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septembre 2014

Mystère…

« Bonjour madame ! Je suis Dopamine, je suis l’interne. » Oh. My. God. C’est ma bouche qui a dit ça. La petite fille en moi hésite entre sourire aux anges ou se cacher effrayée sous le lit (elle croit encore que ça marche, la choupinette).   Bref. Maintenant quand je vais à l’hôpital, j’examine toute seule mes […]

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Les tensions organiques qui traversent le catholicisme

Le site A la table des chrétiens de gauche vient de publier un article de Vincent Soulage, qui tente, à partir du constat d’une « fracture » dans le catholicisme, de dresser une cartographie des tendances idéologiques dans l’Eglise.

Ce schéma est à la fois intéressant et éclairant, et a le mérite de tenter (sans pour autant y parvenir complètement) de dépasser les polémiques inter-personnelles de ces dernières semaines, auxquelles il réagit. Et je m’y retrouve pour une grande part.

Il me semble cependant appeler quelques remarques et interrogations, de la part du certes non-spécialiste que je suis:

– Sur le principe d’une bipartition idéologique du catholicisme:

Si cette bipartition n’est pas nouvelle, et si on la retrouve sous la plume de très grands noms du catholicisme (ainsi Timothy Radcliff parle en un sens assez proche de l’opposition entre les catholiques de la Communion et ceux du Royaume), elle me semble avoir pour inconvénient, en termes de modélisation des différentes tendances du catholicisme, de marginaliser la norme et de normaliser les marges. Ces tendances, « ouverture » et « identité », se révèlent avec une netteté toute particulière chez ceux qui ne se satisfont pas de l’état actuel de l’Eglise. Ainsi, ceux qui pensent que les « dérives » d’après le Concile et la tentation de l’enfouissement rendent nécessaire un aggiornamento à l’envers, qui ont été « déçus » par le bilan du pontificat de Benoit XVI, et qui rongent un peu leur frein depuis l’élection du pape actuel. En gros, une bonne partie des « traditionnalistes », donc.Et à l’inverse, ceux qui se sont réjouis de l’élection de François mais sont mitigés quand aux mesures concrètes de son pontificat, qui s’inquiètent de l’oubli de l' »esprit » de Vatican II, et d’un certain verrouillage idéologique et théologique du discours de l’Eglise depuis Jean-Paul II. Mais entre les deux, il y a aussi ceux, qui ne sont pas, de loin, les moins nombreux ni les moins influents, qui se satisfont tout à fait du statu quo actuel et qui estiment qu’il n’y a rien, ou assez peu, à changer dans le discours et le fonctionnement actuel de l’Eglise (et dans lesquels je rangerais plutôt, pour ma part, l’abbé Grosjean, quoique sans doute sur l’aile droite de cette tendance).

Il est en soi assez symptomatique (et tout de même un peu fort de café) que ce schéma arrive à faire apparaitre certains acteurs particulièrement influents du catholicisme français, dans lesquels une majorité des évêques, des prêtres et des laïcs semblent se reconnaitre, comme des quasi-marginaux écartelés entre deux factions dans lesquels ils ne se retrouvent pas vraiment, comme certains commentaires en dessous du billet de Vincent Soulage le montrent. Et de les placer en position de neutralité ou de dépassement, alors qu’ils ont leurs propres intérêts et discours idéologiques qui ne vont souvent nullement de soi, et qui ont pour corollaire que le statu quo n’est nullement un synonyme automatique de convergence, de moindre mal ou de plus grand bien.

