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septembre 2015

Pourquoi les CSP+ sont-ils surreprésentés dans l’Eglise en France ?

Depuis longtemps la question m’interpelle. Voici en vrac 15 idées de réponses possibles… plus ou moins simplistes et caricaturales… mais dont aucune ne me semble pleinement convaincante… à vous d’ajouter les vôtres !
1. Il n’y a pas plus de CSP+ qu’avant, ce sont juste les autres qui sont partis.
2. On s’interroge davantage sur le sens de la vie quand on a des choses à perdre, donc que l’on possède.
3. La foi n’est plus portée par la culture ambiante, donc nécessite des efforts importants pour la découvrir (formation, effort intellectuel, etc.)
4. Le saut de la foi implique une mise en sommeil de l’esprit critique, ce qui correspond davantage à l’éducation bourgeoise traditionnelle.
5. Ceux qui ont mauvaise conscience de leurs richesses se tournent vers la justification par la foi.
6. La spécificité du message évangélique par rapport aux valeurs « humanistes » n’a pas été assez annoncée pendant les 40 dernières années. 
7. On prête davantage d’importance à la transmission de ses racines dans les milieux bourgeois.
8. La piété populaire a été dévalorisée dans l’Eglise, il n’y a plus de modèle de foi populaire – un curé d’Ars ne passerait plus le séminaire aujourd’hui.
9. La culture catholique se rapproche davantage de la culture bourgeoise classique (peinture, musique, etc.) que de la culture populaire, ce qui la rend plus accessible à ceux qui ont été éduqués dans cette première.
10. L’Eglise a toujours été du côté des dominants.
11. Le catholicisme ne s’intéresse plus à la justice sociale mais au sociétal, ce qui l’éloigne du peuple pour qui ces questions sont secondes.
12. Le christianisme a historiquement attiré des classes sociale à la fois favorisées et conscientes de leur vulnérabilité (e.g. les femmes patriciennes dans l’empire romain) ; c’est le cas aujourd’hui de la bourgeoisie traditionnelle.
13. La fraternité est plus forte dans les classes populaires que dans les milieux favorisés, ce qui conduite ces derniers à la rechercher dans les communautés ecclésiales. 
14. Les classes moyennes sont davantage marquées par une culture « mass media » dont les valeurs sont largement contradictoires avec la foi chrétienne. 
15. Le saut de la foi implique une prise de risque (remettre en cause son mode de vie, regard des autres, etc.), moins facile pour ceux qui ont moins de ressources (confiance en soi, autonomie, etc.)

Addendum : une version étendue de ce billet, qui passe en revue chacun de ces points, a été publiée sur le site de la revue Limite :
« le catholicisme est-il substantiellement un truc de bourgeois »

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ce qui nous unit…

Parfois, j’envie les gens qui ont des idées sur tout, tout de suite ; que penser du PS, du FN, des évêques, de la finance, de la Syrie, de la Grèce… Ceux qui réussissent à expliquer la plupart des situations à l’aide de quelques concepts bien sentis. C’est drôlement pratique les concepts pour avoir des certitudes… 
Un concept comme l’extrême-droitepermet de ranger Marion aux côtés de Pétain ou Mussolini ; celui de socialisme François et Jean-Christophe au voisinage de Blum et Jaurès ; celui d’ultralibéralisme d’embrasser d’un mot d’un seul tous les maux du capitalisme d’aujourd’hui – s’évitant du coup de préciser ce qui est néfaste, à qui, pourquoi, comment, etc.

Mais j’admire ceux qui essayent de penser sans recourir à ces béquilles, qui cherchent à comprendre avant d’expliquer. 

Un maître en la matière est sans doute Michel Foucault, lui qui écrivit une œuvre magistrale sur le pouvoir et l’Etat en refusant obstinément de conceptualiser l’un comme l’autre. Non Foucault ne conceptualise pas. Il dissèque. On trouve notamment dans ses cours au collège de Francede 1978-1979 une enquête minutieuse sur ce qu’est le néolibéralisme, ses origines, comment et contre quoi ce corpus se construit, etc. Comme il le souligne, seul ce niveau d’analyse permet une critique qui ne rate pas sa cible :

« Adam Smith, Marx, Soljenitsyne, laissez-faire, société marchande et de spectacle, univers concentrationnaire et goulag : voilà en gros les trois matrices analytiques et critiques avec lesquelles d’ordinaire on aborde ce problème du néolibéralisme, ce qui permet donc de n’en faire pratiquement rien du tout, de reconduire itérativement le même type de critique depuis deux cents ans, cent ans, dix ans. Or, ce que je voudrais vous montrer, c’est que justement le néolibéralisme est tout de même quelque chose d’autre. » page 136

