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juin 2014

Pornographie, postporn et morale chrétienne 1/6


Disclaimer: je ne suis ni universitaire, ni particulièrement connaisseur du sujet dont il est question ici. Cette série de billet n’apprendra probablement pas grand chose à ceux de mes lecteurs qui se sont un peu frottés de près au sujet, et ils y verront sans doute de nombreuses erreurs et approximations. pour lesquelles je présente par avance mes excuses. Ces billets sont surtout destinés à poser par écrit l’état actuel de ma réflexion, et destinés en priorité à la partie chrétienne de mon lectorat, afin de questionner un certain nombre d’évidences qui lui sont plus particulièrement propres, et qui me semblent, de plus en plus, douteuses.
ll y a quelques semaines, je partageais sur Twitter un article sur les porn studies, qui faisait mention d’une « pornographie éthique ». S’ensuivait une avalanche de réactions, sceptiques, ironiques, ou franchement horrifiées, de la part de contacts, catholiques pour l’essentiel, mais qui sont loin, pour la plupart, d’être spécialement traditionnalistes ou virulents et sectaires dans leurs engagements politiques. Surpris et quelque peu choqué par le caractère quelque peu épidermique de cette levée de bouclier, et par le blocage sur le mot « pornographie » et les significations qui lui sont habituellement associées qu’elle laisse deviner, je promettais un billet sur le sujet: le voici (ou plutôt les voici, puisqu’il y en aura six en tout, que celui-ci vise simplement à introduire).
Il semble d’usage, lorsqu’on essaie de réfléchir sur la pornographie, de se situer par rapport à cet objet d’étude (voir cet article, par exemple): après tout, quelques soient les hauteurs vers lesquelles nous élève notre pensée, nous sommes aussi des corps désirants, avec notre sexualité propre et notre histoire spécifique de celle-ci, et sommes en tant que tels toujours susceptibles d’être soit, ou en même temps, excités, perturbés, révulsés, attirés, étonnés, par tel ou tel texte, ou telle ou telle image, à caractère pornographique.
Je suis un homme blanc cisgenre, et hétérosexuel. J’ai déjà vu des films pornographiques, quoique, autant que que je me souvienne, pas depuis que j’ai l’âge légal de pouvoir le faire (j’ai 37 ans). Il m’est par contre arrivé occasionnellement, à l »âge adulte, de lire des livres ou des bandes dessinées qui comportaient des passages à caractère pornographique. Rétrospectivement, je ne peux pas dire que l’expérience ait été très plaisante, un sentiment de gêne, de vide et ou de honte submergeant très rapidement les aspects parfois plus agréables de la découverte. Pour autant, ce vide, cette honte et cette gêne me semble moins avoir révélé une hypothétique « essence » de la pornographie, que mis en lumière certains aspects obscurs de mon rapport à ma sexualité et à mon corps, ainsi que certains a priori sur la représentation de l’acte sexuel qui me rendent impossible, actuellement, de pleinement apprécier des oeuvres pornographiques. 
Voilà donc pour ma situation personnelle: peu d’inclination pour le genre, et un corpus de sources primaires très pauvre. 
Pour autant, il m’est difficile de taire, au nom de ma propre expérience, les voix et les discours de celles et ceux, d’une part, qui condamnent absolument la pornographie, mais aussi, d’autre part, qui y voient, repensée, re-représentée et resignifiée, un moyen possible d’émancipation et d’empowerment pour les minorités de genre, d’orientation sexuelle, ou racisées. Au sens où la critique de la pornographie dominante, majoritairement sexiste, hétérosexiste, cissexiste, et porteuse de stéréotypes racistes, et la promotion de pornographies alternatives, seraient des leviers efficaces pour subvertir les représentations hégémoniques d’une sexualité « normale », en fait prioritairement blanche, hétéro, cisgenre et orientée vers des fantasmes masculins, plus efficaces en tout cas que le recours à la censure a priori et au cadre réglementaire comme réponse principale aux difficultés morales et sociétales soulevées par une certaine pornographie. 
Ce qui constitue en partie le projet d’une « pornographie éthique », au sens où une partie du milieu de la pornographie refuse d’abandonner le monopole de la représentation de l’acte sexuel à une conception hégémonique de celui-ci qui le fixe comme le lieu « naturel » d’une domination des instincts masculins sur les corps féminins, et comme une sorte de nécessité « honteuse » mais « biologique » qu’il vaudrait mieux reléguer au silence de la vie privée: il y a des manières de combattre l’essence supposée mortifère de la pornographie qui ont pour conséquence de sacraliser les représentations avilissantes et oppressives de la sexualité qu’on y décèle, comme autant de formes supposément essentielles et instinctives de l’acte sexuel en lui-même. 
Ceci nous ramène à l’un des enjeux politiques les plus estimables et les plus précieux des études de genre prises largement: débusquer le caractère culturellement construits des formes soit disant naturelles de la domination masculine, pour prendre conscience de leur contingence et de leur fragilité, afin d’aménager des espaces de sens qui les contrecarrent et rendent possible des représentations plus valorisante de minorités: femmes, LGBT, etc. Les opposants à la pornographie ont beau jeu de prendre appui sur la nudité des acteurs et le caractère cru de l’acte sexuel en lui-même pour soutenir une sorte d’évidence, d’univocité sémantique et morale de ce genre cinématographique et littéraire en lui-même. Pourtant, aussi nus que soient les corps, aussi apparemment directe et explicite que soit la représentation de l’acte, nous est-il possible, à quelque moment de notre vie que ce soit, d’avoir une relation immédiate, évidente, universelle, à ce qui serait leur vérité essentielle, et qui permettrait de dire que la pornographie n’aurait q’un seul type de discours, de signification, et qu’évaluer une oeuvre de ce type, ce serait les évaluer toutes?
