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avril 2016

Des Panama Papers à Amoris Lætitia

Pourquoi rapprocher les Panama Papers d’Amoris Lætitia? Parce que les deux ont suscité des réactions intéressantes sur le rapport entre légalité et moralité.

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En conférant… Maurice Zundel, Dieu est victime du mal

Vous savez avec quelle passion les écrivains russes du XIXe siècle se sont penchés sur le problème du mal, et en particulier sur le problème de la souffrance infantile. Comment l’enfant peut-il souffrir ? l’enfant innocent, comment peut-il être torturé ? comment peut-il subir le martyre puisqu’il n’a rien fait dont il puisse être responsable ? Et vous vous rappelez comment Karamazov, Yvan Karamazov, voulait rendre son billet au spectacle de la vie si une seule larme d’enfant doit couler dans l’univers ! et, pour lui, il n’était pas question de croire en un dieu quelconque dès lors qu’il y avait dans le monde la souffrance des innocents.

Vous vous rappelez que Camus a repris ce thème dans La Peste en faisant dire au docteur Rieux que le plus grand honneur que l’on puisse faire à Dieu dans un monde tel que le nôtre, c’est de croire qu’il n’existe pas.

En réalité, plus le mal est atroce, plus il nous scandalise ; mais aussi plus la présence de Dieu s’atteste car, et c’est ce que la Croix va nous apprendre, le mal, le mal des innocents, le mal sous toutes ses formes, le mal de la douleur, le mal de la mort, le mal de la faute, Dieu en est la première victime. Et c’est justement parce que Dieu est victime du mal que le mal a un visage effrayant.

Nous sommes scandalisés par la souffrance d’un petit enfant, et davantage encore par le martyre d’un petit enfant, martyre gratuitement infligé par des adultes en face desquels il est sans défense comme la petite fille enfermée dans les cabinets pendant les mois d’hiver dans un jardin de Moscou et qui bat des poings la porte pour se faire ouvrir, et personne ne l’entend ! Le martyre des enfants nous scandalise justement parce que nous sentons qu‘il y a dans l’enfant une majesté d’autant plus vénérable qu’elle est fragile et désarmée, mais cette valeur, précisément dans l’enfant, cette valeur méconnue, méprisée et bafouée, ce n’est pas autre chose que Dieu Lui-même 1. Car si l’enfant était un petit animal, un paquet d’instincts sans conséquence, s’il n’y avait pas en lui une valeur possible, une valeur infinie qu’il a à développer et à communiquer, le mal ne serait pas le mal.

S’il est absolu, s’il a ce caractère effroyable, s’il est monstrueux, c’est justement dans la mesure où une valeur infinie est profanée, est méconnue. Cela veut dire que, no seulement le scandale du mal ne nous éloigne pas de Dieu, mais il nous révèle Dieu comme la victime du mal, à condition bien entendu que l’on parle du Vrai Dieu.

Et cependant rien n’est plus étrange que de voir avec quelle facilité les hommes ont attribué à Dieu des caractères qui les feraient rougir eux-mêmes si on les leur attribuait, en faisant de Dieu un vengeur impitoyable, un despote, un moloch, un être acharné à la poursuite de ses créatures, embusqué à tous les tournants de la route pour les surprendre en faute et leur infliger des châtiments éternels.

On a oublié qu’il y avait dans l’humanité une capacité d’amour, une capacité de don merveilleuse qui peut atteindre à l’héroïsme le plus pur et le plus désintéressé ! On a oublié ce qu’une mère, une vraie mère, est capable d’endurer et d’offrir pour sauver son enfant menacé.

Je vous rappelle cette mère qui s’est fait ôter un rein pour tenter une greffe afin de sauver la vie de son petit garçon menacée. Et ce n’est qu’une image, d’ailleurs splendide, de ce pouvoir de générosité qui permet à une vraie mère de s’identifier avec son enfant et de le vivre plus intensément qu’il ne le fait lui-même ! Car il y a des épreuves qu’une mère peut vivre en son enfant, pour lui, en lui, plus que lui par ce pouvoir de générosité qui la solidarise avec la vie de son enfant au point qu’elle la préfère à la sienne.

Est-ce concevable ? D’où jaillit l’amour maternel ? Quelle en est la source quand il est vrai, quand il est héroïque, quand il va jusqu’au bout de ses exigences ? Quelle est la source de cet amour sinon Dieu Lui-même ? Et il n’y a pas à hésiter : l’amour de la Vierge elle-même, cet amour qui embrasse toute l’humanité, cet amoursi vénérable qui nous est si sacré, n’est qu’un écho lointain de cet Amour infiniment maternel qui est l’Amour de Dieu.Comment voudrait-on que Dieu fut moins maternel que la meilleure des mères ? Dieu est notre Mère autant qu’il est notre Père, c’est-à-dire qu’il l’est à un degré infini.

On sait ce qu’est la justice d’une mère, d’une vraie mère : la justice d’une vraie mère n’est pas de se venger sur son enfant de l’abandon dont elle a pu être victime, mais c’est de tout sacrifier pour reconquérir le cœur de son enfant, de s’immoler pour lui pour qu’il redevienne lui-même ! Une vraie mère comprend que le véritable drame qui se joue dans un fils qui s’éloigne, dans un fils qui se déshonore et la déshonore avec lui, est qu’il s’aliène à lui-même, qu’il devient étranger à soi, qu’il s’extériorise au lieu d’être une source et une origine et un créateur : il est simplement à la remorque de ses glandes et de ses nerfs et de ses instincts, en un mot de sa biologie passionnelle. Il n’est alors plus qu’une chose au lieu d’être quelqu’un, et c’est cela qui déchire la vraie mère !

L’émerveillement de la maternité dans le premier sourire du petit enfant, provient de la possibilité entrevue, cette possibilité qui ravit le cœur de tous les parents au berceau, ce sentiment d’une possibilité encore vierge et inépuisable qui pourra faire de cet enfant quelqu’un d’unique et d’irremplaçable.

Mais pour cela, il faut qu’il le veuille, il faut qu’il fasse la conquête de lui-même, il faut qu’il se déprenne de toutes ses servitudes biologiques, il faut qu’il devienne un créateur, il faut, selon les termes de Saint Augustin, qu’il passe du dehors au dedans. Et c’est quand il est devenu une intimité inviolable qu’il sera vraiment la source de ses actes, qu’il sera vraiment un centre de rayonnement et que la vie toute entière pourra devenir comme celle de Saint François, pourra devenir à travers toute l’histoire un ferment de générosité et de libération.

Mais quelle mère sachant cela voudrait contraindre son enfant, tenterait de le contraindre, c’est-à-dire de l’amener par des voies extérieures à rejoindre et à découvrir son intimité ? C’est absolument impossible ! Comment voudrait-on que cela fut possible à Dieu puisque Saint Augustin reconnaît Dieu précisément à ceci que Dieuest toujours dedans et que nous sommes dehors, et que Le rencontrer, c’est au contraire échapper aux servitudes de l’extériorité, c’est entrer au cœur de notre intimité et là, dans un dialogue de lumière et d’amour, connaître enfin le sens et l’usage de sa liberté qui consiste non pas à choisir entre un chewing-gum et une plaque de chocolat ! mais qui consiste à pouvoir faire de tout soi-même un don, et justement, au lieu d’accepter le donné, tout ce qui est préfabriqué, tout ce que nous avons à subir, de le transformer pour en faire une offrande, une oblation, enfin un don qui réponde à la générosité qui est Dieu, cette générosité toujours présente en nous et qui ne cesse jamais, et qui ne cessera jamais de nous attendre.

Il est bien clair que, dans cette conception, l’enferprend un sens essentiellement nouveau. Impossible d’imaginer que Dieu l’ait inventé, il se crée tout seul, il se crée tout seul par le poids même de notre extériorité.

