envers l’Eglise:
Ce jugement implique que les catholiques qui sont attachés à la lettre de l’enseignement actuel de l’Eglise en matière de morale et de sexualité seraient, à ce titre, du côté de l’exigence, non seulement envers autrui, mais envers eux-mêmes, de la rigueur et somme toute, de l’authenticité, et ceux qui la critiqueraient, de celui de la complaisance, de la facilité, et de l’inauthenticité, dans la foi comme dans le discours.
Que donc ceux dont la conscience les tireraient davantage du côté de la prise en compte des situations humaines difficiles ou impossibles que de celui de l’obéissance formelle au Magistère n’agiraient pas vraiment en conscience, qu’ils n’obéiraient pas à un impératif moral et/ou spirituel mais se soumettraient à des mobiles liés à leurs inclinations subjectives ou à leur intérêt social, politique etc. Qu’ils seraient « du monde » et non pas du Christ.
Ainsi, face aux souffrances infligées aux personnes homosexuelles chrétiennes du fait de l’incompatibilité entre leur orientation sexuelle et  ce à quoi un grand nombre d’elles aspire, celui qui ferait le choix d’interroger l’enseignement de l’Eglise par leur témoignage serait dans un positionnement éthique et religieux spirituellement et moralement inférieur à celui qui ne cèderait à l’élan de compassion envers elles que dans le cadre strict de ce qu’autorise l’Eglise.
Un tel jugement me parait impossible à tenir sans souscrire à la thèse forte qui suit: il n’est pas possible de juger en vérité du bien ou du mal, ni de se tenir de manière vraie et évangélique à l’écoute de notre prochain, hors ou à rebours des cadres fixés par le contenu doctrinal formel du Magistère, mais seulement d’une manière appauvrie.
Hors, ce n’est pas (tout à fait) ce que dit ce dernier:

« La tradition de l’Église est constante à déclarer que la conscience est la « norme immédiate de la moralité personnelle [1] » : cela signifie que dans tous les cas, nous devons agir en nous conformant au jugement de notre conscience. Cette insistance, capitale et pourtant souvent oubliée, indique l’estime que l’Église a toujours reconnue pour cette faculté personnelle dont le dernier Concile dit qu’elle est « le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre [2] ». Mais la tradition catholique s’est également toujours avisée de rappeler que nous avons une obligation de « former notre conscience ». Celle-ci, en effet, « n’est pas un juge infaillible : elle peut se tromper [3] ». […]

 [1] Cela est rappelé par l’encyclique Veritatis splendor de Jean-Paul II (1993), n° 60.

[2] Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 16, reprenant ici une déclaration de Pie XII dans un message radiophonique du 23 mars 1952, « De conscientia christiana in iuvenibus recte efformanda », AAS 44, p. 271.

La conscience individuelle « n’est pas un juge infaillible: elle peut se tromper »: ce n’est pas tout à fait la même chose, ce me semble, que de dire qu’elle est toujours nécessairement faillible lorsqu’elle vient contredire le contenu du Magistère. Nous avons là une exhortation à la prudence et à l’humilité, pas l’énoncé d’une interdiction absolue ni celui d’une impossibilité totale.
Il parait difficile en effet de relire l’enseignement du Christ tel que présenté dans les Evangiles, et les nombreux écarts à l’interprétation traditionnelle de la Loi mosaïque (qu’il n’est pas venu « abolir mais accomplir ») qu’il autorise au nom de l' »amour du prochain », en se passant totalement de la référence à la conscience individuelle comme source (pas unique mais néanmoins incontournable) du jugement moral.
Ce qui n’empêche pas que la tendance est tout de même, aujourd’hui dans l’Eglise, à postuler in fine l’adéquation entre les interpellations d’une conscience « formée », qui a pris le temps d’éclairer son jugement moral par la formation et la prière, et le contenu de l’enseignement de l’Eglise. Ce qui est séparé en apparence, le libre examen moral et la transmission par l’Eglise du dépôt de la foi et de l’interprétation authentique des Evangiles, se réunissent à terme dans le même constat d’une unité de l’amour du Christ pour son prochain et de l’amour de Dieu pour son Eglise. Affirmation qui dans ses conséquences pratiques, ne va pas sans difficultés ni paradoxes:

« Or de ce point de vue, l’Église catholique navigue en pleine ambiguïté : si elle affirme solennellement la liberté de conscience et le primat de la conscience sur la loi à l’extérieur, elle nie de fait ce primat en interne. La liberté et le primat de conscience sont un cheval de bataille de l’Église en Occident par rapports aux législations qui autorisent l’avortement, l’euthanasie, le mariage homosexuel : les croyants doivent opposer à ces législations et surtout à leur mise en œuvre une opposition de conscience, une objection de conscience, c’est-à-dire le refus d’exécuter certains actes au nom de principes religieux ou moraux défendus en conscience. L’expression « objection de conscience » est née dans le cadre de l’objection à la guerre et au port des armes. L’Église s’y est d’abord opposée, au nom des devoirs civiques, puis s’y est mollement ralliée ou plutôt l’a tolérée ensuite. Plus récemment l’expression est reprise, utilisée et valorisée dans les débats éthiques liés aux législations nouvelles. Dans ce cas, l’Église est le fer de lance du droit à la liberté de conscience et de la promotion de l’objection de conscience.[…]

Mais en interne, l’Église affirme pouvoir lier la conscience, et la lier absolument et définitivement, au nom de son autorité magistérielle : cela a été dit explicitement dans l’encyclique Humanae vitae, et en diverses autres circonstances : en fait l’obéissance religieuse doit primer la conscience. C’est redit très clairement aujourd’hui par Mgr Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi (23.10.13). L’argument de conscience qui permettrait aux divorcés remariés de communier est fondé, dit-il sur « un concept problématique de conscience ». Et il reprend une affirmation du cardinal Ratzinger du 8 décembre 2011 selon lequel, pour les divorcés remariés, « pour des motifs intrinsèques, la réception des sacrement n’est pas possible. La conscience de chacun est liée, sans exception, par cette norme. » Non seulement, l’obéissance religieuse prime sur la conscience, mais elle prime aussi sur l’acte d’intelligence. Paul VI, dans les conclusions pastorales d’Humanae vitae, s’adresse aux prêtres. Il les invite à « un assentiment loyal, interne et externe, au Magistère de l’Église », et il précise : « Cet assentiment est dû, vous le savez, non tant à cause des motifs allégués que plutôt en raison de la lumière de l’Esprit-Saint, dont les Pasteurs de l’Église [il s’agit ici exclusivement du pape et des évêques en communion avec le pape] bénéficient à un titre particulier pour exposer la vérité » (n. 28). L’assentiment externe signifie ne pas s’exprimer publiquement contre l’enseignement de l’Église. L’assentiment interne signifie adhérer intellectuellement, c’est-à-dire en clair renoncer à l’exercice personnel de l’intelligence. Les évêques belges, cependant, parmi d’autres mais peut-être le plus clairement, rappellent le primat de la conscience : « Il faut reconnaître selon la doctrine traditionnelle, que la dernière règle pratique est dictée par la conscience éclairée selon l’ensemble des critères qu’expose Gaudium et Spes ; et que le jugement sur l’opportunité d’une nouvelle transmission de la vie appartient en dernier ressort aux époux eux-mêmes qui doivent en décider devant Dieu. » (Déclaration de novembre 1968).

L’Église ne peut sans contradiction, d’une part, revendiquer la liberté de conscience et le droit à l’objection de conscience dans la société, en demandant même impérativement aux catholique d’exercer ce droit, sans se demander si ces mêmes catholiques sont personnellement en situation d’objecter par motif de conscience dans les cas concrets (certains ne sont pas d’accord en toute circonstance avec la doctrine officielle de l’Église), – et d’autre part délégitimer toute liberté de conscience en interne. » (Site des laïcs dominicains, « Le libre-arbitre », par Frère Ignace Berten o.p.).

