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février 2014

Infaillibilité de l’Eglise, magistère "définitif" et réception

Ce billet, qui reprend le contenu d’un mail envoyé hier soir à des amis chrétiens, dans le cadre d’un échange (entre autre) sur l’IVG, et qui aura donc un fort air de déjà vu à ceux d’entre eux qui le liront, , se propose de poser, de mon point de vue d’amateur, quelques réflexions très rapides et embryonnaires sur le thème de l’infaillibilité de l’Eglise, notamment en lien avec le magistère dit « définitif », les questions qui touchent à la « loi naturelle », et la question de la réception par le sensus fidei/fidelium. Il est très fortement inspiré par la lecture (suggérée par un lecteur de mon blog. Merci à lui!) du récent livre Histoire et théologie de l’infaillibilité de l’Eglise, dont l’auteur est le théologien et père jésuite Bernard Sesboüé.
1) Très en gros, cet ouvrage retrace les étapes de la formulation de cette idée d’infaillibilité, et notamment, d’infaillibilité du pape. Lors du premier millénaire, cette idée est pour ainsi dire inexistante. Il existe bien sûr les thèmes de l’inerrance des Ecritures (le corpus biblique ne comporte pas d’erreur et est achevé) et du fait que l’Eglise n’a jamais erré dans la foi, mais le pape, même si l’idée de primauté fait lentement son chemin, est tout à fait considéré comme faillible, et peut être déposé (et de fait, de nombreux papes, considérés comme hérétiques, sont déposés à la fin du millénaire). Au 13ème siècle la souveraineté juridique du pape commence à être affirmée plus nettement. Puis, à l’occasion de la crise franciscaine de la pauvreté, certains auteurs commencent à formuler l’idée que certaines positions du pape en matière de foi sont irréformables, mais paradoxalement contre le pape en place (et parfois avec des accents quasi sédévacantistes avant l’heure) pour sauvegarder les décisions de papes antérieurs. La crise conciliariste du 15ème siècle, qui oppose le concile au pape, voit triompher l’autorité de ce dernier. Au 16ème siècle, le Concile de trente n’aborde pourtant pas cette thématique de l’infaillibilité, qui ressurgit au siècle suivant lors de la crise janséniste, qui pour la première fois consacre, du point de vue des partisans du pape, l’idée et le vocabulaire de l’infaillibilité. Mais celle-ci n’entre dans le vocabulaire dogmatique qu’en 1870, à l’issue du Concile Vatican I, dans un cadre très strict. Une décision du pape est infaillible, à condition qu’elle soit énoncée dans des circonstances extraordinaires, dans le domaine de la foi et de la morale, de manière très formalisée et explicite (une incertitude sur le fait qu’il s’agit d’un recours à l’infaillibilité suffit à rendre celle-ci invalide). Curieusement compte tenu du contexte de la crise moderniste, hors l’assomption de la Vierge Marie, tous les papes éviteront d’avoir recours à ce « magistère extraordinaire et solennel ». Un siècle plus tard, Vatican II rappelle l’importance du « magistère ordinaire et universel » des évêques en matière de foi, lorsqu’il y a consensus entre eux. Les deux conciles laissent ouverte, sans la résoudre, la possibilité que l’infaillibilité puisse toucher des domaines connexes à la foi. Sesboüé rappelle que contrairement à la surenchère de certains théologiens, il n’existe pas de « magistère ordinaire » infaillible du pape seul, mais un « magistère authentique », qui demande l' »assentiment de l’intelligence et de la volonté », mais qui n’est pas de foi.

Si, au sujet de la querelle sur l’infaillibilité (notamment entre les théologiens Hans Küng et Karl Rahner) qui fait suite à la publication (1973) de l’encyclique Humanae Vitae, Sesboüé défend la décision de Paul VI, qui fait droit aux partisans de la position minoritaire, qui défend les positions traditionnelles de l’Eglise sur la contraception, contre ceux de la majorité qui réclame un assouplissement (ce qu’il défend, ce n’est pas le caractère inaltérable d’une « loi naturelle », mais une position de prudence, face à une position tenue par l’Eglise depuis ses origines et en attendant d’y voir plus clair), il semble évident, malgré sa réserve affichée, qu’il a quelque peu du mal avec ce qu’il appelle « l’inflation dogmatique », perceptible tout au long du pontificat de Jean-Paul II.

En cause plus particulièrement, trois documents magistériels, et les commentaires dont ils font l’objet par la congrégation pour la doctrine de la foi:

– La profession de foi et l’instruction Donum Veritatis de 1988: cette nouvelle rédaction de la profession de foi, qui est exigée de tous ceux qui exercent une charge officielle dans l’Eglise (évêques, professeurs de théologie etc.), comporte trois ensembles:

 « Moi, N., avec une foi ferme, je crois et professe toutes et chacune des vérités contenues dans le Symbole de la Foi, à savoir:
Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles: Il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, de même nature que le Père; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel; par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures, et il monta au ciel; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts; et son règne n’aura pas de fin. Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, il procède du Père et du Fils; avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire; il a parlé par les prophètes. Je crois en l’Eglise, une sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen.
Avec une foi ferme, je crois aussi toutes les vérités qui sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition et proposées par l’Eglise pour être crues comme divinement révélées, soit en vertu d’une décision solennelle, soit par le Magistère ordinaire et universel.
Fermement encore, j’embrasse et tiens toutes et chacune des vérités que l’Eglise propose de façon définitive concernant la doctrine sur la foi et les mœurs.
De plus, avec une soumission religieuse de la volonté et de l’intelligence, j’adhère aux doctrines qui sont énoncées, soit par le Pontife romain, soit par le Collège des évêques, lorsqu’ils exercent le Magistère authentique, même s’ils n’ont pas l’intention de les proclamer par un acte définitif. » (passage graissé par moi)