Dans un ménage, quand il n’y a plus d’amour, quand il n’y a plus de confiance, quand les âmes cessent de s’échanger, ce n’est pas la batterie de cuisine qui va faire l’unité ! Au contraire, plus l’ordre matériel demeure parfait, plus les discordes intimes, plus la séparation des âmes, plus l’aliénation des sensibilités l’une à l’autre devient sensible et intolérable.

On est contraint d’être ensemble, on n’a plus rien à se dire. On est contraint d’être ensemble, on n’a plus rien à échanger. Et c’est cette contrainte d’une présence qui n’est plus un présent, qui n’est plus un don, qui n’est plus un cadeau, qui n’est plus une gratuité, qui n’est plus un pur élan de générosité, qui n’est plus une découverte toujours nouvelle et toujours plus libre, c’est cela l’enfer. L’enfer,c’est-à-dire un univers qui a l’air humain et qui est en réalité devenu un univers de choses, un univers d’objets, un univers où pèsent toutes les servitudes de l’extériorité. Cet enfer-là, c’est nous qui le créons.

Il y en a un autre, c’est l’enfer de Dieu, celui qu’Il subit dans cette crucifixion que nous lui infligeons à l’intérieur de nous-même et c’est là justement qu’apparaît la justice de Dieu, la justice de la mère qui est de prendre la place de son enfant coupable, de se faire coupable pour lui, de se faire coupable à sa place, de payer pour lui dans l’innocence absolue, car c’est la seule manière de lui ouvrir les yeux, c’est la seule manière de l’introduire dans l’ordre proprement existentiel puisque le bien, le bien est existentiel, c’est-à-dire que le bien, c’est pour nous la seule forme d’être, et ce bien, ce n’est pas quelque chose à faire, mais c’est Quelqu’un à aimer, Quelqu’un à aimer ! Quelqu’un qui est là, Quelqu’un qui se donne, Quelqu’un qui ne s’impose jamais tout en se proposant toujours.

C’est ce mal qu’il s’agit de guérir. C’est cette brèche qu’il s’agit de combler. Et c’est justement l’amour qui doit faire le pont entre les lèvres de cette plaie béante où l’être est déchiré : il n’y a que l’amour qui puisse être médiateur, il n’y a que l’amour qui puisse rétablir l’harmonie et l’unité.

La justice de la mère, c’est cela même, et il n’y en a pas d’autre qui soit digne d’une mère que de prendre sur soi toute la faute, d’en porter en elle-même toutes les conséquences pour que la brèche soit réparée, pour que la plaie se cicatrise, pour que l’existence atteigne enfin à cette dimension humaine, qu’elle devienne cette existence où je est un autre, cette existence qui est un concert de relations, cette existence qui est un élan vers un autre, cette existence enfin en forme de don.

La mère dont j’ai parlé si souvent, qui a attendu trente-cinq ans un fils qui lui avait été arraché par un mari brutal, cette mère qui a attendu trente-cinq ans sans rien dire, sans rien attendre, sans rien demander, en payant les dettes de son fils avec les économies de sa pauvreté, en le vêtant de neuf, en le choyant quand il a été malade, en le recueillant finalement lorsque, consumé de tuberculose, ayant usé sa vie par tous les bouts, incurable et refusé par tous les sanas, il échoue chez elle.

Et la voilà qui le soigne jour et nuit, et qui n’ouvre pas la bouche, et qui ne lui prêche pas. Elle ne lui demande pas de se convertir, bien que son cœur brûle de cet unique désir qu’il trouve la lumière, qu’il fasse de sa mort un don, un acte libre, un acte humain, qu’il ne la subisse pas comme il n’a cessé de subir ses instincts. Elle n’attend pas autre chose. Elle le demande, mais silencieusement. Elle sait que cette âme est ombrageuse, elle sait qu’elle n’admettra aucun empiétement sur son autonomie. Elle est là, sereine, dépouillée, transparente, entièrement donnée, silencieuse comme la Vierge au jour où Joseph découvre une maternité dont il ignore l’origine, cette mère silencieuse au berceau de l’éternité de son fils, cette mère qui enfin le voit s’ouvrir parce qu’il a compris, parce qu’il a découvert cet évangile vivant qu’est l’amour de sa mère, parce qu’il a tout compris à travers elle, parce qu’à travers elle, il a senti battre dans son cœur le cœur maternel de Dieu.

Il n’a pas voulu demeurer en reste. Il a voulu avoir la religion de sa mère, il a voulu être baptisé comme elle, communier avec elle, parce que tout, en un instant, est devenu clair, parce qu’en un instant il est passé, comme Augustin, du dehors au dedans et qu’il a trouvé au cœur de son cœur cette Présence qui n’avait jamais cessé de l’attendre et dont le visage de sa mère était l’évangile visible et irréfragable.

Il est clair qu’il n’y a pas d’autre chemin et qu’il n’y avait pas d’autre voie pour Dieu que celle-là, celle de souffrir pour nous, de souffrir en nous, de souffrir avant nous, de souffrir plus que nous.

Comment concevoir une souffrance divine ? Mais justement sur le modèle de cette souffrance maternelle car la mère dont je viens de parler, cette mère sainte, admirable, que j’ai eu l’honneur de connaître et dont je garde toujours le rayonnement, cette mère n’attendait rien.

Elle était si dépouillée qu’elle avait renoncé à tout retour et, lorsqu’ elle souffrait dans son fils, ce n’était pas pour elle, ce n’était pas parce qu’elle était humiliée et déshonorée, c’est parce que, étant donné ce qu’elle était, vivant de la lumière qu’elle respirait, la déchéance de son fils qui lui était plus sensible qu’à lui-même, elle vivait cette déchéance dans un déchirement purement altruiste, uniquement pour lui avec lequel elle était si parfaitement, si héroïquement identifiée, et elle l’aimait d’une façon si pure, je m’en suis rendu compte le jour où il s’est tourné vers Dieu dans un élan soudain, elle ne l’a pas davantage aimé que la veille, elle ne pouvait l’aimer davantage parce qu’elle l’aimait totalement, parce qu’elle l’aimait sans retour, parce qu’elle l’aimait pour lui.

Simplement, comme je le lui ai dit souvent, son amour a changé de couleur, comme le soleil change de couleur suivant les nuances du vitrail qu’il inonde de ses rayons, mais c’était le même amour toujours donné, toujours altruiste, qui n’avait rien perdu parce qu’il avait déjà tout perdu.

Et c’est justement cela l’Amour de Dieu : c’est un Amour qui a tout perdu éternellement, c’est un Amour qui ne peut rien perdre parce qu’il a tout donné éternellement au cœur de la Trinité où respire la divine pauvreté. Il n’y a pas de reste, il n’y a pas de réserve, il n’y a rien qui n’ait été entièrement donné et communiqué et c’est pourquoi Dieu, justement, peut souffrir en nous, pour nous, plus que nous, avant nous, sans être diminué en rien parce qu’il est capable d’une identification sans retour et sans réserve et que, lorsque nous nous convertissons, simplement son amour change de couleur parce que nous sommes devenus un vitrail d’une autre teinte, ou plutôt, de murs que nous étions, nous sommes devenus vitrail où le soleil peut chanter.

Il y a une douleur divine au cœur de la douleur humaine et c’est justement cette douleur divine qui donne au mal toutes ses dimensions. Le scandale d’Ivan Karamazov, le scandale de Camus et de tant d’autres nous émeuvent parce qu’ils sont, à leur manière, un témoignage à cette blessure divine qui ne cesse de saigner dans la douleur humaine.

L’Humanité de Notre Seigneur est une Humanité sacrement. L’Humanité de Jésus, cette Humanité toute pauvre, cette Humanité incapable de dire je et moi puisque son moi est Dieu, cette Humanité qui ne possède rien et qui, comme Dieu, est radicalement incapable de rien s’approprier parce qu’elle est tout don, toute offrande et toute oblation, cette Humanité de Jésus ne témoigne jamais d’elle-même. Tout ce qu’elle souffre, tout ce qu’elle endure, la nuit même de l’Agonie, le déchirement et la solitude de la Croix, tout cela est un témoignage rendu à l’éternelle divinité.