Pour revenir à cette distinction, pas tout à fait conforme à ce que dit l’Eglise, mais néanmoins à la mode chez les catholiques, qui opposerait la rigueur de l’obéissance au « subjectivisme » et à la complaisance des critiques faites à cette dernière au nom de la conscience individuelle, elle me semble méconnaitre un aspect important du problème.
Il n’y a pas d’un côté, l’obéissance qui oblige, et de l’autre, la conscience individuelle qui est le jouet des aléas de la subjectivité individuelle. La conscience morale oblige en effet, tout autant que l’enseignement du Magistère. C’est d’ailleurs le sens de l' »objection de conscience »: il est des principes ou des souffrances humaines qui s’imposent à la volonté de manière impérieuse, et qui l’arrachent aux considérations d’intérêt ou d’inclination. Parfois, je ne peux pas faire autrement que ce que dit ma conscience, aussi contradictoire pour ma vision du monde, douloureux ou dangereux pour moi que cela puisse être. C’est vrai pour un chrétien face à une décision de la société civile. Cela peut l’être aussi face à une décision d’Eglise.
Ainsi, celui dont la conception du monde, au départ strictement catholique, va êtrei ébranlée par la rencontre de vies précarisées par le contenu de la morale catholique: des homosexuels, des divorcés-remariés, des femmes enceintes en détresse, s’il n’a pas nécessairement raison, n’est pas dans l’auto-référencement  lorsqu’il prend acte de ce bouleversement, et questionne par celui-ci l’ensemble des principes auxquels il était attaché, et par lesquels il croyait comprendre ce qu’est cheminer avec le Christ, et avoir un chemin tout tracé pour le reste de son existence éthique.Il est interpellé de l’extérieur, obligé moralement, par un évènement qui transforme de façon invincible sa compréhension du monde et de sa foi. Il ne peut revenir en arrière, il doit avancer. Quitte à retrouver a posteriori  une cohérence entre sa conscience et l’enseignement de l’Eglise une fois éclairée, mais dans un second temps, après avoir cédé au moins en partie à l’interpellation de la première. Inversement, celui qui se rend sourd aux détresses rencontrées, ou les minimise délibérément, parce qu’elle viennent contredire un enseignement qui correspond parfaitement à son style de vie personnel, s’il ne fait pas l’effort de dépasser cette contradiction mais se contente de l’ignorer, est dans l’auto-référencement.
Conscience et « loi naturelle »:
Une objection courante à cet argument consiste à distinguer entre une conscience de convictions, rivée à des opinions qui fluctuent au gré des modes philosophiques ou politiques, obligée par des habitudes ou des préjugés jamais remis en cause, et une conscience enracinée dans une claire vision de ce qui est bien et mal, qui l’élève et la purifie, et dont les orientations nous sont données, de manière anticipée, avec force, comme un guide qui vient prévenir les égarements de notre subjectivité, par la morale catholique et son bon sens:

« Dans sa Lettre au duc de Norfolk, [Le cardinal Newman] affirme en ces termes le primat de la conscience : « Si, après un dîner, j’étais obligé de porter un toast religieux – ce qui évidemment ne se fait pas -, je boirais à la santé du pape, croyez-le bien, mais à la conscience d’abord, et ensuite au pape ». Commentant cette Lettre, le cardinal Ratzinger développe : « Le vrai sens de l’autorité doctrinale du pape réside dans son rôle de tuteur de la mémoire chrétienne. Le pape n’impose rien d’extérieur; il développe la mémoire chrétienne et la défend. Le toast à la conscience doit précéder celui au pape, car sans conscience, pas de papauté. Tout son pouvoir est celui de la conscience : service d’un double souvenir, sur lequel repose la foi et qu’il faut toujours purifier, agrandir et défendre contre la destruction de la conscience, menacée aussi bien par la subjectivité qui oublie son propre fondement que par les pressions d’un conformisme social et culturel. ».

Le fondement de notre subjectivité n’est donc pas que nous soyons « assujettis » à un pouvoir, contrairement à ce que croit Foucault. Nous sommes sujet et non objet, capable de dire « je », parce que nous sommes sujet d’une intériorité qui, d’une certaine façon, nous précède. Cette intériorité ne se manifeste pas à nous comme une vision claire de ce que nous sommes, mais avant tout comme une injonction à agir bien. Notre conscience est en nous à la fois ce qui nous appelle à bien agir et ce qui témoigne de ce que nous avons bien ou mal agi. En ce sens, l’objection de la conscience est l’acte dans lequel la personne manifeste sa transcendance par rapport à tout autre ordre, qu’il soit physique ou social.

C’est cela que l’on nomme la « loi naturelle » : Comme l’indique le mot « loi » (qui a la même origine que le mot « lien », la loi naturelle est cette obligation intérieure que notre conscience nous fait éprouver : devant ce que notre raison nous manifeste comme bon et juste, notre conscience éprouve une obligation. Le problème est triple : D’abord il se trouve que nos intelligences sont obscurcies et peuvent donc se tromper sur le véritable bien. Le second, c’est que notre modernité n’aime pas l’idée que notre conscience aurait besoin d’être éclairée. Le troisième, c’est que nous confondons encore « nature » et « inné », comme si notre nature devait forcément être un déterminisme. Or notre nature est raisonnable : cela signifie qu’il nous incombe de reconnaître le bien et d’y consentir. Aussi la loi naturelle est une exigence certes innée (car nous naissons avec cette nature raisonnable), mais nous ne pouvons la suivre qu’en faisant usage de notre raison. Par exemple, l’exigence de justice implique de reconnaître le droit naturel à la propriété privée, ou plus fondamentalement encore à la vie. » (Objection!, « Enjeux moraux et politiques autour de l’objection de conscience », Pascal Jacob).