Je préfère pour ma part, dans la continuité d’un observateur, certes extérieur et plutôt hostile, mais très fin, du fonctionnement institutionnel et idéologique de l’Eglise, et qui est l’intellectuel marxiste Antonio Gramsci (1891-1937), m’appuyer sur une lecture tripartite des lignes de partages politiques à l’oeuvre dans l’Eglise. Comme je le montrais dans un précédent billet, cet auteur distingue trois « tendances organiques » du catholicisme: le « modernisme », qui correspondrait au catholicisme « d’ouverture » (en terme d' »ouverture à la modernité », pas nécessairement de contenu) d’aujourd’hui, « l’intégrisme » (qui correspondrait au catholicisme « d’identité »), et le « jésuitisme » (dont le nom n’est pas forcément adéquat aujourd’hui en tout cas, mais qui correspondrait à la compréhension d’elle-même qu’a à un moment donné l’institution écclésiale, et au statu quo):

« Une autre différence est que Gramsci prend en compte aussi les différenciations qui se manifestent au sein d’une même religion sur la base d’orientations idéologiques non réductibles au conflit entre les classes : il s’insurge contre la tendance à «trouver, pour chaque lutte idéologique qui s’est déroulée à l’intérieur de l’Église une explication immédiate, primaire, dans la structure». Par exemple, l’existence de courants modernistes, jésuitiques ou intégristes au sein de l’Église catholique, ne saurait être expliquée directement en termes économiques ou sociaux. Les premiers, une sorte de «gauche» de l’Église, favorable à la démocratie et même, parfois, au socialisme modéré, ont crée la démocratie chrétienne ; les derniers, partisans de la monarchie, se réclamant du Pape Pie X, ont fondé le Centre catholique en Italie et l’Action française; quand aux jésuites, ils forment le «centre» qui contrôle l’appareil de l’Église et le Vatican (notamment avec Pie XI), et dont l’influence sociale s’exerce à travers l’Action Catholique et l’appareil scolaire catholique. Gramsci reconnaît aux  jésuites un rôle décisif comme facteur d’équilibre au sein de l’Église, agissant pour neutraliser les deux tendances plus radicales, et pour adapter, de forme «moléculaire», la culture catholique aux défis de la modernité. Il est intéressant de noter que la revue de la Compagnie de Jésus, Civilita Cattolica, était la principale source d’information sur l’Église pour Gramsci dans la prison. Dans différentes notes il examine comment le Vatican, soutenu par les jésuites, a mené la bataille d’abord contre les modernistes, avec l’encyclique Pascendi, pour ensuite s’attaquer aux intégristes de l’Action française, et imposer la réconciliation avec la République. » (Michael Löwy, « Marxisme et religion: Antonio Gramsci »).

En se tenant à une bipartition stricte « catholicisme d’ouverture »/ »catholicisme d’identité », et bien qu’il ait retravaillé son schéma pour rendre davantage visible une continuité et des zones de gris, Vincent Soulage gomme purement et simplement le pôle idéologique qui correspond le mieux au consensus, à la « norme » catholique du moment, et aboutit au constat d’une « fracture » statique, là où à mon avis on a affaire à un conflit dynamique et dialectique de tendances organiques (et sans doute indépassables en ce bas monde).

– Fracture statique ou tension dynamique?

A mon sens, l’Eglise avance (en bien ou en moins bien) du fait de ses divisions, autant qu’elle semble ralentie et menacée par elles. Comme je l’écrivais dans mon billet sur Gramsci et l’unité de l’Eglise:

« Du point de vue de Gramsci, toute l’efficacité de l’Eglise catholique en tant que bloc social hégémonique repose sur sa capacité à imposer une unité de surface aux différents courants qui la composent (intellectuels/ »simples », modernistes « jésuites », intégristes) au moyen de deux outils: la discipline, qui tient en respect les intellectuels dissidents, et une forme lente de progressisme, qui suit les évolutions de la société suffisamment rapidement pour ne pas décrocher, mais pas assez pour que les changements qu’elle imprime de ce fait à sa doctrine deviennent visibles:[…]