Il y a donc en Dieu une réalité qui est la source et la caution de cette passion humaine de Jésus, cette passion humaine de Jésus est la parabole dans le temps de la souffrance divine.

Si Jésus souffre, c’est que Dieu souffre. Si Jésus meurt, c’est que Dieu meurt, comme l’amour peut mourir dans un cœur qui le refuse et qui s’obstine à lui dire non, comme la vérité peut mourir dans un esprit indifférent qui refuse d’être attentif, comme la musique peut mourir au milieu du bruit qui l’environne et qui la couvre, et Dieu est à la fois la musique, Il est à la fois la vérité, Il est à la fois l’amour, il est justement la fragilité infinie qui caractérise toutes les valeurs de l’esprit.

Claudel s’en est aperçu et c’est cela qui a déterminé de nouveau en un instant sa conversion. Il était entré en dilettante, vous vous rappelez, à Notre Dame, un jour de Noël 1886. Il y cherchait des émotions pour bercer son ennui et il entend les antiennes de Noël et, tout d’un coup, il découvre, comme il le dira plus tard « l’innocence déchirante et l’éternelle enfance de Dieu ». Quand il ressortira de la cathédrale, il sera croyant malgré lui, croyant jusqu’au fond et il sentira que sa vie toute entière désormais doit être un témoignage à cette innocence déchirante et à cette éternelle enfance de Dieu.

Graham Greene, à sa manière, fera la même découverte dans ce roman magnifique qu’est La Puissance et la Gloire. Il montrera finalement un prêtre, un mauvais prêtre, à l’origine un prêtre qui n’avait rien compris tout simplement, un prêtre qui avait eu comme tant de prêtres un faux dieu, sans en être le moins du monde responsable d’ailleurs, et qui va découvrir à travers la persécution, à travers un sens tout neuf de la responsabilité parce qu’il se sent pour la première fois le berger d’un troupeau abandonné, il va découvrir soudain cet amour merveilleux qui, pour la première fois, luit dans son esprit et dans son cœur et, finalement, à la veille du martyre, il découvre qu’aimer Dieu, c’est vouloir, c’est vouloir Le protéger contre nous-mêmes.

Aimer Dieu, c’est vouloir Le protéger contre nous-même parce que la Passion de Jésus Christ, qui n’est que la parabole incomparable, la parabole dans le temps de l’éternelle passion de Dieu, car Dieu sera éternellement crucifié tant qu’il y aura un seul être, une seule créature, qui dira « non ». Il n’y a pas en Dieu de partialité, Il n’est pas une mère qui discerne entre ses enfants, chaque créature est l’objet d’une tendresse infinie et, tant qu’il y en a une seule qui ne sera pas engrangée dans les moissons éternelles, Dieu sera crucifié. Et c’est cela l’enfer, l’enfer dans la lumière de la Croix, l’enfer auquel nous condamnons Dieu et dont il nous faut absolument Le délivrer.

Oui, il est clair qu’il est impossible d’entendre autrement l’appel de la Croix. Il ne s’agit pas d’un sacrifice offert à un moloch par un innocent traqué et abandonné, il s’agit de cette innocence, il s’agit de la révélation de la Passion d’un Dieu qui est mère infiniment plus que toutes les mères et dont la justice, la justice maternelle, comporte cette substitution de l’innocence infinie à la culpabilité illimitée.

Si cela est vrai, il faut absolument renverser toutes les perspectives : ce n’est pas nous qu’il faut sauver, c’est Dieu. C’est Dieu ! Il faut Le sauver de nous-mêmes, le sauver de nous-mêmes comme il faut sauver la musique de notre bruit, comme il faut sauver la vérité de nos fanatismes, comme il faut sauver l’amour de notre possession. Dieu est infiniment fragile et Dieu est désarmé. Dieu est sans défense contre nous.

Comment voulez-vous qu’on fasse la vérité contre celui qui se bouche les oreilles ? Elle n’est pas un objet pour le contraindre et l’écraser, elle est une pure intériorité, elle est la lumière de la flamme d’amour qui ne peut luire que dans un esprit qui la laisse transparaître. Et c’est cela justement l’aventure du vendredi Saint, l’immense aventure du vendredi Saint ! ce retournement de toute la perspective !

Nous ne risquons rien du côté de Dieu. Qu’est-ce qu’une mère peut faire sinon attendre, souffrir, se donner et mourir pour l’enfant rebelle, pour justement qu’il revienne à soi, pour qu’il cesse d’être dehors et qu’il respire au dedans ?

Qu’est-ce que nous pourrions craindre de Dieu ? Son jugement ? C’est nous qui l’avons prononcé, ce n’est pas Lui qui nous crucifie, c’est nous qui Le crucifions ! Ce n’est pas Lui qui cessera jamais de nous aimer, c’est impossible ! c’est nous qui sommes constamment distraits de Son Amour et indifférents à Sa Présence ! C’est donc Lui qu’il faut sauver, c’est Lui qu’il faut protéger contre nous-mêmes, et c’est à cette souffrance divine qu’il faut nous rendre sensibles dans la souffrance humaine.

Si la souffrance humaine est intolérable, c’est finalement parce qu’elle est vécue en chacun par une maternité divine où s’atteste au cœur de chacun la présence d’un Dieu qui ne cesse de l’attendre.

D’ailleurs nous sommes là au cœur de l’Évangile. C’est Jésus Lui-même qui va nous initier à ce secret incroyable dans le mot si saisissant et si peu compris : « Celui qui fait la volonté de mon Père », cette volonté qui pour Jésus est une nourriture, un pain vivant, un pain de vie comme elle doit le devenir pour nous, « celui qui fait la volonté de mon Père est mon frère, et ma sœur, et ma mère » (Marc 3, 35).

Et ma mère. Et ma mère ! c’est donc vrai que nous avons à devenir le berceau de Dieu, que nous avons à veiller sur Lui comme Marie sur l’enfant de Bethléem, à Le laisser croître en nous, à Le défendre contre toutes nos limites, à conquérir cette transparence qui cessera de faire de Lui une caricature, à nous aborder nous-mêmes sur la pointe des pieds avec un respect infini pour laisser à toutes les fibres de notre être cette dimension infinie que lui communique la présence de Dieu puisque c’est là le témoignage que nous avons à rendre, notre existence elle-même en forme de don.

Si Dieu n’était pas engagé dans notre vie, nous pourrions surseoir, nous pourrions attendre à demain pour L’aimer, nous pourrions ne jamais L’aimer, cela n’aurait aucune conséquence ! En réalité les conséquences sont infinies car il n’y a pas pour Dieu d’autre manière de s’enraciner dans notre histoire, d’être une présence vécue dans la Création, que notre consentement et notre amour.

Vous vous rappelez ce mot admirable du mystique Angélus Silesius : « L’abîme de mon esprit ne cesse d’invoquer dans un cri l’abîme de Dieu. De ces deux abîmes, dis, quel est le plus grand ? ». Il nous laisse conclure que ce sont deux abîmes symétriques et que, finalement, l’infinité de Dieu ne peut se révéler que dans l’infinité de l’homme. Il faut que l’homme devienne sacrement et les sacrements n’ont pas d’autre sens, n’ont pas d’autre ordination, n’ont pas d’autre intention, à l’instar et sur le modèle de l’Humanité incomparable de Jésus Christ, c’est à cela que nous sommes appelés.