Les interpellations de notre conscience, qui permettent et déterminent l’exercice de notre responsabilité personnelle, et l’enseignement de l’Eglise,  trouveraient donc une réconciliation dans la loi naturelle, qui, au plus profond des exigences de la première, constitue leur vérité et leur mobile, et qui en même temps est ce sur quoi l’Eglise n’a jamais cessé, tout au long de son Histoire, de fonder et d’élaborer sa doctrine morale. Leur opposition ne peut donc être qu’apparente, le résultat d’une compréhension insuffisante d’un dilemme moral donné et/ou de l’enseignement de l’Eglise. En ce sens, il n’y aurait pas lieu d’opposer conscience individuelle et obéissance à l’autorité du Magistère.
Je conçois qu’on puisse postuler une telle unité, au moins à titre régulateur. Mais il me semble, bien que contrairement à Pascal Jacob, je ne sois ni enseignant agrégé, ni spécialiste de philosophie morale, que celle-ci reste malgré tout quelque peu abstraite et rhétorique et échoue à donner à notre conscience un guide sûr à son action, lorsqu’elle est en proie à cet ébranlement, qui par définition mine les fondements habituels de son jugement moral, et qu’elle doit prendre position dans un délai très bref, sans nécessairement de résolution doctrinale claire  en vue. 
Mettons que je sois confronté à une situation humaine qui contredit complètement ce que j’avais cru comprendre de l’enseignement de l’Eglise: un amour homosexuel qui semble authentique et donner du fruit spirituel, une grossesse ou une fin de vie qui est source de souffrances extrêmes, et pose un cas limite, peut-être pas en raison, mais qui interpelle de manière irrésistible ma conscience et me fait voir, peut-être à tort, des failles dans l’argumentation de l’Eglise, une divorcée-remariée forcée par les circonstances dans ce choix, et dont la foi authentique est blessée par son incapacité à accéder aux sacrements. Je comprends qu’il est toujours bon d’au moins rechercher la possibilité d’une conformité cachée entre compassion et obéissance: la conscience est effectivement un guide bien fragile et facilement aveuglé, et quelques dizaines de siècles de réflexion et de prière par des spécialistes de théologie et de morale, et par des saints, sont toujours bons à prendre. Mais taire purement et simplement l’injonction immédiate de sa conscience et de son intelligence (ce qui n’est pas dit comme tel par Pascal Jacob, mais me parait inévitable s’il s’agit de faire primer l’obéissance à l’Eglise sur les critiques et les remises en causes inspirées par un tremblement de terre moral, comme il peut nous en arriver à tous), dans l’espoir qu’une conciliation finira par se manifester avec le temps, n’est-ce pas abdiquer, non seulement ma subjectivité et ma raison, mais ma responsabilité morale toute entière, en renonçant à chercher et à mieux comprendre? L’histoire de l’Eglise n’est ici d’aucun secours, puisque son enseignement, y compris en matière de morale ou de foi, s’est modifié de manière parfois importante, quoique dans la discrétion, au fil des siècles. Ainsi sur l’objection de conscience elle-même, ou sur la liberté religieuse, etc.
Cette abdication de la conscience me parait en effet poser un dangereux précédent, voire un traumatisme susceptible de troubler sur le long terme la clarté du discernement,  dans l’histoire d’une conscience individuelle, et être susceptible d’entrainer l’âme vers trois écueils, pas systématiques, mais réels: le rigorisme, qui tait purement et simplement la voix de celle-ci au profit d’une compréhension sèchement légaliste de l’enseignement de l’Eglise, l’indifférence, de celui qui va considérer qu’il « ne sait pas » et se garder de s’engager face aux dilemmes moraux, va se réfugier dans le silence, et une certaine forme de nihilisme, qui va naître dans le coeur de celui qui à force de se défier des contradictions entre sa conscience et l’enseignement qu’il s’efforce de suivre, va finir par nier toute valeur de vérité aux injonctions de la première, toute capacité de notre intelligence à discerner le bien du mal, et se réfugier dans une adhésion irrationnelle et magique à la lettre du Magistère, de peur de tomber dans l’incertitude et le chaos. Ce qui est bien sûr le contraire de ce que défendent, et l’Eglise, et Pascal Jacob, mais me semble un risque concret, actuel pas totalement évité par certains catholiques engagés dans leurs prises de position.
C’est pourquoi je suis personnellement un peu réticent aux morales du sujet (cela vaut d’ailleurs aussi bien pour les morales laïques de type kantienne que pour celle catholique), qui abstraient celui-ci et son pouvoir de décision, des évènements qui créent le dilemme moral, et qui semblent poser une barrière, un dualisme abstrait et  problématique, entre les principes qui viennent éclairer l’action morale, et les circonstances particulières qui sont autant d’énigmes pour cette dernière. Je préfère penser l’individu, à l’instant du choix, comme le dépositaire d’une histoire, d’un récit, de la sédimentation d’une multitude d’évènements, d’interrogations, de dilemmes, qui sont venues façonner et refaçonner son sens moral, comme autant de détours, de bifurcations et de chemins de traverse, confronté à une nouvelle rencontre, qui va lui permettre d’éclairer cette somme d’expériences et cette injonction nouvelle l’une par l’autre, pour exercer , affiner un peu plus son sens moral, à la manière dont un athlète affine ses réflexes ou un esthète son goût, et intérioriser un peu plus ce que signifie « aimer son prochain« .
Assujetissement et responsabilité morale :
A ce titre, je ne trouve pas inutile de réévaluer de manière peut-être plus positive la notion foucaldienne d’assujettissement, qui décrit à la fois la manière dont un individu va subir l’exercice d’un pouvoir, et celle dont il va devenir sujet du fait d’un processus déterminé par cette soumission. 
Rappelons au passage que Michel Foucault n’oppose pas de manière manichéenne le pouvoir qui va s’exercer sur le sujet et la liberté que celui-ci va pouvoir tenter d’exercer ou de revendiquer, mais souligne l’étroite interelation et dépendance mutuelle de ces deux réalités:

« Les relations de pouvoir
Contrairement à ce qu’on croit d’ordinaire, Foucault ne fait pas du pouvoir le « mal » comme pour Sartre, ni la répression des instincts comme pour Reich, ni une simple oppression, une domination, une « servitude volontaire ». Le pouvoir n’est pas la discipline  et ne se réduit pas à l’interdit, à la Loi. Il est d’abord productif, incitatif, et il vient du bas. Police de la circulation des choses et des gens. C’est exactement ce que disait Lacan dans Télévision et que, curieusement, Foucault n’avait pas bien compris : l’interdit crée le désir (de transgression), le traumatisme est reconstruit, le surmoi ordonne la jouissance (jouis). Il ne faut évidemment pas confondre la Loi du désir avec la Loi pénale sinon qu’elles sont puissances productrices plutôt qu’inhibition. Pour Foucault le noeud du pouvoir, c’est de s’adresser à une liberté, c’est-à-dire aussi à une résistance. Il n’y a pas de pouvoir sans résistance. Le pouvoir est une stratégie, une action sur l’action plutôt que domination ou simulacre, une conduite des conduites. Le pouvoir ne s’exerce que sur des « sujets libres » et en tant qu’ils sont libres et peuvent y résister. Répétons-le, il ne s’agit pas de servitude volontaire mais de relations de pouvoir assurant circulation et production. Non seulement il n’y a pas de société sans relations de pouvoir, mais plus il y a de liberté, plus il y a de pouvoirs ! Il réfute donc l’utopie communicationnelle (Habermas) sensée dépasser le pouvoir par l’argumentation et la communication. On voit qu’on est bien loin de l’anarchisme débridé qu’on lui prête !
 
La vérité du sujet
Le sujet se situant entre assujettissement et résistance, implique une participation au pouvoir, c’est-à-dire au social, comme on participe à la dette. La force de l’autorité doit se faire Droit pour durer (Rousseau). Agir selon la loi, reconnaître la loi, c’est l’intérioriser comme devoir-être auquel on ne peut s’égaler, introduisant la scission dans le sujet entre le devoir et l’être (voir Gauchet), posant la question enfin de la vérité du sujet. La production par le sujet de sa vérité est une des formes majeures de notre obéissance (confession, aveux, culpabilité). C’est le fonds de commerce de la Théorie de l’engagement qui s’appuie sur le moindre engagement, même extorqué, pour obtenir la soumission à ses fins (commerciales la plupart du temps). De nombreuses techniques de management ou de contractualisation, de cogestion voire même d’autogestion, s’apparentent à ces « manipulations mentales ». On ne peut s’arrêter pourtant à cette face négative car, sans intériorisation de la Loi ni  responsabilité des paroles données, il n’y aurait pas de sujet. C’est la nécessité d’obéir qui produit une vérité du sujet qui ne préexistait pas à l’injonction du pouvoir mais s’éprouve dans sa résistance relative où la vérité du sujet peut servir aussi à la délégitimation du pouvoir. L’autonomie est réelle mais elle se réduit à l’intériorisation de la loi, son acceptation limitée ou transformatrice, plutôt qu’à se créer ses propres lois dans une auto-fondation impossible.
 » (« La production de soi, Michel Foucault: pouvoir et subjectivité », par Jean Zin).