 S’il me semble, d’une part, que Gramsci exagère le rôle idéologique et l’influence de la Compagnie de Jésus au sein de l’Eglise (et qu’il oublie sa suppression temporaire), et s’il est certain, d’autre part, que les jésuites ont énormément changé depuis le milieu du vingtième siècle et ne jouent plus depuis bien longtemps cette fonction de « résistants » idéologiques qui était la leur à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, on constate que plusieurs décennies avant le Concile Vatican II, on observait déjà cette partition tripartite des catholiques en trois blocs idéologiques: l’un social et progressiste, le second intransigeant et réactionnaire, et le troisième partisan du statu quo et de la « cohérence », une fracture dans la conception de ce que sont ou devraient être la foi et l’Eglise, que d’aucuns ramènent trop souvent au dernier Concile. On constate également que si cette tripartition demeure, les contenus qu’elle délimite  glissent avec le temps vers la droite, et qu’ainsi ce qui était la position « moderniste », du bloc d’ouverture, la promotion de la « démocratie chrétienne », est actuellement défendue par celui du statu quo, « jésuitique » au sens de Gramsci. Ce qui signifie que le centre de gravité doctrinal de l’Eglise, souvent présenté comme intangible et « constant », change avec le temps et les évolutions sociales et intellectuelles. »

Cette avancée ne va d’ailleurs pas inexorablement dans le sens de « l’ouverture » et de la « modernité », mais est le résultat de l’évolution des rapports de force sociaux et idéologiques dans l’Eglise (ce qui ne signifie pas qu’elles ne puissent pas, en même temps, manifester l’oeuvre de l’Esprit Saint: dans son livre Histoire et théologie de l’infaillibilité de l’Eglise, dont j’ai tenté sur ce blog un compte-rendu, Bernard Sesboüé rappelle que les dogmes sont souvent eu pour fonction première de surmonter des crises, et généralement suivant une approche médiane, intégrant des points de vue des différents camps sans les reprendre totalement). Ainsi, parce que les catholiques progressistes n’ont pas su dépasser certaines des questions portées par le catholicisme d’identité, et ont trop délaissé, dans leur discours du moins, certains aspects importants de la vie de l’Eglise, ils se sont fait progressivement supplantés par les catholiques d’identité. Inversement, il me semble que s’appuyer comme le fait le Père Grosjean sur la partition actuelles des tendances entre générations (les « vieux »progressistes et les « jeunes » tradis ») n’a pas de  sens. L’important n’est pas tant de savoir  ce que pense et croit la génération actuelle que de déterminer si elle a intégré et dépassé les questions que se posait la précédente (ce que je trouve personnellement très douteux). Si ce n’est pas le cas, c’est ma conviction que le catholicisme « d’ouverture » reviendra à un moment ou un autre en force, alors que les idées de la jeune génération catholique d’aujourd’hui vont de plus en plus se figer et se scléroser (et incidemment, il faudrait aussi que certains arrêtent de mette systématiquement le « social » du côté des catholiques d’ouverture et les questions éthiques et spirituelles du côté de ceux d’identité. Un site tradi qui disserte sur le principe de subsidiarité ou lance une quête pour les chrétiens d’Orient ou qui s’intéresse aux questions d’écologie montre son intérêt pour le social. Un catholique qui défend le mariage pour les personnes de même sexe au nom de sa compréhension de ce qu’est la vocation chrétienne de chacun et l’appel à la sainteté place les questions d’éthique au centre de son engagement « d’ouverture »).

Il est vrai également que les composantes internes à chaque tendance sont pas nécessairement figées, ni complètement identifiables à sensibilités politiques laïques et s’ordonnent et se réordonnent  suivant les époques et les enjeux. Sur le mariage pour les personnes de même sexe, on a vu des catholiques clairement de gauche rejoindre la Manif pour tous et le statu quo, et des catholiques de droite se revendiquer de positions d’ouverture, et même jouer un rôle moteur dans leur reformulation.