Tous les évangiles diffusés par la presse, toutes les traductions bibliques, toutes les lectures parlées seront absolument vaines, et ne seront que des ferments d’idolâtrie si, finalement, l’Évangile, ce n’est pas nous-même. Si l’Évangile ne passe pas par nos mains, si nos mains ne deviennent pas des mains de lumière, des mains qui donnent et ne veulent plus posséder, si notre visage ne porte pas ce sourire de la divine bonté, si notre corps tout entier ne devient pas le sanctuaire de l’Esprit. Tous les livres, tous les discours ne feront alorsque brouiller les cartes et dresser des murs de séparation parce que, seule une âme peut parler à une âme, seule une intimité peut en éclairer une autre, seul un amour peut susciter l’amour. C’est pourquoi saint Jean de la Croix nous disait : « Là où il n’y a pas d’amour, mettez l’amour et vous en extrairez l’amour ».

Tout donc est changé. Nous entrons dans une immense aventure, nous avons la charge de Dieu. Ce serait sordide d’avoir la charge de nous-même et qu’est-ce que cela voudrait dire ? Si nous avions la charge de nous-même, nous resterions captifs de notre moi ! Or c’est justement de cela qu’il faut être sauvé, de ce moi qui nous possède, de ce moi qui nous limite, de ce moi qui est le faisceau de toutes nos servitudes. Mais comment décoller de ce moi sinon, justement, en sentant, en vivant, toute la fragilité désarmée, toute l’innocence déchirante de Dieu ?

Ah ! ce n’est pas de la littérature ! S’il n’y avait pas derrière le visage humain cette possibilité d’une révélation divine, nous pourrions tranquillement nous suicider ce soir, la vie n’aurait aucun sens. Mais c’est cela justement qui saisit un être attentif, c’est cette révélation de Dieu par l’absence. Tous ces visages pourraient, s’ils étaient décontractés, s’ils étaient ouverts, apaisés, s’ils étaient recueillis, silencieux, s’ils laissaient passer à travers eux cette lumière éternelle, tous ces visages seraient autant de ferments de libération, tous ces visages annonceraient la paix et la communiqueraient parce que chacun, à travers eux, éprouverait la splendeur de la vie et l’importance décisive de chaque mouvement de sa volonté, de chaque battement de son cœur.

Oh ! Dieu fragile ! fragile infiniment ! Dieu caché comme le secret le plus profondément enfoui au cœur de notre cœur ! Et la Croix de Jésus atteste justement à quel point Il est victime de tous nos refus d’amour et que le mal est une blessure, une blessure faite à cet Amour qui n’est qu’Amour.

Et, puisque c’est dans l’humanité, puisque c’est dans la Création que Dieu saigne et qu’il meurt, c’est donc dans cette Création qu’il nous faut porter les remèdes de l’amour, qu’il nous faut déraciner le mal, qu’il nous faut répandre le rayonnement du bien.

Tout ce négativisme que nous entretenons, que nous propageons, tout ce négativisme, toutes ces façons de démolir, de détruire, de décourager, de déprimer, d’asphyxier tous les élans de l’âme, comme tout cela est anti-chrétien ! Justement les bras de la Croix, les bras de l’Amour étendus vers nous, nous pressent d’entrer dans le oui pour que l’univers soit, pour que l’existence rayonne, pour que le monde soit transfiguré, pour que toutes les fleurs se mettent à fleurir et que toutes les réalités se mettent à chanter.

Jésus ne meurt pas pour que nous macérions dans la méditation de la mort ; mais pour qu’avec Lui nous soyons des vainqueurs de la mort. La vraie mort est celle où nous stagnons dans la possession, dans l’instinctivité, dans le moi passionnel où nous sommes roulés comme une noix sur l’océan par les forces obscures. Notre vocation est de clarifier, de décanter, d’apaiser, d’harmoniser pour faire du monde un cosmos, c’est-à-dire, selon le sens du mot, une chose pure, une chose belle.

Maurice Zundel
Conférence du vendredi saint 1961
Sainte-Marie-de-la-Paix, Le Caire

1. Comme c’est difficile pour nous de voir les choses ainsi ! La valeur d’un enfant est infinie puisque Dieu lui-même, l’humanité même de Jésus-Christ, l’habite réellement dès le premier instant de son existence.

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Le syndicat de la contemplation ou la marche comme une manière d’habiter le temps autrement

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Cette première semaine de vacances, je suis partie poursuivre la via Francigena durant trois jours. Voici un écrit « à chaud » lors de mon retour dans le métro :  

 

Dans le métro, être saisie face au spectacle des gens, tristes pour la plupart, qui courent au rythme effréné du « métro-boulot-dodo »… Dieu est là aussi, j’en suis sûre et certaine. Dieu est là avec chacun d’entre eux. 

Mais qu’il est bon aussi d’apprendre à faire un détour pour regarder une fleur qui naît et grandit en ce beau printemps !

La marche, c’est le contretemps de la cadence infernale, c’est se donner du temps, c’est s’offrir du temps pour être mieux présente. C’est prendre le temps de se sentir pleinement humaine : petite et grande dans la Création, pas un simple rouage d’une entreprise mais bien enfant bien-aimée du père, Le louant dans la splendeur de Son œuvre qui est donnée.

Marcher, c’est se rappeler plus intensément que tout est grâce. Marcher, c’est un temps de gratuité… j’aimerais que chacun puisse avoir la joie de bénéficier de moments comme ceux-là pour être plus humains dans une société qui a tendance à broyer les êtres dans un utilitarisme forcené. C’est peut-être mon seul côté « syndicaliste » de prof : je suis foncièrement une syndicaliste de la contemplation… Réapprendre le cadeau de la gratuité de la vie, et respirer, et souffler, et vivre à pleins poumons. Et rendre grâce. 

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Le syndicat de la contemplation ou la marche comme une manière d’habiter le temps autrement

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Cette première semaine de vacances, je suis partie poursuivre la via Francigena durant trois jours. Voici un écrit « à chaud » lors de mon retour dans le métro :  

 

Dans le métro, être saisie face au spectacle des gens, tristes pour la plupart, qui courent au rythme effréné du « métro-boulot-dodo »… Dieu est là aussi, j’en suis sûre et certaine. Dieu est là avec chacun d’entre eux. 

Mais qu’il est bon aussi d’apprendre à faire un détour pour regarder une fleur qui naît et grandit en ce beau printemps !

La marche, c’est le contretemps de la cadence infernale, c’est se donner du temps, c’est s’offrir du temps pour être mieux présente. C’est prendre le temps de se sentir pleinement humaine : petite et grande dans la Création, pas un simple rouage d’une entreprise mais bien enfant bien-aimée du père, Le louant dans la splendeur de Son œuvre qui est donnée.

Marcher, c’est se rappeler plus intensément que tout est grâce. Marcher, c’est un temps de gratuité… j’aimerais que chacun puisse avoir la joie de bénéficier de moments comme ceux-là pour être plus humains dans une société qui a tendance à broyer les êtres dans un utilitarisme forcené. C’est peut-être mon seul côté « syndicaliste » de prof : je suis foncièrement une syndicaliste de la contemplation… Réapprendre le cadeau de la gratuité de la vie, et respirer, et souffler, et vivre à pleins poumons. Et rendre grâce. 

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La femme musulmane est-elle une fashion victime ?

Alors que le Hidjab Day (en français dans le texte) vient de s’achever et alors que la question de la mode islamique (dite aussi mode pudique ou modest fashion) suscite des réactions en chaîne, il est peut-être temps de revenir aux fondamentaux et de s’interroger sur les fonctions du vêtement notamment lorsqu’il est affecté d’un […]

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En sauvant… Marie-Hélène Congourdeau, Faute et rédemption chez Dostoïevsky

Le monde de Dostoïevski est radicalement chrétien, non seulement parce que ses personnages sont baptisés et parlent du Christ, mais surtout parce qu’il se situe au cœur du mystère chrétien : celui de la nature humaine déchue, blessée, en proie au Prince de ce monde, mais rachetée, pardonnée et aimée par le Fils de Dieu crucifié et ressuscité. Le caractère absolu des personnages russes, qui peuvent paraître outrés à nos yeux d’occidentaux, met à nu, en relief, le drame du cœur humain écartelé entre la convoitise de Satan et le désir de Dieu, mais libre de se donner à l’un ou à l’autre. C’est le diable qui lutte avec Dieu et le champ de bataille est le cœur de l’homme, dit Dmitri Karamazov (Karamazov, livre II, chapitre 3) 1.