Comment concilier en effet, les affirmations conjointes de la dignité de l’acte sexuel, et de l’abjection de la pornographie, sinon en reconnaissant que ce que l’on condamne dans cette dernière, ce n’est pas la représentation brute, sémantiquement pure et naïve, virginale, de l’acte sexuel, mais tout un ensemble de significations culturelles, de connotations, qu’on y associe plus ou moins spontanément: l’exploitation des femmes,la violence, l' »addiction » au porno,  le capitalisme le plus débridé, la misère sexuelle, les boutiques « honteuses », etc. ?
Ce qui révulse dans la pornographie, ce n’est donc pas une caractéristique essentielle de toute représentation cinématographique, ou littéraire, ou picturale, ou photographique, de l’acte sexuel, mais un ensemble de constructions culturelles, de réseaux de significations et d’images, qui lui sont habituellement associés, à tort ou à raison. Or, là où il n’y a pas essence, mais construction, comme c’est, me semble-t-il, le cas ici, se pose toujours la question de la possibilité de déconstruire puis reconstruire, et là où il y a des réseaux de significations associés, celle de l’éventualité de les déplacer ou les redéfinir, en se réappropriant le medium en cause. Ce qui est depuis les années 1970, le projet du postporn, la relecture et la réappropriation féministe de la pornographie. Les enjeux me paraissent trop importants pour traiter cette entreprise par le sourire ou le mépris.
Un autre argument courant, pour plaider ce caractère supposément univoque, sémantiquement, de la pornographie, consiste à rappeler ce qui apparait comme sa finalité première: éveiller le désir sexuel. Or, ce dernier est tout sauf univoque: nous ne prenons pas plaisir aux mêmes corps, aux mêmes actes, aux mêmes situations.Et nous sommes très loin loin d’avoir tous le même rapport à notre plaisir sexuel: nous le relisons au travers de notre histoire, de notre éducation, de notre culture. 
Reste l’objection chrétienne classique à la pornographie: la dignité de l’acte sexuel ne serait pas intrinsèque à celui-ci, mais s’accomplirait dans le cadre d’une relation exclusive entre deux personnes, liées par un amour sincère et de manière indissoluble, et qui s’actualiserait pleinement dans la procréation. Pour ma vie personnelle, et en mettant un bémol sur le dernier point, je m’avoue assez proche de cette conception. Qui mène à voir assez fréquemment dans la pornographie une mutilation des potentialités réelles de l’acte de « faire l’amour », une apologie du sexe sans amour, ludique et non amoureux, une déspiritualisation de la sexualité, menant éventuellement (et pour certains inéluctablement) à sa déshumanisation. 
Cette objection m’inspire cependant trois réserves:
– Elle définit une vérité universelle de la pornographie, qui serait seule et unique, et orientée vers le plaisir sexuel au premier degré « animal », là où il y a à mon avis des pornographies, dont certaines se distancient de ce dernier et thématisent les questionnements éthiques qu’il soulève, et plus généralement, dont beaucoup revendiquent un second degré assumé (il n’y a qu’à voir les nombreuses parodies pornos d’oeuvres cinématographiques plus célèbres et respectées).
– Beaucoup de personnes revendiquent simultanément une relation amoureuse exclusive et sincère, et un intérêt réel pour la pornographie, voire une participation à l’élaboration des oeuvres elles-mêmes. Ainsi, l’ancienne actrice X, militante féministe, et réalisatrice de films pornos, Ovidie, dont le mari est avec elle depuis avant ses débuts dans l’industrie du X. Au nom de quoi, sur la base de mon expérience très peu informée, ou des analyses que j’imagine envcore moins éclairées, en terme de connaissance du milieu et des oeuvres, d’intellectuels et prélats catholiques, tairais-je la parole de ces personnes qui connaissent infiniment mieux que moi les réalités de la pornographie, et affirment vivre de manière cohérente différents choix qu’on m’a appris à croire incompatibles?
– Il me semble que chez beaucoup d’opposants à la pornographie, le rapport à celle-ci devient très rapidement un fantasme, au sens déréalisant et obsessionnel qu’on lui associe souvent. De symptôme, elle devient souvent cause de tous les dysfonctionnements sexuels de notre sociétés: viols, harcèlements, pédophilie, etc. Critiquer la pornographie est banal, pour beaucoup, c;est la quintessence du « vrai » combat féministe. Pourtant, parlez de « culture du viol  » à un bon catho ou à un militant de gauche persuadés de leur bonne conscience féministe, dans des contextes plus ordinaires: les jeux vidéos, le monde professionnel, les stéréotypes de genre dans les livres d’enfants, les manuels de biologie, dans le droit, dans l’enseignement des sciences humaines, etc. et vous assistez généralement à une levée de boucler généralisée. Je tiens de plus en plus la pornographie comme un bouc émissaire trop facile, sur lequel notre société projette ses péchés, pour ne pas voir, et encore moins attaquer, les structures socioculturelles, beaucoup plus larges et généralisées, même à l’école (une sorte d’ABCD de la culture du viol, farouchement défendu, paradoxalement, par certains des opposants les plus inflexibles à la pornographie: catholiques et musulmans traditionnalistes) qui sont causes de nos dysfonctionnements nombreux, et tellement plus banals que nous n’osons l’admettre. Je ne crois pas, dans l’état actuel de ma réflexion, et contrairement à ce que certains ont semblé vouloir me faire dire sur Twitter, à un « porno chrétien ». Par contre, je crois foncièrement chrétien de toujours vérifier ce qu’il en est des « boucs émissaires », ce qu’ils révèlent sur nous-mêmes. Et je pense que paradoxalement, la mise à nue de nos structures de péchés passe par une certaine réhabilitation de la pornographie (qui ne me parait pas à l’origine de la plupart des maux qui lui sont associés), pas nécessairement dans une optique libertine, mais a minima, pour révéler derrière elles les dysfonctionnements réels de notre société et de nos vies, que sa dénonciation occulte bien plus souvent qu’elle ne révèle, me semble-t-il.
