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juillet 13, 2015

l’Allemagne et la puissance

En écho à l’actualité, deux extraits de mes livres de chevet du moment… Le premier souligne combien le projet européen inclut une domestication de la puissance allemande, au service notamment de l’impérialisme français – le passage ci-dessous est une analyse dans le temps-long, à partir des traités de Westphalie en 1648.

« Il ne faut jamais oublier ceci : c’est que l’Europe comme entité juridico-politique, l’Europe comme système de sécurité diplomatique et politique, c’est le joug que les pays les plus puissants (de cette Europe) ont imposés à l’Allemagne chaque fois qu’ils ont essayé de lui faire oublier le rêve de l’empereur endormi, que ce soit Charlemagne ou Barberousse ou [Hitler]. 

L’Europe, c’est la manière de faire oublier à l’Allemagne l’Empire. Et il ne faut donc pas s’étonner que, si l’empereur effectivement ne se réveille jamais, l’Allemagne se redresse parfois et dise : « Je suis l’Europe ; je suis l’Europe puisque vous avez voulu que je sois l’Europe. » Et elle le dit précisément à ceux qui ont voulu qu’elle soit l’Europe, et qu’elle ne soit rien que l’Europe, à savoir l’impérialisme français, la domination anglaise ou l’expansionnisme russe. 

On a voulu substituer en Allemagne au désir d’empire, l’obligation de l’Europe. « Et bien, répond donc l’Allemagne, qu’à cela ne tienne puisque l’Europe sera mon empire. Il est juste que l’Europe soit mon empire, dit l’Allemagne, puisque vous n’avez fait l’Europe que pour imposer à l’Allemagne la domination de l’Angleterre, de la France et de la Russie. » Il ne faut pas oublier cette petite anecdote lorsque, en 1871, Thiers discutait avec le plénipotentiaire allemand que s’appelait, je crois, Ranke et qu’il lui disait : « Mais enfin, contre qui vous battez-vous ? Nous n’avons plus d’armée, plus personne ne peut vous résister, la France est épuisée, la Commune a porté le dernier coup aux possibilités de résistance, contre qui faites-vous la guerre ? », Ranke a répondu : « Mais voyons, contre Louis XIV. »
Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, Cours au Collège de France, 1977-1978, Leçon du 22 mars 1978.


Le second analyse le rôle de la puissance économique dans la reconstruction de l’Allemagne d’après-guerre, en ruine et ruinée, jusqu’à nos jours. La puissance politique lui étant désormais impensable, c’est sur le terrain économique qu’elle a pu redevenir une puissance. Ce n’est pas la volonté politique qui y institut le jeu économique mais, au contraire, c’est la bonne gestion économique qui y produit la légitimité politique. Encore lors de la réunification, c’est bien la prospérité économique qui a attiré les Länder de l’est avant un projet politiqueDès lors, il semble logique qu’elle conçoive la zone euro comme devant produire sa légitimité par une bonne gestion économique, et non comme une volonté politique devant primer sur les contingences économique – ce qui serait plutôt la conception française.

« Dans l’Allemagne contemporaine, depuis 1948 jusqu’à aujourd’hui, c’est-à-dire pendant trente ans, il ne faut pas considérer que l’activité économique a été seulement une des branches de l’activité de la nation. Il ne faut pas considérer que la bonne gestion économique n’a eu d’autres effet et d’autre fin prévue et calculée que d’assurer la prospérité de tous et de chacun. En fait, dans l’Allemagne contemporaine, l’économie, le développement économique, la croissance économique produit de la souveraineté politique (…) L’économie produit de la légitimité pour l’Etat qui en est le garant (…) 

Et quand je dis cela, je crois que ce n’est pas encore suffisant, car ce n’est pas seulement une structure juridique ou une légitimation de droit que l’économie apporte à un Etat allemand que l’histoire venait de forclore. Cette institution économique, la liberté économique que cette institution a pour rôle dès le départ d’assurer et de maintenir, produit quelque chose de plus réel, de plus concret, de plus immédiat encore, qu’une légitimation de droit. Elle produit un consensus permanent, un consensus permanent de tous ceux qui peuvent apparaitre comme agents dans, à l’intérieur des de ces processus économiques. Agents à titre d’ouvriers, agents à titre de patrons, agents à titre de syndicats. Tous ces partenaires de l’économie, dans la mesure même où ils acceptent ce jeu économique de la liberté, produisent un consensus qui est un consensus politique (…)

Un Deutschmark solide, un taux de croissance satisfaisant, un pouvoir d’achat en expansion, une balance des paiements favorable, ce sont bien sûr dans l’Allemagne contemporaine les effets d’un bon gouvernement, mais c’est aussi, et jusqu’à un certain point c’est encore plus encore, la manière dont se manifeste et se renforce sans cesse le consensus fondateur d’un Etat que l’histoire, ou la défaite, ou la décision des vainqueurs, comme vous voudrez, venait de mettre hors-la-loi (…) L’histoire avait dit non à l’Etat allemand. C’est désormais l’économie qui va pouvoir lui permettre de s’affirmer.
Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Cours au Collège de France, 1978-1979, Leçon du 31 janvier 1979.

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