 Le premier, sur les actes de foi, et le troisième, sur ceux du magistère authentique (mais qui ne sont pas de foi), ne posent pas de difficultés. Par contre le deuxième (en gras ci-dessus) introduit une catégorie nouvelle: l’enseignement « définitif » concernant la foi et les moeurs.  La profession de foi utilise prudemment le verbe tenir (je tiens) ai lieu de croire, conformément à une formule déjà utilisée par le Concile Vatican II. Un commentateur officieux, mais très autorisé, puisqu’il s’agit du probable rédacteur du texte (U. Betti) indique cependant que ces véritées doivent « être crues », et précise que peuvent faire partie, à ce titre, des décisions « irréformables » toutes celles qui ne sont sont pas des définitions de foi, mais se rattachent à la « loi naturelle ».
« Cette réflexion révèle l’intention des rédacteurs du document: permettre à l’Eglise de s’exprimer de manière irréformable sur certains points de la vie morale qui ne sont pas couverts par la révélation, mais sont justifiés au nom de l’appel à la loi naturelle » (Sesboüé p. 282).
2 nouveautés magistérielles dans ce document: 1) il y a donc désormais non plus deux mais trois niveaux ou « corbeilles » dans l’enseignement des vérités de la foi ». 2) Ce document, par rapport aux possibilités laissées en suspend dans les deux derniers conciles, franchit un pas décisif dans la dogmatisation de vérités n’appartenant pas à la révélation. L’instruction explicite ce lien entre vérités révélés et loi naturelle.

– La lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis (1994), qui entend clore  le débat sur l’ordination sacerdotale des femmes, semble-t-il pour prévenir les coups de force éventuels de certains évêques qui ordonneraient des femmes prêtres:

«  C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église. » (passage graissé par moi)
Cette impossibilité doit être « tenue définitivement ». La note de présentation officielle du document fait appel au « magistère  pontifical ordinaire de manière définitive » (Note de présentation d’Ordinatio sacerdotalis, Doc. Cath. 2096, p. 553. Et on retrouve l'expression dans l'Explicitation de la Responsum ad dubium :« Dans ce cas, un acte du Magistère ordinaire pontifical, qui par lui-même n’est pas infaillible, atteste le caractère infaillible de l’enseignement d’une doctrine déjà possédée par l’Église« ), alors que selon Vatican I et II il n’existe pas de « magistère ordinaire » du pape, mais seulement un magistère quotidien « authentique » qui n’a pas valeur d’infaillibilité. Un commentaire officiel du Cardinal Ratzinger (D.C. 2097, 1994, p. 613, cité par Sesboüé p. 286) opère une correction discrète en utilisant l’expression « magistère authentique ordinaire ». Il indique qu’il ne s’agit pas d’une formule dogmatique, mais d’un acte de dogmatisation, non solennel, mais définitif et « donc non réformable ». Ce commentaire soulève de grandes difficultés aux théologiens: un pape peut-il poser une définition définitive et irréformable au nom de son magistère authentique, sans passer par le magistère solennel ex cathedra? Une réponse (la Responsum ad dubium) de la Congrégation pour la doctrine de la foi à une question sur l’ordination sacerdotale des femmes précise l’année suivante qu’il ne s’agit pas de magistère authentique mais d’un enseignement infaillible du magistère ordinaire et universel (le Souverain Pontife « confirme », comme c’est sa prérogative, le magistère ordinaire universel de ses frères évêques). Mais pourquoi le Pape n’a-t-il pas consulté préalablement le collège des évêques? Il semble qu’en faisant de manière solitaire cette déclaration il « confisque » le discernement universel. Curieusement, le cardinal Ratzinger, dans son commentaire du motu proprio  Ad tuendam fidem (D.C. 2186, 2186, p. 651-653, cité par Sesboüé p. 298-290), « déqualifie dogmatiquement » l’affirmation de l’impossibilité d’ordonner sacerdotalement des femmes en la situant, non plus dans le magistère infaillible (première corbeille), mais dans le second niveau de la profession de foi ci-dessus: les vérités « tenues définitivement » (deuxième corbeille):
« Le Souverain Pontife, tout en ne voulant pas arriver jusqu’à une définition dogmatique, a eu l’intention de réaffirmer qu’il faut considérer cette doctrine comme définitive« .
Les théologiens reçoivent majoritairement très mal l’inflation dogmatique qui accompagne la lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis, dont ils estiment pour beaucoup qu’elle se fait sans consensus manifeste ni des évêques, ni des fidèles, à la manière d’un coup de force, et dans un grand manque de clarté (voir ici et ici diverses réserves fortes contre l’infaillibilité de Ordinatio Sacerdotalis). Il s’agit par ailleurs (remarque de moi et non de Sesboüé) d’une innovation qui confère de facto une infaillibilité plus grande au pape seul, alors que son propos littéral est de dire que le pape « n’a pas le pouvoir de… ».
– Le motu proprio Ad tuendam fidem (1998): ce motu proprio, qui commence par une appréciation très sévère à propos des « erreurs » des théologiens, « canonise » la deuxième « corbeille » introduite par la profession de foi de 1989, en l’inscrivant dans le Code de droit canon:
 « Pour défendre la foi de l’Église catholique contre les erreurs formulées par certains fidèles, surtout ceux qui s’adonnent aux disciplines de la théologie, il m’a semblé absolument nécessaire, à moi dont la fonction première est de confirmer mes frères dans la foi (cf. Lc 22, 32), que, dans les textes en vigueur du Code de Droit canonique et du Code des Canons des Églises orientales, soient ajoutées des normes qui imposent expressément le devoir d’adhérer aux vérités proposées de façon définitive par le Magistère de l’Église, mentionnant aussi les sanctions canoniques concernant cette matière. […]

Toutefois, le deuxième paragraphe, où il est affirmé : «J’adopte fermement aussi et je fais miennes toutes les vérités de la doctrine concernant la foi ou les mœurs, et chacune d’entre elles, que l’Église propose comme définitives»(10), n’a aucun canon qui lui corresponde dans les Codes de l’Église catholique. Ce paragraphe de la Profession de foi est d’une grande importance, car il indique les vérités nécessairement liées à la révélation divine. Ces vérités, qui, dans l’étude approfondie de la doctrine catholique, témoignent d’une inspiration particulière de l’Esprit divin pour que l’Église ait une meilleure intelligence de telle ou telle vérité relative à la foi ou aux mœurs, sont liées entre elles, tant pour des raisons historiques que par une cohérence logique. 4. C’est pourquoi, poussé par la nécessité dont j’ai parlé ci-dessus, j’ai décidé de combler comme il suit cette lacune de la législation universelle :[…]