Pour revenir à notre dilemme entre liberté de conscience et obéissance au Magistère, on pourrait interpréter ces deux contraintes, ces deux injonctions, qui souvent s’accordent mais parfois aussi s’opposent, non pas comme des principes intangibles qu’il faudrait soit concilier, soit opposer ou hiérarchiser, mais comme des forces, des pouvoirs distincts qui s’exercent sur les individus, non pas de manière abstraite et homogène pour tous (même dans le cas de l’enseignement de l’Eglise), continue au fil du temps, mais disparate, au fil des évènements qui viennent ébranler ou conforter leur conscience, et des choix qu’ils posent en conséquent, et les construire en tant que catholiques de droite, de gauche, du centre, traditionalistes, progressistes, etc.ou entant que non catholiques. En effet, aussi bien bien que la conscience, l’enseignement de l’Eglise, ne se présente jamais de manière complètement immédiate et limpide à l’examen d’un individu, même un expert de théologie morale, mais est interprété par lui en fonction de son vécu, de ses choix moraux, culturels, intellectuels, des décisions qu’il a prises, de ses regrets et de ses fiertés. La culture, la foi catholique, le contexte familial, amical, professionnel qui constituent l’histoire d’un individu, le cadre où il pose ses choix, et l’occasion de ses dilemmes, sont autant de dispositifs de pouvoir qui créent et recréent son « intériorité ». En ce sens, il n’y a pas d’une part la conscience individuelle, et d’autre part l’autorité du Magistère, mais une multiplicité d’incitations convergentes ou contradictoires, dont certaines se prévalent du Magistère, et d’autres du libre examen profane, mais qui participent toutes aussi bien de la construction de la conscience individuelle et de l’identité catholique, sans qu’il soit nécessairement pertinent d’y tracer une distinction ferme entre ce qui relève de la subjectivité et de l’adéquation à une morale « naturelle ». Derrière l’invocation de cette dernière peuvent se dissimuler des stratégies de légitimation d’un style de vie ou d’une posture sociale. Derrière la « subjectivité », ce peut être la transformation du jugement par la prise de conscience des souffrances concrètes d’autres vies, un arrachement aux désirs égoïste , qui opère.
Comment penser la liberté et la responsabilité morale dans le cadre de cet « assujetissement », qui crée, défait et recrée et redéfait le sujet au fil des dispositifs de pouvoirs qui s’exerce sur lui, dans l’Eglise, dans la société, etc.?
Judith Butler nous propose de penser le sujet comme une « structure en formation », à la fois contrainte par l’assujetissement, mais sans cesse déplacée et resignifiée par lui, et susceptible, en s’appropriant ces déplacements:, de se réapproprier ces dispositifs de pouvoir qui le façonnent en en faisant le récit à la première personne de sa propre constitution, en s’appropriant les décalages constants entre la norme qu’il reçoit et celui qu’elle le fait devenir comme autant d’espaces possibles de liberté.
« Si la perspective adoptée jusqu’à présent était plutôt négative, Butler pense les conditions, non pas d’une sortie pure de l’assujettissement comme s’il pouvait ne pas être, mais pense les conditions d’une assomption de l’assujettissement qui pourra permettre au sujet d’en faire jouer les mécanismes et d’être acteur de son processus de formation. Le problème à résoudre est celui d’une action possible en dépit du phénomène d’assujettissement. Pour comprendre les données de ce problème, il semble à l’auteur nécessaire de redéfinir la notion même de sujet. Le sujet ne doit pas être confondu avec l’individu ou la personne comme entité cristallisée mais doit être thématisé comme « structure en formation ». L’association des termes de structure et de formation montre bien à la fois la solidité de la catégorie de sujet et sa plasticité. Le sujet possède cette complexité qu’il est toujours le même et toujours en mouvement, il est une structure ouverte sur un ensemble de possibilités. La spécificité de la catégorie de sujet est établie dans le langage :