J’y reviendrai plus longuement dans le cinquième billet de cette série, dont la composition devrait être la suivante:
1) Dans le deuxième billet, je tenterai d’esquisser une définition de la pornographie, à partir des analyses de Marie-Anne Paveau, linguiste, universitaire, et féministe, dans Le discours pornographique (La Musardine, 2014).
2) Dans le troisième billet, je reviendrai sur le débat qui oppose depuis les années 1970 les féministes « pro sexe » aux féministes « radicales » sur la question de la pornographie, au travers d’une relecture des chapitres 1 et 2 du livre de Judith Butler Le pouvoir des mots: Discours de haine et politique du performatif (Editions Amsterdam, 2004), qui y oppose à la critique par la juriste et féministe Catharine MacKinnnon de la pornographie comme « discours de haine » qui assujettirait la femme à un devoir-être social construit par ce type de production culturel, une conception de celle-ci comme  » texte de l’irréalité du genre », qui manifeste de manière accentuée le caractère irréalisable de ce devoir-être que conditionnent les normes de genre, et qui peut être le lieu d’une critique et d’une resignification de ces dernières.
3) Dans le quatrième billet, je rendrai compte d’exemples concrets de tentatives féministes et LGBT de resignification des imaginaires pornographiques: porno « vert »/ »durable », réappropriation féministe des pratiques BDSM, etc.
4) Dans le cinquième billet, j’aborderai les critiques chrétiennes de la pornographie, entre autres au travers de ce qu’en dit le livre récent du père Pierre-Hervé Grosjean, Aimer en vérité (Artège, 2014), et les problèmes qu’elles me posent.
5) Enfin, dans un sixième billet conclusif, j’élargirai mon propos en répondant à une objection qui m’a été faite sur Twitter, par une contacte apparemment particulièrement remontée contre la pornographie, et qui exprimait sa colère face à ce qui lui apparaissait comme une saturation du discours public sur le sexe, qui devrait selon elle être cantonné à la sphère privée. Je pense au contraire que le sexe est une question politique éminente, qui nous concerne tous, informe notre sens moral, nos hontes, nos aspirations, nos réactions les plus viscérales, et que plus on le tait et le relègue à la sphère intime, plus on court le risque de laisser perdurer des schémas hégémoniques et oppressifs, et de faciliter différentes situations d’exclusion de silenciation et de domination. Je ne crois pas pouvoir être chrétien sans pouvoir poser un discours public sur le sexe, pas nécessairement au sens d’une normalisation ou d’une idéalisation excessive, mais tout simplement, de façon à le rendre vivable pour tous. J’essaierai de démontrer mon point de vue dans ce dernier billet.
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Pornographie, postporn et morale chrétienne 1/6


Disclaimer: je ne suis ni universitaire, ni particulièrement connaisseur du sujet dont il est question ici. Cette série de billet n’apprendra probablement pas grand chose à ceux de mes lecteurs qui se sont un peu frottés de près au sujet, et ils y verront sans doute de nombreuses erreurs et approximations. pour lesquelles je présente par avance mes excuses. Ces billets sont surtout destinés à poser par écrit l’état actuel de ma réflexion, et destinés en priorité à la partie chrétienne de mon lectorat, afin de questionner un certain nombre d’évidences qui lui sont plus particulièrement propres, et qui me semblent, de plus en plus, douteuses.
ll y a quelques semaines, je partageais sur Twitter un article sur les porn studies, qui faisait mention d’une « pornographie éthique ». S’ensuivait une avalanche de réactions, sceptiques, ironiques, ou franchement horrifiées, de la part de contacts, catholiques pour l’essentiel, mais qui sont loin, pour la plupart, d’être spécialement traditionnalistes ou virulents et sectaires dans leurs engagements politiques. Surpris et quelque peu choqué par le caractère quelque peu épidermique de cette levée de bouclier, et par le blocage sur le mot « pornographie » et les significations qui lui sont habituellement associées qu’elle laisse deviner, je promettais un billet sur le sujet: le voici (ou plutôt les voici, puisqu’il y en aura six en tout, que celui-ci vise simplement à introduire).
Il semble d’usage, lorsqu’on essaie de réfléchir sur la pornographie, de se situer par rapport à cet objet d’étude (voir cet article, par exemple): après tout, quelques soient les hauteurs vers lesquelles nous élève notre pensée, nous sommes aussi des corps désirants, avec notre sexualité propre et notre histoire spécifique de celle-ci, et sommes en tant que tels toujours susceptibles d’être soit, ou en même temps, excités, perturbés, révulsés, attirés, étonnés, par tel ou tel texte, ou telle ou telle image, à caractère pornographique.