Il nous livre ainsi une synthèse précise du projet néolibéral, dans ses différences avec le libéralisme classique :

« Pour le néolibéralisme, le problème n’est pas du tout de savoir, comme dans le libéralisme de type Adam Smith, le libéralisme du XVIIIe siècle, comment à l’intérieur d’une société politique toute donnée, on pouvait découper, ménager un espace libre qui serait celui du marché. Le problème du néolibéralisme, c’est de savoir comment on peut régler l’exercice globale du pouvoir politique sur les principes d’une économie de marché (…) de rapporter, de référer, de projeter sur un art général de gouverner les principes formels d’une économie de marché. » page 137

En conclusion de cet ouvrage, Foucault revient sur les conséquences de cette vision néolibérale sur le lien social, au détour d’une analyse du rôle de la société civile chez Ferguson :

 « Le lien économique va, à l’intérieur de cette société civile où il peut prendre place, jouer un rôle très curieux, puisque, d’une part, il va lier les individus entre eux par la convergence spontanée des intérêts, mais il va être, en même temps, principe de dissociation. (…) Le lien économique va, -en quelque sorte en marquant, en appuyant, en rendant plus incisif l’intérêt égoïste des individus-, tendre à défaire perpétuellement ce que le lien spontané de la société civile aura noué. (…) Plus on va vers un état économique, plus paradoxalement le lien constitutif de la société civile se défait et plus l’homme est isolé par le lien économique qu’il a avec tout le monde et n’importe qui. » Page 306-307

Cela ne sonne-t-il pas d’actualité, cette dissolution des liens de base de la société par le lien économique ? A l’heure où même notre plus intime rapport à l’autre est outillé par des places de marché informatisées (aum, gleeden, tinder…), nos rencontres ne sont-elles pas souvent réductibles à la mise en relation de deux égoïsmes – comme dans tout lien commercial ? Où est l’oubli de soi ? Où est le courage ? Où est l’amour ?

Et une telle instrumentalisation du lien au service des intérêts égoïstes de chacun ne déborde-t-elle pas les relations entre individus pour toucher la nation tout entière ? Car s’il est vrai qu’une nation se constitue par un peuple, un territoire et la volonté de vivre ensemble, où est cette volonté aujourd’hui…  Avons-nous encore, même un petit peu, la volonté de vivre – au risque de mourir – ensemble ? Si, comme le soulignait Foucault à la suite de Ferguson, le lien économique, l’association des égoïsmes ne peut constituer la base d’une société civile, alors qu’est ce qui nous relit ? nous unit ? 

Pendant des années, cela allait de soi. Ce qui nous unissait ? Et bien une certaine idée de la France, de son histoire, de sa mission. Pas de contre-récit possible sans être refoulé hors de la communauté nationale. Puis, lorsque ce lien disparut peu à peu,  il fut de bon ton d’esquiver la question en s’abritant derrière un discours sur « le vivre ensemble », sans bien savoir ce qui dans ces termes transcendait une simple mise en commun de nos égoïsmes. 

Aujourd’hui où cette question ne peut plus être éludée, nos gouvernants semblent apporter en réponse des concepts à majuscule. La République. La Laïcité… des concepts que l’Ecole reçoit pour mission de transmettre et incarner. 


Au-delà de la faisabilité même de cette mission dans les conditions actuelles…
c’est, je crois, céder à une double illusion. 


Tout d’abord, des concepts ne forment pas un projet. Quelle est la volonté, le projet collectif que porte la France ? Devenir une République Laïque ? Elle l’est, depuis au moins 101 ans déjà. Rester une République Laïque alors ? Mais la simple volonté de conserver ce qui est – voire de restaurer ce qui a été – ne construit pas un projet pour l’avenir. 