« Le sujet est pour l’individu la circonstance linguistique qui lui permet d’acquérir et de reproduire l’intelligibilité, la condition linguistique de son existence et de son action. »

C’est par le langage que le sujet se positionne vis-à-vis des conditions de sa subordination et avant tout des conditions de son existence. Le sujet construit un « récit de soi », titre d’un autre ouvrage de Butler dans lequel elle montre le moment post-assujettissement au sein duquel le sujet construit une histoire de lui-même pour s’octroyer une densité et une autonomie toujours sur le point de s’écrouler. Le récit apparaît alors comme l’une des possibilités de sortie du cercle vicieux de l’assujettissement qui voulait que l’action du sujet soit toujours le résultat de sa subordination. La narration comme histoire de la conscience de soi, que fait émerger l’assujettissement, est aussi la condition de possibilité d’un décalage par rapport à l’assujettissement, d’une altération de l’assujettissement et donc rend possible l’action. » (Brouillard charnel, « Butler, l’assujetissement en question »).
Cet assujetissement sans cesse défait et refait, qui constitue l’individu sans jamais lui permettre d’accéder à la plénitude de l’identité à soi, a néanmoins pour conséquence (outre pour certains la tentation d’un attachement excessif aux normes pour surmonter la mélancolie due à cette absence d’identité stable) , que celui-ci n’est jamais pleinement sujet de son action, mais est constitué par l’interaction sociale et culturelle, toujours dépendant de sa relation à autrui et de la quête d’une impossible reconnaissance:

 » Si la philosophie morale a par nature tendance à idéaliser le sujet moral en lui conférant une autonomie trop vite considérée comme allant de soi, il importe de contrer cette tendance en prenant comme point de départ l’expérience indépassable du caractère relationnel de chaque vie. Aucune vie ne saurait se dire à soi, parvenant à construire le récit adéquat de son déroulement, ni revenir sur son émergence dans le monde. Ce qui se soustrait à elle, ce sont non seulement les conditions de sa naissance et de son développement, mais aussi les formes sociales qui la rendent lisible. La reconnaissance de soi par soi est incomplète, lacunaire. Située dans le récit des autres, elle est hantée par les formes de justification qui en découlent et achèvent de rendre toute procédure de reconnaissance impossible. Le rapport à l’autre devient constitutif de l’impossible rapport à soi.

C’est dans ce contexte de dépossession qu’il devient urgent, selon Judith Butler, de procéder à une enquête sur les conditions de possibilité d’une relation morale à soi et aux autres qui ne fasse pas violence à un tel contexte mais le prenne au contraire en considération. Car l’éthique est violente dès lors qu’elle s’arroge le droit de dépasser les contextes singuliers dans lesquels se trouvent placées les vies pour formuler des prescriptions universelles. » (présentation du Récit de soi sur France Culture).

Ces conditions de possibilités ne procèdent ni d’une loi naturelle, ni de la possibilité de pouvoir rendre compte de l’action morale par des maximes universalisables et nécessaires, ni de la coutume, ni d’un idéal démocratique abstrait aux prétentions universalistes indues, mais de l’expérience en autrui de la « précarité de la vie », jamais complètement définissable, jamais susceptible d’être figée dans de grands principes, que ce soient la vie « de sa conception à son terme », la dignité, l’égalité, la liberté, mais toujours en excès par rapport aux règles morales, débordant sans cesse des situations particulières et des vies hors des cadres d’une philosophie ou d’une morale données, aussi riches et éminentes que soient ces dernières:

 » Fondatrice des « Gender studies » dans les années 90, avec Gender Troubles : Feminism and the Subversion of Identity, Judith Butler a ensuite travaillé sur le récit de soi, sur les normes, sur la notion de vie précaire. Sous la diversité de ses objets, on pressent que le fil conducteur de cette œuvre vivante est à chercher du côté de l’identité, de la complexité de sa constitution et de la fragilité de sa reconnaissance.[…]

 Fragile pourrait-on dire, la précarité de la vie ne peut toujours être qu’appréhendée, jamais reconnue. Parce que la vie déborde les normes, elle est toujours en excès par rapport au cadre qu’on pourrait lui donner. Vulnérable, elle est toujours exposée à ce qui se tisse et se détisse dans le social et dans le temps, au creux des normes qu’elle a reçues. « Appréhender  une vie » : pour remplir ce programme, dans la lignée d’Hannah Arendt et de Levinas souvent cités, Judith Butler en appelle à une « ontologie sociale de la précarité » en tant qu’ « être dédié aux autres », dont il est vrai qu’on ne comprend pas encore très bien toute la teneur conceptuelle et la portée politique. Il nous faudra attendre, mais de ces conférences, le public parisien gardera l’image d’un petit bout de femme aussi simple que brillante, d’une pensée libre et forte, et malheureusement, de discutants français un peu en décalage… » (Revue Etudes, « Judith Butler à Paris », Chloé Salvan).