Je suis un homme blanc cisgenre, et hétérosexuel. J’ai déjà vu des films pornographiques, quoique, autant que que je me souvienne, pas depuis que j’ai l’âge légal de pouvoir le faire (j’ai 37 ans). Il m’est par contre arrivé occasionnellement, à l »âge adulte, de lire des livres ou des bandes dessinées qui comportaient des passages à caractère pornographique. Rétrospectivement, je ne peux pas dire que l’expérience ait été très plaisante, un sentiment de gêne, de vide et ou de honte submergeant très rapidement les aspects parfois plus agréables de la découverte. Pour autant, ce vide, cette honte et cette gêne me semble moins avoir révélé une hypothétique « essence » de la pornographie, que mis en lumière certains aspects obscurs de mon rapport à ma sexualité et à mon corps, ainsi que certains a priori sur la représentation de l’acte sexuel qui me rendent impossible, actuellement, de pleinement apprécier des oeuvres pornographiques. 
Voilà donc pour ma situation personnelle: peu d’inclination pour le genre, et un corpus de sources primaires très pauvre. 
Pour autant, il m’est difficile de taire, au nom de ma propre expérience, les voix et les discours de celles et ceux, d’une part, qui condamnent absolument la pornographie, mais aussi, d’autre part, qui y voient, repensée, re-représentée et resignifiée, un moyen possible d’émancipation et d’empowerment pour les minorités de genre, d’orientation sexuelle, ou racisées. Au sens où la critique de la pornographie dominante, majoritairement sexiste, hétérosexiste, cissexiste, et porteuse de stéréotypes racistes, et la promotion de pornographies alternatives, seraient des leviers efficaces pour subvertir les représentations hégémoniques d’une sexualité « normale », en fait prioritairement blanche, hétéro, cisgenre et orientée vers des fantasmes masculins, plus efficaces en tout cas que le recours à la censure a priori et au cadre réglementaire comme réponse principale aux difficultés morales et sociétales soulevées par une certaine pornographie. 
Ce qui constitue en partie le projet d’une « pornographie éthique », au sens où une partie du milieu de la pornographie refuse d’abandonner le monopole de la représentation de l’acte sexuel à une conception hégémonique de celui-ci qui le fixe comme le lieu « naturel » d’une domination des instincts masculins sur les corps féminins, et comme une sorte de nécessité « honteuse » mais « biologique » qu’il vaudrait mieux reléguer au silence de la vie privée: il y a des manières de combattre l’essence supposée mortifère de la pornographie qui ont pour conséquence de sacraliser les représentations avilissantes et oppressives de la sexualité qu’on y décèle, comme autant de formes supposément essentielles et instinctives de l’acte sexuel en lui-même. 
Ceci nous ramène à l’un des enjeux politiques les plus estimables et les plus précieux des études de genre prises largement: débusquer le caractère culturellement construits des formes soit disant naturelles de la domination masculine, pour prendre conscience de leur contingence et de leur fragilité, afin d’aménager des espaces de sens qui les contrecarrent et rendent possible des représentations plus valorisante de minorités: femmes, LGBT, etc. Les opposants à la pornographie ont beau jeu de prendre appui sur la nudité des acteurs et le caractère cru de l’acte sexuel en lui-même pour soutenir une sorte d’évidence, d’univocité sémantique et morale de ce genre cinématographique et littéraire en lui-même. Pourtant, aussi nus que soient les corps, aussi apparemment directe et explicite que soit la représentation de l’acte, nous est-il possible, à quelque moment de notre vie que ce soit, d’avoir une relation immédiate, évidente, universelle, à ce qui serait leur vérité essentielle, et qui permettrait de dire que la pornographie n’aurait q’un seul type de discours, de signification, et qu’évaluer une oeuvre de ce type, ce serait les évaluer toutes?
Comment concilier en effet, les affirmations conjointes de la dignité de l’acte sexuel, et de l’abjection de la pornographie, sinon en reconnaissant que ce que l’on condamne dans cette dernière, ce n’est pas la représentation brute, sémantiquement pure et naïve, virginale, de l’acte sexuel, mais tout un ensemble de significations culturelles, de connotations, qu’on y associe plus ou moins spontanément: l’exploitation des femmes,la violence, l' »addiction » au porno,  le capitalisme le plus débridé, la misère sexuelle, les boutiques « honteuses », etc. ?
Ce qui révulse dans la pornographie, ce n’est donc pas une caractéristique essentielle de toute représentation cinématographique, ou littéraire, ou picturale, ou photographique, de l’acte sexuel, mais un ensemble de constructions culturelles, de réseaux de significations et d’images, qui lui sont habituellement associés, à tort ou à raison. Or, là où il n’y a pas essence, mais construction, comme c’est, me semble-t-il, le cas ici, se pose toujours la question de la possibilité de déconstruire puis reconstruire, et là où il y a des réseaux de significations associés, celle de l’éventualité de les déplacer ou les redéfinir, en se réappropriant le medium en cause. Ce qui est depuis les années 1970, le projet du postporn, la relecture et la réappropriation féministe de la pornographie. Les enjeux me paraissent trop importants pour traiter cette entreprise par le sourire ou le mépris.
