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juillet 2014

Foi, déception, "autoréférencement", empathie et autres…

Warning: ce billet part encore plus dans tous les sens que d’habitude. Sans doute parce que je suis moi-même un peu dans tous les sens en ce moment.

Un truc que j’aime bien faire, quand je suis un peu trop dans « la nuit de la foi » comme en ce moment, ou au contraire quand tout me parait super trop cool dans le christianisme, c’est d’aller voir comment ça se passe au quotidien pour les pratiquants des autres religions, sur les forums et les blogs, entre eux, au delà de l’image commune abstraite  qu’ils peuvent, à dessein ou non, renvoyer au monde « extérieur ». Pas pour voir s’ils ont raison ou tort contre moi, ni pour leur emprunter des « trucs » spirituels. Non. Plutôt pour cerner l’humanité qui se cache derrière toute quête, toute pratique spirituelle, avec sa grandeur, ses aspérités, ses délires, et ses bonnes et mauvaises actions. Parfois, je découvre que des choses qui me paraissaient de grandes vérités dans le christianisme se retrouvent aussi bien dans d’autres religions. Souvent aussi, ce qui me désespère dans mon Eglise, je le retrouve sous des formes analogues ailleurs. Et parfois, je me surprends aussi à découvrir que je tiens beaucoup plus à certains aspects de ma foi que je le croyais, souvent pour des raisons qui me paraissent toucher profondément à ce qu’il y a de meilleur en moi, et de temps en temps en me demandant si ce n’est pas la conséquence de mobiles plus égoïstes. Ce que je cherche à en retirer, c’est une vision plus réaliste, plus humaine de ma religion, par delà mes accès beaucoup plus fréquents d’idéalisation ou de désespoir: pas un magnifique édifice intellectuel pseudo-éternel, dont la cohérence apparente et les certitudes font les délices de l’esprit cultivé. Pas non plus un machin hiérarchique perdu dans la nostalgie d’une époque qui n’a jamais existé et qui écrase des vies avec des déclarations d’amour. Mais l’Eglise telle que Dieu l’a créée, telle qu’elle existe réellement, concrètement, pour de vrai, c’est à dire humaine, avec ses qualités, et ses vices, son péché et sa foi.
Dieu s’est fait homme, c’est la base du christianisme. Il a fait aussi de cet homme le centre et l’aboutissement de la Création. Ce que tous ces témoignages de personnes humaines pratiquants d’autres religions, au travers de leurs convictions, de leurs doutes, des fruits qu’elles estiment avoir reçus et de leurs déceptions, m’apportent,  comparés à mon propre parcours dans ma propre foi, c’est cette humanité qui affleure toujours derrière l’expression du sacré, que celui-ci est supposé magnifier, mais qui, souvent, se le réapproprie et le travestit.  Cela m’aide à comprendre certains dysfonctionnement de mon Eglise, mais aussi ce qui me parait être une présence plus authentique de Dieu, dans la capacité des chrétiens qui la composent à essayer de tirer le meilleur d’eux-mêmes, malgré les échecs, les contradictions et les scandales. Certains ne supportent pas l’idée d’une idée d’une Eglise incertaine et enchaînant dix, cent, mille erreurs pour une vérité. J’essaie pour ma part d’y trouver Dieu.
En gros, le spectacle des illusions brisées des autres m’aide à prendre conscience des miennes, et je ne crois pas qu’il y ait de chemin de foi, ni plus généralement, de spiritualité sans attention sincère et approfondie aux multiples petits ou gros mensonges que nous nous faisons au jour le jour pour nous rassurer ou nous exalter, et que nous baptisons trop  souvent « Bien », « Vérité », « Charité », Tradition », « Humilité » etc.

Par exemple, pour revenir à l’idée introduisant ce billet, j’aime bien lire des discussions entre bouddhistes. Cette religion (ou philosophie, je ne vais pas rentrer dans ce débat) m’intéresse (quand je suis revenu au christianisme, au début des années 2000, il y a même eu un moment où j’ai hésité à devenir bouddhiste). Au niveau des croyances, c’est exactement le contraire de la foi chrétienne: on y affirme l’inexistence d’une âme éternelle, ou même d’une âme tout court, ou, tout simplement, d’une identité individuelle continue. On y enseigne l’existence d’une forme de rétribution immanente, où tout est la conséquence mécanique de nos actes. Il n’y a pas vraiment d’eschatologie, ni de sauveur extérieur (même s’il existe des formes de bouddhisme dévotionnelles, comme l’amidisme, on reste assez loin de visions de l’Histoire type « Seconde Venue » ou de la grâce accordée gratuitement version Saint Paul). On y trouve pourtant, sur le plan de l’enseignement, un respect inconditionnel de la vie et certaines pratiques spirituelles tout à fait fascinantes pour le chrétien que je suis, et que j’évoquais il y a un an dans un  billet publié il y a un an sur un blog consacré au dialogue inter religieux. On y trouve également toutes sortes de trahisons, de détournements et de conflits qui me paraissent tout à fait faire écho au regard très désabusé que je porte sur ma propre religion ces derniers mois.
C’est plutôt cet angle là que je vais évoquer dans le présent billet, pour faire ensuite retour sur ma propre situation de catholique désabusé. Si le bouddhisme jouit en Occident d’une image assez bisounours, qui en fascine certains et en agace beaucoup d’autres, il n’échappe pas, pas plus (mais souvent pas moins) que le christianisme, le judaïsme, l’Islam, à l’Histoire, au rapports de force, et aux désirs et angoisses de ses adeptes. Ni aux scandales.
D’une manière toute humaine, et qui touche autant aux meilleurs aspects du bouddhisme qu’à ceux plus répréhensibles:

« Ces critiques représentent, d’une certaine manière, les deux facettes de l’autorité d’un maître zen en Occident. D’une part, il (ou elle) est considéré comme ayant expérimenté (par une pratique sous la direction d’un maître qualifié) un éveil perceptible dans chacune de ses actions. D’autre part, on s’attend à le (la) voir exercer son autorité pour ce qu’il (elle) est, plus que pour son accréditation ou ses affiliations. Deux conséquences importantes doivent être mentionnées.Tout d’abord, il s’ensuit que l’autorité des maîtres zen déborde le cadre spirituel ou religieux, pour englober chaque aspect de l’existence. Autorités charismatiques exemplaires, admirés dans tous les aspects de leur comportement quotidien, ils peuvent de même être critiqués, voire délégitimés par les disciples pour leur comportement privé. Si les disciples attendent parfois d’eux une aide sur à peu près tous les problèmes qu-ils peuvent rencontrer, qu’ils soient psychologiques, professionnels ou personnels, lorsque le lien est rompu, les mêmes leur reprocheront toutes sortes d-abus. Ensuite, l’accent mis sur l’expérience supranaturelle du maître tend à faire découler toute autorité du charisme, toute décision finale devenant du ressort du dirigeant. Ainsi, le guide spirituel est aussi administrateur en chef. Parce que ses décisions portent un poids énorme et qu-il n-existe pas de contre-pouvoir dans le groupe réuni autour du maître, des abus de pouvoir sont possibles.Cet « examen critique de l’AZI », tout comme les scandales dans les centres américains ou européens, montre que cette idéalisation du maître zen, avec toute l’autorité que cela implique, ne va pas sans conflits . Plusieurs universitaires, des bouddhistes, et des chercheurs bouddhistes se sont attaqués à cette question, tout au moins en ce qui concerne le « Zen américain ». Stuart Lachs affirmait récemment que l’idéalisation de l’autorité du maître zen l’aliénait tout autant que les pratiquants. Helen Tworkov, et plus récemment Victor Hori, soutiennent que ces malentendus reposent souvent sur des différences culturelles.« (« Le zen en europe: un état des lieux », par Alioune Kouné).

Ces scandales peuvent être assez énormes, ainsi ce qui  a été reproché au maître tibétain Sogyal Rinpoché, auteur du best seller Le livre bouddhiste de la vie et de la mort, et proche du Dalaï Lama lui-même, entre autres dans un article célèbre de Marianne. Ou encore, de manière différente, le malaise des bouddhistes zen occidentaux suite à la publication du livre de l’historien et bouddhiste Brian Victoria Zen at war, qui montre la grande implication de maîtres bouddhistes zen dans la propagande militariste de l’Empire japonais au cours de la première moitié du 20ème siècle.

Il peuvent être plus banals, et pourtant tout aussi épuisants pour certains adeptes, comme les abus d’autorité et les situations d’exclusions relatées par un bouddhiste désabusé sur son blog, dont la lecture m’a en partie inspiré ce billet:

« je peux constater la force de conditionnements que peuvent avoir des préjugés positifs allant dans le sens d’une non-violence absolue du bouddhisme. Et allant vers une soumission aveugle à l’autorité sans questionner le sens de ses décisions. Je pense que s’il faut une structure et ne pas la bousculer à tout bout de champ, se soumettre aveuglément et sans limite à une autorité, est potentiellement dangereux[…]Pour ma part, je pense que ces clichés sur le bouddhisme, contribuent à créer une violence très profonde et perverse. Tout d’abord, en créant une répression de l’expression des affects, de la colère…et donc son refoulement, rendant l’agressivité de plus en plus inconsciente et non maitrisée. […]
Le bouddhisme étant censé véhiculer une image de paix profonde, beaucoup de gens, en plus, trouvent une justification à des attitudes qui sont violentes simplement : c’est pour notre bien, pour nous éveiller, c’est un moyen habile, c’est un enseignement profond, tellement qu’on ne comprend pas. Que ce soit un moyen habile, soit, mais en ce cas, dès le départ un mode d’éducation de ce genre est consenti explicitement par les deux parties, d’égal à égal. […]
Face au mur, combien de fois ai-je été confronté à ma profonde colère ? Faut pas se raconter d’histoire : nous sommes cet être qui peut avoir la rage, et vouloir détruire tout ce qui bouge….mais nous pouvons aussi être éveillé, être un Bouddha.
Nous pouvons être un Bouddha parce que nous prenons conscience de notre énergie, notre agressivité, et ne faisons pas semblant d’être un être angélique qui serait au-delà de tout affect, inaltérable, toujours impassible.
Nous pouvons être conscients que nous sommes simplement humains, imparfaits, et que notre perfection réside dans notre capacité d’être conscients, tels que nous sommes.
Et quand on veut se faire croire qu’on est autre chose que ce qu’on est, qu’on tente de jouer au Bouddha sans d’abord assumer ce qu’on est déjà simplement, quand on veut trop se contrôler, on finit par se nier soi-même, on se divise….et là on finit par vouloir contrôler ceux qui ne sont pas comme nous, les plier dans le moule dans lequel on se met…et là ce qui pourrait être une pratique de paix, devient un carcan, une répression, une violence.
Et là, on ne transmet pas le dharma de paix et de bonheur, on transmet la frustration, la haine de soi, et la violence.[…]
Le dharma n’est pas là pour exclure, servir à avoir raison plus qu’un autre. Ce n’est pas un concours universitaire.
Le dharma est là pour qu’on s’en serve pour sauver cette planète et ses habitants de leurs souffrances. En commençant par celles que nous nous infligeons nous-mêmes.
 » (blog Face au mur, « bouddhisme et violence: sortir du déni »).

 Les faits dénoncés par l’auteur de ce texte sont liés pour l’essentiel à des problématiques propres au bouddhisme zen tel qu’il est pratiqué en Occident. Telles que je les ai comprises, et sans avoir la prétention de trancher sur un débat que je ne connais qu’indirectement, concernant une spiritualité qui n’est pas la mienne, je les conçois ainsi: valorisation trop grande de la transmission maître/disciple par rapport à la démarche critique individuelle (en contradiction avec un sutra célèbre du bouddha qui insistait sur la primauté de l’examen individuel sur l’autorité toujours faillible des maîtres, lui-même inclus), survalorisation et ritualisation excessive de la pratique du zazen, questionnement insuffisant des différences interculturelles (ce qui a fait ses preuves dans une culture donnée est-il aussi efficace dans une toute autre culture?) etc.

Ces problématiques ne sont évidemment pas celles du christianisme, qui une fois encore, a une démarche très différente du bouddhisme, dans une perspective souvent radicalement inverse. L’autorité du curé de la paroisse est loin d’être aussi absolue que celle du maître du dojo, la pratique chrétienne, si elle n’est guère profitable en terme de grasse-matinées dominicales, n’astreint pas à des séances d’assise interminables dans des postures extrêmement inconfortables. Les retraites catholiques ne sont généralement pas marquées par les abus financiers de certaines retraites bouddhistes. Et pourtant, je ne puis m’empêcher, en tant que chrétien désabusé, d’éprouver une certaine sympathie, et une certaine communion d’expérience, avec ces bouddhistes désabusés.

Il serait facile de monter en épingle les difficultés propres au bouddhisme, et leur absence dans le christianisme, pour dénigrer le premier comme une philosophie humaine, trop humaine, aveugle à l’amour divin annoncé par le second. De même, en fait, que beaucoup de personnes sont venues au bouddhisme car elles n’y trouvaient pas ce qui les faisait souffrir dans le christianisme (voir le témoignage de cet ancien moine bénédictin, devenu bouddhiste après avoir réalisé qu’il y trouvait beaucoup moins de préventions contre son homosexualité). Et de fait, je suis convaincu qu’on ne peut pas se dire à la fois chrétien et bouddhiste. Soit l’on considère que l’un est vrai et l’autre faux, soit on les juge tous les deux faux. Pour ma part, j’ai choisi de fonder ma vie sur l’enseignement du Christ plutôt que sur les « quatre nobles vérités » et « l’octuple sentier ». Je suis chrétien, et je ne suis pas bouddhiste.

Cela n’amoindrit pas à mes yeux les nombreux aspects positifs du bouddhisme, et les nombreuses défaillances de l’Eglise. L’Histoire montre les qualités spirituelles, l’humanité et pour tout dire la profonde charité de nombreux pratiquants du bouddhisme et d’autres religions. Elle révèle également les exactions de papes et d’évêques. Si je crois que Dieu est fidèle à son Eglise, je pense que c’est à la manière dont sa fidélité s’exerce dans l’ancien testament envers Israël: discrètement, imperceptiblement, sur le long terme, malgré les nombreuses infidélités de celle-ci, et derrière les vicissitudes apparentes. Après la déportation à Babylone, Dieu a promis à son peuple le retour sur la Terre promise. Celui-ci a bien eu lieu, non pas sous la forme d’une rentrée massive et triomphale, mais sur plusieurs siècles, peu à peu, sans bruit ni espérance trop apparente. Un accomplissement terne, mais qui a abouti à un événement bien plus joyeux et considérable encore: la naissance du Christ. J’avais assisté en 2010 à une retraite dont le sujet était l’exil. La religieuse qui prêchait nous a expliqué, et cela m’a beaucoup marqué, que tout au long de la Bible, les promesses de Dieu s’accomplissaient d’une manière souvent décevante au premier abord, mais qui parait finalement meilleure en y réfléchissant après coup (le Messie est fils de charpentier et non de roi, et meurt, trahis par l’un des apôtres, sur la croix au lieu d’expulser les romains à la tête de ses armées. Et pourtant).

Je pense que rien n’a changé de ce point de vue là. Que l’Eglise est à 99% aussi humaine et faillible que les autres religions, que celles-ci sont au jour le jour susceptibles d’autant de bien qu’elle, et elle d’autant d’erreurs, de péché et de fautes que ces dernières. Que le 1% restant est décisif sur le plan de l’Histoire du Salut, mais souvent imperceptible à moyen terme, et souvent contre ce qu’elle croit bon pour elle-même à court terme (comme pour nous tous: Dieu seul sait ce qui est bon pour nous).