Des vies précaires à la pierre d’angle rejetée par les batisseurs:

En m’inspirant d’une telle conception de l’action morale, je souhaiterai rappeler, pour conclure, que toute dépositaire de la Parole de Dieu et de son Alliance avec l’homme qu’est l’Eglise, les élaborations doctrinales et les théologies successives n’épuisent jamais totalement celles-ci, dont la détresse de notre prochain vient rappeler à tout moment le caractère  indéfinissable et qui vient sans cesse nous « attaquer dans le dos ». Et c’est à mon sens le rôle de la conscience individuelle de sans cesse rappeler cette discordance, nécessaire et inévitable, entre doctrine morale de l’Eglise et réalité de son application aux tous petits, à la manière dont l’accomplissement de la loi mosaïque est passé par sa mise en perspective et sa réévaluation, par le Christ, mais, avant lui, au long de l’histoire d’Israël. Il ne s’agit donc peut-être, ni de penser l’unité ou la conciliation de la libre conscience et de l’obéissance, ni leur hiérarchisation, mais d’appréhender leur nécessaire désunion: les apories et les injonction de la conscience venant rappeler que les élaborations doctrinales successives restent toujours humaines, trop humaines, que le tout petit, celui qui est abandonné de tous, l' »homme de douleur » reste au coeur de l’Evangile et de la foi,et l’effort d’obéissance à l’autorité apostolique, permettant d’éprouver cet élan de la conscience, de le ramener in fine au Christ et à l’Eglise, le rendant moteur dans une perpétuelle réélaboration doctrinale et non pas destructeur.
Il ne s’agit là que de mon opinion certifiée 100% non théologienne et non autorisée, mais qui me semble cohérente avec l’histoire de la Première Alliance: Israël n’a pas compris son alliance avec Dieu et le contenu de la Loi une fois pour toute, mais au fil d’un cheminement où, en permanence, Dieu et le Peuple choisi semblent réévaluer la signification de leur Alliance. La compréhension de la rétribution des actes, et de la justice divine, n’est pas la même dans l’Exode, dans le livre de Job, ou dans des textes plus récents. L’Alliance elle-même, et la Promesse d’une Terre promise, ne se comprend peut-être pas (en tout cas de mon point de vue de non exégète), en se mettant à la place d’Abraham, de David, de Salomon, de Jérémie, d’Ezéchiel ou de Jean-Baptiste. Elle me parait ressembler à une rencontre sans cesse différée puis renouvelée, qui vient bouleverser la compréhension établie de la Parole de Dieu, pour renouveler l’interprétation de cette dernière et l’enrichir: non pas une édification « constante » et « cohérente », mais une succession d’infidélités et de renouvellement de l’Alliance, de discontinuités et de brisures fécondes. 
Et cohérente également avec cette parole du Christ, où l’Eglise discerne sa propre institution et la source de son autorité:

« Que fera le maître de la vigne ? Il viendra, fera périr les vignerons, et donnera la vigne à d’autres. 10 N’avez-vous pas lu ce passage de l’Écriture ? La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. 11 C’est là l’oeuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux ! » (Evangile selon Saint Marc, 12, 9 à 11).

En ce sens, se mettre à l’écoute de sa conscience, en tant que catholique, ce n’est pas se placer sous le joug de la subjectivité et de l’auto-référencement, mais, pourvu que cela soit fait parallèlement à une vie authentique de prière et de formation, et dans la perspective de contribuer à une plus grande fécondité spirituelle de l’Eglise,  une lutte contre celui-ci, et la tentation qu’il nous inspire de figer la Parole de Dieu et le dépot de la foi dans une interprétation qui n’est celle que d’un certain style de vie et qui ne correspond qu’à certaines vies humaines, et non à toutes.
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Atlas Shrugged, le livre qui réhabilitait le capitalisme

Atlas Shrugged (La Grève, en français) a été écrit en 1957 par Ayn Rand (1905-1982). Ce billet étant une critique de ce long livre (1200 pages), ne le lisez pas si vous souhaitez le lire un jour, attention, spoiler. L’histoire est celle de l’élite des…

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