Un autre argument courant, pour plaider ce caractère supposément univoque, sémantiquement, de la pornographie, consiste à rappeler ce qui apparait comme sa finalité première: éveiller le désir sexuel. Or, ce dernier est tout sauf univoque: nous ne prenons pas plaisir aux mêmes corps, aux mêmes actes, aux mêmes situations.Et nous sommes très loin loin d’avoir tous le même rapport à notre plaisir sexuel: nous le relisons au travers de notre histoire, de notre éducation, de notre culture. 
Reste l’objection chrétienne classique à la pornographie: la dignité de l’acte sexuel ne serait pas intrinsèque à celui-ci, mais s’accomplirait dans le cadre d’une relation exclusive entre deux personnes, liées par un amour sincère et de manière indissoluble, et qui s’actualiserait pleinement dans la procréation. Pour ma vie personnelle, et en mettant un bémol sur le dernier point, je m’avoue assez proche de cette conception. Qui mène à voir assez fréquemment dans la pornographie une mutilation des potentialités réelles de l’acte de « faire l’amour », une apologie du sexe sans amour, ludique et non amoureux, une déspiritualisation de la sexualité, menant éventuellement (et pour certains inéluctablement) à sa déshumanisation. 
Cette objection m’inspire cependant trois réserves:
– Elle définit une vérité universelle de la pornographie, qui serait seule et unique, et orientée vers le plaisir sexuel au premier degré « animal », là où il y a à mon avis des pornographies, dont certaines se distancient de ce dernier et thématisent les questionnements éthiques qu’il soulève, et plus généralement, dont beaucoup revendiquent un second degré assumé (il n’y a qu’à voir les nombreuses parodies pornos d’oeuvres cinématographiques plus célèbres et respectées).
– Beaucoup de personnes revendiquent simultanément une relation amoureuse exclusive et sincère, et un intérêt réel pour la pornographie, voire une participation à l’élaboration des oeuvres elles-mêmes. Ainsi, l’ancienne actrice X, militante féministe, et réalisatrice de films pornos, Ovidie, dont le mari est avec elle depuis avant ses débuts dans l’industrie du X. Au nom de quoi, sur la base de mon expérience très peu informée, ou des analyses que j’imagine envcore moins éclairées, en terme de connaissance du milieu et des oeuvres, d’intellectuels et prélats catholiques, tairais-je la parole de ces personnes qui connaissent infiniment mieux que moi les réalités de la pornographie, et affirment vivre de manière cohérente différents choix qu’on m’a appris à croire incompatibles?
– Il me semble que chez beaucoup d’opposants à la pornographie, le rapport à celle-ci devient très rapidement un fantasme, au sens déréalisant et obsessionnel qu’on lui associe souvent. De symptôme, elle devient souvent cause de tous les dysfonctionnements sexuels de notre sociétés: viols, harcèlements, pédophilie, etc. Critiquer la pornographie est banal, pour beaucoup, c;est la quintessence du « vrai » combat féministe. Pourtant, parlez de « culture du viol  » à un bon catho ou à un militant de gauche persuadés de leur bonne conscience féministe, dans des contextes plus ordinaires: les jeux vidéos, le monde professionnel, les stéréotypes de genre dans les livres d’enfants, les manuels de biologie, dans le droit, dans l’enseignement des sciences humaines, etc. et vous assistez généralement à une levée de boucler généralisée. Je tiens de plus en plus la pornographie comme un bouc émissaire trop facile, sur lequel notre société projette ses péchés, pour ne pas voir, et encore moins attaquer, les structures socioculturelles, beaucoup plus larges et généralisées, même à l’école (une sorte d’ABCD de la culture du viol, farouchement défendu, paradoxalement, par certains des opposants les plus inflexibles à la pornographie: catholiques et musulmans traditionnalistes) qui sont causes de nos dysfonctionnements nombreux, et tellement plus banals que nous n’osons l’admettre. Je ne crois pas, dans l’état actuel de ma réflexion, et contrairement à ce que certains ont semblé vouloir me faire dire sur Twitter, à un « porno chrétien ». Par contre, je crois foncièrement chrétien de toujours vérifier ce qu’il en est des « boucs émissaires », ce qu’ils révèlent sur nous-mêmes. Et je pense que paradoxalement, la mise à nue de nos structures de péchés passe par une certaine réhabilitation de la pornographie (qui ne me parait pas à l’origine de la plupart des maux qui lui sont associés), pas nécessairement dans une optique libertine, mais a minima, pour révéler derrière elles les dysfonctionnements réels de notre société et de nos vies, que sa dénonciation occulte bien plus souvent qu’elle ne révèle, me semble-t-il.
J’y reviendrai plus longuement dans le cinquième billet de cette série, dont la composition devrait être la suivante:
1) Dans le deuxième billet, je tenterai d’esquisser une définition de la pornographie, à partir des analyses de Marie-Anne Paveau, linguiste, universitaire, et féministe, dans Le discours pornographique (La Musardine, 2014).
2) Dans le troisième billet, je reviendrai sur le débat qui oppose depuis les années 1970 les féministes « pro sexe » aux féministes « radicales » sur la question de la pornographie, au travers d’une relecture des chapitres 1 et 2 du livre de Judith Butler Le pouvoir des mots: Discours de haine et politique du performatif (Editions Amsterdam, 2004), qui y oppose à la critique par la juriste et féministe Catharine MacKinnnon de la pornographie comme « discours de haine » qui assujettirait la femme à un devoir-être social construit par ce type de production culturel, une conception de celle-ci comme  » texte de l’irréalité du genre », qui manifeste de manière accentuée le caractère irréalisable de ce devoir-être que conditionnent les normes de genre, et qui peut être le lieu d’une critique et d’une resignification de ces dernières.