Ainsi, je me sens tout à fait fondé à croire que le bouddhisme vaut mieux, au travers de tous ceux de ses adeptes qui sont sincères dans leur effort d’augmenter leur compassion et de se rendre utiles au monde, que les dérives qu’on y constate, et à considérer que ma foi dans l’enseignement du Christ ne doit pas m’aveugler aux nombreuses erreurs qui ont été celles de l’Eglise, y compris dans les décisions de ses autorités les plus élevées, que l’on peut constater tout au long de son Histoire et encore aujourd’hui,

Et donc, je me crois en droit de comparer ma déception de baptisé dans la « vraie » religion à celle d’adeptes de « fausses » spiritualités comme le bouddhisme. Cela fait peut-être de moi un « relativiste », un « hérétique », un « protestant » ou je ne sais quelle autre forme horrible d' »autoréférencé », mais pour me convaincre de mon erreur, il va falloir trouver mieux que ce genre de condamnations sommaires. Il va falloir pénétrer le noeud de mon dilemme, afin d’éprouver la solidité des contradictions qui le suscite et d’en proposer un dépassement beaucoup plus convaincant que les pirouettes chères aux catholiques de notre temps.

Cette déception qui est la mienne, et que je retrouve chez des adeptes d’une spiritualité aussi étrangère à la mienne que le bouddhisme, naît du constat suivant: comment la communauté a priori la plus chaleureuse, la mieux intentionnée, la plus âpre à la prière ou la méditation, et l’humilité, à la relecture, à l’effort sur soi-même pour devenir une meilleure personne au fil des jours, peut voir ses membres, du fait de ces mêmes efforts, de cette même pratique, se déshumaniser sur toutes les questions qui sont dans l’ombre des enseignements qu’ils reçoivent ou leur font difficulté, quittent toute empathie et toute écoute dès lors que leurs habitudes spirituelles, et les principes qui les fondent, et surtout leur vision du monde, sont remis en cause d’une manière ou d’une autre.

Je ne vise pas là spécifiquement tel ou tel paroissien rencontré IRL, sur twitter ou sur facebook. Et bien sûr, tout n’est pas noir ou blanc, et beaucoup de personnes insensibles aux problématiques de racisme, de sexisme, d’homophobie ou de transphobie qui m’affectent actuellement sont bien meilleures que moi de plein d’autres manières. En fait, la première personne que je vise, c’est le catholique que j’ai pu être quelques temps, aveuglé par une idéalisation excessive et naïve de sa foi.

Il est coutume d’insister sur l’évidence que privée d’une fréquentation hebdomadaire des sacrements,  d’une prière régulière, d’un contact fréquent avec la communauté chrétienne, la foi s’étiole. Et c’est vrai. Toutes ces pratiques cultuelles et spirituelles sont à bien des égards bénéfiques pour notre âme.  Elles renforcent notre volonté, nous détachent de soucis inutiles, nous aident à maintenir l’espérance, nous font porter un regard plus réaliste sur celles de nos limites dont nous sommes conscients.

Mais comme toutes pratiques spirituelles, et, plus généralement, comme à peu près tout sur cette Terre, elles ont aussi une part d’ombre. Elles fonctionnent aussi comme des conditionnements (même la relecture de vie et la confession), qui renforcent en nous une vision du monde qui est celle de catholiques d’une certaine culture et de certains milieux, à une certaine époque. Elles nous rendent plus attentifs à nos propres défauts, à nos propres structures de péché, mais elles tendent aussi à nous aveugler sur les limites de la manifestation particulière de l’Eglise que nous expérimentons, et sur ses structures de péché à elle. Dès lors que celles-ci sont mises en évidence par tel ou tel, nous nous rattachons à n’importe quelle justification bancale, à n’importe quel sophisme sentencieux, pour minimiser ou réfuter cette remise en cause. C’est ainsi que j’explique comment des personnes par ailleurs dotées d’une grande droiture morale, d’un grand courage personnel, et parfois rompues à la relecture de vie et à l’examen de conscience, arrivent à gober que l’Eglise aurait « un discours nuancé » sur les homosexuels, que « le lobby LGBT » est plus influent en France que celle-ci, ou que la famille bourgeoise façon 19ème siècle est une structure intangible de la nature humaine. D’une certaine manière, en pratiquant notre foi assidûment, nous troquons certaines illusions pour d’autres.

Note: je ne dis pas que les sacrements, la prière, la relecture de vie, etc… ne sont pas nécessaires à la vie spirituelle. Ce que je dis, c’est qu’il faut tenir ensemble le rappel de leurs bienfaits et la prise de conscience des illusions que leur fréquentation routinière peut engendrer.

La force de ce conditionnement, je l’ai réalisée fin 2012 début 2013, en prenant progressivement conscience que mes efforts pour persévérer dans ma foi m’amenaient plus souvent, sur certains sujets moraux, à taire ma conscience et mon empathie, plutôt qu’à les approfondir. Je ne trouve pas acceptable de prétendre tenir pour juste un enseignement moral que je suis incapable de défendre sincèrement devant des personnes qui s’estiment lésées par celui-ci. C’était le cas pour la doctrine de l’Eglise sur l’homosexualité, et pourtant, j’étais incapable de dire nettement qu’elle avait tort, je n’arrivais pas à franchir le pas, tellement j’avais attaché de prix à la belle totalité catholique, et tellement j’avais fait reposé dessus ma foi dans le Christ. Il m’a fallu lire pendant plusieurs mois les prises de positions de plusieurs personnes plus courageuses que moi, plus un événement personnel relativement brutal, pour oser franchir le pas.

C’est ce dilemme entre le conditionnement qui naît d’une certaine pratique religieuse et spirituelle, et l’empathie envers la souffrance d’autrui que j’ai retrouvé dans le fameux billet d’Hélène Martin, où elle a relu son engagement dans la Manif pour tous: « Manif pour tous & cie: nous somme-nous trompés?« . Ce billet a enthousiasmé certains lecteurs, qui y ont vu un début d’évolution positive et de remise en cause de la part de militants catholiques. Il en a agacé, parfois très vivement beaucoup d’autres, notamment issus des milieux LGBT, qui y ont vu une demande implicite de pardon qui prétend se dispenser de toute contrition réelle. Un peu facile certes, si c’est vraiment le cas, et très insatisfaisant. Mais c’est précisément cet entre-deux, cette impression d’inachèvement, qui  me fascine dans ce texte: Hélène Martin se demande dans son titre si les manifestants se sont trompés, elle exprime en fin de billet des regrets. On sent qu’elle est sincèrement emmerdée parce qu’est devenu le débat côté catholiques. Et pourtant, sur le fond, elle ne concède rien de rien: elle « ne pense pas que l’Eglise se plante sur l’homosexualité », elle se retrouve toujours à fond dans l’argumentation des blogueurs militants les plus en ligne avec LMPT. Elle concentre ses regrets sur des conséquences périphériques, comme la montée en puissance du Salon Beige, qui est un symptôme et non une cause. On en vient un peu à se demander le rapport entre le titre et le contenu, et à voir dans son malaise la peur diffuse de se percevoir comme blessante pour autrui, plutôt qu’une réelle volonté de comprendre pourquoi elle peut blesser . C’est irritant en effet, et pourtant c’est un excellent témoignage de la force, de l’emprise qu’exerce sur notre conscience l’identité catholique que nous nous sommes forgée au jour le jour, au fil des messes, des retraites, des veillées, des FRAT, des JMJ, qui fait que même lorsque nous nous rendons compte qu’il y a un vrai problème, que nous l’avons sous le nez, nous n’arrivons pas à franchir le pas qui permettrait de le formuler, et de dire: « l’Eglise s’est planté sur ce coup. Ce n’est pas la première fois ni la dernière, ça n’enlève pas tout ce qu’elle fait de bon et de beau par ailleurs, et ça peut s’arranger assez vite avec de la bonne volonté. Mais là, c’est net, elle s’est plantée ». Ayant moi-même expérimenté cette difficulté, et ne m’étant toujours pas complètement remis de ma prise de distance près d’un an et demi plus tard, je ne me sens pas en droit de la juger pour ne pas arriver pour l’instant à se positionner de manière complètement cohérente par rapport à la prise de conscience qu’on perçoit malgré tout derrière son billet. Il m’a fallu du temps et l’intervention d’autrui pour y arriver.

Pour ma part, ce pas que j’ai franchi m’a décidé à ne plus taire mon empathie et ma conscience, quoiqu’il arrive. Je ne suis pas théologien professionnel, ni expert de l’Histoire de l’Eglise, ni capable de lire la Bible dans ses langues d’origine. Même pour ce qui concerne la philosophie, qui est ma discipline de formation initiale, m’y remettre plus sérieusement après des années d’interruption me fait ressentir le poids de mes lacunes. Mais avec le temps, il est apparu pour beaucoup de Saints, de grands papes, de théologiens et philosophes réputés, qu’ils n’étaient nullement soustraits à l’influence de leur époque et de leur milieu ni préservé de commettre des erreurs de jugement énormes. Moi non plus. Mais aussi inculte, pécheur et indiscipliné spirituellement que je suis, les situations humaines que je vois, que j’éprouve  et qui m’éprouvent, c’est moi qui les connais, pas eux. Et c’est moi qui suis responsable de mes actes devant Dieu, pas eux. Je ne vois pas l’intérêt de remettre en cause tous les aspects de l’Eglise qui paraissent fonctionner, c’est à dire beaucoup d’entre eux. Mais maintenant, je ne tais plus mon empathie. Je me renseigne, j’examine ce que l’Eglise en dit, mais ce que je constate des souffrances d’autrui est désormais premier, quoiqu’il arrive, sur le Magistère, et pour me convaincre de mes éventuelles erreurs, il va falloir utiliser des arguments qui montre que l’enseignement de l’Eglise résout in fine ces souffrances, et non des arguments d’autorité ou des leçons de morale sur mon humilité.

Certains vont crier à « l’autoréférencement ». Je ne supporte plus ce terme. Je conçois l’obéissance comme étant bénéfique pour me détacher de mes égoïsmes, de mes péchés, de la souffrance que j’inflige à autrui et à moi-même. Mais pas de ma compassion. Peut-être que celle-ci est illusoire, mais c’est à démontrer au cas par cas, pas à rejeter en en bloc. Et quand bien même je me tromperais, je pourrais me présenter devant le Seigneur en disant que j’ai fait ce qui me paraissait juste au fond de mon coeur. Ce qui ne serait pas actuellement le cas si je me contentais de la doctrine de l’Eglise sur l’homosexualité. Dans l’Evangile, je lis, certes en profane, que nous serons jugés « selon notre propre loi » et comme « nous avons jugé ». Encore heureux que je m’autoréférence, que j’écoute ma conscience avant toute autre chose, puisque je serai jugé par rapport à moi-même.
Je ne supporte plus non plus la fausse humilité qui consiste à dire: « je ne suis pas très savant ni très saint. Je préfère m’en remettre aux prêtres, aux évêques, aux théologiens, au philosophes, aux experts de l’Eglise pour déterminer pour moi ce qui est juste ». Nul n’est tellement inculte qu’il ignore que l’Eglise s’est égarée à de nombreuses reprises, avec parfois pour prix des vies humaines brisées. J’y vois une forme de déresponsabilisation. Aussi ignorant que je suis, je vois des choses, je rencontre des situations que suis le seul à voir comme je les vois, et dont l’Eglise doit recueillir le fruit. En laissant des autres penser à ma place, choisir à ma place, je ne m’abrite pas de l’erreur ni du mal. Je remplace mes erreurs par celles d’autrui. Je préfère pour ma part payer le prix de mes propres illusions, plutôt que de celles d’autrui.
Voilà, ça couvait depuis longtemps et il fallait bien que ça sorte. Tout ça ne fait peut-être plus de moi un « catholique », je n’en sais rien, mais j’en viens de plus en plus en plus à m’en foutre. J’ai placé ma foi dans le Christ, pas dans les angoisses identitaires de mes contemporains, et quand les secondes en viennent à mettre en danger la première, il est temps de tracer clairement la ligne dans le sable. Si des personnes estiment pouvoir me montrer qu’il y a plus de compassion et de bien effectif dans l’enseignement actuel de l’Eglise que je n’en vois actuellement, qu’elles soient les bienvenues, et qu’elles soient bénies. Si d’autres personnes se croient en droit de me faire la morale sur mon apostasie, ou mon absence de paix intérieure, ou mon goût pour les polémiques, ou mon manque d’humilité, qu’elles aillent se faire voir ailleurs. Et qu’elles soient bénies aussi, mais de préférence loin, très loin de moi.
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Foi, déception, "autoréférencement", empathie et autres…

Warning: ce billet part encore plus dans tous les sens que d’habitude. Sans doute parce que je suis moi-même un peu dans tous les sens en ce moment.

Un truc que j’aime bien faire, quand je suis un peu trop dans « la nuit de la foi » comme en ce moment, ou au contraire quand tout me parait super trop cool dans le christianisme, c’est d’aller voir comment ça se passe au quotidien pour les pratiquants des autres religions, sur les forums et les blogs, entre eux, au delà de l’image commune abstraite  qu’ils peuvent, à dessein ou non, renvoyer au monde « extérieur ». Pas pour voir s’ils ont raison ou tort contre moi, ni pour leur emprunter des « trucs » spirituels. Non. Plutôt pour cerner l’humanité qui se cache derrière toute quête, toute pratique spirituelle, avec sa grandeur, ses aspérités, ses délires, et ses bonnes et mauvaises actions. Parfois, je découvre que des choses qui me paraissaient de grandes vérités dans le christianisme se retrouvent aussi bien dans d’autres religions. Souvent aussi, ce qui me désespère dans mon Eglise, je le retrouve sous des formes analogues ailleurs. Et parfois, je me surprends aussi à découvrir que je tiens beaucoup plus à certains aspects de ma foi que je le croyais, souvent pour des raisons qui me paraissent toucher profondément à ce qu’il y a de meilleur en moi, et de temps en temps en me demandant si ce n’est pas la conséquence de mobiles plus égoïstes. Ce que je cherche à en retirer, c’est une vision plus réaliste, plus humaine de ma religion, par delà mes accès beaucoup plus fréquents d’idéalisation ou de désespoir: pas un magnifique édifice intellectuel pseudo-éternel, dont la cohérence apparente et les certitudes font les délices de l’esprit cultivé. Pas non plus un machin hiérarchique perdu dans la nostalgie d’une époque qui n’a jamais existé et qui écrase des vies avec des déclarations d’amour. Mais l’Eglise telle que Dieu l’a créée, telle qu’elle existe réellement, concrètement, pour de vrai, c’est à dire humaine, avec ses qualités, et ses vices, son péché et sa foi.
Dieu s’est fait homme, c’est la base du christianisme. Il a fait aussi de cet homme le centre et l’aboutissement de la Création. Ce que tous ces témoignages de personnes humaines pratiquants d’autres religions, au travers de leurs convictions, de leurs doutes, des fruits qu’elles estiment avoir reçus et de leurs déceptions, m’apportent,  comparés à mon propre parcours dans ma propre foi, c’est cette humanité qui affleure toujours derrière l’expression du sacré, que celui-ci est supposé magnifier, mais qui, souvent, se le réapproprie et le travestit.  Cela m’aide à comprendre certains dysfonctionnement de mon Eglise, mais aussi ce qui me parait être une présence plus authentique de Dieu, dans la capacité des chrétiens qui la composent à essayer de tirer le meilleur d’eux-mêmes, malgré les échecs, les contradictions et les scandales. Certains ne supportent pas l’idée d’une idée d’une Eglise incertaine et enchaînant dix, cent, mille erreurs pour une vérité. J’essaie pour ma part d’y trouver Dieu.
En gros, le spectacle des illusions brisées des autres m’aide à prendre conscience des miennes, et je ne crois pas qu’il y ait de chemin de foi, ni plus généralement, de spiritualité sans attention sincère et approfondie aux multiples petits ou gros mensonges que nous nous faisons au jour le jour pour nous rassurer ou nous exalter, et que nous baptisons trop  souvent « Bien », « Vérité », « Charité », Tradition », « Humilité » etc.