LE PARRICIDE RELIGIEUX.

À l’origine du péché est le refus de regarder Dieu comme un Père. Au début de la Genèse, au Créateur épris de son œuvre (« Et Dieu vit que cela était bon »), le serpent oppose la caricature d’un despote qui n’a créé que pour affirmer sa domination (Genèse 3, 1-5).

Pour déjouer la souveraineté contraignante de ce Dieu-despote, il suffit de s’égaler à lui, de devenir « comme les dieux » en connaissant et en décidant soi-même le Bien et le Mal. La loi morale, qui n’est pas reconnue comme les douces attaches, les liens d’amour d’un Père apprenant à marcher son enfant 2, mais comme la coercition d’un maître sur ses esclaves, est niée au nom de valeurs supérieures. Ainsi Ivan Karamazov :

Ce n’est pas Dieu que je refuse, comprends-le bien, c’est l’univers créé par lui, c’est l’univers de Dieu que je n’accepte pas et que je me refuse à accepter… À quoi bon connaître le bien et le mal quand il en coûte tant ? Tout l’univers de la connaissance ne vaut pas alors les larmes du petit enfant vers le « Bon-Dieu »… Et si les souffrances des enfants ont servi à compléter la somme des souffrances nécessaires à gagner la vérité, alors j’affirme d’avance que la vérité tout entière ne vaut pas un tel prix.

(Karamazov, V, 3 et 4)

Le Surhomme

Si l’on refuse de recevoir de Dieu la règle du jeu, si l’on est soi même juge du Bien et du Mal, alors on est comme Dieu, égal à lui : Raskolnikov, le héros de Crime et Châtiment, en tuant la vieille usurière, veut se prouver qu’il est un surhomme, supérieur à la loi commune : en tuant l’autre, il tue Dieu 3. Dans les Possédés, Kirilov veut devenir Dieu en se tuant soi-même, montrant par là qu’il est plus grand que la peur de la mort :

Celui qui vaincra la souffrance et la terreur, celui-là sera lui-même Dieu. Quand à l’autre Dieu, il n’existera plus.

Donc ce Dieu-là existe d’après vous ?

Il n’existe pas, mais il est la souffrance de la peur de la mort. Celui qui vaincra la souffrance et la peur sera lui-même Dieu… Celui qui ose se tuer est Dieu.

(Les Possédés, 1èrepartie, chapitre 3, § 8)

Dieu étant mort, il n’y a plus de loi morale. « Tout est permis » proclame Ivan Karamazov. Stavroguine, héros des Possédés, est au-delà du Bien et du Mal :

C’est à ce moment, tandis que je buvais du thé et bavardais avec ma bande, que je pus me rendre compte très nettement, pour la première fois de ma vie, que je ne comprenais pas et ne sentais pas le Bien et le Mal ; que non seulement, j’en avais perdu le sentiment, mais que le Bien et le Mal, en soi, n’existaient pas (cela m’était fort agréable), n’étaient que des préjugés, que je pouvais certainement me libérer de tout préjugé, mais que si j’atteignais à cette liberté, j’étais perdu.

(Ibid., III, 9, 2)

Les fruits de la chair

De ce péché métaphysique, fondamental, découle tout le reste. On sait bien ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haine, discorde, jalousie, emportements, disputes, dissensions, scissions, sentiments d’envie, orgies, ripailles et choses semblables (Galates 5, 19-21). Tous les romans de Dostoïevski illustrent les conséquences du « Tout est permis » : débauche de Stavroguine, du vieux Karamazov qui vole l’héritage de ses fils parce que, dit-il « quand je vieillirai, je deviendrai répugnant et elles (les femmes) ne voudront plus de moi de leur plein gré », haines et jalousies d’Ivan et Dmitri Karamazov à cause de Katia Ivanovna, de Dmitri et de son père à cause de Grouchenka ; assassinat de la vieille usurière par Raskolnikov, de Chatov par Piotr Verkhovenski, de la femme de Stavroguine, sans que ce dernier s’y oppose…

Le Parricide

Le parricide est le crime qui résume tous les crimes. Il est le symbole du parricide religieux décrit plus haut, le refus foncier de la paternité.

Tout le monde en Russie, depuis Bélinski, sait que le commandement « Tu honoreras ton père et ta mère » est immoral, disent les révolutionnaires des Possédés, et leur chef, Piotr Verkhovenski traite lui-même son père, Stepane Trofimovitch, avec le dernier mépris : Tu as été un parasite, c’est-à-dire un laquais bénévole. Nous sommes trop fainéants pour travailler mais nous avons les dents longues… ; il va jusqu’à la négation de sa paternité : Après tout, qu’est-ce que ça peut te faire que je sois ton fils ou celui du Polonais… Et devant la malédiction paternelle : Est-il possible de proférer de pareilles bêtises ?

Le meurtre du père Karamazov, quel qu’en soit l’auteur, est présenté comme un parricide, et jugé comme tel au procès final. Chacun des frères Karamazov y a sa part, volontaire ou non. Tout d’abord Smerdiakov, le fils naturel qui a lui-même porté le coup ; Dmitri ensuite qui, s’il a été « préservé par Dieu et la prière de sa mère », au moment fatal, a désiré de tout son cœur la mort de son père (« Pourquoi un tel homme vit-il ? Ibid., II, 6) ; Ivan surtout a inspiré à Smerdiakov, sans le vouloir et comme malgré lui, l’intention du crime.

Si ce n’est pas Dmitri qui a tué, mais Smerdiakov, je suis certes solidaire avec lui, car je l’y poussais. L’y poussais-je vraiment, je ne le sais pas encore. Mais si seulement c’est lui qui a tué, et non Dmitri, alors, bien entendu, je suis un assassin. C’est d’ailleurs ainsi que Smerdiakov le comprend : C’est vous qui avez tué, c’est vous le principal assassin, et moi je n’ai été que votre acolyte, votre fidèle serviteur, c’est selon vos suggestions que j’ai accompli la chose. Seul, le dernier fils, Aliocha, est innocent du crime, mais cette innocence est ambiguë, car, à plusieurs reprises, il pressent en son sang de Karamazov le parricide à venir. Rakitine lui dit : Ces trois jouisseurs-là (Dmitri, Ivan et le vieux) s’épient maintenant mutuellement,... le couteau dans la botte. Ils sont trois à s’être heurtés de front et toi, tu es peut-être le quatrième (Ibid., II, 7).

Le désordre du Tout est permis aboutit à un échec humain. Ivan connaît le désespoir en apprenant qu’il est un assassin. Stavroguine n’est capable ni d’aimer ni de haïr : J’ai partout essayé ma force, mais à quoi appliquer cette force ? Maintenant comme toujours, je puis avoir le désir de faire une bonne action, et j’y trouve du plaisir ; et à côté de cela, j’ai envie de commettre une mauvaise action et j’y goûte le même plaisir. Mais l’un et l’autre sentiments sont toujours mesquins, jamais forts (Les Possédés, III, 8). Ces deux personnages sont possédés du « triste démon de l’ironie (Les Possédés I, 5-6 ; Les frères Karamazov XII, 8). La place vide du père tué est intolérable ; il faut remplacer le père : c’est alors qu’apparaissent des perversions de la paternité.