 § 2. On doit aussi adopter fermement et faire sien tous les points, et chacun d’eux, de la doctrine concernant la foi ou les mœurs que le Magistère de l’Église propose comme définitifs, c’est-à-dire qui sont exigés pour conserver saintement et exposer fidèlement le dépôt de la foi; celui qui repousse ces points qui doivent être tenus pour définitifs s’oppose donc à la doctrine de l’Église catholique. »
(passage graissé par moi)

 Le motu proprio utilise le terme « définitif » et non « infaillible » pour caractériser le contenu de cette deuxième corbeille, mais le commentaire officiel du cardinal Ratzinger et de Mgr Bertone utilise « immédiatement » (cf. Sesboüé p. 298 à 303) ce second terme. Et rapproche le plus possible l’assentiment dû aux énoncés de la « loi naturelle » de ceux liés à la foi dans la révélation en reconnaissant, certes, qu’elles ne sont pas fondées sur « la foi dans l’autorité de la parole de Dieu », mais en affirmant qu’elles s’appuient sur la « foi dans l’assistance que le Saint Esprit prête au magistère et sur la doctrine catholique de l’infaillibilité du magistère ». Ce commentaire, qui n’est certes pas lui-même un document magistériel (un théologien, P. Hünermann, va jusqu’à qualifier ce texte de la CDF de « faute lourde »), revient à dire que le pape n’a plus besoin de passer par la définition ex cathedra de manière solennelle pour déclarer qu’un point appartient infailliblement à la doctrine de l’Eglise.
« Ces derniers développements sont le signe d’un mouvement continu et cohérent, sous le pontificat de Jean-Paul II, vers une dogmatisation de nouveaux contenus, selon une méthode très discrète que certains ont appelé une « infaillibilité rampante ». Le but est de chercher à faire accepter par l’opinion catholique l’infaillibilité de certains enseignements pour des doctrines pour lesquelles le magistère n’ose pas la demander en clair » (Sesboüé p. 304).
Bernard Sesboüé regrette que n’ait pas été préféré à cette inflation dogmatique le recours (beaucoup plus traditionnel) à l’indéfectibilité. Cette notion, dans des domaines qui engagent des considérations, scientifiques, philosophiques, historiques que l’Eglise ne maitrise pas toujours, rend possible pour certaines définitions une certaine infaillibilité juridique « pour le bien de l’Eglise » en cas de conflits qui mencent l’unité de cette dernière, sans les rendre irréformables sur le plan doctrinal:
 « Il est également légitime de penser que pour beaucoup de ces problèmes l’appel à l’indéfectibilité de l’Eglise aurait pu suffire et même être plus opératoire. Il est non seulement normal, mais nécessaire au Bien de l’Eglise, que le magistère puisse s’exprimer avec autorité et être obéi, sans engager pour autant son infaillibilité. Des enseignements et des pratiques peuvent être nécessaires à une époque, sans avoir à prétendre à l’irréformabilité. C’était en tout cas la conviction du Concile de Trente. Il appartient à la mission de l’Eglise, au nom de son indéfectibilité fondamentale, d’imposer des doctrines et des pratiques qui pourront évoluer. » (Sesboüé, p. 306).
 Il sait gré au pontificat de Benoit XVI d’avoir introduit une pause dans cette « infaillibilité rampante »:
« Le théologien ne peut que se réjouir du changement de ton adopté. »
2) Pour revenir à l’IVG, et en lien avec cette évolution magistérielle récente (un  prêtre m’a récemment présenté sur Facebook les positions de l’Eglise sur  l’homosexualité, l’IVG, etc. comme la « loi de Dieu », me mettant au défi, avec des accents manifestement empruntés au Livre de Job, de mettre Dieu en accusation) on est dans un débat qui touche certes à des problèmes humainement graves, mais qui d’une part ne touche pas directement à la foi (que l’embryon soit « un amas de cellule » ou u être vivant avec des « droits », je ne vois pas quelle vérité de foi est remise en cause, ce qui n’enlève rien à l’urgence de s’engager moralement d’un côté ou de l’autre selon ce qu’on tient comme la vérité), et semble indécidable dans l’état actuel des connaissances en l’absence de consensus scientifique (Ma position personnelle: en gros, j’ai beaucoup de mal à dissocier la vie de la capacité à ressentir du plaisir ou de la souffrance, ce qui me place plutôt en terrain pro IVG. Mais, peut-être du fait des longues années passées à tenter, sans jamais vraiment y arriver, de me persuader du bien fondé du discours de l’Eglise sur ce sujet, je suis encore réticent à balayer aussi aisément ce dernier que je le fais pour celui sur l’homosexualité, dont le caractère erroné m’apparait beaucoup plus clairement et de manière manifeste) . Il semble donc étonnant (voire anormal) qu’en quelques décennies (certes, la condamnation existe depuis des siècles, mais elle suivait simplement le consensus social: pourquoi s’en être détaché si brutalement et unilatéralement?), l’opposition à l’IVG soit devenue si indissociable de l’identité catholique que même au sein de certains groupes de chrétiens, composés de personnes qui ont franchi le pas d’une certaine forme, sinon de dissidence, du moins de recul critique vis à vis du magistère, on ait presque l’impression de crever un abcès en débattant sur l’IVG. Au point, plus largement,  que dans l’Eglise, certains préfèrent voire partir ceux qui sont pour l’IVG, et qui y sont déjà, ou tenir à distance ceux qui sont sur le seuil, plutôt que de « négocier ». Avec les questions que cela soulève en termes d’évangélisation (je me rappelle d’une formation d’animateurs d’aumônerie organisée par les groupes Alpha, où l’intervenant nous dirait que notre boulot était d’évangéliser, de donner aux gens envie de se convertir. Que l’Eglise soit devenue un repoussoir, qu’on assiste même à des « débaptisations », et que des fidèles n’y voient qu’un « épiphénomène sans importance, voire, pour certains, en viennent à s’en réjouir, à y voir une forme de coup de balai, est un réel problème, et pour le coup qui touche à la foi). Il y a là, pas forcément d’ailleurs pour contester systématiquement, de quoi s’interroger sur l’évolution ces dernières années de ce que signifient être catholique, et faire Eglise, du point de vue des fidèles, ou de certains fidèles.
J’ai également souvenir d’un entretien  de la sociologue Céline Béraud, qui insistait sur les aménagements pastoraux que les curés et les prêtres donnaient sur le terrain à l’enseignement moral de l’Eglise, qui permet de trouver des compromis en son sein et de le rendre plus vivable, mais qui soulève quand même la question de sa valeur de vérité et de sa réception effective par le sensus fidei/fidelium (le consensus, inspiré surnaturellement, du peuple des baptisés, qui, certes, n’est pas censé s’opposer au magistère, mais le caractère infaillible des énoncés de celui-ci en lien avec la « loi naturelle » semble encore loin d’être prouvé de manière satisfaisante):
 » Alors que l’Église est souvent décrite comme très hiérarchique, vous défendez l’idée que des arrangements locaux sont une réalité permanente.
 Depuis toujours, il s’agit d’une caractéristique du catholicisme. La norme pour tous, définie de façon hiérarchique, cohabite avec des marges de manœuvre locales, prévues par l’institution elle-même (qui pardonne et accueille les contrevenants à ses lois). Sur l’homosexualité, si le magistère condamne, les responsables locaux sont en général bienveillants. Les homosexuels peuvent fréquenter les paroisses « gay friendly », mais restent. L’association David et Jonathan (2) ne propose pas de ma­riages homosexuels catholiques parce que c’est interdit. Mais dans les baptêmes d’enfant de couples homoparentaux, certains prêtres bricolent et se débrouillent mieux que les maires lors des cérémonies républicaines, par exemple en utilisant le rôle de parrain ou de marraine.[…]
 Comme les laïcs, les prêtres pratiquent donc aussi ce grand écart entre Rome et le réel ? Oui, la hiérarchie locale gère cela. Cela demande beaucoup de talent aux prêtres et aux évêques pour tenir les deux bouts du système. Aujourd’hui, les curés qui n’arrivent pas à bricoler avec toutes les sensibilités et les demandes ne tiennent pas le coup. Un curé de paroisse ordinaire ne peut tenir tout le temps un discours très dur sur le monde et les réalités de vie et refuser toute négociation. La Conférence des évêques de France aussi ménage la chèvre et le chou. En parlant du préservatif comme d’un « moindre mal », elle ne tient pas exactement le discours romain. Par contre, sur la question des ministères, les évêques français sont beaucoup moins offensifs que les Allemands. » (Témoignage Chrétien, « Il y a une souplesse typiquement catholique », propos recueillis par Henrik Lindell)
 3) A propos de la réaction des théologiens au motu proprio de 1998, je suis tombé sur un article d’époque de Libération, dont je ne partage pas nécessairement le ton, mais que je trouve intéressant:
« De fait, depuis plusieurs années, le pontificat de Jean Paul II, inspiré par les stratégies médiatiques d’un Opus Dei omniprésent préfère court-circuiter l’échelon épiscopal en s’adressant directement aux fidèles via des superproductions type JMJ ou des mouvements de laïcs à la foi inébranlable tels les Charismatiques. Efficaces pour renforcer la fierté catholique, ces grands rassemblements ont l’inconvénient de n’être ni porteurs d’idées, ni déclencheurs de débats. Ce sont bien des théologiens qui ont, en leur temps, fourni le matériau qui a engendré Vatican II et fait entrer l’Eglise dans la modernité. Avec ce motu proprio, l’Eglise se condamne à une glaciation de la pensée dans des domaines qui taraudent l’institution et les croyants. Et Sesboüé de pointer ces futurs rendez-vous manqués: «Légitimité de l’élection du pape, célébration d’un concile, canonisation des saints, non-ordination des femmes». Des questions que d’aucuns se posent pour «défendre la foi», d’une manière jugée désormais fort peu catholique.« 

