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septembre 2015

Pourquoi les CSP+ sont-ils surreprésentés dans l’Eglise en France ?

Depuis longtemps la question m’interpelle. Voici en vrac 15 idées de réponses possibles… plus ou moins simplistes et caricaturales… mais dont aucune ne me semble pleinement convaincante… à vous d’ajouter les vôtres !
1. Il n’y a pas plus de CSP+ qu’avant, ce sont juste les autres qui sont partis.
2. On s’interroge davantage sur le sens de la vie quand on a des choses à perdre, donc que l’on possède.
3. La foi n’est plus portée par la culture ambiante, donc nécessite des efforts importants pour la découvrir (formation, effort intellectuel, etc.)
4. Le saut de la foi implique une mise en sommeil de l’esprit critique, ce qui correspond davantage à l’éducation bourgeoise traditionnelle.
5. Ceux qui ont mauvaise conscience de leurs richesses se tournent vers la justification par la foi.
6. La spécificité du message évangélique par rapport aux valeurs « humanistes » n’a pas été assez annoncée pendant les 40 dernières années. 
7. On prête davantage d’importance à la transmission de ses racines dans les milieux bourgeois.
8. La piété populaire a été dévalorisée dans l’Eglise, il n’y a plus de modèle de foi populaire – un curé d’Ars ne passerait plus le séminaire aujourd’hui.
9. La culture catholique se rapproche davantage de la culture bourgeoise classique (peinture, musique, etc.) que de la culture populaire, ce qui la rend plus accessible à ceux qui ont été éduqués dans cette première.
10. L’Eglise a toujours été du côté des dominants.
11. Le catholicisme ne s’intéresse plus à la justice sociale mais au sociétal, ce qui l’éloigne du peuple pour qui ces questions sont secondes.
12. Le christianisme a historiquement attiré des classes sociale à la fois favorisées et conscientes de leur vulnérabilité (e.g. les femmes patriciennes dans l’empire romain) ; c’est le cas aujourd’hui de la bourgeoisie traditionnelle.
13. La fraternité est plus forte dans les classes populaires que dans les milieux favorisés, ce qui conduite ces derniers à la rechercher dans les communautés ecclésiales. 
14. Les classes moyennes sont davantage marquées par une culture « mass media » dont les valeurs sont largement contradictoires avec la foi chrétienne. 
15. Le saut de la foi implique une prise de risque (remettre en cause son mode de vie, regard des autres, etc.), moins facile pour ceux qui ont moins de ressources (confiance en soi, autonomie, etc.)

Addendum : une version étendue de ce billet, qui passe en revue chacun de ces points, a été publiée sur le site de la revue Limite :
« le catholicisme est-il substantiellement un truc de bourgeois »

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ce qui nous unit…

Parfois, j’envie les gens qui ont des idées sur tout, tout de suite ; que penser du PS, du FN, des évêques, de la finance, de la Syrie, de la Grèce… Ceux qui réussissent à expliquer la plupart des situations à l’aide de quelques concepts bien sentis. C’est drôlement pratique les concepts pour avoir des certitudes… 
Un concept comme l’extrême-droitepermet de ranger Marion aux côtés de Pétain ou Mussolini ; celui de socialisme François et Jean-Christophe au voisinage de Blum et Jaurès ; celui d’ultralibéralisme d’embrasser d’un mot d’un seul tous les maux du capitalisme d’aujourd’hui – s’évitant du coup de préciser ce qui est néfaste, à qui, pourquoi, comment, etc.

Mais j’admire ceux qui essayent de penser sans recourir à ces béquilles, qui cherchent à comprendre avant d’expliquer. 

Un maître en la matière est sans doute Michel Foucault, lui qui écrivit une œuvre magistrale sur le pouvoir et l’Etat en refusant obstinément de conceptualiser l’un comme l’autre. Non Foucault ne conceptualise pas. Il dissèque. On trouve notamment dans ses cours au collège de Francede 1978-1979 une enquête minutieuse sur ce qu’est le néolibéralisme, ses origines, comment et contre quoi ce corpus se construit, etc. Comme il le souligne, seul ce niveau d’analyse permet une critique qui ne rate pas sa cible :

« Adam Smith, Marx, Soljenitsyne, laissez-faire, société marchande et de spectacle, univers concentrationnaire et goulag : voilà en gros les trois matrices analytiques et critiques avec lesquelles d’ordinaire on aborde ce problème du néolibéralisme, ce qui permet donc de n’en faire pratiquement rien du tout, de reconduire itérativement le même type de critique depuis deux cents ans, cent ans, dix ans. Or, ce que je voudrais vous montrer, c’est que justement le néolibéralisme est tout de même quelque chose d’autre. » page 136