Ensuite, ces concepts ne peuvent vivre hors sol, imposés d’en haut. On trouve une analyse passionnante là-dessus dans un récent bouquin d’Olivier Roy (à gauche sur la photo de couverture) avec Jean-Louis Schlegel (non, à droite ce n’est pas lui :). Au fil de ce livre sur sa vie se croisent ses rencontres avec l’islam politique et avec la gauche française. Curieusement,  ces deux expériences semblent aboutir à une conclusion similaire : une foi – au sens d’une foi explicitement religieuse tout comme au sens de convictions pré-politiques sur ce que doit être une vie bonne dans des institutions justes – ne peut que se vider de sa substance vitale lorsqu’elle asservie par une institution. D’où l’échec programmé de l’islam politique. Voyez l’Iran – pays sensément gouverné par la religion depuis 1979, pays où l’athéisme est aujourd’hui le plus répandu du Moyen-Orient en particulier dans la jeune génération. Voyez le mitterrandisme, tous ces militants associatifs portant l’espérance de faire advenir un monde meilleur devenus simples relais d’une politique d’Etat au sein de la fonction publique (notamment territoriale), ex-robins des bois travaillant pour le roi – bonus musical.

Il me semble que le bout d’une possible réponse est la foi. Notre pays ne manque-t-il pas de fois ? qu’elle soit foi religieuse ou simple foi en des valeurs qui transcendent et questionnent mon bien-être… La volonté de vivre ensemble ne se résume-t-elle pas partiellement à une question de foi : en quoi croyons-nous ?

Dans une société pluraliste, cette foi ne peut sans doute être que multiple. Car une foi personnelle ne vient jamais d’en haut, de l’Etat ni de Rome, jamais de façon imposée : pas de contrainte en matière de religion… mais de l’adhésion libre et personnelle à un système de valeurs partagé par un collectif, système qui me dépasse et que je vais incarner dans ma vie quotidienne et mes engagements. Donc, à priori, pas de raison qu’une seule et unique foi soit partagée ici-bas… Et dans une démocratie, chaque foi se doit d’en admettre d’autres, sans revendiquer l’exclusivité du bien, du bon – y compris d’ailleurs la foi humaniste laïque.

Mais si l’adhésion à des valeurs collectives reste bien perçue dans notre pays, la religion a elle mauvaise presse. Le mot vient pourtant du latin religare, relier. Et il me semble que la religion peut constituer un facteur d’unité, même pour ceux qui n’en sont pas, dans la mesure où cette foi nous met en mouvement pour rendre plus fraternel le monde qui nous entoure. Je connais trop peu l’islam pour en parler, et ne sais pas si chaque homme y est considéré comme un frère, quelle que soient ses convictions. Mais c’est bien le cas du christianisme, et notamment du catholicisme tel que réaffirmé dans la constitution Lumen Gentium : 

« [L’Eglise est] dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». 

Comme le soulignait François-Xavier Bellamy cet été, les chrétiens sont tous appelés à prendre soin du lien :

« en tant que chrétiens, il nous appartient de témoigner et de faire comprendre autour de nous la réalité de ce lien qui nous attache les uns aux autres ».

De par leur foi  – personnelle mais partagée et nourrie ecclésialement – des chrétiens forment la cheville ouvrière de tant d’associations de la solidarité et du lien social. Du secours catholique aux restos du cœur, du cinéma associatif à la chorale du coin. Ils ne sont pas dans une perspective communautaire du rester entre-soi, mais ouverts sur le monde. Souvent d’ailleurs aux côtés de gens inspirés par la foi communiste, à qui l’espérance en un monde meilleurs donne le désir et la force de transcender l’égoïsme. Toujours la Rose et le Réséda. 


Certes une foi peut aussi être dangereuse. En Europe, les fois patriotiques furent il y a cent ans le fourrier des charniers. Mais pour être brutal, ne crève-t-on pas aujourd’hui d’un déficit de foi et d’engagement plutôt que d’un excès ?
Enfin, un aspect important de la foi est sans doute son exigence interne de cohérence. « Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas… » dit l’apôtre – dans  un passage que l’on pourrait traduire en français courant par quelque chose comme « eh bouffon, si tu crois et que ça change rien dans ta vie, elle est morte ta foi vieux ». La foi engage toute la vie, dans sa dimension relationnelle comme sociale ou politique. Le poète anglais John Milton liait audacieusement au XVIIe siècle vie conjugale et vie politique ; le droit pour un homme de se séparer de sa femme et celle pour un citoyen de son souverain. Aujourd’hui où sont banalisés le divorce comme l’abstention, nous avons peut-être besoin de revaloriser la fidélité. Revaloriser le lien, le fait de dépendre de. Abdiquer librement une partie de ma liberté en vue d’un plus grand bien. C’est je crois l’un des fondements du projet personnaliste d’Esprit Civique et des Poissons Roses.



N’est-il pas temps en France de revaloriser la foi comme l’une des rares sources qui nous restent d’engagement au service du lien, comme antidote au poison social de cette concurrence  des égoïsmes qui fonde l’anthropologie néolibérale ?

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