Sans me prononcer sur la référence à l’Opus Dei, ni partager la sévérité du ton, et tout en reconnaissant des fruits spirituels aux JMJ et aux mouvements du Renouveau Charismatique, ce paragraphe me fait repenser à ce désir de plus de spiritualité dans l’Eglise, tant revendiqué par ma génération par rapport à la précédente. Je m’y associe pleinement, et sans doute l’ancienne génération des cathos progressistes ne mettait pas suffisamment cet aspect de la vie de foi en valeur. Mais peut-être que, chez certains de nos contemporains, cette soif de spiritualité s’est faite au prix d’une certaine méfiance envers l’historicité de l’Eglise (pour le coup bien perçue par la génération précédente) par l’exaltation d’une supposée intangibilité de l’enseignement de l’Eglise (la loi naturelle, la Vérité, la « loi de Dieu », etc.). 

Or Sesboüé, dans son livre, semble considérer comme le plus sûr critère de l’infaillibilité de l’Eglise  la « réception » par les fidèles, sur le temps long, de ses enseignements. Ainsi, des idées au départ condamnées par les papes (celle de l’infaillibilité elle-même par exemple, à laquelle le pape Jean XXII, qui a par ailleurs canonisé Thomas d’Aquin, était très hostile), ont fini par être reçues, après plusieurs siècles de débats. Inversement, des énoncés exprimés de manière solennels, mais contredits par l’Histoire (la condamnation de la liberté religieuse dans le Syllabus) n’ont plus été reçus. L’historicité de l’Eglise ne s’oppose pas à son infaillibilité et son inerrance dans la foi, mais en est la meilleure garante, en ce qu’elle apure par l’épreuve du temps et des évolutions scientifiques et sociales les germes d’Esprit Saint de leur gangue humaine, trop humaine. Peut-être que l’un de nos défis est justement de réarticuler le lien entre cette historicité, sans doute trop minimisée par certains de nous, catholiques d’aujourd’hui, avec cette soif d’une vie spirituelle plus authentique qui est la notre? Pour relancer le dialogue avec le « monde » sans perdre la relation avec le Christ.
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Infaillibilité de l’Eglise, magistère "définitif" et réception