Par exemple, pour revenir à l’idée introduisant ce billet, j’aime bien lire des discussions entre bouddhistes. Cette religion (ou philosophie, je ne vais pas rentrer dans ce débat) m’intéresse (quand je suis revenu au christianisme, au début des années 2000, il y a même eu un moment où j’ai hésité à devenir bouddhiste). Au niveau des croyances, c’est exactement le contraire de la foi chrétienne: on y affirme l’inexistence d’une âme éternelle, ou même d’une âme tout court, ou, tout simplement, d’une identité individuelle continue. On y enseigne l’existence d’une forme de rétribution immanente, où tout est la conséquence mécanique de nos actes. Il n’y a pas vraiment d’eschatologie, ni de sauveur extérieur (même s’il existe des formes de bouddhisme dévotionnelles, comme l’amidisme, on reste assez loin de visions de l’Histoire type « Seconde Venue » ou de la grâce accordée gratuitement version Saint Paul). On y trouve pourtant, sur le plan de l’enseignement, un respect inconditionnel de la vie et certaines pratiques spirituelles tout à fait fascinantes pour le chrétien que je suis, et que j’évoquais il y a un an dans un  billet publié il y a un an sur un blog consacré au dialogue inter religieux. On y trouve également toutes sortes de trahisons, de détournements et de conflits qui me paraissent tout à fait faire écho au regard très désabusé que je porte sur ma propre religion ces derniers mois.
C’est plutôt cet angle là que je vais évoquer dans le présent billet, pour faire ensuite retour sur ma propre situation de catholique désabusé. Si le bouddhisme jouit en Occident d’une image assez bisounours, qui en fascine certains et en agace beaucoup d’autres, il n’échappe pas, pas plus (mais souvent pas moins) que le christianisme, le judaïsme, l’Islam, à l’Histoire, au rapports de force, et aux désirs et angoisses de ses adeptes. Ni aux scandales.
D’une manière toute humaine, et qui touche autant aux meilleurs aspects du bouddhisme qu’à ceux plus répréhensibles:

« Ces critiques représentent, d’une certaine manière, les deux facettes de l’autorité d’un maître zen en Occident. D’une part, il (ou elle) est considéré comme ayant expérimenté (par une pratique sous la direction d’un maître qualifié) un éveil perceptible dans chacune de ses actions. D’autre part, on s’attend à le (la) voir exercer son autorité pour ce qu’il (elle) est, plus que pour son accréditation ou ses affiliations. Deux conséquences importantes doivent être mentionnées.Tout d’abord, il s’ensuit que l’autorité des maîtres zen déborde le cadre spirituel ou religieux, pour englober chaque aspect de l’existence. Autorités charismatiques exemplaires, admirés dans tous les aspects de leur comportement quotidien, ils peuvent de même être critiqués, voire délégitimés par les disciples pour leur comportement privé. Si les disciples attendent parfois d’eux une aide sur à peu près tous les problèmes qu-ils peuvent rencontrer, qu’ils soient psychologiques, professionnels ou personnels, lorsque le lien est rompu, les mêmes leur reprocheront toutes sortes d-abus. Ensuite, l’accent mis sur l’expérience supranaturelle du maître tend à faire découler toute autorité du charisme, toute décision finale devenant du ressort du dirigeant. Ainsi, le guide spirituel est aussi administrateur en chef. Parce que ses décisions portent un poids énorme et qu-il n-existe pas de contre-pouvoir dans le groupe réuni autour du maître, des abus de pouvoir sont possibles.Cet « examen critique de l’AZI », tout comme les scandales dans les centres américains ou européens, montre que cette idéalisation du maître zen, avec toute l’autorité que cela implique, ne va pas sans conflits . Plusieurs universitaires, des bouddhistes, et des chercheurs bouddhistes se sont attaqués à cette question, tout au moins en ce qui concerne le « Zen américain ». Stuart Lachs affirmait récemment que l’idéalisation de l’autorité du maître zen l’aliénait tout autant que les pratiquants. Helen Tworkov, et plus récemment Victor Hori, soutiennent que ces malentendus reposent souvent sur des différences culturelles.« (« Le zen en europe: un état des lieux », par Alioune Kouné).

Ces scandales peuvent être assez énormes, ainsi ce qui  a été reproché au maître tibétain Sogyal Rinpoché, auteur du best seller Le livre bouddhiste de la vie et de la mort, et proche du Dalaï Lama lui-même, entre autres dans un article célèbre de Marianne. Ou encore, de manière différente, le malaise des bouddhistes zen occidentaux suite à la publication du livre de l’historien et bouddhiste Brian Victoria Zen at war, qui montre la grande implication de maîtres bouddhistes zen dans la propagande militariste de l’Empire japonais au cours de la première moitié du 20ème siècle.

Il peuvent être plus banals, et pourtant tout aussi épuisants pour certains adeptes, comme les abus d’autorité et les situations d’exclusions relatées par un bouddhiste désabusé sur son blog, dont la lecture m’a en partie inspiré ce billet:

« je peux constater la force de conditionnements que peuvent avoir des préjugés positifs allant dans le sens d’une non-violence absolue du bouddhisme. Et allant vers une soumission aveugle à l’autorité sans questionner le sens de ses décisions. Je pense que s’il faut une structure et ne pas la bousculer à tout bout de champ, se soumettre aveuglément et sans limite à une autorité, est potentiellement dangereux[…]Pour ma part, je pense que ces clichés sur le bouddhisme, contribuent à créer une violence très profonde et perverse. Tout d’abord, en créant une répression de l’expression des affects, de la colère…et donc son refoulement, rendant l’agressivité de plus en plus inconsciente et non maitrisée. […]
Le bouddhisme étant censé véhiculer une image de paix profonde, beaucoup de gens, en plus, trouvent une justification à des attitudes qui sont violentes simplement : c’est pour notre bien, pour nous éveiller, c’est un moyen habile, c’est un enseignement profond, tellement qu’on ne comprend pas. Que ce soit un moyen habile, soit, mais en ce cas, dès le départ un mode d’éducation de ce genre est consenti explicitement par les deux parties, d’égal à égal. […]
Face au mur, combien de fois ai-je été confronté à ma profonde colère ? Faut pas se raconter d’histoire : nous sommes cet être qui peut avoir la rage, et vouloir détruire tout ce qui bouge….mais nous pouvons aussi être éveillé, être un Bouddha.
Nous pouvons être un Bouddha parce que nous prenons conscience de notre énergie, notre agressivité, et ne faisons pas semblant d’être un être angélique qui serait au-delà de tout affect, inaltérable, toujours impassible.
Nous pouvons être conscients que nous sommes simplement humains, imparfaits, et que notre perfection réside dans notre capacité d’être conscients, tels que nous sommes.
Et quand on veut se faire croire qu’on est autre chose que ce qu’on est, qu’on tente de jouer au Bouddha sans d’abord assumer ce qu’on est déjà simplement, quand on veut trop se contrôler, on finit par se nier soi-même, on se divise….et là on finit par vouloir contrôler ceux qui ne sont pas comme nous, les plier dans le moule dans lequel on se met…et là ce qui pourrait être une pratique de paix, devient un carcan, une répression, une violence.
Et là, on ne transmet pas le dharma de paix et de bonheur, on transmet la frustration, la haine de soi, et la violence.[…]
Le dharma n’est pas là pour exclure, servir à avoir raison plus qu’un autre. Ce n’est pas un concours universitaire.
Le dharma est là pour qu’on s’en serve pour sauver cette planète et ses habitants de leurs souffrances. En commençant par celles que nous nous infligeons nous-mêmes.
 » (blog Face au mur, « bouddhisme et violence: sortir du déni »).

 Les faits dénoncés par l’auteur de ce texte sont liés pour l’essentiel à des problématiques propres au bouddhisme zen tel qu’il est pratiqué en Occident. Telles que je les ai comprises, et sans avoir la prétention de trancher sur un débat que je ne connais qu’indirectement, concernant une spiritualité qui n’est pas la mienne, je les conçois ainsi: valorisation trop grande de la transmission maître/disciple par rapport à la démarche critique individuelle (en contradiction avec un sutra célèbre du bouddha qui insistait sur la primauté de l’examen individuel sur l’autorité toujours faillible des maîtres, lui-même inclus), survalorisation et ritualisation excessive de la pratique du zazen, questionnement insuffisant des différences interculturelles (ce qui a fait ses preuves dans une culture donnée est-il aussi efficace dans une toute autre culture?) etc.

Ces problématiques ne sont évidemment pas celles du christianisme, qui une fois encore, a une démarche très différente du bouddhisme, dans une perspective souvent radicalement inverse. L’autorité du curé de la paroisse est loin d’être aussi absolue que celle du maître du dojo, la pratique chrétienne, si elle n’est guère profitable en terme de grasse-matinées dominicales, n’astreint pas à des séances d’assise interminables dans des postures extrêmement inconfortables. Les retraites catholiques ne sont généralement pas marquées par les abus financiers de certaines retraites bouddhistes. Et pourtant, je ne puis m’empêcher, en tant que chrétien désabusé, d’éprouver une certaine sympathie, et une certaine communion d’expérience, avec ces bouddhistes désabusés.

Il serait facile de monter en épingle les difficultés propres au bouddhisme, et leur absence dans le christianisme, pour dénigrer le premier comme une philosophie humaine, trop humaine, aveugle à l’amour divin annoncé par le second. De même, en fait, que beaucoup de personnes sont venues au bouddhisme car elles n’y trouvaient pas ce qui les faisait souffrir dans le christianisme (voir le témoignage de cet ancien moine bénédictin, devenu bouddhiste après avoir réalisé qu’il y trouvait beaucoup moins de préventions contre son homosexualité). Et de fait, je suis convaincu qu’on ne peut pas se dire à la fois chrétien et bouddhiste. Soit l’on considère que l’un est vrai et l’autre faux, soit on les juge tous les deux faux. Pour ma part, j’ai choisi de fonder ma vie sur l’enseignement du Christ plutôt que sur les « quatre nobles vérités » et « l’octuple sentier ». Je suis chrétien, et je ne suis pas bouddhiste.

Cela n’amoindrit pas à mes yeux les nombreux aspects positifs du bouddhisme, et les nombreuses défaillances de l’Eglise. L’Histoire montre les qualités spirituelles, l’humanité et pour tout dire la profonde charité de nombreux pratiquants du bouddhisme et d’autres religions. Elle révèle également les exactions de papes et d’évêques. Si je crois que Dieu est fidèle à son Eglise, je pense que c’est à la manière dont sa fidélité s’exerce dans l’ancien testament envers Israël: discrètement, imperceptiblement, sur le long terme, malgré les nombreuses infidélités de celle-ci, et derrière les vicissitudes apparentes. Après la déportation à Babylone, Dieu a promis à son peuple le retour sur la Terre promise. Celui-ci a bien eu lieu, non pas sous la forme d’une rentrée massive et triomphale, mais sur plusieurs siècles, peu à peu, sans bruit ni espérance trop apparente. Un accomplissement terne, mais qui a abouti à un événement bien plus joyeux et considérable encore: la naissance du Christ. J’avais assisté en 2010 à une retraite dont le sujet était l’exil. La religieuse qui prêchait nous a expliqué, et cela m’a beaucoup marqué, que tout au long de la Bible, les promesses de Dieu s’accomplissaient d’une manière souvent décevante au premier abord, mais qui parait finalement meilleure en y réfléchissant après coup (le Messie est fils de charpentier et non de roi, et meurt, trahis par l’un des apôtres, sur la croix au lieu d’expulser les romains à la tête de ses armées. Et pourtant).

Je pense que rien n’a changé de ce point de vue là. Que l’Eglise est à 99% aussi humaine et faillible que les autres religions, que celles-ci sont au jour le jour susceptibles d’autant de bien qu’elle, et elle d’autant d’erreurs, de péché et de fautes que ces dernières. Que le 1% restant est décisif sur le plan de l’Histoire du Salut, mais souvent imperceptible à moyen terme, et souvent contre ce qu’elle croit bon pour elle-même à court terme (comme pour nous tous: Dieu seul sait ce qui est bon pour nous).

Ainsi, je me sens tout à fait fondé à croire que le bouddhisme vaut mieux, au travers de tous ceux de ses adeptes qui sont sincères dans leur effort d’augmenter leur compassion et de se rendre utiles au monde, que les dérives qu’on y constate, et à considérer que ma foi dans l’enseignement du Christ ne doit pas m’aveugler aux nombreuses erreurs qui ont été celles de l’Eglise, y compris dans les décisions de ses autorités les plus élevées, que l’on peut constater tout au long de son Histoire et encore aujourd’hui,

Et donc, je me crois en droit de comparer ma déception de baptisé dans la « vraie » religion à celle d’adeptes de « fausses » spiritualités comme le bouddhisme. Cela fait peut-être de moi un « relativiste », un « hérétique », un « protestant » ou je ne sais quelle autre forme horrible d' »autoréférencé », mais pour me convaincre de mon erreur, il va falloir trouver mieux que ce genre de condamnations sommaires. Il va falloir pénétrer le noeud de mon dilemme, afin d’éprouver la solidité des contradictions qui le suscite et d’en proposer un dépassement beaucoup plus convaincant que les pirouettes chères aux catholiques de notre temps.

Cette déception qui est la mienne, et que je retrouve chez des adeptes d’une spiritualité aussi étrangère à la mienne que le bouddhisme, naît du constat suivant: comment la communauté a priori la plus chaleureuse, la mieux intentionnée, la plus âpre à la prière ou la méditation, et l’humilité, à la relecture, à l’effort sur soi-même pour devenir une meilleure personne au fil des jours, peut voir ses membres, du fait de ces mêmes efforts, de cette même pratique, se déshumaniser sur toutes les questions qui sont dans l’ombre des enseignements qu’ils reçoivent ou leur font difficulté, quittent toute empathie et toute écoute dès lors que leurs habitudes spirituelles, et les principes qui les fondent, et surtout leur vision du monde, sont remis en cause d’une manière ou d’une autre.

Je ne vise pas là spécifiquement tel ou tel paroissien rencontré IRL, sur twitter ou sur facebook. Et bien sûr, tout n’est pas noir ou blanc, et beaucoup de personnes insensibles aux problématiques de racisme, de sexisme, d’homophobie ou de transphobie qui m’affectent actuellement sont bien meilleures que moi de plein d’autres manières. En fait, la première personne que je vise, c’est le catholique que j’ai pu être quelques temps, aveuglé par une idéalisation excessive et naïve de sa foi.

Il est coutume d’insister sur l’évidence que privée d’une fréquentation hebdomadaire des sacrements,  d’une prière régulière, d’un contact fréquent avec la communauté chrétienne, la foi s’étiole. Et c’est vrai. Toutes ces pratiques cultuelles et spirituelles sont à bien des égards bénéfiques pour notre âme.  Elles renforcent notre volonté, nous détachent de soucis inutiles, nous aident à maintenir l’espérance, nous font porter un regard plus réaliste sur celles de nos limites dont nous sommes conscients.