Le grand Inquisiteur

La légende du grand Inquisiteur inventée par Ivan Karamazov est un sommet de la réflexion religieuse de Dostoïevski. Elle nous présente, en négatif, l’amour de Dieu pour l’homme dont il respecte la liberté. Le grand Inquisiteur reproche au Christ d’avoir repoussé les tentations de Satan au désert et d’avoir accablé les hommes du fardeau de la liberté :

Tu as souhaité le libre amour de l’homme pour qu’il te suivit librement, séduit et captivé par toi. Au lieu de l’ancienne loi solide, l’homme devait décider lui-même d’un cœur libre ce qui est le bien et ce qui est le mal, n’ayant pour seul guide que ton image devant lui ; mais est-il possible que tu n’aies pas prévu qu’à la fin il rejettera et contestera même ton image et ta vérité, si on l’accable sous un fardeau aussi terrible que la liberté du choix ?

Repoussant les exigences du Dieu d’amour, les hommes se pressent sous la houlette du grand Inquisiteur qui leur procure le pain terrestre (1èretentation), la certitude par le miracle (2èmetentation), l’unité sous un seul chef (3èmetentation) : Nous les convaincrons qu’ils ne seront libres qu’en abdiquant leur liberté entre nos mains et en se soumettant à nous. Ayant secoué la tutelle divine comme une aliénation de sa liberté, l’homme aboutit à la destruction de toute liberté (Les frères Karamazov, V, 5).

La légende du grand Inquisiteur trouve sa réplique sur le plan temporel dans le système socialiste imaginé par Chigaliev dans Les Possédés : Un dixième (de l’humanité) obtiendra la liberté absolue et une autorité illimitée sur les neuf autres dixièmes qui devront perdre leur personnalité et devenir en quelque sorte un troupeau. Ce troupeau irresponsable connaîtra le Paradis terrestre : partant de la liberté illimitée, j’aboutis au despotisme illimité dit Chigaliev, résumant magistralement le paradoxe de la liberté sans Dieu (Possédés, II, 7, 2).

La Fausse paternité

Sur le plan individuel, la paternité est singée par l’emprise d’une forte personnalité sur une plus faible. Caricature du père spirituel, Stavroguine dévoie à la fois Chatov et Kirilov, enseignant au premier la foi dans la sainte Russie, au second la négation de toute foi. « Tandis que vous implantiez dans mon cœur Dieu et la patrie, vous empoisonniez en même temps le cœur de ce malheureux, de ce maniaque Kirilov » (id., II, 1, 7). Ivan Karamazov domine l’esprit de Smerdiakov :

Tout est permis, reprend Smerdiakov devant Ivan, ça c’est vrai que vous me l’enseigniez, vous me disiez alors beaucoup de choses comme ça ; car si le Dieu éternel n’existe pas, il n’y a pas non plus de vertu, on n’en a alors nul besoin. Vous le disiez sérieusement. C’est ce que j’ai conclu.

Tu y es arrivé tout seul ? demanda Ivan en le regardant de travers.

Sous votre direction !

(Les frères Karamazov, XI, 8)

Le désespoir de Stavroguine, la folie d’Ivan, sont un enfer froid où règne le Prince de ce Monde, l’esprit terrible et lucide, l’esprit du néant et de la destruction de soi-même, comme l’appelle le grand Inquisiteur. Ce n’est pas un hasard si ces personnages sont tous les deux possédés du démon qui leur apparaît au cours d’hallucinations, mais jamais extérieur à eux-mêmes : C’est moi-même sous différents aspects, dit Stavroguine, et Ivan : Tu es ma propre incarnation, l’incarnation d’une seule part de moi-même, du reste… de mes pensées et de mes sentiments les plus vilains et les plus stupides seulement (Les Possédés, III, 9, 1 ; Les frères Karamazov XI, 9). Mais la matérialisation du Diable sous un aspect montre que ces deux personnages font encore nombre avec lui. Il n’en est pas de même pour Piotr Verkhovenski qui, lui, n’est pas seulement possédé mais diabolique : comme le serpent de la Genèse, il fait croire aux conjurés que Chatov les trahit ; comme le père du mensonge il est mensonge, dépourvu de tout sentiment humain, et sa monstrueuse idolâtrie pour Stavroguine n’est que le reflet du besoin, pour le diable-parasite, pour le Mal-Néant, de s’incarner dans un être pour exister. Sans vous je ne suis qu’une mouche, une idée dans une cornue, Colomb sans Amérique. Satan a complètement pris possession de ce fantoche, que se meut dans un froid total.


LE SALUT DES ENFANTS DE DIEU.

C’est au fond de cet enfer que Dieu va rechercher sa créature. Car des profondeurs monte vers lui le cri des hommes tombés. Ainsi Dmitri Karamazov :

Tout maudit, tout bas et lâche que je suis, je baise aussi le bord de la robe que revêt mon Dieu ; j’ai beau suivre le Diable, je suis aussi ton fils, Seigneur, et je t’aime, et j’éprouve la joie sans laquelle le monde ne saurait subsister.

(Les frères Karamazov, XI, 8)

Ne me juge pas car je t’aime, Seigneur ! Je suis vil, mais je t’aime : si tu m’envoies en enfer, là-bas aussi je t’aimerai et de là-bas, je clamerai que je t’aimerai aux siècles des siècles.

(Id., VIII, 6)

On songe à la parole entendue par Silouane, moine russe du mont Athos, au début de notre siècle : Garde ton âme en enfer, mais ne désespère pas. C’est cet amour qui saisit aussi le vieux Stepane Trofimovitch lorsqu’ayant tout quitté, il découvre l’Évangile au bout de sa route errante :

Mes amis, Dieu m’est nécessaire parce que c’est le seul être que l’on puisse aimer réellement.

(Les Possédés III, 7, 2)

Ces âmes perdues sont sauvées parce qu’au fond de l’abîme elles attendent la Descente aux Enfers du Dieu qui les ressuscitera.

Dieu le Fils

Le Christ, le vrai Fils, est celui qui reconnaît parfaitement le Père. Aux tentations de l’esprit mauvais (« Si tu es le Fils de Dieu… »), il oppose sa totale remise entre les mains de son Père : il en attend le pain terrestre et céleste ; il lui donne sa confiance sans preuves miraculeuses ; il reconnaît l’unique adoration (Matthieu 4, 1-11). Sur la Croix, il aime le Père sans le secours des consolations sensibles (« Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné »). Fils jusqu’au bout, se recevant du Père et se remettant à lui : « Père, en tes mains, je remets mon esprit ». Par le sacrifice de la Croix, le Fils Parfait rétablit les hommes dans la filiation divine, leur rendant la possibilité du libre amour filial.

La souffrance, chez Dostoïevski, est toujours regardée comme une participation à ce sacrifice de la Croix, c’est pourquoi elle peut être rédemptrice.

Le bagne

Le bagne n’est pas, chez Dostoïevski, un châtiment désespérant, mais le moyen du rachat du criminel : Raskolnikov n’est sauvé que lorsque, ayant connu l’amour par Sonia, il se livre au juge pour expier son crime en souffrant.

Mais la souffrance n’est rédemptrice que si elle est acceptée librement ; c’est pourquoi Aliocha aide son frère Dmitri à s’évader sur le chemin du bagne :

Tu n’es pas prêt et une pareille croix n’est pas pour toi. Bien plus : tu n’as même pas besoin, toi qui n’es pas prêt, de cette croix de martyr. Si tu avais tué ton père, je regretterais que tu la refuses, mais tu es innocent et cette croix est trop lourde pour toi ! Par la souffrance, tu voulais faire naître en toi un autre homme ; à mon avis, ce qu’il faut seulement, c’est que toute ta vie, et où que tu puisses fuir, tu te souviennes de cet autre homme, et cela suffira.