Ce billet, qui reprend le contenu d’un mail envoyé hier soir à des amis chrétiens, dans le cadre d’un échange (entre autre) sur l’IVG, et qui aura donc un fort air de déjà vu à ceux d’entre eux qui le liront, , se propose de poser, de mon point de vue d’amateur, quelques réflexions très rapides et embryonnaires sur le thème de l’infaillibilité de l’Eglise, notamment en lien avec le magistère dit « définitif », les questions qui touchent à la « loi naturelle », et la question de la réception par le sensus fidei/fidelium. Il est très fortement inspiré par la lecture (suggérée par un lecteur de mon blog. Merci à lui!) du récent livre Histoire et théologie de l’infaillibilité de l’Eglise, dont l’auteur est le théologien et père jésuite Bernard Sesboüé.
1) Très en gros, cet ouvrage retrace les étapes de la formulation de cette idée d’infaillibilité, et notamment, d’infaillibilité du pape. Lors du premier millénaire, cette idée est pour ainsi dire inexistante. Il existe bien sûr les thèmes de l’inerrance des Ecritures (le corpus biblique ne comporte pas d’erreur et est achevé) et du fait que l’Eglise n’a jamais erré dans la foi, mais le pape, même si l’idée de primauté fait lentement son chemin, est tout à fait considéré comme faillible, et peut être déposé (et de fait, de nombreux papes, considérés comme hérétiques, sont déposés à la fin du millénaire). Au 13ème siècle la souveraineté juridique du pape commence à être affirmée plus nettement. Puis, à l’occasion de la crise franciscaine de la pauvreté, certains auteurs commencent à formuler l’idée que certaines positions du pape en matière de foi sont irréformables, mais paradoxalement contre le pape en place (et parfois avec des accents quasi sédévacantistes avant l’heure) pour sauvegarder les décisions de papes antérieurs. La crise conciliariste du 15ème siècle, qui oppose le concile au pape, voit triompher l’autorité de ce dernier. Au 16ème siècle, le Concile de trente n’aborde pourtant pas cette thématique de l’infaillibilité, qui ressurgit au siècle suivant lors de la crise janséniste, qui pour la première fois consacre, du point de vue des partisans du pape, l’idée et le vocabulaire de l’infaillibilité. Mais celle-ci n’entre dans le vocabulaire dogmatique qu’en 1870, à l’issue du Concile Vatican I, dans un cadre très strict. Une décision du pape est infaillible, à condition qu’elle soit énoncée dans des circonstances extraordinaires, dans le domaine de la foi et de la morale, de manière très formalisée et explicite (une incertitude sur le fait qu’il s’agit d’un recours à l’infaillibilité suffit à rendre celle-ci invalide). Curieusement compte tenu du contexte de la crise moderniste, hors l’assomption de la Vierge Marie, tous les papes éviteront d’avoir recours à ce « magistère extraordinaire et solennel ». Un siècle plus tard, Vatican II rappelle l’importance du « magistère ordinaire et universel » des évêques en matière de foi, lorsqu’il y a consensus entre eux. Les deux conciles laissent ouverte, sans la résoudre, la possibilité que l’infaillibilité puisse toucher des domaines connexes à la foi. Sesboüé rappelle que contrairement à la surenchère de certains théologiens, il n’existe pas de « magistère ordinaire » infaillible du pape seul, mais un « magistère authentique », qui demande l' »assentiment de l’intelligence et de la volonté », mais qui n’est pas de foi.

Si, au sujet de la querelle sur l’infaillibilité (notamment entre les théologiens Hans Küng et Karl Rahner) qui fait suite à la publication (1973) de l’encyclique Humanae Vitae, Sesboüé défend la décision de Paul VI, qui fait droit aux partisans de la position minoritaire, qui défend les positions traditionnelles de l’Eglise sur la contraception, contre ceux de la majorité qui réclame un assouplissement (ce qu’il défend, ce n’est pas le caractère inaltérable d’une « loi naturelle », mais une position de prudence, face à une position tenue par l’Eglise depuis ses origines et en attendant d’y voir plus clair), il semble évident, malgré sa réserve affichée, qu’il a quelque peu du mal avec ce qu’il appelle « l’inflation dogmatique », perceptible tout au long du pontificat de Jean-Paul II.

En cause plus particulièrement, trois documents magistériels, et les commentaires dont ils font l’objet par la congrégation pour la doctrine de la foi:

– La profession de foi et l’instruction Donum Veritatis de 1988: cette nouvelle rédaction de la profession de foi, qui est exigée de tous ceux qui exercent une charge officielle dans l’Eglise (évêques, professeurs de théologie etc.), comporte trois ensembles:

 « Moi, N., avec une foi ferme, je crois et professe toutes et chacune des vérités contenues dans le Symbole de la Foi, à savoir:
Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles: Il est Dieu, né de Dieu, lumière, née de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, de même nature que le Père; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel; par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Ecritures, et il monta au ciel; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts; et son règne n’aura pas de fin. Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, il procède du Père et du Fils; avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire; il a parlé par les prophètes. Je crois en l’Eglise, une sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen.
Avec une foi ferme, je crois aussi toutes les vérités qui sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition et proposées par l’Eglise pour être crues comme divinement révélées, soit en vertu d’une décision solennelle, soit par le Magistère ordinaire et universel.
Fermement encore, j’embrasse et tiens toutes et chacune des vérités que l’Eglise propose de façon définitive concernant la doctrine sur la foi et les mœurs.
De plus, avec une soumission religieuse de la volonté et de l’intelligence, j’adhère aux doctrines qui sont énoncées, soit par le Pontife romain, soit par le Collège des évêques, lorsqu’ils exercent le Magistère authentique, même s’ils n’ont pas l’intention de les proclamer par un acte définitif. » (passage graissé par moi)

 Le premier, sur les actes de foi, et le troisième, sur ceux du magistère authentique (mais qui ne sont pas de foi), ne posent pas de difficultés. Par contre le deuxième (en gras ci-dessus) introduit une catégorie nouvelle: l’enseignement « définitif » concernant la foi et les moeurs.  La profession de foi utilise prudemment le verbe tenir (je tiens) ai lieu de croire, conformément à une formule déjà utilisée par le Concile Vatican II. Un commentateur officieux, mais très autorisé, puisqu’il s’agit du probable rédacteur du texte (U. Betti) indique cependant que ces véritées doivent « être crues », et précise que peuvent faire partie, à ce titre, des décisions « irréformables » toutes celles qui ne sont sont pas des définitions de foi, mais se rattachent à la « loi naturelle ».
« Cette réflexion révèle l’intention des rédacteurs du document: permettre à l’Eglise de s’exprimer de manière irréformable sur certains points de la vie morale qui ne sont pas couverts par la révélation, mais sont justifiés au nom de l’appel à la loi naturelle » (Sesboüé p. 282).
2 nouveautés magistérielles dans ce document: 1) il y a donc désormais non plus deux mais trois niveaux ou « corbeilles » dans l’enseignement des vérités de la foi ». 2) Ce document, par rapport aux possibilités laissées en suspend dans les deux derniers conciles, franchit un pas décisif dans la dogmatisation de vérités n’appartenant pas à la révélation. L’instruction explicite ce lien entre vérités révélés et loi naturelle.