Mais comme toutes pratiques spirituelles, et, plus généralement, comme à peu près tout sur cette Terre, elles ont aussi une part d’ombre. Elles fonctionnent aussi comme des conditionnements (même la relecture de vie et la confession), qui renforcent en nous une vision du monde qui est celle de catholiques d’une certaine culture et de certains milieux, à une certaine époque. Elles nous rendent plus attentifs à nos propres défauts, à nos propres structures de péché, mais elles tendent aussi à nous aveugler sur les limites de la manifestation particulière de l’Eglise que nous expérimentons, et sur ses structures de péché à elle. Dès lors que celles-ci sont mises en évidence par tel ou tel, nous nous rattachons à n’importe quelle justification bancale, à n’importe quel sophisme sentencieux, pour minimiser ou réfuter cette remise en cause. C’est ainsi que j’explique comment des personnes par ailleurs dotées d’une grande droiture morale, d’un grand courage personnel, et parfois rompues à la relecture de vie et à l’examen de conscience, arrivent à gober que l’Eglise aurait « un discours nuancé » sur les homosexuels, que « le lobby LGBT » est plus influent en France que celle-ci, ou que la famille bourgeoise façon 19ème siècle est une structure intangible de la nature humaine. D’une certaine manière, en pratiquant notre foi assidûment, nous troquons certaines illusions pour d’autres.

Note: je ne dis pas que les sacrements, la prière, la relecture de vie, etc… ne sont pas nécessaires à la vie spirituelle. Ce que je dis, c’est qu’il faut tenir ensemble le rappel de leurs bienfaits et la prise de conscience des illusions que leur fréquentation routinière peut engendrer.

La force de ce conditionnement, je l’ai réalisée fin 2012 début 2013, en prenant progressivement conscience que mes efforts pour persévérer dans ma foi m’amenaient plus souvent, sur certains sujets moraux, à taire ma conscience et mon empathie, plutôt qu’à les approfondir. Je ne trouve pas acceptable de prétendre tenir pour juste un enseignement moral que je suis incapable de défendre sincèrement devant des personnes qui s’estiment lésées par celui-ci. C’était le cas pour la doctrine de l’Eglise sur l’homosexualité, et pourtant, j’étais incapable de dire nettement qu’elle avait tort, je n’arrivais pas à franchir le pas, tellement j’avais attaché de prix à la belle totalité catholique, et tellement j’avais fait reposé dessus ma foi dans le Christ. Il m’a fallu lire pendant plusieurs mois les prises de positions de plusieurs personnes plus courageuses que moi, plus un événement personnel relativement brutal, pour oser franchir le pas.

C’est ce dilemme entre le conditionnement qui naît d’une certaine pratique religieuse et spirituelle, et l’empathie envers la souffrance d’autrui que j’ai retrouvé dans le fameux billet d’Hélène Martin, où elle a relu son engagement dans la Manif pour tous: « Manif pour tous & cie: nous somme-nous trompés?« . Ce billet a enthousiasmé certains lecteurs, qui y ont vu un début d’évolution positive et de remise en cause de la part de militants catholiques. Il en a agacé, parfois très vivement beaucoup d’autres, notamment issus des milieux LGBT, qui y ont vu une demande implicite de pardon qui prétend se dispenser de toute contrition réelle. Un peu facile certes, si c’est vraiment le cas, et très insatisfaisant. Mais c’est précisément cet entre-deux, cette impression d’inachèvement, qui  me fascine dans ce texte: Hélène Martin se demande dans son titre si les manifestants se sont trompés, elle exprime en fin de billet des regrets. On sent qu’elle est sincèrement emmerdée parce qu’est devenu le débat côté catholiques. Et pourtant, sur le fond, elle ne concède rien de rien: elle « ne pense pas que l’Eglise se plante sur l’homosexualité », elle se retrouve toujours à fond dans l’argumentation des blogueurs militants les plus en ligne avec LMPT. Elle concentre ses regrets sur des conséquences périphériques, comme la montée en puissance du Salon Beige, qui est un symptôme et non une cause. On en vient un peu à se demander le rapport entre le titre et le contenu, et à voir dans son malaise la peur diffuse de se percevoir comme blessante pour autrui, plutôt qu’une réelle volonté de comprendre pourquoi elle peut blesser . C’est irritant en effet, et pourtant c’est un excellent témoignage de la force, de l’emprise qu’exerce sur notre conscience l’identité catholique que nous nous sommes forgée au jour le jour, au fil des messes, des retraites, des veillées, des FRAT, des JMJ, qui fait que même lorsque nous nous rendons compte qu’il y a un vrai problème, que nous l’avons sous le nez, nous n’arrivons pas à franchir le pas qui permettrait de le formuler, et de dire: « l’Eglise s’est planté sur ce coup. Ce n’est pas la première fois ni la dernière, ça n’enlève pas tout ce qu’elle fait de bon et de beau par ailleurs, et ça peut s’arranger assez vite avec de la bonne volonté. Mais là, c’est net, elle s’est plantée ». Ayant moi-même expérimenté cette difficulté, et ne m’étant toujours pas complètement remis de ma prise de distance près d’un an et demi plus tard, je ne me sens pas en droit de la juger pour ne pas arriver pour l’instant à se positionner de manière complètement cohérente par rapport à la prise de conscience qu’on perçoit malgré tout derrière son billet. Il m’a fallu du temps et l’intervention d’autrui pour y arriver.

Pour ma part, ce pas que j’ai franchi m’a décidé à ne plus taire mon empathie et ma conscience, quoiqu’il arrive. Je ne suis pas théologien professionnel, ni expert de l’Histoire de l’Eglise, ni capable de lire la Bible dans ses langues d’origine. Même pour ce qui concerne la philosophie, qui est ma discipline de formation initiale, m’y remettre plus sérieusement après des années d’interruption me fait ressentir le poids de mes lacunes. Mais avec le temps, il est apparu pour beaucoup de Saints, de grands papes, de théologiens et philosophes réputés, qu’ils n’étaient nullement soustraits à l’influence de leur époque et de leur milieu ni préservé de commettre des erreurs de jugement énormes. Moi non plus. Mais aussi inculte, pécheur et indiscipliné spirituellement que je suis, les situations humaines que je vois, que j’éprouve  et qui m’éprouvent, c’est moi qui les connais, pas eux. Et c’est moi qui suis responsable de mes actes devant Dieu, pas eux. Je ne vois pas l’intérêt de remettre en cause tous les aspects de l’Eglise qui paraissent fonctionner, c’est à dire beaucoup d’entre eux. Mais maintenant, je ne tais plus mon empathie. Je me renseigne, j’examine ce que l’Eglise en dit, mais ce que je constate des souffrances d’autrui est désormais premier, quoiqu’il arrive, sur le Magistère, et pour me convaincre de mes éventuelles erreurs, il va falloir utiliser des arguments qui montre que l’enseignement de l’Eglise résout in fine ces souffrances, et non des arguments d’autorité ou des leçons de morale sur mon humilité.

Certains vont crier à « l’autoréférencement ». Je ne supporte plus ce terme. Je conçois l’obéissance comme étant bénéfique pour me détacher de mes égoïsmes, de mes péchés, de la souffrance que j’inflige à autrui et à moi-même. Mais pas de ma compassion. Peut-être que celle-ci est illusoire, mais c’est à démontrer au cas par cas, pas à rejeter en en bloc. Et quand bien même je me tromperais, je pourrais me présenter devant le Seigneur en disant que j’ai fait ce qui me paraissait juste au fond de mon coeur. Ce qui ne serait pas actuellement le cas si je me contentais de la doctrine de l’Eglise sur l’homosexualité. Dans l’Evangile, je lis, certes en profane, que nous serons jugés « selon notre propre loi » et comme « nous avons jugé ». Encore heureux que je m’autoréférence, que j’écoute ma conscience avant toute autre chose, puisque je serai jugé par rapport à moi-même.
Je ne supporte plus non plus la fausse humilité qui consiste à dire: « je ne suis pas très savant ni très saint. Je préfère m’en remettre aux prêtres, aux évêques, aux théologiens, au philosophes, aux experts de l’Eglise pour déterminer pour moi ce qui est juste ». Nul n’est tellement inculte qu’il ignore que l’Eglise s’est égarée à de nombreuses reprises, avec parfois pour prix des vies humaines brisées. J’y vois une forme de déresponsabilisation. Aussi ignorant que je suis, je vois des choses, je rencontre des situations que suis le seul à voir comme je les vois, et dont l’Eglise doit recueillir le fruit. En laissant des autres penser à ma place, choisir à ma place, je ne m’abrite pas de l’erreur ni du mal. Je remplace mes erreurs par celles d’autrui. Je préfère pour ma part payer le prix de mes propres illusions, plutôt que de celles d’autrui.
Voilà, ça couvait depuis longtemps et il fallait bien que ça sorte. Tout ça ne fait peut-être plus de moi un « catholique », je n’en sais rien, mais j’en viens de plus en plus en plus à m’en foutre. J’ai placé ma foi dans le Christ, pas dans les angoisses identitaires de mes contemporains, et quand les secondes en viennent à mettre en danger la première, il est temps de tracer clairement la ligne dans le sable. Si des personnes estiment pouvoir me montrer qu’il y a plus de compassion et de bien effectif dans l’enseignement actuel de l’Eglise que je n’en vois actuellement, qu’elles soient les bienvenues, et qu’elles soient bénies. Si d’autres personnes se croient en droit de me faire la morale sur mon apostasie, ou mon absence de paix intérieure, ou mon goût pour les polémiques, ou mon manque d’humilité, qu’elles aillent se faire voir ailleurs. Et qu’elles soient bénies aussi, mais de préférence loin, très loin de moi.
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Foi, déception, "autoréférencement", empathie et autres…

Warning: ce billet part encore plus dans tous les sens que d’habitude. Sans doute parce que je suis moi-même un peu dans tous les sens en ce moment.

Un truc que j’aime bien faire, quand je suis un peu trop dans « la nuit de la foi » comme en ce moment, ou au contraire quand tout me parait super trop cool dans le christianisme, c’est d’aller voir comment ça se passe au quotidien pour les pratiquants des autres religions, sur les forums et les blogs, entre eux, au delà de l’image commune abstraite  qu’ils peuvent, à dessein ou non, renvoyer au monde « extérieur ». Pas pour voir s’ils ont raison ou tort contre moi, ni pour leur emprunter des « trucs » spirituels. Non. Plutôt pour cerner l’humanité qui se cache derrière toute quête, toute pratique spirituelle, avec sa grandeur, ses aspérités, ses délires, et ses bonnes et mauvaises actions. Parfois, je découvre que des choses qui me paraissaient de grandes vérités dans le christianisme se retrouvent aussi bien dans d’autres religions. Souvent aussi, ce qui me désespère dans mon Eglise, je le retrouve sous des formes analogues ailleurs. Et parfois, je me surprends aussi à découvrir que je tiens beaucoup plus à certains aspects de ma foi que je le croyais, souvent pour des raisons qui me paraissent toucher profondément à ce qu’il y a de meilleur en moi, et de temps en temps en me demandant si ce n’est pas la conséquence de mobiles plus égoïstes. Ce que je cherche à en retirer, c’est une vision plus réaliste, plus humaine de ma religion, par delà mes accès beaucoup plus fréquents d’idéalisation ou de désespoir: pas un magnifique édifice intellectuel pseudo-éternel, dont la cohérence apparente et les certitudes font les délices de l’esprit cultivé. Pas non plus un machin hiérarchique perdu dans la nostalgie d’une époque qui n’a jamais existé et qui écrase des vies avec des déclarations d’amour. Mais l’Eglise telle que Dieu l’a créée, telle qu’elle existe réellement, concrètement, pour de vrai, c’est à dire humaine, avec ses qualités, et ses vices, son péché et sa foi.
Dieu s’est fait homme, c’est la base du christianisme. Il a fait aussi de cet homme le centre et l’aboutissement de la Création. Ce que tous ces témoignages de personnes humaines pratiquants d’autres religions, au travers de leurs convictions, de leurs doutes, des fruits qu’elles estiment avoir reçus et de leurs déceptions, m’apportent,  comparés à mon propre parcours dans ma propre foi, c’est cette humanité qui affleure toujours derrière l’expression du sacré, que celui-ci est supposé magnifier, mais qui, souvent, se le réapproprie et le travestit.  Cela m’aide à comprendre certains dysfonctionnement de mon Eglise, mais aussi ce qui me parait être une présence plus authentique de Dieu, dans la capacité des chrétiens qui la composent à essayer de tirer le meilleur d’eux-mêmes, malgré les échecs, les contradictions et les scandales. Certains ne supportent pas l’idée d’une idée d’une Eglise incertaine et enchaînant dix, cent, mille erreurs pour une vérité. J’essaie pour ma part d’y trouver Dieu.
En gros, le spectacle des illusions brisées des autres m’aide à prendre conscience des miennes, et je ne crois pas qu’il y ait de chemin de foi, ni plus généralement, de spiritualité sans attention sincère et approfondie aux multiples petits ou gros mensonges que nous nous faisons au jour le jour pour nous rassurer ou nous exalter, et que nous baptisons trop  souvent « Bien », « Vérité », « Charité », Tradition », « Humilité » etc.

Par exemple, pour revenir à l’idée introduisant ce billet, j’aime bien lire des discussions entre bouddhistes. Cette religion (ou philosophie, je ne vais pas rentrer dans ce débat) m’intéresse (quand je suis revenu au christianisme, au début des années 2000, il y a même eu un moment où j’ai hésité à devenir bouddhiste). Au niveau des croyances, c’est exactement le contraire de la foi chrétienne: on y affirme l’inexistence d’une âme éternelle, ou même d’une âme tout court, ou, tout simplement, d’une identité individuelle continue. On y enseigne l’existence d’une forme de rétribution immanente, où tout est la conséquence mécanique de nos actes. Il n’y a pas vraiment d’eschatologie, ni de sauveur extérieur (même s’il existe des formes de bouddhisme dévotionnelles, comme l’amidisme, on reste assez loin de visions de l’Histoire type « Seconde Venue » ou de la grâce accordée gratuitement version Saint Paul). On y trouve pourtant, sur le plan de l’enseignement, un respect inconditionnel de la vie et certaines pratiques spirituelles tout à fait fascinantes pour le chrétien que je suis, et que j’évoquais il y a un an dans un  billet publié il y a un an sur un blog consacré au dialogue inter religieux. On y trouve également toutes sortes de trahisons, de détournements et de conflits qui me paraissent tout à fait faire écho au regard très désabusé que je porte sur ma propre religion ces derniers mois.
C’est plutôt cet angle là que je vais évoquer dans le présent billet, pour faire ensuite retour sur ma propre situation de catholique désabusé. Si le bouddhisme jouit en Occident d’une image assez bisounours, qui en fascine certains et en agace beaucoup d’autres, il n’échappe pas, pas plus (mais souvent pas moins) que le christianisme, le judaïsme, l’Islam, à l’Histoire, au rapports de force, et aux désirs et angoisses de ses adeptes. Ni aux scandales.
D’une manière toute humaine, et qui touche autant aux meilleurs aspects du bouddhisme qu’à ceux plus répréhensibles:

« Ces critiques représentent, d’une certaine manière, les deux facettes de l’autorité d’un maître zen en Occident. D’une part, il (ou elle) est considéré comme ayant expérimenté (par une pratique sous la direction d’un maître qualifié) un éveil perceptible dans chacune de ses actions. D’autre part, on s’attend à le (la) voir exercer son autorité pour ce qu’il (elle) est, plus que pour son accréditation ou ses affiliations. Deux conséquences importantes doivent être mentionnées.Tout d’abord, il s’ensuit que l’autorité des maîtres zen déborde le cadre spirituel ou religieux, pour englober chaque aspect de l’existence. Autorités charismatiques exemplaires, admirés dans tous les aspects de leur comportement quotidien, ils peuvent de même être critiqués, voire délégitimés par les disciples pour leur comportement privé. Si les disciples attendent parfois d’eux une aide sur à peu près tous les problèmes qu-ils peuvent rencontrer, qu’ils soient psychologiques, professionnels ou personnels, lorsque le lien est rompu, les mêmes leur reprocheront toutes sortes d-abus. Ensuite, l’accent mis sur l’expérience supranaturelle du maître tend à faire découler toute autorité du charisme, toute décision finale devenant du ressort du dirigeant. Ainsi, le guide spirituel est aussi administrateur en chef. Parce que ses décisions portent un poids énorme et qu-il n-existe pas de contre-pouvoir dans le groupe réuni autour du maître, des abus de pouvoir sont possibles.Cet « examen critique de l’AZI », tout comme les scandales dans les centres américains ou européens, montre que cette idéalisation du maître zen, avec toute l’autorité que cela implique, ne va pas sans conflits . Plusieurs universitaires, des bouddhistes, et des chercheurs bouddhistes se sont attaqués à cette question, tout au moins en ce qui concerne le « Zen américain ». Stuart Lachs affirmait récemment que l’idéalisation de l’autorité du maître zen l’aliénait tout autant que les pratiquants. Helen Tworkov, et plus récemment Victor Hori, soutiennent que ces malentendus reposent souvent sur des différences culturelles.« (« Le zen en europe: un état des lieux », par Alioune Kouné).