L’exemple historique de l’Eglise au début du 20ème siècle, donné par Gramsci, est d’ailleurs édifiant: d’une part parce qu’on retrouve avant Vatican II des clivages comparables à ceux actuels, ce qui montre que si ce Concile les a déplacés et cristallisés, il est loin d’être à leur origine. D’autre part, qu’ils ne sont pas indissolublement lié à tels ou tels contenus. Le statu quo actuel, et même une partie du camp traditionnaliste, a intégré, voire dépassé, une bonne partie des revendications des modernistes de l’époque. La tripartition demeure. Elle présente un caractère structurel, au delà des polémiques conjoncturelles qui l’entretiennent et la font évoluer. Que dans cent ans l’Eglise revienne à avant Vatican II sur le plan des dogmes ou des rites, ou au contraire autorise l’avortement, le mariage pour les personnes de même sexe et l’ordination des femmes, ou qu’elle reste strictement identique à ce qu’elle est actuellement, institutionnellement et doctrinalement, je pense que des tensions internes similaires subsisteront.

Car pour les catholiques que nous sommes, il ne s’agit pas seulement de se placer dans une perspective déductive par rapport au dépôt de la foi, de se mettre en « cohérence » avec lui. Il y a aussi un aspect inductif qui doit être intégré, et qui est lié à l’apparition de nouvelles questions, ou de nouvelles perspectives sur des questions anciennes, du fait des évolutions sociales et scientifiques, et des problèmes inédits qui s’imposent à la conscience de tel ou tel. En ce sens, ça n’a pas de sens de déclarer, comme le fait l’abbé Grosjean, que telle tendance idéologique du catholicisme est plus ou moins « cohérente »: la cohérence se définit aussi par rapport à soi-même, et nait de l’adéquation des choix d’une personne à ce qu’elle comprend de l’enseignement de l’Eglise d’une part, et à sa conscience d’autre part, ce qui ne peut se juger aisément au for externe, et ne dépend pas en soi de l’adhésion formelle à telle ou telle « faction »: on trouve des compréhensions « cohérentes » et « incohérente » de ce que signifie être catholique dans chacune des trois tendances que j’ai définies.

la question de la coexistence

Quand on évoque les tensions dans l’Eglise, on voit souvent des réactions, et cela a été le cas pour ce billet de Vincent Soulage, qui appellent à ne pas se focaliser sur les clivages et à les dépasser au nom de l’unité/du dialogue/du Christ et. Si je m’associe sur le principe à la volonté de dédramatiser autant que possible les conflits (ce qui est malheureusement beaucoup plus facile à dire qu’à faire, et parfois la meilleure solution est le repli pur et simple: les conflits interpersonnels sont rarement seulement idéologiques, et impliquent aussi des questions de personnalité, des divergences dans le mode de vie, la façon d’être, l’éducation etc. ou des comportements qui ne sont pas acceptés d’un côté ou de l’autre. Mon expérience est d’ailleurs que ce n’est pas nécessairement entre les personnes qui ont le moins en commun idéologiquement que l’hostilité est la plus forte), je voudrais cependant mettre en garde contre le risque qui consiste à confondre retour à l’essentiel, convergence et dialogue d’une part et injonction à respecter le statu quo et à rentrer dans le rang d’autre part. Il y a des conflits auquel j’ai participé dont je ne suis pas nécessairement fier, même quand je pense que mon point de vue y était le plus juste. Pour autant, s’il s’agit de minimiser, ce qui peut arriver, tel ou tel enjeux humain ou de compréhension de la foi chrétienne pour préserver une certaine qualité d’ambiance, c’est non, désolé. J’ai certainement à travailler davantage cette question de la dédramatisation. Mais ces divisions idéologiques ne sont pas que des fractures, ou précisément, des « divisions »: elles constituent aussi des signes des temps, qui contribuent à rendre vivante ce que l’Eglise appelle sa « Tradition », elles sont notre manière de contribuer à l’aider à affronter les questions nouvelles apportées par chaque époque. Je pense, non seulement qu’on ne peut totalement les dépasser, mais que ce n’est pas forcément un service à rendre à l’Eglise. Et je ne crois pas respecter davantage telle ou telle position adverse en taisant ce qui en elles me parait heurter ma conscience et ma foi et en faisant semblant, au nom d’une paix superficielle et factice. A charge pour moi, il est vrai, de comprendre et d’accepter que tel ou tel puisse me rendre la pareille.

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