– La lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis (1994), qui entend clore  le débat sur l’ordination sacerdotale des femmes, semble-t-il pour prévenir les coups de force éventuels de certains évêques qui ordonneraient des femmes prêtres:

«  C’est pourquoi, afin qu’il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l’Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l’Église n’a en aucune manière le pouvoir de conférer l’ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l’Église. » (passage graissé par moi)
Cette impossibilité doit être « tenue définitivement ». La note de présentation officielle du document fait appel au « magistère  pontifical ordinaire de manière définitive » (Note de présentation d’Ordinatio sacerdotalis, Doc. Cath. 2096, p. 553. Et on retrouve l'expression dans l'Explicitation de la Responsum ad dubium :« Dans ce cas, un acte du Magistère ordinaire pontifical, qui par lui-même n’est pas infaillible, atteste le caractère infaillible de l’enseignement d’une doctrine déjà possédée par l’Église« ), alors que selon Vatican I et II il n’existe pas de « magistère ordinaire » du pape, mais seulement un magistère quotidien « authentique » qui n’a pas valeur d’infaillibilité. Un commentaire officiel du Cardinal Ratzinger (D.C. 2097, 1994, p. 613, cité par Sesboüé p. 286) opère une correction discrète en utilisant l’expression « magistère authentique ordinaire ». Il indique qu’il ne s’agit pas d’une formule dogmatique, mais d’un acte de dogmatisation, non solennel, mais définitif et « donc non réformable ». Ce commentaire soulève de grandes difficultés aux théologiens: un pape peut-il poser une définition définitive et irréformable au nom de son magistère authentique, sans passer par le magistère solennel ex cathedra? Une réponse (la Responsum ad dubium) de la Congrégation pour la doctrine de la foi à une question sur l’ordination sacerdotale des femmes précise l’année suivante qu’il ne s’agit pas de magistère authentique mais d’un enseignement infaillible du magistère ordinaire et universel (le Souverain Pontife « confirme », comme c’est sa prérogative, le magistère ordinaire universel de ses frères évêques). Mais pourquoi le Pape n’a-t-il pas consulté préalablement le collège des évêques? Il semble qu’en faisant de manière solitaire cette déclaration il « confisque » le discernement universel. Curieusement, le cardinal Ratzinger, dans son commentaire du motu proprio  Ad tuendam fidem (D.C. 2186, 2186, p. 651-653, cité par Sesboüé p. 298-290), « déqualifie dogmatiquement » l’affirmation de l’impossibilité d’ordonner sacerdotalement des femmes en la situant, non plus dans le magistère infaillible (première corbeille), mais dans le second niveau de la profession de foi ci-dessus: les vérités « tenues définitivement » (deuxième corbeille):
« Le Souverain Pontife, tout en ne voulant pas arriver jusqu’à une définition dogmatique, a eu l’intention de réaffirmer qu’il faut considérer cette doctrine comme définitive« .
Les théologiens reçoivent majoritairement très mal l’inflation dogmatique qui accompagne la lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis, dont ils estiment pour beaucoup qu’elle se fait sans consensus manifeste ni des évêques, ni des fidèles, à la manière d’un coup de force, et dans un grand manque de clarté (voir ici et ici diverses réserves fortes contre l’infaillibilité de Ordinatio Sacerdotalis). Il s’agit par ailleurs (remarque de moi et non de Sesboüé) d’une innovation qui confère de facto une infaillibilité plus grande au pape seul, alors que son propos littéral est de dire que le pape « n’a pas le pouvoir de… ».
– Le motu proprio Ad tuendam fidem (1998): ce motu proprio, qui commence par une appréciation très sévère à propos des « erreurs » des théologiens, « canonise » la deuxième « corbeille » introduite par la profession de foi de 1989, en l’inscrivant dans le Code de droit canon:
 « Pour défendre la foi de l’Église catholique contre les erreurs formulées par certains fidèles, surtout ceux qui s’adonnent aux disciplines de la théologie, il m’a semblé absolument nécessaire, à moi dont la fonction première est de confirmer mes frères dans la foi (cf. Lc 22, 32), que, dans les textes en vigueur du Code de Droit canonique et du Code des Canons des Églises orientales, soient ajoutées des normes qui imposent expressément le devoir d’adhérer aux vérités proposées de façon définitive par le Magistère de l’Église, mentionnant aussi les sanctions canoniques concernant cette matière. […]

Toutefois, le deuxième paragraphe, où il est affirmé : «J’adopte fermement aussi et je fais miennes toutes les vérités de la doctrine concernant la foi ou les mœurs, et chacune d’entre elles, que l’Église propose comme définitives»(10), n’a aucun canon qui lui corresponde dans les Codes de l’Église catholique. Ce paragraphe de la Profession de foi est d’une grande importance, car il indique les vérités nécessairement liées à la révélation divine. Ces vérités, qui, dans l’étude approfondie de la doctrine catholique, témoignent d’une inspiration particulière de l’Esprit divin pour que l’Église ait une meilleure intelligence de telle ou telle vérité relative à la foi ou aux mœurs, sont liées entre elles, tant pour des raisons historiques que par une cohérence logique. 4. C’est pourquoi, poussé par la nécessité dont j’ai parlé ci-dessus, j’ai décidé de combler comme il suit cette lacune de la législation universelle :[…]