Ces scandales peuvent être assez énormes, ainsi ce qui  a été reproché au maître tibétain Sogyal Rinpoché, auteur du best seller Le livre bouddhiste de la vie et de la mort, et proche du Dalaï Lama lui-même, entre autres dans un article célèbre de Marianne. Ou encore, de manière différente, le malaise des bouddhistes zen occidentaux suite à la publication du livre de l’historien et bouddhiste Brian Victoria Zen at war, qui montre la grande implication de maîtres bouddhistes zen dans la propagande militariste de l’Empire japonais au cours de la première moitié du 20ème siècle.

Il peuvent être plus banals, et pourtant tout aussi épuisants pour certains adeptes, comme les abus d’autorité et les situations d’exclusions relatées par un bouddhiste désabusé sur son blog, dont la lecture m’a en partie inspiré ce billet:

« je peux constater la force de conditionnements que peuvent avoir des préjugés positifs allant dans le sens d’une non-violence absolue du bouddhisme. Et allant vers une soumission aveugle à l’autorité sans questionner le sens de ses décisions. Je pense que s’il faut une structure et ne pas la bousculer à tout bout de champ, se soumettre aveuglément et sans limite à une autorité, est potentiellement dangereux[…]Pour ma part, je pense que ces clichés sur le bouddhisme, contribuent à créer une violence très profonde et perverse. Tout d’abord, en créant une répression de l’expression des affects, de la colère…et donc son refoulement, rendant l’agressivité de plus en plus inconsciente et non maitrisée. […]
Le bouddhisme étant censé véhiculer une image de paix profonde, beaucoup de gens, en plus, trouvent une justification à des attitudes qui sont violentes simplement : c’est pour notre bien, pour nous éveiller, c’est un moyen habile, c’est un enseignement profond, tellement qu’on ne comprend pas. Que ce soit un moyen habile, soit, mais en ce cas, dès le départ un mode d’éducation de ce genre est consenti explicitement par les deux parties, d’égal à égal. […]
Face au mur, combien de fois ai-je été confronté à ma profonde colère ? Faut pas se raconter d’histoire : nous sommes cet être qui peut avoir la rage, et vouloir détruire tout ce qui bouge….mais nous pouvons aussi être éveillé, être un Bouddha.
Nous pouvons être un Bouddha parce que nous prenons conscience de notre énergie, notre agressivité, et ne faisons pas semblant d’être un être angélique qui serait au-delà de tout affect, inaltérable, toujours impassible.
Nous pouvons être conscients que nous sommes simplement humains, imparfaits, et que notre perfection réside dans notre capacité d’être conscients, tels que nous sommes.
Et quand on veut se faire croire qu’on est autre chose que ce qu’on est, qu’on tente de jouer au Bouddha sans d’abord assumer ce qu’on est déjà simplement, quand on veut trop se contrôler, on finit par se nier soi-même, on se divise….et là on finit par vouloir contrôler ceux qui ne sont pas comme nous, les plier dans le moule dans lequel on se met…et là ce qui pourrait être une pratique de paix, devient un carcan, une répression, une violence.
Et là, on ne transmet pas le dharma de paix et de bonheur, on transmet la frustration, la haine de soi, et la violence.[…]
Le dharma n’est pas là pour exclure, servir à avoir raison plus qu’un autre. Ce n’est pas un concours universitaire.
Le dharma est là pour qu’on s’en serve pour sauver cette planète et ses habitants de leurs souffrances. En commençant par celles que nous nous infligeons nous-mêmes.
 » (blog Face au mur, « bouddhisme et violence: sortir du déni »).

 Les faits dénoncés par l’auteur de ce texte sont liés pour l’essentiel à des problématiques propres au bouddhisme zen tel qu’il est pratiqué en Occident. Telles que je les ai comprises, et sans avoir la prétention de trancher sur un débat que je ne connais qu’indirectement, concernant une spiritualité qui n’est pas la mienne, je les conçois ainsi: valorisation trop grande de la transmission maître/disciple par rapport à la démarche critique individuelle (en contradiction avec un sutra célèbre du bouddha qui insistait sur la primauté de l’examen individuel sur l’autorité toujours faillible des maîtres, lui-même inclus), survalorisation et ritualisation excessive de la pratique du zazen, questionnement insuffisant des différences interculturelles (ce qui a fait ses preuves dans une culture donnée est-il aussi efficace dans une toute autre culture?) etc.

Ces problématiques ne sont évidemment pas celles du christianisme, qui une fois encore, a une démarche très différente du bouddhisme, dans une perspective souvent radicalement inverse. L’autorité du curé de la paroisse est loin d’être aussi absolue que celle du maître du dojo, la pratique chrétienne, si elle n’est guère profitable en terme de grasse-matinées dominicales, n’astreint pas à des séances d’assise interminables dans des postures extrêmement inconfortables. Les retraites catholiques ne sont généralement pas marquées par les abus financiers de certaines retraites bouddhistes. Et pourtant, je ne puis m’empêcher, en tant que chrétien désabusé, d’éprouver une certaine sympathie, et une certaine communion d’expérience, avec ces bouddhistes désabusés.

Il serait facile de monter en épingle les difficultés propres au bouddhisme, et leur absence dans le christianisme, pour dénigrer le premier comme une philosophie humaine, trop humaine, aveugle à l’amour divin annoncé par le second. De même, en fait, que beaucoup de personnes sont venues au bouddhisme car elles n’y trouvaient pas ce qui les faisait souffrir dans le christianisme (voir le témoignage de cet ancien moine bénédictin, devenu bouddhiste après avoir réalisé qu’il y trouvait beaucoup moins de préventions contre son homosexualité). Et de fait, je suis convaincu qu’on ne peut pas se dire à la fois chrétien et bouddhiste. Soit l’on considère que l’un est vrai et l’autre faux, soit on les juge tous les deux faux. Pour ma part, j’ai choisi de fonder ma vie sur l’enseignement du Christ plutôt que sur les « quatre nobles vérités » et « l’octuple sentier ». Je suis chrétien, et je ne suis pas bouddhiste.

Cela n’amoindrit pas à mes yeux les nombreux aspects positifs du bouddhisme, et les nombreuses défaillances de l’Eglise. L’Histoire montre les qualités spirituelles, l’humanité et pour tout dire la profonde charité de nombreux pratiquants du bouddhisme et d’autres religions. Elle révèle également les exactions de papes et d’évêques. Si je crois que Dieu est fidèle à son Eglise, je pense que c’est à la manière dont sa fidélité s’exerce dans l’ancien testament envers Israël: discrètement, imperceptiblement, sur le long terme, malgré les nombreuses infidélités de celle-ci, et derrière les vicissitudes apparentes. Après la déportation à Babylone, Dieu a promis à son peuple le retour sur la Terre promise. Celui-ci a bien eu lieu, non pas sous la forme d’une rentrée massive et triomphale, mais sur plusieurs siècles, peu à peu, sans bruit ni espérance trop apparente. Un accomplissement terne, mais qui a abouti à un événement bien plus joyeux et considérable encore: la naissance du Christ. J’avais assisté en 2010 à une retraite dont le sujet était l’exil. La religieuse qui prêchait nous a expliqué, et cela m’a beaucoup marqué, que tout au long de la Bible, les promesses de Dieu s’accomplissaient d’une manière souvent décevante au premier abord, mais qui parait finalement meilleure en y réfléchissant après coup (le Messie est fils de charpentier et non de roi, et meurt, trahis par l’un des apôtres, sur la croix au lieu d’expulser les romains à la tête de ses armées. Et pourtant).

Je pense que rien n’a changé de ce point de vue là. Que l’Eglise est à 99% aussi humaine et faillible que les autres religions, que celles-ci sont au jour le jour susceptibles d’autant de bien qu’elle, et elle d’autant d’erreurs, de péché et de fautes que ces dernières. Que le 1% restant est décisif sur le plan de l’Histoire du Salut, mais souvent imperceptible à moyen terme, et souvent contre ce qu’elle croit bon pour elle-même à court terme (comme pour nous tous: Dieu seul sait ce qui est bon pour nous).

Ainsi, je me sens tout à fait fondé à croire que le bouddhisme vaut mieux, au travers de tous ceux de ses adeptes qui sont sincères dans leur effort d’augmenter leur compassion et de se rendre utiles au monde, que les dérives qu’on y constate, et à considérer que ma foi dans l’enseignement du Christ ne doit pas m’aveugler aux nombreuses erreurs qui ont été celles de l’Eglise, y compris dans les décisions de ses autorités les plus élevées, que l’on peut constater tout au long de son Histoire et encore aujourd’hui,

Et donc, je me crois en droit de comparer ma déception de baptisé dans la « vraie » religion à celle d’adeptes de « fausses » spiritualités comme le bouddhisme. Cela fait peut-être de moi un « relativiste », un « hérétique », un « protestant » ou je ne sais quelle autre forme horrible d' »autoréférencé », mais pour me convaincre de mon erreur, il va falloir trouver mieux que ce genre de condamnations sommaires. Il va falloir pénétrer le noeud de mon dilemme, afin d’éprouver la solidité des contradictions qui le suscite et d’en proposer un dépassement beaucoup plus convaincant que les pirouettes chères aux catholiques de notre temps.

Cette déception qui est la mienne, et que je retrouve chez des adeptes d’une spiritualité aussi étrangère à la mienne que le bouddhisme, naît du constat suivant: comment la communauté a priori la plus chaleureuse, la mieux intentionnée, la plus âpre à la prière ou la méditation, et l’humilité, à la relecture, à l’effort sur soi-même pour devenir une meilleure personne au fil des jours, peut voir ses membres, du fait de ces mêmes efforts, de cette même pratique, se déshumaniser sur toutes les questions qui sont dans l’ombre des enseignements qu’ils reçoivent ou leur font difficulté, quittent toute empathie et toute écoute dès lors que leurs habitudes spirituelles, et les principes qui les fondent, et surtout leur vision du monde, sont remis en cause d’une manière ou d’une autre.

Je ne vise pas là spécifiquement tel ou tel paroissien rencontré IRL, sur twitter ou sur facebook. Et bien sûr, tout n’est pas noir ou blanc, et beaucoup de personnes insensibles aux problématiques de racisme, de sexisme, d’homophobie ou de transphobie qui m’affectent actuellement sont bien meilleures que moi de plein d’autres manières. En fait, la première personne que je vise, c’est le catholique que j’ai pu être quelques temps, aveuglé par une idéalisation excessive et naïve de sa foi.

Il est coutume d’insister sur l’évidence que privée d’une fréquentation hebdomadaire des sacrements,  d’une prière régulière, d’un contact fréquent avec la communauté chrétienne, la foi s’étiole. Et c’est vrai. Toutes ces pratiques cultuelles et spirituelles sont à bien des égards bénéfiques pour notre âme.  Elles renforcent notre volonté, nous détachent de soucis inutiles, nous aident à maintenir l’espérance, nous font porter un regard plus réaliste sur celles de nos limites dont nous sommes conscients.

Mais comme toutes pratiques spirituelles, et, plus généralement, comme à peu près tout sur cette Terre, elles ont aussi une part d’ombre. Elles fonctionnent aussi comme des conditionnements (même la relecture de vie et la confession), qui renforcent en nous une vision du monde qui est celle de catholiques d’une certaine culture et de certains milieux, à une certaine époque. Elles nous rendent plus attentifs à nos propres défauts, à nos propres structures de péché, mais elles tendent aussi à nous aveugler sur les limites de la manifestation particulière de l’Eglise que nous expérimentons, et sur ses structures de péché à elle. Dès lors que celles-ci sont mises en évidence par tel ou tel, nous nous rattachons à n’importe quelle justification bancale, à n’importe quel sophisme sentencieux, pour minimiser ou réfuter cette remise en cause. C’est ainsi que j’explique comment des personnes par ailleurs dotées d’une grande droiture morale, d’un grand courage personnel, et parfois rompues à la relecture de vie et à l’examen de conscience, arrivent à gober que l’Eglise aurait « un discours nuancé » sur les homosexuels, que « le lobby LGBT » est plus influent en France que celle-ci, ou que la famille bourgeoise façon 19ème siècle est une structure intangible de la nature humaine. D’une certaine manière, en pratiquant notre foi assidûment, nous troquons certaines illusions pour d’autres.

Note: je ne dis pas que les sacrements, la prière, la relecture de vie, etc… ne sont pas nécessaires à la vie spirituelle. Ce que je dis, c’est qu’il faut tenir ensemble le rappel de leurs bienfaits et la prise de conscience des illusions que leur fréquentation routinière peut engendrer.

La force de ce conditionnement, je l’ai réalisée fin 2012 début 2013, en prenant progressivement conscience que mes efforts pour persévérer dans ma foi m’amenaient plus souvent, sur certains sujets moraux, à taire ma conscience et mon empathie, plutôt qu’à les approfondir. Je ne trouve pas acceptable de prétendre tenir pour juste un enseignement moral que je suis incapable de défendre sincèrement devant des personnes qui s’estiment lésées par celui-ci. C’était le cas pour la doctrine de l’Eglise sur l’homosexualité, et pourtant, j’étais incapable de dire nettement qu’elle avait tort, je n’arrivais pas à franchir le pas, tellement j’avais attaché de prix à la belle totalité catholique, et tellement j’avais fait reposé dessus ma foi dans le Christ. Il m’a fallu lire pendant plusieurs mois les prises de positions de plusieurs personnes plus courageuses que moi, plus un événement personnel relativement brutal, pour oser franchir le pas.