Il nous livre ainsi une synthèse précise du projet néolibéral, dans ses différences avec le libéralisme classique :

« Pour le néolibéralisme, le problème n’est pas du tout de savoir, comme dans le libéralisme de type Adam Smith, le libéralisme du XVIIIe siècle, comment à l’intérieur d’une société politique toute donnée, on pouvait découper, ménager un espace libre qui serait celui du marché. Le problème du néolibéralisme, c’est de savoir comment on peut régler l’exercice globale du pouvoir politique sur les principes d’une économie de marché (…) de rapporter, de référer, de projeter sur un art général de gouverner les principes formels d’une économie de marché. » page 137

En conclusion de cet ouvrage, Foucault revient sur les conséquences de cette vision néolibérale sur le lien social, au détour d’une analyse du rôle de la société civile chez Ferguson :

 « Le lien économique va, à l’intérieur de cette société civile où il peut prendre place, jouer un rôle très curieux, puisque, d’une part, il va lier les individus entre eux par la convergence spontanée des intérêts, mais il va être, en même temps, principe de dissociation. (…) Le lien économique va, -en quelque sorte en marquant, en appuyant, en rendant plus incisif l’intérêt égoïste des individus-, tendre à défaire perpétuellement ce que le lien spontané de la société civile aura noué. (…) Plus on va vers un état économique, plus paradoxalement le lien constitutif de la société civile se défait et plus l’homme est isolé par le lien économique qu’il a avec tout le monde et n’importe qui. » Page 306-307

Cela ne sonne-t-il pas d’actualité, cette dissolution des liens de base de la société par le lien économique ? A l’heure où même notre plus intime rapport à l’autre est outillé par des places de marché informatisées (aum, gleeden, tinder…), nos rencontres ne sont-elles pas souvent réductibles à la mise en relation de deux égoïsmes – comme dans tout lien commercial ? Où est l’oubli de soi ? Où est le courage ? Où est l’amour ?

Et une telle instrumentalisation du lien au service des intérêts égoïstes de chacun ne déborde-t-elle pas les relations entre individus pour toucher la nation tout entière ? Car s’il est vrai qu’une nation se constitue par un peuple, un territoire et la volonté de vivre ensemble, où est cette volonté aujourd’hui…  Avons-nous encore, même un petit peu, la volonté de vivre – au risque de mourir – ensemble ? Si, comme le soulignait Foucault à la suite de Ferguson, le lien économique, l’association des égoïsmes ne peut constituer la base d’une société civile, alors qu’est ce qui nous relit ? nous unit ? 

Pendant des années, cela allait de soi. Ce qui nous unissait ? Et bien une certaine idée de la France, de son histoire, de sa mission. Pas de contre-récit possible sans être refoulé hors de la communauté nationale. Puis, lorsque ce lien disparut peu à peu,  il fut de bon ton d’esquiver la question en s’abritant derrière un discours sur « le vivre ensemble », sans bien savoir ce qui dans ces termes transcendait une simple mise en commun de nos égoïsmes. 

Aujourd’hui où cette question ne peut plus être éludée, nos gouvernants semblent apporter en réponse des concepts à majuscule. La République. La Laïcité… des concepts que l’Ecole reçoit pour mission de transmettre et incarner. 


Au-delà de la faisabilité même de cette mission dans les conditions actuelles…
c’est, je crois, céder à une double illusion. 


Tout d’abord, des concepts ne forment pas un projet. Quelle est la volonté, le projet collectif que porte la France ? Devenir une République Laïque ? Elle l’est, depuis au moins 101 ans déjà. Rester une République Laïque alors ? Mais la simple volonté de conserver ce qui est – voire de restaurer ce qui a été – ne construit pas un projet pour l’avenir. 