 § 2. On doit aussi adopter fermement et faire sien tous les points, et chacun d’eux, de la doctrine concernant la foi ou les mœurs que le Magistère de l’Église propose comme définitifs, c’est-à-dire qui sont exigés pour conserver saintement et exposer fidèlement le dépôt de la foi; celui qui repousse ces points qui doivent être tenus pour définitifs s’oppose donc à la doctrine de l’Église catholique. »
(passage graissé par moi)

 Le motu proprio utilise le terme « définitif » et non « infaillible » pour caractériser le contenu de cette deuxième corbeille, mais le commentaire officiel du cardinal Ratzinger et de Mgr Bertone utilise « immédiatement » (cf. Sesboüé p. 298 à 303) ce second terme. Et rapproche le plus possible l’assentiment dû aux énoncés de la « loi naturelle » de ceux liés à la foi dans la révélation en reconnaissant, certes, qu’elles ne sont pas fondées sur « la foi dans l’autorité de la parole de Dieu », mais en affirmant qu’elles s’appuient sur la « foi dans l’assistance que le Saint Esprit prête au magistère et sur la doctrine catholique de l’infaillibilité du magistère ». Ce commentaire, qui n’est certes pas lui-même un document magistériel (un théologien, P. Hünermann, va jusqu’à qualifier ce texte de la CDF de « faute lourde »), revient à dire que le pape n’a plus besoin de passer par la définition ex cathedra de manière solennelle pour déclarer qu’un point appartient infailliblement à la doctrine de l’Eglise.
« Ces derniers développements sont le signe d’un mouvement continu et cohérent, sous le pontificat de Jean-Paul II, vers une dogmatisation de nouveaux contenus, selon une méthode très discrète que certains ont appelé une « infaillibilité rampante ». Le but est de chercher à faire accepter par l’opinion catholique l’infaillibilité de certains enseignements pour des doctrines pour lesquelles le magistère n’ose pas la demander en clair » (Sesboüé p. 304).
Bernard Sesboüé regrette que n’ait pas été préféré à cette inflation dogmatique le recours (beaucoup plus traditionnel) à l’indéfectibilité. Cette notion, dans des domaines qui engagent des considérations, scientifiques, philosophiques, historiques que l’Eglise ne maitrise pas toujours, rend possible pour certaines définitions une certaine infaillibilité juridique « pour le bien de l’Eglise » en cas de conflits qui mencent l’unité de cette dernière, sans les rendre irréformables sur le plan doctrinal:
 « Il est également légitime de penser que pour beaucoup de ces problèmes l’appel à l’indéfectibilité de l’Eglise aurait pu suffire et même être plus opératoire. Il est non seulement normal, mais nécessaire au Bien de l’Eglise, que le magistère puisse s’exprimer avec autorité et être obéi, sans engager pour autant son infaillibilité. Des enseignements et des pratiques peuvent être nécessaires à une époque, sans avoir à prétendre à l’irréformabilité. C’était en tout cas la conviction du Concile de Trente. Il appartient à la mission de l’Eglise, au nom de son indéfectibilité fondamentale, d’imposer des doctrines et des pratiques qui pourront évoluer. » (Sesboüé, p. 306).
 Il sait gré au pontificat de Benoit XVI d’avoir introduit une pause dans cette « infaillibilité rampante »:
« Le théologien ne peut que se réjouir du changement de ton adopté. »
2) Pour revenir à l’IVG, et en lien avec cette évolution magistérielle récente (un  prêtre m’a récemment présenté sur Facebook les positions de l’Eglise sur  l’homosexualité, l’IVG, etc. comme la « loi de Dieu », me mettant au défi, avec des accents manifestement empruntés au Livre de Job, de mettre Dieu en accusation) on est dans un débat qui touche certes à des problèmes humainement graves, mais qui d’une part ne touche pas directement à la foi (que l’embryon soit « un amas de cellule » ou u être vivant avec des « droits », je ne vois pas quelle vérité de foi est remise en cause, ce qui n’enlève rien à l’urgence de s’engager moralement d’un côté ou de l’autre selon ce qu’on tient comme la vérité), et semble indécidable dans l’état actuel des connaissances en l’absence de consensus scientifique (Ma position personnelle: en gros, j’ai beaucoup de mal à dissocier la vie de la capacité à ressentir du plaisir ou de la souffrance, ce qui me place plutôt en terrain pro IVG. Mais, peut-être du fait des longues années passées à tenter, sans jamais vraiment y arriver, de me persuader du bien fondé du discours de l’Eglise sur ce sujet, je suis encore réticent à balayer aussi aisément ce dernier que je le fais pour celui sur l’homosexualité, dont le caractère erroné m’apparait beaucoup plus clairement et de manière manifeste) . Il semble donc étonnant (voire anormal) qu’en quelques décennies (certes, la condamnation existe depuis des siècles, mais elle suivait simplement le consensus social: pourquoi s’en être détaché si brutalement et unilatéralement?), l’opposition à l’IVG soit devenue si indissociable de l’identité catholique que même au sein de certains groupes de chrétiens, composés de personnes qui ont franchi le pas d’une certaine forme, sinon de dissidence, du moins de recul critique vis à vis du magistère, on ait presque l’impression de crever un abcès en débattant sur l’IVG. Au point, plus largement,  que dans l’Eglise, certains préfèrent voire partir ceux qui sont pour l’IVG, et qui y sont déjà, ou tenir à distance ceux qui sont sur le seuil, plutôt que de « négocier ». Avec les questions que cela soulève en termes d’évangélisation (je me rappelle d’une formation d’animateurs d’aumônerie organisée par les groupes Alpha, où l’intervenant nous dirait que notre boulot était d’évangéliser, de donner aux gens envie de se convertir. Que l’Eglise soit devenue un repoussoir, qu’on assiste même à des « débaptisations », et que des fidèles n’y voient qu’un « épiphénomène sans importance, voire, pour certains, en viennent à s’en réjouir, à y voir une forme de coup de balai, est un réel problème, et pour le coup qui touche à la foi). Il y a là, pas forcément d’ailleurs pour contester systématiquement, de quoi s’interroger sur l’évolution ces dernières années de ce que signifient être catholique, et faire Eglise, du point de vue des fidèles, ou de certains fidèles.
J’ai également souvenir d’un entretien  de la sociologue Céline Béraud, qui insistait sur les aménagements pastoraux que les curés et les prêtres donnaient sur le terrain à l’enseignement moral de l’Eglise, qui permet de trouver des compromis en son sein et de le rendre plus vivable, mais qui soulève quand même la question de sa valeur de vérité et de sa réception effective par le sensus fidei/fidelium (le consensus, inspiré surnaturellement, du peuple des baptisés, qui, certes, n’est pas censé s’opposer au magistère, mais le caractère infaillible des énoncés de celui-ci en lien avec la « loi naturelle » semble encore loin d’être prouvé de manière satisfaisante):
 » Alors que l’Église est souvent décrite comme très hiérarchique, vous défendez l’idée que des arrangements locaux sont une réalité permanente.
 Depuis toujours, il s’agit d’une caractéristique du catholicisme. La norme pour tous, définie de façon hiérarchique, cohabite avec des marges de manœuvre locales, prévues par l’institution elle-même (qui pardonne et accueille les contrevenants à ses lois). Sur l’homosexualité, si le magistère condamne, les responsables locaux sont en général bienveillants. Les homosexuels peuvent fréquenter les paroisses « gay friendly », mais restent. L’association David et Jonathan (2) ne propose pas de ma­riages homosexuels catholiques parce que c’est interdit. Mais dans les baptêmes d’enfant de couples homoparentaux, certains prêtres bricolent et se débrouillent mieux que les maires lors des cérémonies républicaines, par exemple en utilisant le rôle de parrain ou de marraine.[…]
 Comme les laïcs, les prêtres pratiquent donc aussi ce grand écart entre Rome et le réel ? Oui, la hiérarchie locale gère cela. Cela demande beaucoup de talent aux prêtres et aux évêques pour tenir les deux bouts du système. Aujourd’hui, les curés qui n’arrivent pas à bricoler avec toutes les sensibilités et les demandes ne tiennent pas le coup. Un curé de paroisse ordinaire ne peut tenir tout le temps un discours très dur sur le monde et les réalités de vie et refuser toute négociation. La Conférence des évêques de France aussi ménage la chèvre et le chou. En parlant du préservatif comme d’un « moindre mal », elle ne tient pas exactement le discours romain. Par contre, sur la question des ministères, les évêques français sont beaucoup moins offensifs que les Allemands. » (Témoignage Chrétien, « Il y a une souplesse typiquement catholique », propos recueillis par Henrik Lindell)
 3) A propos de la réaction des théologiens au motu proprio de 1998, je suis tombé sur un article d’époque de Libération, dont je ne partage pas nécessairement le ton, mais que je trouve intéressant:
« De fait, depuis plusieurs années, le pontificat de Jean Paul II, inspiré par les stratégies médiatiques d’un Opus Dei omniprésent préfère court-circuiter l’échelon épiscopal en s’adressant directement aux fidèles via des superproductions type JMJ ou des mouvements de laïcs à la foi inébranlable tels les Charismatiques. Efficaces pour renforcer la fierté catholique, ces grands rassemblements ont l’inconvénient de n’être ni porteurs d’idées, ni déclencheurs de débats. Ce sont bien des théologiens qui ont, en leur temps, fourni le matériau qui a engendré Vatican II et fait entrer l’Eglise dans la modernité. Avec ce motu proprio, l’Eglise se condamne à une glaciation de la pensée dans des domaines qui taraudent l’institution et les croyants. Et Sesboüé de pointer ces futurs rendez-vous manqués: «Légitimité de l’élection du pape, célébration d’un concile, canonisation des saints, non-ordination des femmes». Des questions que d’aucuns se posent pour «défendre la foi», d’une manière jugée désormais fort peu catholique.« 