C’est ce dilemme entre le conditionnement qui naît d’une certaine pratique religieuse et spirituelle, et l’empathie envers la souffrance d’autrui que j’ai retrouvé dans le fameux billet d’Hélène Martin, où elle a relu son engagement dans la Manif pour tous: « Manif pour tous & cie: nous somme-nous trompés?« . Ce billet a enthousiasmé certains lecteurs, qui y ont vu un début d’évolution positive et de remise en cause de la part de militants catholiques. Il en a agacé, parfois très vivement beaucoup d’autres, notamment issus des milieux LGBT, qui y ont vu une demande implicite de pardon qui prétend se dispenser de toute contrition réelle. Un peu facile certes, si c’est vraiment le cas, et très insatisfaisant. Mais c’est précisément cet entre-deux, cette impression d’inachèvement, qui  me fascine dans ce texte: Hélène Martin se demande dans son titre si les manifestants se sont trompés, elle exprime en fin de billet des regrets. On sent qu’elle est sincèrement emmerdée parce qu’est devenu le débat côté catholiques. Et pourtant, sur le fond, elle ne concède rien de rien: elle « ne pense pas que l’Eglise se plante sur l’homosexualité », elle se retrouve toujours à fond dans l’argumentation des blogueurs militants les plus en ligne avec LMPT. Elle concentre ses regrets sur des conséquences périphériques, comme la montée en puissance du Salon Beige, qui est un symptôme et non une cause. On en vient un peu à se demander le rapport entre le titre et le contenu, et à voir dans son malaise la peur diffuse de se percevoir comme blessante pour autrui, plutôt qu’une réelle volonté de comprendre pourquoi elle peut blesser . C’est irritant en effet, et pourtant c’est un excellent témoignage de la force, de l’emprise qu’exerce sur notre conscience l’identité catholique que nous nous sommes forgée au jour le jour, au fil des messes, des retraites, des veillées, des FRAT, des JMJ, qui fait que même lorsque nous nous rendons compte qu’il y a un vrai problème, que nous l’avons sous le nez, nous n’arrivons pas à franchir le pas qui permettrait de le formuler, et de dire: « l’Eglise s’est planté sur ce coup. Ce n’est pas la première fois ni la dernière, ça n’enlève pas tout ce qu’elle fait de bon et de beau par ailleurs, et ça peut s’arranger assez vite avec de la bonne volonté. Mais là, c’est net, elle s’est plantée ». Ayant moi-même expérimenté cette difficulté, et ne m’étant toujours pas complètement remis de ma prise de distance près d’un an et demi plus tard, je ne me sens pas en droit de la juger pour ne pas arriver pour l’instant à se positionner de manière complètement cohérente par rapport à la prise de conscience qu’on perçoit malgré tout derrière son billet. Il m’a fallu du temps et l’intervention d’autrui pour y arriver.

Pour ma part, ce pas que j’ai franchi m’a décidé à ne plus taire mon empathie et ma conscience, quoiqu’il arrive. Je ne suis pas théologien professionnel, ni expert de l’Histoire de l’Eglise, ni capable de lire la Bible dans ses langues d’origine. Même pour ce qui concerne la philosophie, qui est ma discipline de formation initiale, m’y remettre plus sérieusement après des années d’interruption me fait ressentir le poids de mes lacunes. Mais avec le temps, il est apparu pour beaucoup de Saints, de grands papes, de théologiens et philosophes réputés, qu’ils n’étaient nullement soustraits à l’influence de leur époque et de leur milieu ni préservé de commettre des erreurs de jugement énormes. Moi non plus. Mais aussi inculte, pécheur et indiscipliné spirituellement que je suis, les situations humaines que je vois, que j’éprouve  et qui m’éprouvent, c’est moi qui les connais, pas eux. Et c’est moi qui suis responsable de mes actes devant Dieu, pas eux. Je ne vois pas l’intérêt de remettre en cause tous les aspects de l’Eglise qui paraissent fonctionner, c’est à dire beaucoup d’entre eux. Mais maintenant, je ne tais plus mon empathie. Je me renseigne, j’examine ce que l’Eglise en dit, mais ce que je constate des souffrances d’autrui est désormais premier, quoiqu’il arrive, sur le Magistère, et pour me convaincre de mes éventuelles erreurs, il va falloir utiliser des arguments qui montre que l’enseignement de l’Eglise résout in fine ces souffrances, et non des arguments d’autorité ou des leçons de morale sur mon humilité.

Certains vont crier à « l’autoréférencement ». Je ne supporte plus ce terme. Je conçois l’obéissance comme étant bénéfique pour me détacher de mes égoïsmes, de mes péchés, de la souffrance que j’inflige à autrui et à moi-même. Mais pas de ma compassion. Peut-être que celle-ci est illusoire, mais c’est à démontrer au cas par cas, pas à rejeter en en bloc. Et quand bien même je me tromperais, je pourrais me présenter devant le Seigneur en disant que j’ai fait ce qui me paraissait juste au fond de mon coeur. Ce qui ne serait pas actuellement le cas si je me contentais de la doctrine de l’Eglise sur l’homosexualité. Dans l’Evangile, je lis, certes en profane, que nous serons jugés « selon notre propre loi » et comme « nous avons jugé ». Encore heureux que je m’autoréférence, que j’écoute ma conscience avant toute autre chose, puisque je serai jugé par rapport à moi-même.
Je ne supporte plus non plus la fausse humilité qui consiste à dire: « je ne suis pas très savant ni très saint. Je préfère m’en remettre aux prêtres, aux évêques, aux théologiens, au philosophes, aux experts de l’Eglise pour déterminer pour moi ce qui est juste ». Nul n’est tellement inculte qu’il ignore que l’Eglise s’est égarée à de nombreuses reprises, avec parfois pour prix des vies humaines brisées. J’y vois une forme de déresponsabilisation. Aussi ignorant que je suis, je vois des choses, je rencontre des situations que suis le seul à voir comme je les vois, et dont l’Eglise doit recueillir le fruit. En laissant des autres penser à ma place, choisir à ma place, je ne m’abrite pas de l’erreur ni du mal. Je remplace mes erreurs par celles d’autrui. Je préfère pour ma part payer le prix de mes propres illusions, plutôt que de celles d’autrui.
Voilà, ça couvait depuis longtemps et il fallait bien que ça sorte. Tout ça ne fait peut-être plus de moi un « catholique », je n’en sais rien, mais j’en viens de plus en plus en plus à m’en foutre. J’ai placé ma foi dans le Christ, pas dans les angoisses identitaires de mes contemporains, et quand les secondes en viennent à mettre en danger la première, il est temps de tracer clairement la ligne dans le sable. Si des personnes estiment pouvoir me montrer qu’il y a plus de compassion et de bien effectif dans l’enseignement actuel de l’Eglise que je n’en vois actuellement, qu’elles soient les bienvenues, et qu’elles soient bénies. Si d’autres personnes se croient en droit de me faire la morale sur mon apostasie, ou mon absence de paix intérieure, ou mon goût pour les polémiques, ou mon manque d’humilité, qu’elles aillent se faire voir ailleurs. Et qu’elles soient bénies aussi, mais de préférence loin, très loin de moi.
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Pornographie, postporn et morale chrétienne 2/6

Premier billet de la présente série ici.
Quelque peu paradoxalement, Marie-Anne Paveau, professeure des universités et linguiste, introduit son ouvrage Le discours pornographique en citant deux livres qui n’ont pas pour sujet la pornographie, mais qui utilisent néanmoins le mot dans leur titre. Il s’agit de Pornographie du temps présent, du philosophe Alain Badiou, et de Une vie pornographique, de l’écrivain et journaliste Mathieu Lindon, tous deux parus en 2013. Dans les deux cas, cette utilisation semble inspirée par la connotation sociale fortement négative de ce mot:

« Les termes pornographie et pornographique sont en effet devenus des mots génériques pour désigner l’addiction mécanique, le vide des sentiments, le sexe comme service payant, et surtout des métaphores pour nommer l’absence de liberté humaine, qu’elle soit collective (dans le cadre de la démocratie pour Badiou) ou individuelle (concernant le rapport à l’existence pour Mathieu Lindon). À ce compte-là, tout peut donc être pornographique puisque le mot témoigne alors d’un jugement de valeur, d’une appréciation subjective.« 

C’est dire l’inflation sémantique qu’a subi ce mot, derrière la simplicité et la crudité apparente de la réalité qu’il désigne, et le flou qui accompagne souvent son utilisation courante, dans les médias, par les hommes politiques, les intellectuels, et , pour tout dire, la plupart des gens…
C’est pourquoi, me semble-t-il, Marie-Anne Paveau consacre une large partie de la première section (« Notions et catégories: de quoi parle-t-on? ») de son premier chapitre (« La pornographie et ses discours »), destiné à en proposer une définition, à expliciter ce qu’elle n’est pas, mais à quoi elle est souvent associée:
Ce que la pornographie n’est pas:

ce qui relève du sexe ou du sexuel de manière générale:
Marie-Anne Paveau donne plusieurs exemples de confusions récentes entre sexuel et pornographique.
La condamnation en février 2012 du magasin de sex toys 1969 par le tribunal de grande instance de Paris pour « vente d’objets pornographiques » à proximité d’une école, à la suite d’une plainte déposée par deux associations familiales catholiques. Or, indique M-A Paveau, il s’agissait d’une « love store » plutôt que d’un sex shop: c’est-à-dire que ce magasin vendait des objets et de la lingerie, mais aucune représentation explicite du rapport sexuel. Par exemple, un godemiché représente, visuellement, un pénis, mais ne décrit ni ne suggère, en lui-même, un rapport sexuel.
La catégorie de la « pornographie » se distingue précisément de celle du « sexuel » par la mise en scène explicite et publique de rapports sexuels en vue de produire une excitation sexuelle. Tout représentation du sexe, d’organes sexuels par exemple, n’implique pas une représentation publique de l’acte sexuel, et celle-ci n’implique pas nécessairement pour objectif, ou pour effet, de produire du désir sexuel. il existe des descriptions, même très graphiques et détaillées de la sexualité, qui n’entraînent pas d’excitation, voire ont l’effet inverse, ainsi dans un contexte médical, etc. Pour tant, des expositions tout à fait institutionnelles, et pas absolument pas érotisées de la sexualité, organisées à des fins de prévention, telles que celle intitulée « Sexe: l’expo qui dit tout! », organisée en mai 2012 au Québec par le Musée des sciences et de la technologie du Canada, ont pu être victimes de violentes campagnes, les dénonçant comme « pornographiques ».
Or, l’excitation sexuelle ne vient pas des objets ou des organes eux-mêmes: la représentation d’un pénis n’a pas la même signification, n’évoque pas la même chose dans un manuel de biologie et dans une bande dessinée X, comme M-A Paveau le souligne dans la section « Notions et catégories: de quoi parle-t-on? » de son livre à propos de la condamnation du magasin de sex toys:

« Or, un vibromasseur, un godemiché ou un anneau pénien, ce sont avant tout… des objets, et les objets ne se mettent pas en scène tout seuls, sauf univers fictionnel où ils seraient humanisés. Jean-Eudes Tesson, président de l’une des associations sources de la plainte, « Cler Amour et famille », donne un éclairage sur les raisons de l’assimilation entre sexe et pornographie : il estime qu’il s’agit d’objets « qui ont un caractère pornographique car ils sont évocateurs, je pense à ceux en forme de pénis, cela crée de la curiosité […] » (Camille 2012a). La pornographie réside donc, de l’aveu même de Jean-Eudes Tesson, dans cette évocation, et dans les images que les objets suscitent, non dans les objets eux-mêmes. Ce sont donc bien le regard et l’imagination qui produisent de la pornographie : « Ceux qui croient en l’existence d’objets pornographiques, ajoute Yves Ferroul, désignent comme tels des objets représentant de façon réaliste le pénis, ou des objets servant à la masturbation masculine (le canard ou les tubes de rouge à lèvres vibromasseurs échappant à leur visée) » (Ferroul 2012). […]On voit donc bien la différence entre pornographique et sexuel, et l’on commence à comprendre pourquoi la pornographie est une chose précise : c’est une construction, par les mots et/ou les images, plus ou moins sophistiquée, et donc une activité de représentation du rapport sexuel, représentation directe et explicite. Que représente le godemiché le plus réaliste, si ce n’est un… pénis ?« 

Certes, l’usage du godemiché coïncide généralement avec la recherche du plaisir sexuel, mais pour donner à l’objet une signification pornographique, il faut déjà avoir une idée et une représentation préalable de ce qu’est la pornographie, donc voir dans celui-ci, à partir d’une connaissance et d’un imaginaire qui lui sont préalables, plus que ce qu’il montre de lui-même.
M-A Paveau donne un autre exemple, très éclairant, des confusions fréquentes opérées entre les catégories de sexuel et de pornographiques (il me semble en voir encore un autre dans certaines des accusations indignées lancées par des organisations religieuses contre les ABCD de l’égalité, accusés entre autres choses de promouvoir l’apprentissage de la masturbation à l’école) , au chapitre 5 de son livre, intitulé « La pornographie et le réel » (section « ce que la pornographie fait au réel »): la campagne de parents d’élèves d’une école du Michigan, en avril 2013, contre la mise au programme, dans une classe de quatrième (7th grade), de la version complète du Journal d’Anne Frank, qui comporte (journée du vendredi 24 mars 1944) une description détaillée d’ organes génitaux féminins, dénoncée là-encore comme « pornographique ». A partir de mises en discours, de scénarisations de la « pornographisation de la société », « tout peut devenir pornographique ». J’y reviendrai dans des billets ultérieurs.

« On commence à comprendre que la pornographie est, entre autres, affaire de réception, de regard, voire d’imagination. Et que parler de pornographie, ce n’est donc pas parler de sexe. Cela peut sembler paradoxal, mais cela veut dire que le sexe, qui est évidemment l’ingrédient premier de la pornographie, n’en est pas l’équivalent. »

– un synonyme d' »obscénité »:

L’obscénité a une portée plus large que la pornographie, et désigne les offenses à la pudeur et au bon goût, pas nécessairement d’ailleurs en matière sexuelle: on parle ainsi des salaires « obscènes » de footballeurs professionnels.

« On comprend qu’avec l’obscénité, on est dans l’univers de l’appréciation subjective personnelle ou collective : une société négocie les valeurs sur lesquelles elle base la -correction des comportements et des productions verbales et culturelles. Dans cette négociation entrent parfois des paramètres juridiques. On comprend aussi que l’obscénité et la pornographie ne recouvrent pas la même chose : l’une, qui ne se réduit pas au sexuel, n’existe pas (l’obscénité) et doit être construite par une interprétation ; l’autre existe bel et bien, c’est même une industrie, mais sa réalité est parfois construite elle aussi, comme on l’a vu à propos de l’affaire du love store 1969. » (M-A Paveau, 2014)

– quelque chose que l’on pourrait opposer à l' »érotisme »:

La distinction bien connue entre érotisme et pornographie relève pour M-A Paveau davantage du discours que du réel, et viserait à distinguer, de manière rhétorique, les bonnes pratiques et représentations sexuelles, ou supposées telles,  des mauvaises:

« Cette différence entre l’érotique et le pornographique  est essentiellement argumentative: elle justifie des propos, représentations ou pratiques liées au sexe en évitant leur condamnation, permet de condamner la pornographie en sauvant la sexualité, et aide à la conservation des mythologies amoureuses et des arts de la séduction généralement hétérosexistes et peu ouverts à la curiosité et à l’invention en matière sexuelle. Ce que Gayle Rubin appelle très justement « l’oppression sexuelle »« .