Ensuite, ces concepts ne peuvent vivre hors sol, imposés d’en haut. On trouve une analyse passionnante là-dessus dans un récent bouquin d’Olivier Roy (à gauche sur la photo de couverture) avec Jean-Louis Schlegel (non, à droite ce n’est pas lui :). Au fil de ce livre sur sa vie se croisent ses rencontres avec l’islam politique et avec la gauche française. Curieusement,  ces deux expériences semblent aboutir à une conclusion similaire : une foi – au sens d’une foi explicitement religieuse tout comme au sens de convictions pré-politiques sur ce que doit être une vie bonne dans des institutions justes – ne peut que se vider de sa substance vitale lorsqu’elle asservie par une institution. D’où l’échec programmé de l’islam politique. Voyez l’Iran – pays sensément gouverné par la religion depuis 1979, pays où l’athéisme est aujourd’hui le plus répandu du Moyen-Orient en particulier dans la jeune génération. Voyez le mitterrandisme, tous ces militants associatifs portant l’espérance de faire advenir un monde meilleur devenus simples relais d’une politique d’Etat au sein de la fonction publique (notamment territoriale), ex-robins des bois travaillant pour le roi – bonus musical.

Il me semble que le bout d’une possible réponse est la foi. Notre pays ne manque-t-il pas de fois ? qu’elle soit foi religieuse ou simple foi en des valeurs qui transcendent et questionnent mon bien-être… La volonté de vivre ensemble ne se résume-t-elle pas partiellement à une question de foi : en quoi croyons-nous ?

Dans une société pluraliste, cette foi ne peut sans doute être que multiple. Car une foi personnelle ne vient jamais d’en haut, de l’Etat ni de Rome, jamais de façon imposée : pas de contrainte en matière de religion… mais de l’adhésion libre et personnelle à un système de valeurs partagé par un collectif, système qui me dépasse et que je vais incarner dans ma vie quotidienne et mes engagements. Donc, à priori, pas de raison qu’une seule et unique foi soit partagée ici-bas… Et dans une démocratie, chaque foi se doit d’en admettre d’autres, sans revendiquer l’exclusivité du bien, du bon – y compris d’ailleurs la foi humaniste laïque.

Mais si l’adhésion à des valeurs collectives reste bien perçue dans notre pays, la religion a elle mauvaise presse. Le mot vient pourtant du latin religare, relier. Et il me semble que la religion peut constituer un facteur d’unité, même pour ceux qui n’en sont pas, dans la mesure où cette foi nous met en mouvement pour rendre plus fraternel le monde qui nous entoure. Je connais trop peu l’islam pour en parler, et ne sais pas si chaque homme y est considéré comme un frère, quelle que soient ses convictions. Mais c’est bien le cas du christianisme, et notamment du catholicisme tel que réaffirmé dans la constitution Lumen Gentium : 

« [L’Eglise est] dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». 

Comme le soulignait François-Xavier Bellamy cet été, les chrétiens sont tous appelés à prendre soin du lien :

« en tant que chrétiens, il nous appartient de témoigner et de faire comprendre autour de nous la réalité de ce lien qui nous attache les uns aux autres ».

De par leur foi  – personnelle mais partagée et nourrie ecclésialement – des chrétiens forment la cheville ouvrière de tant d’associations de la solidarité et du lien social. Du secours catholique aux restos du cœur, du cinéma associatif à la chorale du coin. Ils ne sont pas dans une perspective communautaire du rester entre-soi, mais ouverts sur le monde. Souvent d’ailleurs aux côtés de gens inspirés par la foi communiste, à qui l’espérance en un monde meilleurs donne le désir et la force de transcender l’égoïsme. Toujours la Rose et le Réséda. 


Certes une foi peut aussi être dangereuse. En Europe, les fois patriotiques furent il y a cent ans le fourrier des charniers. Mais pour être brutal, ne crève-t-on pas aujourd’hui d’un déficit de foi et d’engagement plutôt que d’un excès ?
Enfin, un aspect important de la foi est sans doute son exigence interne de cohérence. « Montre-moi donc ta foi qui n’agit pas… » dit l’apôtre – dans  un passage que l’on pourrait traduire en français courant par quelque chose comme « eh bouffon, si tu crois et que ça change rien dans ta vie, elle est morte ta foi vieux ». La foi engage toute la vie, dans sa dimension relationnelle comme sociale ou politique. Le poète anglais John Milton liait audacieusement au XVIIe siècle vie conjugale et vie politique ; le droit pour un homme de se séparer de sa femme et celle pour un citoyen de son souverain. Aujourd’hui où sont banalisés le divorce comme l’abstention, nous avons peut-être besoin de revaloriser la fidélité. Revaloriser le lien, le fait de dépendre de. Abdiquer librement une partie de ma liberté en vue d’un plus grand bien. C’est je crois l’un des fondements du projet personnaliste d’Esprit Civique et des Poissons Roses.