3) Dans le quatrième billet, je rendrai compte d’exemples concrets de tentatives féministes et LGBT de resignification des imaginaires pornographiques: porno « vert »/ »durable », réappropriation féministe des pratiques BDSM, etc.
4) Dans le cinquième billet, j’aborderai les critiques chrétiennes de la pornographie, entre autres au travers de ce qu’en dit le livre récent du père Pierre-Hervé Grosjean, Aimer en vérité (Artège, 2014), et les problèmes qu’elles me posent.
5) Enfin, dans un sixième billet conclusif, j’élargirai mon propos en répondant à une objection qui m’a été faite sur Twitter, par une contacte apparemment particulièrement remontée contre la pornographie, et qui exprimait sa colère face à ce qui lui apparaissait comme une saturation du discours public sur le sexe, qui devrait selon elle être cantonné à la sphère privée. Je pense au contraire que le sexe est une question politique éminente, qui nous concerne tous, informe notre sens moral, nos hontes, nos aspirations, nos réactions les plus viscérales, et que plus on le tait et le relègue à la sphère intime, plus on court le risque de laisser perdurer des schémas hégémoniques et oppressifs, et de faciliter différentes situations d’exclusion de silenciation et de domination. Je ne crois pas pouvoir être chrétien sans pouvoir poser un discours public sur le sexe, pas nécessairement au sens d’une normalisation ou d’une idéalisation excessive, mais tout simplement, de façon à le rendre vivable pour tous. J’essaierai de démontrer mon point de vue dans ce dernier billet.
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Pornographie, postporn et morale chrétienne 1/6


Disclaimer: je ne suis ni universitaire, ni particulièrement connaisseur du sujet dont il est question ici. Cette série de billet n’apprendra probablement pas grand chose à ceux de mes lecteurs qui se sont un peu frottés de près au sujet, et ils y verront sans doute de nombreuses erreurs et approximations. pour lesquelles je présente par avance mes excuses. Ces billets sont surtout destinés à poser par écrit l’état actuel de ma réflexion, et destinés en priorité à la partie chrétienne de mon lectorat, afin de questionner un certain nombre d’évidences qui lui sont plus particulièrement propres, et qui me semblent, de plus en plus, douteuses.
ll y a quelques semaines, je partageais sur Twitter un article sur les porn studies, qui faisait mention d’une « pornographie éthique ». S’ensuivait une avalanche de réactions, sceptiques, ironiques, ou franchement horrifiées, de la part de contacts, catholiques pour l’essentiel, mais qui sont loin, pour la plupart, d’être spécialement traditionnalistes ou virulents et sectaires dans leurs engagements politiques. Surpris et quelque peu choqué par le caractère quelque peu épidermique de cette levée de bouclier, et par le blocage sur le mot « pornographie » et les significations qui lui sont habituellement associées qu’elle laisse deviner, je promettais un billet sur le sujet: le voici (ou plutôt les voici, puisqu’il y en aura six en tout, que celui-ci vise simplement à introduire).
Il semble d’usage, lorsqu’on essaie de réfléchir sur la pornographie, de se situer par rapport à cet objet d’étude (voir cet article, par exemple): après tout, quelques soient les hauteurs vers lesquelles nous élève notre pensée, nous sommes aussi des corps désirants, avec notre sexualité propre et notre histoire spécifique de celle-ci, et sommes en tant que tels toujours susceptibles d’être soit, ou en même temps, excités, perturbés, révulsés, attirés, étonnés, par tel ou tel texte, ou telle ou telle image, à caractère pornographique.
Je suis un homme blanc cisgenre, et hétérosexuel. J’ai déjà vu des films pornographiques, quoique, autant que que je me souvienne, pas depuis que j’ai l’âge légal de pouvoir le faire (j’ai 37 ans). Il m’est par contre arrivé occasionnellement, à l »âge adulte, de lire des livres ou des bandes dessinées qui comportaient des passages à caractère pornographique. Rétrospectivement, je ne peux pas dire que l’expérience ait été très plaisante, un sentiment de gêne, de vide et ou de honte submergeant très rapidement les aspects parfois plus agréables de la découverte. Pour autant, ce vide, cette honte et cette gêne me semble moins avoir révélé une hypothétique « essence » de la pornographie, que mis en lumière certains aspects obscurs de mon rapport à ma sexualité et à mon corps, ainsi que certains a priori sur la représentation de l’acte sexuel qui me rendent impossible, actuellement, de pleinement apprécier des oeuvres pornographiques. 
Voilà donc pour ma situation personnelle: peu d’inclination pour le genre, et un corpus de sources primaires très pauvre. 
Pour autant, il m’est difficile de taire, au nom de ma propre expérience, les voix et les discours de celles et ceux, d’une part, qui condamnent absolument la pornographie, mais aussi, d’autre part, qui y voient, repensée, re-représentée et resignifiée, un moyen possible d’émancipation et d’empowerment pour les minorités de genre, d’orientation sexuelle, ou racisées. Au sens où la critique de la pornographie dominante, majoritairement sexiste, hétérosexiste, cissexiste, et porteuse de stéréotypes racistes, et la promotion de pornographies alternatives, seraient des leviers efficaces pour subvertir les représentations hégémoniques d’une sexualité « normale », en fait prioritairement blanche, hétéro, cisgenre et orientée vers des fantasmes masculins, plus efficaces en tout cas que le recours à la censure a priori et au cadre réglementaire comme réponse principale aux difficultés morales et sociétales soulevées par une certaine pornographie. 