L’auteure reprend à ce sujet chez Rubin une phrase d’Ellen Willis:  « l’érotisme, c’est ce que j’aime; la pornographie, c’est ce que tu aimes », et cite également, dans le même sens, un mot que certains attribuent à Robbe-Grillet: « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». En analysant de nombreux usages de la distinction érotisme/ pornographie, elle souligne que le premier, souvent plus esthétisé, en littérature par exemple, semblerait tourner autour « des goûts et des pratiques » , et la seconde de la représentation, de la « graphie », de ces dernières, mais souligne « la chose » reste commune, comme objet, au deux.
Ce que la pornographie semble être:
L’auteure invite tout d’abord à se méfier de l’étymologie:

« Alors, de quoi parle-t-on avec ce mot de pornographie ? L’étymologie est bien connue, rappelée dans quasiment tous les ouvrages sur la question : le nom pórnê, « prostituée » et graphein, « peindre, tracer ». Il faut se méfier des étymologies : elles donnent l’illusion que le sens des mots est fixé dans leur origine, unique et immuable. En fait, il n’y a pas plus mouvant et évolutif que la langue et le sens des mots est plutôt celui que les usagers d’une langue lui donnent à une époque et dans un contexte donnés. Or le terme n’est pas synonyme de « prostitution », bien que cet argument soit largement mobilisé par le courant féministe abolitionniste par exemple. Mais les mots ne sont pas des arguments, ce sont des formes et des lieux du sens.« 

 Elle rappelle les différentes formes usuelles du mot en français: « pornographie », « le/la porno », « porn », et leurs différents usages parfois très éloignés du contexte d’origine (ainsi pour -porn utilisé comme suffixe: « foodporn » etc.).
Elle récuse les propositions de définition, à des fins moralisantes, de la pornographie comme rapport de domination ou d’oppression, et reprend davantage à son compte celle du psychanalyste Robert Stoller:

« un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. Toute la pornographie n’est donc pas pornographique pour tous« .

Elle reprend également une remarque du philosophe Ruwen Ogier, qui tout en soulignant que toutes les représentations sexuelles explicites et publiques ne sont pas nécessairement de la pornographie, une représentation doit réunir ces trois caractère de « public », « explicite » et « sexuelle » pour être pornographique (l’échangisme dans un cadre privé relève par exemple, a contrario, et bien que collectif, de la sexualité et non de la pornographie). Elle rappelle également, via la sexologue Julie Lavigne, un mot de l’historien de la pornographie Walter Kendrick « pornographie désigne un débat, pas une chose » et l’analyse par celle-ci, qu’elle rejoint, de ce débat comme une tentative morale de délimiter ce qui est ou non acceptable comme représentation de l’acte sexuel dans une société. 
M-A Paveau propose ensuite sa propre définition:

« la pornographie est un discours, principalement un discours qui circule (ou ne circule pas ou circule mal) dans la société, et c’est essentiellement en tant que discours qu’il est reçu« .

Elle distingue ce   discours en trois phénomènes:
– le discours interne de l’oeuvre ou de la production pornographique (son contenu, son cahier des charges, souvent très codifié…).
– le discours externe ou métadiscours de l’industrie ou de l’édition pornographique, « qui a essentiellement pour fonction la nomination et la catégorisation des ouvres et produits », et ont elle souligne la richesse lexicale et l’humour verbal omniprésent.
– le discours sur la pornographie, à des fins apologétiques ou de condamnation.
Dans l’introduction de l’ouvrage, elle indique également qu’il conviendrait de parler « systématiquement des pornographies », « car les genres et les codes, les styles et les catégories se sont multipliés et continuent de se développer de manière exponentielle ». Et elle conclue la même introduction par le paragraphe suivant, que je trouve très significatif et évocateur:

« Décrire le discours pornographique, c’est donc, d’une certaine manière, décrire les manifestations du fantasme, les mille et une manières qu’ont les humains de le mettre en scène, de l’intégrer à leur expérience. En ce sens, il s’agit autant d’un livre sur les discours que sur l’imaginaire du corps« .

Dans le prochain billet de cette série, je reviendrai sur les vifs débats que suscite la pornographie dans les milieux féministes (la pornographie n’est -elle qu’un discours, ou est-elle aussi un acte, qui fait quelque chose au réel, et aux femmes qui y sont montrées et représentées, et quelque chose, éventuellement, qui les blesserait et/ou les aliènerait?) au travers des exemples de la critique très virulente de la pornographie par la juriste et féministe Katharine McKinnon, notamment dans son texte Only words, et des objections que Judith Butler lui oppose dans son livre Le pouvoir des mots: Discours de haine et politique du performatif.
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Pornographie, postporn et morale chrétienne 2/6

Premier billet de la présente série ici.
Quelque peu paradoxalement, Marie-Anne Paveau, professeure des universités et linguiste, introduit son ouvrage Le discours pornographique en citant deux livres qui n’ont pas pour sujet la pornographie, mais qui utilisent néanmoins le mot dans leur titre. Il s’agit de Pornographie du temps présent, du philosophe Alain Badiou, et de Une vie pornographique, de l’écrivain et journaliste Mathieu Lindon, tous deux parus en 2013. Dans les deux cas, cette utilisation semble inspirée par la connotation sociale fortement négative de ce mot:

« Les termes pornographie et pornographique sont en effet devenus des mots génériques pour désigner l’addiction mécanique, le vide des sentiments, le sexe comme service payant, et surtout des métaphores pour nommer l’absence de liberté humaine, qu’elle soit collective (dans le cadre de la démocratie pour Badiou) ou individuelle (concernant le rapport à l’existence pour Mathieu Lindon). À ce compte-là, tout peut donc être pornographique puisque le mot témoigne alors d’un jugement de valeur, d’une appréciation subjective.« 

C’est dire l’inflation sémantique qu’a subi ce mot, derrière la simplicité et la crudité apparente de la réalité qu’il désigne, et le flou qui accompagne souvent son utilisation courante, dans les médias, par les hommes politiques, les intellectuels, et , pour tout dire, la plupart des gens…
C’est pourquoi, me semble-t-il, Marie-Anne Paveau consacre une large partie de la première section (« Notions et catégories: de quoi parle-t-on? ») de son premier chapitre (« La pornographie et ses discours »), destiné à en proposer une définition, à expliciter ce qu’elle n’est pas, mais à quoi elle est souvent associée:
Ce que la pornographie n’est pas:

ce qui relève du sexe ou du sexuel de manière générale:
Marie-Anne Paveau donne plusieurs exemples de confusions récentes entre sexuel et pornographique.
La condamnation en février 2012 du magasin de sex toys 1969 par le tribunal de grande instance de Paris pour « vente d’objets pornographiques » à proximité d’une école, à la suite d’une plainte déposée par deux associations familiales catholiques. Or, indique M-A Paveau, il s’agissait d’une « love store » plutôt que d’un sex shop: c’est-à-dire que ce magasin vendait des objets et de la lingerie, mais aucune représentation explicite du rapport sexuel. Par exemple, un godemiché représente, visuellement, un pénis, mais ne décrit ni ne suggère, en lui-même, un rapport sexuel.
La catégorie de la « pornographie » se distingue précisément de celle du « sexuel » par la mise en scène explicite et publique de rapports sexuels en vue de produire une excitation sexuelle. Tout représentation du sexe, d’organes sexuels par exemple, n’implique pas une représentation publique de l’acte sexuel, et celle-ci n’implique pas nécessairement pour objectif, ou pour effet, de produire du désir sexuel. il existe des descriptions, même très graphiques et détaillées de la sexualité, qui n’entraînent pas d’excitation, voire ont l’effet inverse, ainsi dans un contexte médical, etc. Pour tant, des expositions tout à fait institutionnelles, et pas absolument pas érotisées de la sexualité, organisées à des fins de prévention, telles que celle intitulée « Sexe: l’expo qui dit tout! », organisée en mai 2012 au Québec par le Musée des sciences et de la technologie du Canada, ont pu être victimes de violentes campagnes, les dénonçant comme « pornographiques ».
Or, l’excitation sexuelle ne vient pas des objets ou des organes eux-mêmes: la représentation d’un pénis n’a pas la même signification, n’évoque pas la même chose dans un manuel de biologie et dans une bande dessinée X, comme M-A Paveau le souligne dans la section « Notions et catégories: de quoi parle-t-on? » de son livre à propos de la condamnation du magasin de sex toys:

« Or, un vibromasseur, un godemiché ou un anneau pénien, ce sont avant tout… des objets, et les objets ne se mettent pas en scène tout seuls, sauf univers fictionnel où ils seraient humanisés. Jean-Eudes Tesson, président de l’une des associations sources de la plainte, « Cler Amour et famille », donne un éclairage sur les raisons de l’assimilation entre sexe et pornographie : il estime qu’il s’agit d’objets « qui ont un caractère pornographique car ils sont évocateurs, je pense à ceux en forme de pénis, cela crée de la curiosité […] » (Camille 2012a). La pornographie réside donc, de l’aveu même de Jean-Eudes Tesson, dans cette évocation, et dans les images que les objets suscitent, non dans les objets eux-mêmes. Ce sont donc bien le regard et l’imagination qui produisent de la pornographie : « Ceux qui croient en l’existence d’objets pornographiques, ajoute Yves Ferroul, désignent comme tels des objets représentant de façon réaliste le pénis, ou des objets servant à la masturbation masculine (le canard ou les tubes de rouge à lèvres vibromasseurs échappant à leur visée) » (Ferroul 2012). […]On voit donc bien la différence entre pornographique et sexuel, et l’on commence à comprendre pourquoi la pornographie est une chose précise : c’est une construction, par les mots et/ou les images, plus ou moins sophistiquée, et donc une activité de représentation du rapport sexuel, représentation directe et explicite. Que représente le godemiché le plus réaliste, si ce n’est un… pénis ?« 

Certes, l’usage du godemiché coïncide généralement avec la recherche du plaisir sexuel, mais pour donner à l’objet une signification pornographique, il faut déjà avoir une idée et une représentation préalable de ce qu’est la pornographie, donc voir dans celui-ci, à partir d’une connaissance et d’un imaginaire qui lui sont préalables, plus que ce qu’il montre de lui-même.
M-A Paveau donne un autre exemple, très éclairant, des confusions fréquentes opérées entre les catégories de sexuel et de pornographiques (il me semble en voir encore un autre dans certaines des accusations indignées lancées par des organisations religieuses contre les ABCD de l’égalité, accusés entre autres choses de promouvoir l’apprentissage de la masturbation à l’école) , au chapitre 5 de son livre, intitulé « La pornographie et le réel » (section « ce que la pornographie fait au réel »): la campagne de parents d’élèves d’une école du Michigan, en avril 2013, contre la mise au programme, dans une classe de quatrième (7th grade), de la version complète du Journal d’Anne Frank, qui comporte (journée du vendredi 24 mars 1944) une description détaillée d’ organes génitaux féminins, dénoncée là-encore comme « pornographique ». A partir de mises en discours, de scénarisations de la « pornographisation de la société », « tout peut devenir pornographique ». J’y reviendrai dans des billets ultérieurs.

« On commence à comprendre que la pornographie est, entre autres, affaire de réception, de regard, voire d’imagination. Et que parler de pornographie, ce n’est donc pas parler de sexe. Cela peut sembler paradoxal, mais cela veut dire que le sexe, qui est évidemment l’ingrédient premier de la pornographie, n’en est pas l’équivalent. »

– un synonyme d' »obscénité »:

L’obscénité a une portée plus large que la pornographie, et désigne les offenses à la pudeur et au bon goût, pas nécessairement d’ailleurs en matière sexuelle: on parle ainsi des salaires « obscènes » de footballeurs professionnels.

« On comprend qu’avec l’obscénité, on est dans l’univers de l’appréciation subjective personnelle ou collective : une société négocie les valeurs sur lesquelles elle base la -correction des comportements et des productions verbales et culturelles. Dans cette négociation entrent parfois des paramètres juridiques. On comprend aussi que l’obscénité et la pornographie ne recouvrent pas la même chose : l’une, qui ne se réduit pas au sexuel, n’existe pas (l’obscénité) et doit être construite par une interprétation ; l’autre existe bel et bien, c’est même une industrie, mais sa réalité est parfois construite elle aussi, comme on l’a vu à propos de l’affaire du love store 1969. » (M-A Paveau, 2014)

– quelque chose que l’on pourrait opposer à l' »érotisme »:

La distinction bien connue entre érotisme et pornographie relève pour M-A Paveau davantage du discours que du réel, et viserait à distinguer, de manière rhétorique, les bonnes pratiques et représentations sexuelles, ou supposées telles,  des mauvaises:

« Cette différence entre l’érotique et le pornographique  est essentiellement argumentative: elle justifie des propos, représentations ou pratiques liées au sexe en évitant leur condamnation, permet de condamner la pornographie en sauvant la sexualité, et aide à la conservation des mythologies amoureuses et des arts de la séduction généralement hétérosexistes et peu ouverts à la curiosité et à l’invention en matière sexuelle. Ce que Gayle Rubin appelle très justement « l’oppression sexuelle »« .

L’auteure reprend à ce sujet chez Rubin une phrase d’Ellen Willis:  « l’érotisme, c’est ce que j’aime; la pornographie, c’est ce que tu aimes », et cite également, dans le même sens, un mot que certains attribuent à Robbe-Grillet: « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». En analysant de nombreux usages de la distinction érotisme/ pornographie, elle souligne que le premier, souvent plus esthétisé, en littérature par exemple, semblerait tourner autour « des goûts et des pratiques » , et la seconde de la représentation, de la « graphie », de ces dernières, mais souligne « la chose » reste commune, comme objet, au deux.
Ce que la pornographie semble être:
L’auteure invite tout d’abord à se méfier de l’étymologie:

« Alors, de quoi parle-t-on avec ce mot de pornographie ? L’étymologie est bien connue, rappelée dans quasiment tous les ouvrages sur la question : le nom pórnê, « prostituée » et graphein, « peindre, tracer ». Il faut se méfier des étymologies : elles donnent l’illusion que le sens des mots est fixé dans leur origine, unique et immuable. En fait, il n’y a pas plus mouvant et évolutif que la langue et le sens des mots est plutôt celui que les usagers d’une langue lui donnent à une époque et dans un contexte donnés. Or le terme n’est pas synonyme de « prostitution », bien que cet argument soit largement mobilisé par le courant féministe abolitionniste par exemple. Mais les mots ne sont pas des arguments, ce sont des formes et des lieux du sens.« 

 Elle rappelle les différentes formes usuelles du mot en français: « pornographie », « le/la porno », « porn », et leurs différents usages parfois très éloignés du contexte d’origine (ainsi pour -porn utilisé comme suffixe: « foodporn » etc.).
Elle récuse les propositions de définition, à des fins moralisantes, de la pornographie comme rapport de domination ou d’oppression, et reprend davantage à son compte celle du psychanalyste Robert Stoller:

« un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. Toute la pornographie n’est donc pas pornographique pour tous« .

Elle reprend également une remarque du philosophe Ruwen Ogier, qui tout en soulignant que toutes les représentations sexuelles explicites et publiques ne sont pas nécessairement de la pornographie, une représentation doit réunir ces trois caractère de « public », « explicite » et « sexuelle » pour être pornographique (l’échangisme dans un cadre privé relève par exemple, a contrario, et bien que collectif, de la sexualité et non de la pornographie). Elle rappelle également, via la sexologue Julie Lavigne, un mot de l’historien de la pornographie Walter Kendrick « pornographie désigne un débat, pas une chose » et l’analyse par celle-ci, qu’elle rejoint, de ce débat comme une tentative morale de délimiter ce qui est ou non acceptable comme représentation de l’acte sexuel dans une société. 
M-A Paveau propose ensuite sa propre définition:

« la pornographie est un discours, principalement un discours qui circule (ou ne circule pas ou circule mal) dans la société, et c’est essentiellement en tant que discours qu’il est reçu« .