N’est-il pas temps en France de revaloriser la foi comme l’une des rares sources qui nous restent d’engagement au service du lien, comme antidote au poison social de cette concurrence  des égoïsmes qui fonde l’anthropologie néolibérale ?

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"L’identité chrétienne" et la défense de la vie

Dans un entretien accordé le 7 septembre 2015 au Figaro, Monseigneur Rey, tout en affirmant la nécessité d’accueillir les migrants/réfugiés en provenance de Syrie, s’inquiète du devenir de l’identité chrétienne:

« […] Les frontières territoriales doivent rester essentielles pour protéger l’identité d’un pays. Les flux doivent être régulés. On ne peut pas accueillir dans n’importe quelles conditions. Nous ne voulons pas d’une globalisation brouillonne qui gommerait les identités. Il faut accompagner les nouveaux venus sur le chemin de l’intégration culturelle et sociale, afin qu’ils puissent intérioriser et enrichir aussi l’identité du pays qui les accueille.[…]

 Par ailleurs l’altérité due à l’arrivée de personnes issues d’autres univers culturels interroge notre propre identité, et nous engage à nous réapproprier notre héritage national, marqué en Europe par ses racines judéo-chrétiennes.

Certains s’inquiètent d’une islamisation de la France, qui serait accélérée par la venue de ces nouveaux migrants. Tout en éradiquant les groupes islamistes fondamentalistes et le trafic d’êtres humains, il faut absolument mettre en oeuvre une culture du dialogue, qui favorise un modus vivendi avec les communautés d’origine musulmane. Il faut aussi déployer une démarche pastorale, qui conjugue accueil et annonce. Pour sortir ou de la confrontation belliqueuse, ou au contraire, de l’indifférence, nous nous devons comme chrétiens, de construire des liens humains de proximité et de solidarité pour que notre société ne devienne pas une nouvelle tour de Babel individualiste, fracturée entre communautés qui ne communiquent plus entre elles.
Face à cette peur de l’islamisation de l’Europe, je constate souvent un déficit d’identité des chrétiens, ils ne doivent pas craindre d’affirmer avec conviction le témoignage de leur foi en Jésus-Christ, même auprès des musulmans. C’est une leçon que j’ai retenue de mon séjour en Syrie. » (passages graissés par moi)

Autant j’applaudis cet appel à établir une « culture du dialogue » avec les musulmans, autant cet accent sur « l’identité chrétienne » me laisse un peu perplexe.

Je ne suis pas sûr, en effet, d’arriver à me former une idée claire de ce qu’est cette identité, de pourquoi elle est menacée, et de ce que voudrait dire la « protéger ».

Cette interrogation tombe un peu mal dans mon planning de lecture. J’avais envisagé d’approfondir  (et de nuancer) ma réflexion personnelle sur l’identité, et notamment de me mettre sérieusement à la lecture des livres de Vincent Descombes, dont j’ai juste commencé, au début de l’été, Les Embarras de l’Identité (d’une part, ses textes semblent incontournables aujourd’hui sur cette question. D’autre part, à mon échelle très amateure, il me semble que certaines de mes prises de positions sont symétriquement opposées à certaines des siennes, toutes proportions évidemment gardées. Quitte à passer du temps à alimenter ce blog, autant en gagner en prenant préalablement connaissance des objections qu’on pourrait m’opposer). Du coup, je vais laisser provisoirement de côté les questions de l’identité collective et de l’identité nationale, le temps de m’en faire des notions plus précises, et me concentrer, provisoirement, sur celle d’identité chrétienne, en faisant semblant d’admettre que les notions d’identité religieuse, culturelle ou territoriale vont de soi.

En effet, si Monseigneur Rey évoque les thèmes de l’identité nationale (« l’identité du pays ») et celle de l’Europe (« l’islamisation de l’Europe »), c’est bien dans l’appel à « affirmer avec conviction le témoignage de leur foi en Jésus-Christ » qu’il trouve le remède au « déficit d’identité des chrétiens », en posant une équivalence sémantique, implicite mais révélatrice, entre européens et chrétiens. C’est donc bien l’identité chrétienne qui est au coeur de sa réflexion, et de son inquiétude, et c’est donc elle que je vais discuter dans les paragraphes qui suivent.