Ce qui constitue en partie le projet d’une « pornographie éthique », au sens où une partie du milieu de la pornographie refuse d’abandonner le monopole de la représentation de l’acte sexuel à une conception hégémonique de celui-ci qui le fixe comme le lieu « naturel » d’une domination des instincts masculins sur les corps féminins, et comme une sorte de nécessité « honteuse » mais « biologique » qu’il vaudrait mieux reléguer au silence de la vie privée: il y a des manières de combattre l’essence supposée mortifère de la pornographie qui ont pour conséquence de sacraliser les représentations avilissantes et oppressives de la sexualité qu’on y décèle, comme autant de formes supposément essentielles et instinctives de l’acte sexuel en lui-même. 
Ceci nous ramène à l’un des enjeux politiques les plus estimables et les plus précieux des études de genre prises largement: débusquer le caractère culturellement construits des formes soit disant naturelles de la domination masculine, pour prendre conscience de leur contingence et de leur fragilité, afin d’aménager des espaces de sens qui les contrecarrent et rendent possible des représentations plus valorisante de minorités: femmes, LGBT, etc. Les opposants à la pornographie ont beau jeu de prendre appui sur la nudité des acteurs et le caractère cru de l’acte sexuel en lui-même pour soutenir une sorte d’évidence, d’univocité sémantique et morale de ce genre cinématographique et littéraire en lui-même. Pourtant, aussi nus que soient les corps, aussi apparemment directe et explicite que soit la représentation de l’acte, nous est-il possible, à quelque moment de notre vie que ce soit, d’avoir une relation immédiate, évidente, universelle, à ce qui serait leur vérité essentielle, et qui permettrait de dire que la pornographie n’aurait q’un seul type de discours, de signification, et qu’évaluer une oeuvre de ce type, ce serait les évaluer toutes?
Comment concilier en effet, les affirmations conjointes de la dignité de l’acte sexuel, et de l’abjection de la pornographie, sinon en reconnaissant que ce que l’on condamne dans cette dernière, ce n’est pas la représentation brute, sémantiquement pure et naïve, virginale, de l’acte sexuel, mais tout un ensemble de significations culturelles, de connotations, qu’on y associe plus ou moins spontanément: l’exploitation des femmes,la violence, l' »addiction » au porno,  le capitalisme le plus débridé, la misère sexuelle, les boutiques « honteuses », etc. ?
Ce qui révulse dans la pornographie, ce n’est donc pas une caractéristique essentielle de toute représentation cinématographique, ou littéraire, ou picturale, ou photographique, de l’acte sexuel, mais un ensemble de constructions culturelles, de réseaux de significations et d’images, qui lui sont habituellement associés, à tort ou à raison. Or, là où il n’y a pas essence, mais construction, comme c’est, me semble-t-il, le cas ici, se pose toujours la question de la possibilité de déconstruire puis reconstruire, et là où il y a des réseaux de significations associés, celle de l’éventualité de les déplacer ou les redéfinir, en se réappropriant le medium en cause. Ce qui est depuis les années 1970, le projet du postporn, la relecture et la réappropriation féministe de la pornographie. Les enjeux me paraissent trop importants pour traiter cette entreprise par le sourire ou le mépris.
Un autre argument courant, pour plaider ce caractère supposément univoque, sémantiquement, de la pornographie, consiste à rappeler ce qui apparait comme sa finalité première: éveiller le désir sexuel. Or, ce dernier est tout sauf univoque: nous ne prenons pas plaisir aux mêmes corps, aux mêmes actes, aux mêmes situations.Et nous sommes très loin loin d’avoir tous le même rapport à notre plaisir sexuel: nous le relisons au travers de notre histoire, de notre éducation, de notre culture. 
Reste l’objection chrétienne classique à la pornographie: la dignité de l’acte sexuel ne serait pas intrinsèque à celui-ci, mais s’accomplirait dans le cadre d’une relation exclusive entre deux personnes, liées par un amour sincère et de manière indissoluble, et qui s’actualiserait pleinement dans la procréation. Pour ma vie personnelle, et en mettant un bémol sur le dernier point, je m’avoue assez proche de cette conception. Qui mène à voir assez fréquemment dans la pornographie une mutilation des potentialités réelles de l’acte de « faire l’amour », une apologie du sexe sans amour, ludique et non amoureux, une déspiritualisation de la sexualité, menant éventuellement (et pour certains inéluctablement) à sa déshumanisation. 
Cette objection m’inspire cependant trois réserves:
– Elle définit une vérité universelle de la pornographie, qui serait seule et unique, et orientée vers le plaisir sexuel au premier degré « animal », là où il y a à mon avis des pornographies, dont certaines se distancient de ce dernier et thématisent les questionnements éthiques qu’il soulève, et plus généralement, dont beaucoup revendiquent un second degré assumé (il n’y a qu’à voir les nombreuses parodies pornos d’oeuvres cinématographiques plus célèbres et respectées).