(Les frères Karamazov, Épilogue, 2)

La folie

Le destin d’Ivan Karamazov est ambigu : lui aussi connaît la souffrance car il devient fou au moment de s’accuser du meurtre de son père. Cette folie ressemble beaucoup à celle où Bernanos fait sombrer l’abbé Cénabre, lui aussi possédé, à la fin de La joie. Peut-on penser que, de la même façon, Ivan est sauvé du Diable par son sacrifice (car il s’accuse au procès, même si personne ne le croit), quoique perdu aux yeux des hommes ? Le Diable n’a plus de prise sur l’homme rendu irresponsable par la folie ; en s’accusant, Ivan reconnaît la vacuité du Tout est permis et retrouve le Père, comme Cénabre :

Madame, êtes-vous en état de réciter le Pater ?

Oui, monsieur l’abbé, fit-elle humblement. Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom…

Il avait posé sa main sur son bras, elle le sentait peser de plus en plus.

Répétez, dit-il avec douceur, je ne peux pas.

Notre Père qui êtes aux cieux, commença-t-elle doucement, avec l’accent du pays d’Auge.

PATER NOSTER, dit Cénabre d’une voix surhumaine. Et il tomba la face en avant.

(Bernanos, La Joie, fin)

La paternité spirituelle

La paternité naturelle étant un échec (indignité du vieux Karamazov, de Stépane Trofimovitch), c’est par la paternité spirituelle que l’on retrouve le sens de la paternité divine.

C’est Chatov qui envoie Stavroguine vers l’évêque Tykhon, et il y va avec l’espoir d’être sauvé, comme s’accrochant à une dernière planche de salut. Mais il ne quitte l’évêque que pour se pendre : l’entretien ne débouche pas sur une relation de filiation. Peut-être y a-t-il maladresse de la part de Tykhon, dont la sainteté n’est pas assez grande pour sauver cette grande âme déchue (Le malheureux — Tykhon — n’avait pu se contenir et s’était mis parler de ce qu’il eût mieux valu taire). Mais c’est surtout Stavroguine qui se dérobe au salut, parce qu’il est tiède, selon la parole de l’Ange à l’Église de Laodicée (Apocalypse 3, 14). Il ne peut trouver comme Raskolnikov la rédemption par la souffrance : Ce qui domine dans ce document (la Confession qu’il fait lire à Tykhon), c’est le besoin terrible et sincère du châtiment ; le besoin de la Croix, du supplice public. Mais cette soif de crucifiement torture un être qui n’a pas foi dans la Croix. Mais il est aussi impuissant à s’offrir au pardon de l’enfant prodigue : il refuse de jouer le jeu ; d’accepter de Tykhon une pénitence autre que celle, stérile, nous l’avons vu, qu’il s’est choisie. La pénitence salvatrice offerte par Tykhon est justement cette soumission à un père spirituel :

Je connais un vieillard,... un ermite, un ascète d’une sagesse chrétienne telle que ni vous ni moi ne pouvons le concevoir… Allez auprès de lui, soumettez-vous à son autorité pendant cinq ou sept ans…

Cette proposition provoque le départ de Stavroguine qui refuse le seul chemin du salut, celui de la filiation. Il se pend, comme Smerdiakov, comme Judas.

En parallèle avec cet échec, nous avons, dans les Frères Karamazov, le couple Zosime-Aliocha qui illustre la parfaite réussite d’une filiation spirituelle. C’est la sainteté du staretz Zosime, autant que la soumission d’Aliocha, qui réalise cette filiation :

Le staretz est celui qui prend votre âme, votre volonté dans son âme et sa volonté à lui. Ayant élu un staretz, vous abdiquez votre propre volonté et la lui remettez en obéissance complète, avec un renoncement total de vous-même.

(Les frères Karamazov I, 5)

Le staretz Zosime est un saint ; il lit dans les cœurs, il enseigne ; il guérit, il rayonne de la joie pascale. Il a trouvé en Aliocha un fils chéri : Quant à toi, Alexis, bien des fois dans ma vie, je t’ai béni pour ton visage, sache-le (Ibid., VI, 1). Et, Aliocha, fils d’un père dénaturé, a retrouvé dans le staretz l’image du Père. Sa soumission lui est totale, non pas obéissance servile, mais tendresse filiale :

Dans tout cela et avant tout, au premier plan, il y avait pour lui une figure, et une figure seulement : celle de son staretz bien-aimé, la figure du juste qu’il vénérait jusqu’à l’adoration.

(Ibid., 7, 3)

Après la mort de Zosime, cette « figure de son staretz bien-aimé » reste pour lui le signe, l’icône de l’amour divin, et c’est pourquoi lui-même peut devenir pour les autres icône : J’aime ton visage, Aliocha, dit son frère Dmitri. Et Grouchenka : Ton visage s’est gravé dans mon cœur.

Les fruits de l’Esprit

Mais le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, maîtrise de soi (Galates 5, 22-23).

Aliocha, par sa relation filiale au staretz, est sauvé de la nature des Karamazov. Il retrouve une relation vraie à son père naturel : seul, il l’aime et en est aimé. Il est semblable aux petits enfants qui sont ses amis.

Sauvé, Aliocha est aussi sauveur : il rapproche ses deux frère Dmitri et Ivan ; il réconcilie les deux enfants, Ilioucha et Kolia ; il donne une raison de vivre à Ivan (il me suffira, Aliocha, de savoir que tu existes quelque part par là et je ne perdrai pas encore le désir de vivre (Id., V, 5). Il régénère Grouchenka, fille perdue :

J’ai toute ma vie attendu quelqu’un comme toi, Aliocha ; je savais que quelqu’un viendrait et me pardonnerait.

(Ibid., VII, 3)

Et Grouchenka, à son tour, peut rendre à l’amour de Dmitri sa pureté :

Allons labourer la terre, toi et moi… Aliocha l’a ordonné. Ce n’est pas une maîtresse que je serai pour toi, je te serai fidèle.

 (Ibid. VIII, 8)


LE ROYAUME DES CIEUX

Aliocha, fils et sauveur à l’image du Christ, est le saint qui redonne espoir aux pécheurs et leur rouvre les portes du Royaume des Cieux. Près du cercueil du staretz, alors que le Père Paisius lit l’évangile des Noces de Cana, Aliocha a la révélation du Royaume : il voit en songe la salle des noces, le Christ qui change l’eau en vin et appelle les invités au festin, et le staretz, transfiguré, buvant le vin nouveau de l’allégresse. Et de même que le staretz mort lui a révélé la joie du Royaume, de même Aliocha peut enseigner aux enfants, après l’enterrement du petit Ilioucha :

Nous ressusciterons certainement, nous nous reverrons certainement, et gaiement, joyeusement, nous nous raconterons tout ce qui nous est arrivé.

(Ibid., Épilogue 3)

Marie-Hélène CONGOURDEAU, in Résurrection n°40 (1972)

1. Étant données l’immensité de l’espace dostoïevskien et la place fondamentale qu’y tiennent le péché et la Rédemption, on nous pardonnera de n’en traiter qu’un aspect, essentiellement à partir de deux romans : Les Possédés et Les Frères Karamazov. Pour une étude plus développée, on se reportera à N. Berdiaeff, L’Esprit de Dostoïevski, Plon, 1932, et à P. Evdokimov, Gogol et Dostoïevski, ou la Descente aux Enfers, D.D.B., 1961. Signalons aussi A. Besançon, Le Tsarévitch immolé, Plon, 1967.

2. cf. Osée, 11, 3-4 : Moi, pourtant, j’apprenais à marcher à Ephraim, je les prenais dans mes bras ; et ils n’ont pas compris que je prenais soin d’eux ! Je les menais avec des douces attaches, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme celui qui élève un nourrisson tout contre sa joue, je me penchais sur lui et lui donnais à manger.

3. Les termes nietzschéens ne sont pas fortuits. Plus qu’au « Dieu n’existe pas » de l’athéisme rationaliste, c’est au « Dieu est mort » de Nietzsche que se réfèrent inconsciemment les révoltés de Dostoïevski. La négation de Dieu entraîne la vacuité de la morale pour le surhomme qui se situe par-delà le Bien et le Mal. Il ne semble pas que Dostoïevski ait connu son contemporain Nietzsche, pas plus que Marx, ni bien sûr Freud. Mais son génie intuitif lui fit éprouver toutes les « maudites questions éternelles » qui secouaient son époque. Selon son expression, c’est par le creuset des doutes qu’est passé son Hosannah.