Je me risque quand même à une rapide citation de Descombes, en priant ceux de mes lecteurs qui l’ont lu d’excuser d’éventuels contresens ou inexactitudes de ma part, et, le cas échéant, de me les indiquer en commentaire:

« Il se trouve qu’identité a remplacé caractère, personnalité… Il est plus vague, donc il a permis à ceux qui l’utilisent de développer un champ sémantique plus vaste, en y associant d’autres phénomènes, y compris la subjectivité et la première personne. Le caractère national est visible pour l’observateur.[…] Identité a été employé dans ce nouveau sens, car tout le monde sait ce que signifie se présenter devant les autres. « Veuillez vous présenter »… On décline son identité. Le mot s’est imposé car il renvoie à cette opération de la vie sociale où l’on se présente aux autres. Si l’on remonte à cette opération, on retrouve la logique du nom propre, que ce soit à l’échelle individuelle ou à l’échelle collective (la communauté à laquelle nous nous rattachons : tel hôpital, l’EHESS etc.). Le nom est chargé de toutes sortes de significations, car il y a une histoire collective. Si on dit identité, c’est pour renvoyer à ce moment de la présentation. On s’adresse aux autres. Si nous n’avions de débat qu’avec nous-mêmes, il n’y aurait pas de problème d’identité.[…]

 Les sociétés se construisent selon des représentations, qui sont leurs propres productions. Je distingue donc avec Castoriadis deux sens du mot « imaginaire » : d’abord, irréel, au sens d’inexistant, et ensuite, imaginaire au sens d’instituant. L’imaginaire instituant n’est pas la re-production de quelque chose d’absent. Ce serait l’imaginaire trompeur (comme dans les promesses imaginaires). L’imaginaire instituant reprend des éléments de notre histoire en vue d’exprimer la représentation et la volonté collectives. Le « nous » d’une collectivité repose sur l’acte d’imagination, mais cela ne veut pas dire que cela soit une mystification. C’est une création humaine.[…]

 Si on ne se contente pas de perpétuer la tradition sans y réfléchir, cela passe par un acte d’institution. Cela doit être un moment de l’imaginaire instituant. Qu’est-ce qui en résulte pour nous, individus citoyens ? C’est à chacun de se poser la question du critère. Dans les débats sur le communautarisme, demandons à chacun : quel critère pour l’entité collective que vous défendez ? A quelle condition est-elle légitime ? Le résultat de l’explication logique du concept d’identité peut être résumé par le mot de Quine : pas d’entité sans identité. Je dois avoir un critère d’identité pour savoir que je parle de la même chose que tout à l’heure. Par conséquent, l’identité collective que quelqu’un reconnaît est celle de l’entité collective dont il pose la réalité. Si des gens veulent une identité ethnique mais pas d’identité nationale, cela veut dire qu’ils croient à la réalité d’un groupe ethnique mais pas d’une nation. En revanche, si l’on croit que l’existence d’un corps politique est légitime, alors on pose la réalité de la nation au sens moderne, celle d’une communauté politique des citoyens. Auquel cas les identités communautaires ou religieuses ne peuvent être que subordonnées. C’est cet ordre des priorités qui est en question. On ne peut pas commencer à les discuter si on n’est pas conscient qu’à chaque fois, on applique un critère d’identité, celui qui permet de nommer le groupe auquel on se rattache. » (Entretien avec Vincent Descombes, propos recueillis par Nicolas Rousseau, sur le site Actu Philosophia)

De ce que je comprends de cette présentation du concept d’identité, que je vais admettre pour les besoins de la présente démonstration, poser la question de l’identité chrétienne, de notre identité chrétienne, c’est s’interroger sur la manière dont notre représentation de ce qu’est être chrétien coîncide avec notre représentation de nous-mêmes. Cela pose la question de ce que nous considérons comme chrétien, et celle des extensions ou adaptation de cette représentation que nous estimons compatibles ou non avec cette identité.

 Autrement dit, si cette question de l’identité chrétienne semble se poser avec tant d’acuité, c’est qu’elle a perdu de son évidence. Ou plutôt, il semble que la continuation de son institution est confrontée à un choix entre plusieurs représentations. En gros, soit l’accent est mis sur l’aspect territorial et « culturel » de cette identité (« les racines judéo-chrétiennes ») et le risque est de relativiser les thèmes évangéliques de l’hospitalité envers l’étranger et de l’amour du prochain, « comme soi-même ». Si au contraire c’est ce dernier aspect qui prime, la crainte de certains chrétiens occidentaux (que je ne partage pas du tout, mais je vais faire semblant de l’admettre pour les besoins du billet), dont visiblement Monseigneur Rey, est qu’il faille sacrifier à moyen terme les composantes géographique et culturelle de l’identité chrétienne. Dans le premier cas, il semble que « l’identité » chrétienne soit exposée à une trahison de ses racines évangéliques, dans le deuxième cas, qu’elle risque un amoindrissement de son extension sémantique et de son influence géopolitique et culturelle. En gardant à l’esprit que quelque soit le choix qui sera fait collectivement, il resserrera, précisera cette identité, qui ne sera donc plus tout à fait la même qu’aujourd’hui.