Elle distingue ce   discours en trois phénomènes:
– le discours interne de l’oeuvre ou de la production pornographique (son contenu, son cahier des charges, souvent très codifié…).
– le discours externe ou métadiscours de l’industrie ou de l’édition pornographique, « qui a essentiellement pour fonction la nomination et la catégorisation des ouvres et produits », et ont elle souligne la richesse lexicale et l’humour verbal omniprésent.
– le discours sur la pornographie, à des fins apologétiques ou de condamnation.
Dans l’introduction de l’ouvrage, elle indique également qu’il conviendrait de parler « systématiquement des pornographies », « car les genres et les codes, les styles et les catégories se sont multipliés et continuent de se développer de manière exponentielle ». Et elle conclue la même introduction par le paragraphe suivant, que je trouve très significatif et évocateur:

« Décrire le discours pornographique, c’est donc, d’une certaine manière, décrire les manifestations du fantasme, les mille et une manières qu’ont les humains de le mettre en scène, de l’intégrer à leur expérience. En ce sens, il s’agit autant d’un livre sur les discours que sur l’imaginaire du corps« .

Dans le prochain billet de cette série, je reviendrai sur les vifs débats que suscite la pornographie dans les milieux féministes (la pornographie n’est -elle qu’un discours, ou est-elle aussi un acte, qui fait quelque chose au réel, et aux femmes qui y sont montrées et représentées, et quelque chose, éventuellement, qui les blesserait et/ou les aliènerait?) au travers des exemples de la critique très virulente de la pornographie par la juriste et féministe Katharine McKinnon, notamment dans son texte Only words, et des objections que Judith Butler lui oppose dans son livre Le pouvoir des mots: Discours de haine et politique du performatif.
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Pornographie, postporn et morale chrétienne 2/6

Premier billet de la présente série ici.
Quelque peu paradoxalement, Marie-Anne Paveau, professeure des universités et linguiste, introduit son ouvrage Le discours pornographique en citant deux livres qui n’ont pas pour sujet la pornographie, mais qui utilisent néanmoins le mot dans leur titre. Il s’agit de Pornographie du temps présent, du philosophe Alain Badiou, et de Une vie pornographique, de l’écrivain et journaliste Mathieu Lindon, tous deux parus en 2013. Dans les deux cas, cette utilisation semble inspirée par la connotation sociale fortement négative de ce mot:

« Les termes pornographie et pornographique sont en effet devenus des mots génériques pour désigner l’addiction mécanique, le vide des sentiments, le sexe comme service payant, et surtout des métaphores pour nommer l’absence de liberté humaine, qu’elle soit collective (dans le cadre de la démocratie pour Badiou) ou individuelle (concernant le rapport à l’existence pour Mathieu Lindon). À ce compte-là, tout peut donc être pornographique puisque le mot témoigne alors d’un jugement de valeur, d’une appréciation subjective.« 

C’est dire l’inflation sémantique qu’a subi ce mot, derrière la simplicité et la crudité apparente de la réalité qu’il désigne, et le flou qui accompagne souvent son utilisation courante, dans les médias, par les hommes politiques, les intellectuels, et , pour tout dire, la plupart des gens…
C’est pourquoi, me semble-t-il, Marie-Anne Paveau consacre une large partie de la première section (« Notions et catégories: de quoi parle-t-on? ») de son premier chapitre (« La pornographie et ses discours »), destiné à en proposer une définition, à expliciter ce qu’elle n’est pas, mais à quoi elle est souvent associée:
Ce que la pornographie n’est pas:

ce qui relève du sexe ou du sexuel de manière générale:
Marie-Anne Paveau donne plusieurs exemples de confusions récentes entre sexuel et pornographique.
La condamnation en février 2012 du magasin de sex toys 1969 par le tribunal de grande instance de Paris pour « vente d’objets pornographiques » à proximité d’une école, à la suite d’une plainte déposée par deux associations familiales catholiques. Or, indique M-A Paveau, il s’agissait d’une « love store » plutôt que d’un sex shop: c’est-à-dire que ce magasin vendait des objets et de la lingerie, mais aucune représentation explicite du rapport sexuel. Par exemple, un godemiché représente, visuellement, un pénis, mais ne décrit ni ne suggère, en lui-même, un rapport sexuel.
La catégorie de la « pornographie » se distingue précisément de celle du « sexuel » par la mise en scène explicite et publique de rapports sexuels en vue de produire une excitation sexuelle. Tout représentation du sexe, d’organes sexuels par exemple, n’implique pas une représentation publique de l’acte sexuel, et celle-ci n’implique pas nécessairement pour objectif, ou pour effet, de produire du désir sexuel. il existe des descriptions, même très graphiques et détaillées de la sexualité, qui n’entraînent pas d’excitation, voire ont l’effet inverse, ainsi dans un contexte médical, etc. Pour tant, des expositions tout à fait institutionnelles, et pas absolument pas érotisées de la sexualité, organisées à des fins de prévention, telles que celle intitulée « Sexe: l’expo qui dit tout! », organisée en mai 2012 au Québec par le Musée des sciences et de la technologie du Canada, ont pu être victimes de violentes campagnes, les dénonçant comme « pornographiques ».
Or, l’excitation sexuelle ne vient pas des objets ou des organes eux-mêmes: la représentation d’un pénis n’a pas la même signification, n’évoque pas la même chose dans un manuel de biologie et dans une bande dessinée X, comme M-A Paveau le souligne dans la section « Notions et catégories: de quoi parle-t-on? » de son livre à propos de la condamnation du magasin de sex toys:

« Or, un vibromasseur, un godemiché ou un anneau pénien, ce sont avant tout… des objets, et les objets ne se mettent pas en scène tout seuls, sauf univers fictionnel où ils seraient humanisés. Jean-Eudes Tesson, président de l’une des associations sources de la plainte, « Cler Amour et famille », donne un éclairage sur les raisons de l’assimilation entre sexe et pornographie : il estime qu’il s’agit d’objets « qui ont un caractère pornographique car ils sont évocateurs, je pense à ceux en forme de pénis, cela crée de la curiosité […] » (Camille 2012a). La pornographie réside donc, de l’aveu même de Jean-Eudes Tesson, dans cette évocation, et dans les images que les objets suscitent, non dans les objets eux-mêmes. Ce sont donc bien le regard et l’imagination qui produisent de la pornographie : « Ceux qui croient en l’existence d’objets pornographiques, ajoute Yves Ferroul, désignent comme tels des objets représentant de façon réaliste le pénis, ou des objets servant à la masturbation masculine (le canard ou les tubes de rouge à lèvres vibromasseurs échappant à leur visée) » (Ferroul 2012). […]On voit donc bien la différence entre pornographique et sexuel, et l’on commence à comprendre pourquoi la pornographie est une chose précise : c’est une construction, par les mots et/ou les images, plus ou moins sophistiquée, et donc une activité de représentation du rapport sexuel, représentation directe et explicite. Que représente le godemiché le plus réaliste, si ce n’est un… pénis ?« 

Certes, l’usage du godemiché coïncide généralement avec la recherche du plaisir sexuel, mais pour donner à l’objet une signification pornographique, il faut déjà avoir une idée et une représentation préalable de ce qu’est la pornographie, donc voir dans celui-ci, à partir d’une connaissance et d’un imaginaire qui lui sont préalables, plus que ce qu’il montre de lui-même.
M-A Paveau donne un autre exemple, très éclairant, des confusions fréquentes opérées entre les catégories de sexuel et de pornographiques (il me semble en voir encore un autre dans certaines des accusations indignées lancées par des organisations religieuses contre les ABCD de l’égalité, accusés entre autres choses de promouvoir l’apprentissage de la masturbation à l’école) , au chapitre 5 de son livre, intitulé « La pornographie et le réel » (section « ce que la pornographie fait au réel »): la campagne de parents d’élèves d’une école du Michigan, en avril 2013, contre la mise au programme, dans une classe de quatrième (7th grade), de la version complète du Journal d’Anne Frank, qui comporte (journée du vendredi 24 mars 1944) une description détaillée d’ organes génitaux féminins, dénoncée là-encore comme « pornographique ». A partir de mises en discours, de scénarisations de la « pornographisation de la société », « tout peut devenir pornographique ». J’y reviendrai dans des billets ultérieurs.

« On commence à comprendre que la pornographie est, entre autres, affaire de réception, de regard, voire d’imagination. Et que parler de pornographie, ce n’est donc pas parler de sexe. Cela peut sembler paradoxal, mais cela veut dire que le sexe, qui est évidemment l’ingrédient premier de la pornographie, n’en est pas l’équivalent. »

– un synonyme d' »obscénité »:

L’obscénité a une portée plus large que la pornographie, et désigne les offenses à la pudeur et au bon goût, pas nécessairement d’ailleurs en matière sexuelle: on parle ainsi des salaires « obscènes » de footballeurs professionnels.

« On comprend qu’avec l’obscénité, on est dans l’univers de l’appréciation subjective personnelle ou collective : une société négocie les valeurs sur lesquelles elle base la -correction des comportements et des productions verbales et culturelles. Dans cette négociation entrent parfois des paramètres juridiques. On comprend aussi que l’obscénité et la pornographie ne recouvrent pas la même chose : l’une, qui ne se réduit pas au sexuel, n’existe pas (l’obscénité) et doit être construite par une interprétation ; l’autre existe bel et bien, c’est même une industrie, mais sa réalité est parfois construite elle aussi, comme on l’a vu à propos de l’affaire du love store 1969. » (M-A Paveau, 2014)

– quelque chose que l’on pourrait opposer à l' »érotisme »:

La distinction bien connue entre érotisme et pornographie relève pour M-A Paveau davantage du discours que du réel, et viserait à distinguer, de manière rhétorique, les bonnes pratiques et représentations sexuelles, ou supposées telles,  des mauvaises:

« Cette différence entre l’érotique et le pornographique  est essentiellement argumentative: elle justifie des propos, représentations ou pratiques liées au sexe en évitant leur condamnation, permet de condamner la pornographie en sauvant la sexualité, et aide à la conservation des mythologies amoureuses et des arts de la séduction généralement hétérosexistes et peu ouverts à la curiosité et à l’invention en matière sexuelle. Ce que Gayle Rubin appelle très justement « l’oppression sexuelle »« .

L’auteure reprend à ce sujet chez Rubin une phrase d’Ellen Willis:  « l’érotisme, c’est ce que j’aime; la pornographie, c’est ce que tu aimes », et cite également, dans le même sens, un mot que certains attribuent à Robbe-Grillet: « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ». En analysant de nombreux usages de la distinction érotisme/ pornographie, elle souligne que le premier, souvent plus esthétisé, en littérature par exemple, semblerait tourner autour « des goûts et des pratiques » , et la seconde de la représentation, de la « graphie », de ces dernières, mais souligne « la chose » reste commune, comme objet, au deux.
Ce que la pornographie semble être:
L’auteure invite tout d’abord à se méfier de l’étymologie:

« Alors, de quoi parle-t-on avec ce mot de pornographie ? L’étymologie est bien connue, rappelée dans quasiment tous les ouvrages sur la question : le nom pórnê, « prostituée » et graphein, « peindre, tracer ». Il faut se méfier des étymologies : elles donnent l’illusion que le sens des mots est fixé dans leur origine, unique et immuable. En fait, il n’y a pas plus mouvant et évolutif que la langue et le sens des mots est plutôt celui que les usagers d’une langue lui donnent à une époque et dans un contexte donnés. Or le terme n’est pas synonyme de « prostitution », bien que cet argument soit largement mobilisé par le courant féministe abolitionniste par exemple. Mais les mots ne sont pas des arguments, ce sont des formes et des lieux du sens.« 

 Elle rappelle les différentes formes usuelles du mot en français: « pornographie », « le/la porno », « porn », et leurs différents usages parfois très éloignés du contexte d’origine (ainsi pour -porn utilisé comme suffixe: « foodporn » etc.).
Elle récuse les propositions de définition, à des fins moralisantes, de la pornographie comme rapport de domination ou d’oppression, et reprend davantage à son compte celle du psychanalyste Robert Stoller:

« un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. Toute la pornographie n’est donc pas pornographique pour tous« .

Elle reprend également une remarque du philosophe Ruwen Ogier, qui tout en soulignant que toutes les représentations sexuelles explicites et publiques ne sont pas nécessairement de la pornographie, une représentation doit réunir ces trois caractère de « public », « explicite » et « sexuelle » pour être pornographique (l’échangisme dans un cadre privé relève par exemple, a contrario, et bien que collectif, de la sexualité et non de la pornographie). Elle rappelle également, via la sexologue Julie Lavigne, un mot de l’historien de la pornographie Walter Kendrick « pornographie désigne un débat, pas une chose » et l’analyse par celle-ci, qu’elle rejoint, de ce débat comme une tentative morale de délimiter ce qui est ou non acceptable comme représentation de l’acte sexuel dans une société. 
M-A Paveau propose ensuite sa propre définition:

« la pornographie est un discours, principalement un discours qui circule (ou ne circule pas ou circule mal) dans la société, et c’est essentiellement en tant que discours qu’il est reçu« .

Elle distingue ce   discours en trois phénomènes:
– le discours interne de l’oeuvre ou de la production pornographique (son contenu, son cahier des charges, souvent très codifié…).
– le discours externe ou métadiscours de l’industrie ou de l’édition pornographique, « qui a essentiellement pour fonction la nomination et la catégorisation des ouvres et produits », et ont elle souligne la richesse lexicale et l’humour verbal omniprésent.
– le discours sur la pornographie, à des fins apologétiques ou de condamnation.
Dans l’introduction de l’ouvrage, elle indique également qu’il conviendrait de parler « systématiquement des pornographies », « car les genres et les codes, les styles et les catégories se sont multipliés et continuent de se développer de manière exponentielle ». Et elle conclue la même introduction par le paragraphe suivant, que je trouve très significatif et évocateur:

« Décrire le discours pornographique, c’est donc, d’une certaine manière, décrire les manifestations du fantasme, les mille et une manières qu’ont les humains de le mettre en scène, de l’intégrer à leur expérience. En ce sens, il s’agit autant d’un livre sur les discours que sur l’imaginaire du corps« .

Dans le prochain billet de cette série, je reviendrai sur les vifs débats que suscite la pornographie dans les milieux féministes (la pornographie n’est -elle qu’un discours, ou est-elle aussi un acte, qui fait quelque chose au réel, et aux femmes qui y sont montrées et représentées, et quelque chose, éventuellement, qui les blesserait et/ou les aliènerait?) au travers des exemples de la critique très virulente de la pornographie par la juriste et féministe Katharine McKinnon, notamment dans son texte Only words, et des objections que Judith Butler lui oppose dans son livre Le pouvoir des mots: Discours de haine et politique du performatif.
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Marie-Thérèse, née au ciel

(A lire en écoutant l’Ave Maria de Gounod, comme celui qu’elle a demandé pour son enterrement) Sous un soleil adouci par la douce brise, les costumes provençaux des femmes frôlent le sol poussiéreux. Les sabots des chevaux montés par les… Continue Reading →

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File l’argile

Voilà, il se trouve qu’aujourd’hui je m’étais dit qu’il fallait absolument que j’aille voir la Oude Kerke de Delft avant de quitter ce plat pays. Abandonnant un instant mes amours mon rapport de stage, j’ai vaillamment pédalé les cheveux au vent sur mon vélo de marque Batavus, payé 2 euros à un charmant jeune homme […]

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Prière pour ma coiffeuse

Alors, je te rends grâce, Seigneur, pour cette personne, qui incarne à mes yeux et qui a su garder, dans ce petit univers sur lequel Tu lui as donné de régner, le sens de l’accueil.

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