Sans me prononcer sur la référence à l’Opus Dei, ni partager la sévérité du ton, et tout en reconnaissant des fruits spirituels aux JMJ et aux mouvements du Renouveau Charismatique, ce paragraphe me fait repenser à ce désir de plus de spiritualité dans l’Eglise, tant revendiqué par ma génération par rapport à la précédente. Je m’y associe pleinement, et sans doute l’ancienne génération des cathos progressistes ne mettait pas suffisamment cet aspect de la vie de foi en valeur. Mais peut-être que, chez certains de nos contemporains, cette soif de spiritualité s’est faite au prix d’une certaine méfiance envers l’historicité de l’Eglise (pour le coup bien perçue par la génération précédente) par l’exaltation d’une supposée intangibilité de l’enseignement de l’Eglise (la loi naturelle, la Vérité, la « loi de Dieu », etc.). 

Or Sesboüé, dans son livre, semble considérer comme le plus sûr critère de l’infaillibilité de l’Eglise  la « réception » par les fidèles, sur le temps long, de ses enseignements. Ainsi, des idées au départ condamnées par les papes (celle de l’infaillibilité elle-même par exemple, à laquelle le pape Jean XXII, qui a par ailleurs canonisé Thomas d’Aquin, était très hostile), ont fini par être reçues, après plusieurs siècles de débats. Inversement, des énoncés exprimés de manière solennels, mais contredits par l’Histoire (la condamnation de la liberté religieuse dans le Syllabus) n’ont plus été reçus. L’historicité de l’Eglise ne s’oppose pas à son infaillibilité et son inerrance dans la foi, mais en est la meilleure garante, en ce qu’elle apure par l’épreuve du temps et des évolutions scientifiques et sociales les germes d’Esprit Saint de leur gangue humaine, trop humaine. Peut-être que l’un de nos défis est justement de réarticuler le lien entre cette historicité, sans doute trop minimisée par certains de nous, catholiques d’aujourd’hui, avec cette soif d’une vie spirituelle plus authentique qui est la notre? Pour relancer le dialogue avec le « monde » sans perdre la relation avec le Christ.
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Bonne n’oui

J’ai déjà dû le dire, un jour, quelque part… que la vie, les amis, les autres, Dieu, toussa… oui, votre vie quoi, appelait toute votre adhésion. Toute votre liberté. Qu’elle appelait, qu’elle appelle, inlassablement, un « oui ». Un oui qu’il faut redire chaque matin. Un oui qui parfois sonne comme un « ggrrrrrrmmmmooouais » des réveils difficiles. Ou […]

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