 Monseigneur Rey semble penser que le risque principal qui pèse contre « l’identité » chrétienne réside dans « l’islamisation ». Franchement, cela me parait absurde. Si dans les siècles passés, qui ont vu des vraies invasions, avec des occupants musulmans ou chrétiens imposant, parfois pendant des siècles, leurs lois et leurs coutumes à des populations occupées de l’autre religion, sans pour autant que l’identité, tant du christianisme que de l’islam, soit rendue méconnaissable,  comment croire  que cette identité chrétienne que des conditions politiques autrement plus rudes n’ont pu remettre en cause durablement serait aujourd’hui menacée en Europe, où elle reste largement majoritaire?

Ce qui est menacé en fait, c’est le caractère hégémonique de cette identité. A mesure qu’il devient de moins en moins évident que l’Europe est chrétienne, que les chrétiens doivent partager leur identité nationale ou européenne avec des ressortissants d’autres religions ou d’autres visions du monde, qu’ils doivent apprendre à distinguer entre leur identité territoriale et leur identité religieuse au lieu de les considérer comme une, beaucoup d’entre eux sont tentés de sauvegarder à tout prix cette hégémonie et l’équivalence jusqu’alors presque « naturelle » entre ces deux éléments de leur identité propre.

Et c’est dans certains  choix qu’ils opèrent pour préserver cette représentations d’eux-mêmes et de leurs racines, qu’il y a à mon sens, paradoxalement, un vrai risque de dénaturation de l' »identité » chrétienne.

Tel que Monseigneur Rey s’exprime dans cet article, la défense de cette « identité chrétienne » qui est l’objet de son inquiétude, passe par un « témoignage de foi » visible en Jésus Christ. Je ne crois pas extrapoler en estimant qu’il inclut dans ce témoignage la condamnation de l’IVG, c’est-à-dire: « la défense de la vie dès la conception ».

Je ne partage pas, pour être franc, cette condamnation de l’IVG, et ne la considère pas comme un aspect essentiel de l’identité chrétienne, c’est-à-dire la foi en Jésus Christ. Je m’en justifierai dans un autre billet. Mais, toujours pour les besoins de la démonstration, je vais faire semblant de l’admettre.

Donc, quand on condamne l’IVG absolument, de manière « non négociable » on demande aux femmes (cis et aux hommes trans, mais passons) enceint(e)s, d' »accueillir la vie ». Qu’est-ce que cela signifie concrètement?

On demande à ces personnes d’accueillir, non pas seulement dans leur maison mais dans leur corps, un organisme étranger, qui durant neuf mois, va influer sur leur santé et leur comportement, les immobiliser progressivement, les obliger à renoncer temporairement à leur travail éventuel et leurs loisirs, leur imposer des contraintes alimentaires, et, parfois, mettre en danger leur vie.

Une fois la naissance menée à terme, elles vont devoir consacrer une part très importante de leur temps libre et de leur argent, sur plusieurs décennies, à nourrir, éduquer, habiller, ce nouvel occupant de leur lieu de vie. Elles auront droit aux nuits blanches, à l’angoisse  récurrentes, au « double travail » etc.

Autant dire que, même si évidemment de nombreux parents (mais pas tous) trouvent de la joie et même une vie plus heureuse dans leur nouvelle vie, quand on demande à une femme (ou un homme) qui ne désire pas d’enfant et qui se retrouve enceint(e) par accident, d' »accueillir la vie », on lui demande un ENORME sacrifice, sur plusieurs décennies.
 