– Beaucoup de personnes revendiquent simultanément une relation amoureuse exclusive et sincère, et un intérêt réel pour la pornographie, voire une participation à l’élaboration des oeuvres elles-mêmes. Ainsi, l’ancienne actrice X, militante féministe, et réalisatrice de films pornos, Ovidie, dont le mari est avec elle depuis avant ses débuts dans l’industrie du X. Au nom de quoi, sur la base de mon expérience très peu informée, ou des analyses que j’imagine envcore moins éclairées, en terme de connaissance du milieu et des oeuvres, d’intellectuels et prélats catholiques, tairais-je la parole de ces personnes qui connaissent infiniment mieux que moi les réalités de la pornographie, et affirment vivre de manière cohérente différents choix qu’on m’a appris à croire incompatibles?
– Il me semble que chez beaucoup d’opposants à la pornographie, le rapport à celle-ci devient très rapidement un fantasme, au sens déréalisant et obsessionnel qu’on lui associe souvent. De symptôme, elle devient souvent cause de tous les dysfonctionnements sexuels de notre sociétés: viols, harcèlements, pédophilie, etc. Critiquer la pornographie est banal, pour beaucoup, c;est la quintessence du « vrai » combat féministe. Pourtant, parlez de « culture du viol  » à un bon catho ou à un militant de gauche persuadés de leur bonne conscience féministe, dans des contextes plus ordinaires: les jeux vidéos, le monde professionnel, les stéréotypes de genre dans les livres d’enfants, les manuels de biologie, dans le droit, dans l’enseignement des sciences humaines, etc. et vous assistez généralement à une levée de boucler généralisée. Je tiens de plus en plus la pornographie comme un bouc émissaire trop facile, sur lequel notre société projette ses péchés, pour ne pas voir, et encore moins attaquer, les structures socioculturelles, beaucoup plus larges et généralisées, même à l’école (une sorte d’ABCD de la culture du viol, farouchement défendu, paradoxalement, par certains des opposants les plus inflexibles à la pornographie: catholiques et musulmans traditionnalistes) qui sont causes de nos dysfonctionnements nombreux, et tellement plus banals que nous n’osons l’admettre. Je ne crois pas, dans l’état actuel de ma réflexion, et contrairement à ce que certains ont semblé vouloir me faire dire sur Twitter, à un « porno chrétien ». Par contre, je crois foncièrement chrétien de toujours vérifier ce qu’il en est des « boucs émissaires », ce qu’ils révèlent sur nous-mêmes. Et je pense que paradoxalement, la mise à nue de nos structures de péchés passe par une certaine réhabilitation de la pornographie (qui ne me parait pas à l’origine de la plupart des maux qui lui sont associés), pas nécessairement dans une optique libertine, mais a minima, pour révéler derrière elles les dysfonctionnements réels de notre société et de nos vies, que sa dénonciation occulte bien plus souvent qu’elle ne révèle, me semble-t-il.
J’y reviendrai plus longuement dans le cinquième billet de cette série, dont la composition devrait être la suivante:
1) Dans le deuxième billet, je tenterai d’esquisser une définition de la pornographie, à partir des analyses de Marie-Anne Paveau, linguiste, universitaire, et féministe, dans Le discours pornographique (La Musardine, 2014).
2) Dans le troisième billet, je reviendrai sur le débat qui oppose depuis les années 1970 les féministes « pro sexe » aux féministes « radicales » sur la question de la pornographie, au travers d’une relecture des chapitres 1 et 2 du livre de Judith Butler Le pouvoir des mots: Discours de haine et politique du performatif (Editions Amsterdam, 2004), qui y oppose à la critique par la juriste et féministe Catharine MacKinnnon de la pornographie comme « discours de haine » qui assujettirait la femme à un devoir-être social construit par ce type de production culturel, une conception de celle-ci comme  » texte de l’irréalité du genre », qui manifeste de manière accentuée le caractère irréalisable de ce devoir-être que conditionnent les normes de genre, et qui peut être le lieu d’une critique et d’une resignification de ces dernières.
3) Dans le quatrième billet, je rendrai compte d’exemples concrets de tentatives féministes et LGBT de resignification des imaginaires pornographiques: porno « vert »/ »durable », réappropriation féministe des pratiques BDSM, etc.
4) Dans le cinquième billet, j’aborderai les critiques chrétiennes de la pornographie, entre autres au travers de ce qu’en dit le livre récent du père Pierre-Hervé Grosjean, Aimer en vérité (Artège, 2014), et les problèmes qu’elles me posent.
5) Enfin, dans un sixième billet conclusif, j’élargirai mon propos en répondant à une objection qui m’a été faite sur Twitter, par une contacte apparemment particulièrement remontée contre la pornographie, et qui exprimait sa colère face à ce qui lui apparaissait comme une saturation du discours public sur le sexe, qui devrait selon elle être cantonné à la sphère privée. Je pense au contraire que le sexe est une question politique éminente, qui nous concerne tous, informe notre sens moral, nos hontes, nos aspirations, nos réactions les plus viscérales, et que plus on le tait et le relègue à la sphère intime, plus on court le risque de laisser perdurer des schémas hégémoniques et oppressifs, et de faciliter différentes situations d’exclusion de silenciation et de domination. Je ne crois pas pouvoir être chrétien sans pouvoir poser un discours public sur le sexe, pas nécessairement au sens d’une normalisation ou d’une idéalisation excessive, mais tout simplement, de façon à le rendre vivable pour tous. J’essaierai de démontrer mon point de vue dans ce dernier billet.
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