J’entends d’autre part certains catholiques très attachés à « l’identité chrétienne » au sens où l’entend Monseigneur Rey, et à « la défense de la vie dès sa conception » (pas tous cela dit, loin de là et heureusement), demander à ceux qui leur demandent de se prononcer en faveur de procédures d’accueil plus souples des migrants: « on ne peut pas tout accueillir, il y a des limites, qu’est-ce que vous diriez si quelqu’un s’installait chez vous sans que vous l’ayez voulu, mange votre nourriture, dorme sous votre toit, etc.? », avec l’assurance tranquille de celui qui est certain d’énoncer des évidences. Et de partager sur les réseaux sociaux telle rumeur de jour, lue sur FdeSouche ou Médias Presse Info, soupçonnant les migrants des plus noirs desseins et des pires mensonges.

Et pourtant, ce qu’il trouve normal de refuser, est un effort à peine aussi élevé, et sans doute souvent moindre, que celui qu’ils trouvent tout naturel de demander aux femmes (ou aux hommes) enceint(e)s.

Quelques objections prévisibles:

Dans le cas de l’avortement, on est sûr de prendre une vie. Mais si toutes les tentatives de passage des frontières ne mènent pas à des décès, on sait qu’il y en a régulièrement. Et qu’ils sont en partie dus au désespoir de personnes qui ne peuvent continuer à faire vivre leur famille en restant dans leur pays d’origine, qui sont sûres de se faire refouler aux frontières, et qui sont conduites à des tentatives désespérées. Donc, on est out aussi certain, que notre politique migratoire prend régulièrement des vies. Inversement, autant la vie d’une personne consciente qui se noie à une valeur évidente, autant on peut s’interroger (je dis s’interroger, pas trancher) sur ce que signifie être vivant, au moins dans ses premières semaines d’existence, pour un embryon dont le système nerveux est encore en cours de formation. Quoiqu’on en pense cela-dit, il n’est aucunement évident de soutenir que s’opposer à l’accueil des migrants est moins grave qu’avorter. Au contraire, en fait.

Être parent accomplit la vie conjugale, dans le don de la vie. Mais en quoi l’accueil de l’étranger accomplirait moins « l’identité chrétienne »? Le Christ demande à un disciple potentiel: « quitte tout ce que tu as et suis-moi ». Même à supposer, ce qui me parait très loin d’être évident, que nous ayons à perdre quoi que ce soit à ouvrir davantage les frontières, on est en plein dans l’accomplissement radical, évangélique, de « l’identité » chrétienne, et non dans son « déficit » ou dans son « déracinement », en y consentant.

Dans le cas d’une naissance, ce n’est pas une nouvelle culture qu’on accueille. Et pourtant, dans bien des familles, y compris catholiques, l’expérience montre qu’un enfant construit son propre point de vue, au fil de ses relations avec ses parents, de ce qu’il lit, des échanges qu’il a à l’école, et que même les valeurs les mieux établies de la famille la plus traditionnelle peuvent être ébranlées de fond en comble par un rejeton un peu curieux ou un peu rebelle. Sans compter que le fait même de devenir parent transforme souvent de fond en comble la vie quotidienne et la perspective des intéressés, de façon beaucoup plus profonde et radicale que la transformation hypothétiquement opérée au sein d’un pays par tel ou tel flux migratoire important.

Ce n’est pas la même chose de s’engager en personne et de s’engager collectivement. Marion-Maréchal Le Pen déclarait, dans un entretien accordé à Boulevard Voltaire:

« Il ne faut pas confondre charité individuelle à laquelle l’histoire du bon Samaritain fait écho et la charité politique. La France n’est pas une personne, c’est un pays. »

Je suis tout à fait d’accord avec cette formule, sinon avec sa signification. L’effort demandé à une personne enceinte est BEAUCOUP PLUS important, tant en intensité qu’en extension temporelle, que celui qui est consenti par chaque individu, à l’échelle d’un pays qui assouplit ses procédures d’immigration face à une crise humanitaire: il n’ y a pas l’équivalent d’un réfugié par foyers, les pouvoirs publics et diverses associations apportent leurs ressources et leur organisation, etc. La personne enceinte est seule, avec ses proches si proches il y a, face à ses nouvelles charges et responsabilités.

Enfin, et on touche au coeur de ce que je considère, moi, comme une menace pour « l’identité chrétienne », certains répondront que dans le catéchisme de l’Eglise catholique, l’avortement est condamné absolument alors que l’accueil des flux migratoires souffre des exceptions:

« Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent.

Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à
diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu
de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges. » (CEC 2241)

Au lieu de considérer des situations d’après un certains nombre de principes qui seraient constitutifs de l’identité chrétienne, on finit par jouer abstraitement les principes contre les situations. La loi (la doctrine de l’Eglise) n’est plus discernée en fonction des situations et de l’appel toujours individuel et particulier que le Christ nous adresse au travers de notre prochain, mais semble trop souvent récitée, avec une attention toute particulière sur les non dits, les formulations littérales et les « vides juridiques ». Ce n’est pas un signe de bonne santé « identitaire », si je puis me permettre. Les principes existent en vue, et au nom, de problèmes concrets. « L’IVG », « le bien commun », « l’exercice du droit d’immigration » sont des mots, qui n’ont de valeur que parce qu’ils représentent. Si les chrétiens estiment, au nom de l’enseignement de l’Eglise, que la préservation de « la vie, dès sa conception » autorise, et même impose, tous les sacrifices, alors quand d’autres vies sont menacées, comment certains d’entre eux peuvent-ils dire que la charge demandée pour sauvegarder ces vies est trop lourde? Et si, en conscience, ils trouvent que le sacrifice que selon eux, représenterait une plus grande ouverture des frontières, est au dessus de leur force, comment peuvent-ils exiger  d’autrui, confronté au sacrifice, au moins aussi important, de décennies de vie, une force infinie? Les composantes de l’identité chrétienne qu’ils défendent, nationaliste (« les racines chrétiennes de la France ») et hostiles à l’Islam d’une part, et « pro-vie » d’autre part, se contredisent dans les faits, et, s’ils tiennent véritablement à la cohérence de cette « identité chrétienne », il va bien falloir choisir, entre la nostalgie de l’hégémonie perdue, qui insiste sur le tracé des frontières, et la défense inconditionnelle de la vie, qui fait de la préservation de celle de son prochain un impératif inconditionnel, jusqu’à l’anéantissement de son identité propre sur la croix. Voilà deux composantes de l’identité chrétienne qui paraissait jusqu’à maintenant pour beaucoup indissociables, et qui aujourd’hui s’affrontent, jusqu’à menacer de la disloquer. Que chacun discerne laquelle de ces deux composantes est au coeur de sa foi.Vouloir tenir les deux contre la marche du monde ne peut que vider cette dernière de son sens.

Mais en attendant, si condamner inconditionnellement l’avortement, et donc demander à toute personne enceinte de sacrifier des années de sa vie, y compris contre son gré, au nom de la vie à naitre, quelles que soient son désir d’enfanter, ses moyens matériels ou la sécurité de sa situation sociale, est pour tel ou tel d’entre nous une composante indissociable de l’identité chrétienne, qu’il respecte suffisamment ces personnes à qui ils fait des demandes si lourdes, pour accepter lui-même tous les sacrifices et tous les risques quand la vie d’autrui, y compris de l’immigré, y compris de l’immigré musulman. On ne peut pas accueillir tout le monde? Eh bien si, on peut. La question est plutôt celle des sacrifices auxquels on est disposé à consentir ou non pour la vie d’autrui. Et si cela lui parait trop lourd, ou trop risqué, alors que des gens meurent régulièrement de ne pas être accueillis et d’essayer quand même de donner la sécurité et un futur à leur famille, qu’il se demande si ce que l’Eglise exige des femmes en matière de morale et de devoir familial, depuis des siècles, ne devrait pas aussi avoir ses limites.

Lier comme le font certains catholiques, lutte contre l’immigration au nom de la lutte contre l' »islamisation », et lutte contre l’IVG  au nom de la vie, ne révèle que trop, en l’état, qu’ils ne considèrent leur prochain que comme un obstacle potentiel à leur besoin de sécurité culturelle, qu’il s’agisse de la femme qui refuse sa destination traditionnelle de mère, ou de l’étranger qui refuse sa destination traditionnelle de futur converti. Mais on ne peut prétendre aimer son prochain, à mon sens, sans être curieux de ce que sa vie, individuelle, a à nous apprendre en quoi elle peut nous ébranler ou nous grandir, ou mettre en question nos principes les plus profondément ancrés, et sans être prêt à se mettre en danger pour elle. Sans cela, « l’identité chrétienne » est une notion totalement dépourvue de sens à mes yeux.

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Monsieur le curé #1500

L’expression en devient amusante. Je suis en train d’arriver à Saint Pair. Mais quand l’arrivée est habituellement synonyme de bout de course, elle signifie pour moi ces jours-ci au contraire un commencement, un départ, et je me paume dans le vocabulaire. La paroisse est très vivante, le bourg agréable, et les journées, tout comme les décisions,… Lire Monsieur le curé #1500

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