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C’est un peu court, jeune homme

Cher M. Enthoven,

Dans votre dernière chronique sur Europe 1, vous entendez “poser une question” aux catholiques qui s’opposent à l’IVG, dont je fais partie. Permettez-moi donc d’y répondre. 

Tout d’abord, en guise de prolégomènes, je tiens d’abord à préciser que vous êtes un de mes philosophes “médiatiques” préférés, dans l’ensemble au-dessus du lot, que je vous ai vu en conférence et apprécié, et que je n’ai aucune animosité envers vous, au contraire. Ceci étant dit, vous m’invitez à répondre, je le fais, surtout dans la mesure où votre question montre ce qu’il convient d’appeler une confusion mentale grave. J’ai eu vent de cette chronique par les moqueries que j’en ai vu sur Twitter, et lorsque je l’ai enfin regardée elle s’est avérée–il n’y a pas de manière délicate de le dire–encore plus indigente que je l’avais imaginé. 

Votre argument est que s’opposer à l’avortement serait contraire au christianisme et au catholicisme parce qu’il assimilerait “la vie” à “la chair”, ce qui serait contraire au catholicisme. 

(Au passage : votre chronique aura au moins eu ce mérite de faire prononcer par Thomas Sotto(!) une phrase de l’Evangile à la radio, “Dieu s’est fait chair.” Verbum caro factum est et habitabit in nobis. Doctrine au centre du catholicisme, sur laquelle se sont écharpé les chrétiens pendant des siècles (vous êtes naturellement au courant de toutes les controverses sur le gnosticisme, le docétisme…), qui montre que le catholicisme est bien la plus “charnelle” des religions. Bref.)

Le procédé de dire “Vous n’êtes même pas en accord avec vous-même” plutôt que simplement “Je ne suis pas d’accord” est souvent irritant, et surtout lorsque (pardonnez-moi) on ne sait pas de quoi on parle. 

Je pourrais vous faire un long discours sur la place de “la chair” dans la religion catholique, mais ce serait répondre à ce que les correcteurs de philo au Bac appellent un “hors sujet.” 

(Je passerai aussi sur le bobard rebattu de l’avortement spontané, un non sequitur complet. Oui, les embryons ont un taux de mortalité plus élevé que les philosophes chroniqueurs à la radio. Les gens de plus de 75 ans, les pompiers et les mineurs de fond ont un taux de mortalité élevé aussi : donc…quoi, au juste ?)

Que, chez les mammifères, la vie commence avec la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde, ce n’est pas une position métaphysique–théologique ou philosophique–c’est tout simplement un fait, enseigné dans tous les collèges depuis cent ans, présent dans tous les manuels de biologie, dans tous les manuels de médecine. C’est juste un fait, aussi factuel que la composition de l’eau en deux atomes d’hydrogène et un d’oxygène, ou que “Marignan 1515″. Pour reprendre l’expression de Wittgenstein, c’est “ce qui est le cas.” Et comme disait John Adams (ou Lénine, il y a débat), les faits sont têtus…

Donc, lorsque vous dites, “situer la vie à cet instant c’est récuser toute différence entre la vie et la chair”, vous ne montrez pas juste que vous auriez dû plus lire sur le christianisme, vous commettez un non-sens. Situer la vie à cet instant, c’est tout simplement constater un fait. 

La question qui préoccupe les chrétiens et tous les autres, ce n’est pas de savoir si un embryon est un être humain–c’est indéniable–mais quelle valeur accorder à quels êtres humains. J’imagine que vous connaissez la loi de Hume : il faut distinguer entre le “il est” et le “il faut”. Que la vie commence à la conception, c’est un “il est” ; vous pouvez l’admettre puisque, en soi, (à moins d’accepter une vision téléologique du monde, ce que j’imagine difficile pour vous, et qui nous emmènerait sur des terres très lointaines) ça n’implique pas de “il faut”. 

Certains d’entre nous pensent que toute vie humaine a une valeur infinie et est donc dotée de droits inaliénable, au nombre desquels la vie. Que cette valeur ne dépend pas de son diplôme, de sa station sociale, de ses circonstances de vie, de son âge, de son taux de mortalité, de son état de développement, de sa race, de son sexe, de ses gènes, de sa “normalité”. Car, pour le coup, accepter l’avortement, c’est bien déclarer que la vie a une valeur contingente, qu’elle n’a de valeur que si “désirée” par autrui. 

Personne n’est obligé de penser quoi que ce soit ! L’idée que chaque vie humaine a une valeur intrinsèque est, historiquement, contingente et relativement nouvelle. On peut dater son émergence précisément. Les premiers à penser cela étaient un groupe de doux dingues qui vénéraient celui “qui n’a pas vu son égalité avec Dieu comme quelque chose à quoi il devait s’accrocher, mais au lieu de cela, s’est vidé lui-même, et a pris la forme d’un esclave.” Car c’est bien cela au moins un sens de la Croix (et donc de l’Incarnation) : que l’infiniment grand se met, personnellement, radicalement, ontologiquement, du côté de l’infiniment petit, de l’”esclave” sous toutes ses formes, du “plus petit d’entre nous”. Et quel meilleur exemple de l’”esclave”, du “plus petit”, sinon le fœtus, entièrement dépendant physiquement, muet, humble, qui n’a même pas la décence d’être agrégé de philosophie ou de payer des impôts ou d’avoir le même taux de mortalité que tout le monde ? Celui qui est “rejeté et méprisé des hommes” et qui ne peut pas “cacher sa face aux crachats” ? Voir même dans celui qui ne nous ressemble pas un frère, et non seulement un frère, mais le Christ, ça, c’est sacrément chrétien. 

Le monde païen dans lequel le christianisme est arrivé comme un terrible orage dans un ciel paisible d’été ne pensait pas du tout cela. Pour simplifier brutalement, la vision païenne du monde était celle de cercles concentriques de valeur et de dignité. Les dieux étaient plus dignes que les hommes, les hommes libres que les femmes, les enfants, les étrangers, les esclaves. Et donc la valeur de la vie était absolument contingente, et contingente socialement. Un homme libre capturé à la guerre devenait esclave et sa vie n’avait plus de valeur, et c’était parfaitement normal. Et, évidemment, les enfants n’en avaient aucune. Déjà sous la Rome antique on se moquait des chrétiens parce qu’ils rejetaient la pratique de l’expositio, l’abandon des bébés non désirés sur le forum. La plupart mourraient, mais certains étaient “recueillis”, dans l’immense majorité des cas pour être esclaves, et l’exploitation la plus rentable d’un enfant esclave est l’esclavage sexuel, qui était parfaitement accepté et licite–sauf ceux qui étaient recueillis par les chrétiens. Dans la vision païenne, l’exploitation du faible par le fort n’est pas un fait regrettable, c’est l’ordre du monde, et leurs pratiques autour de l’avortement le montraient bien, et c’est notamment pour ça que ça fait 2000 ans que les chrétiens rejettent l’avortement. Et dire qu’il a fallu attendre Raphael Enthoven pour qu’on se rende compte que c’était incohérent…

Mais bon. Les chrétiens ne sont pas les seuls à prétendre que chaque vie humaine est dotée de droits inaliénables indépendamment de toute contingence. C’est aussi une idée officiellement proclamée par les Lumières ; et les penseurs laïques ou athées actuels nous répètent ad nauseam que cette conviction, historiquement issue du christianisme comme tous les penseurs des Lumières le reconnaissaient, peut continuer d’exister sans les racines théologiques et métaphysiques qui lui ont donné naissance. 

D’autres ont toujours eu un soupçon lancinant, qu’une fois cet héritage chrétien excisé, que si, comme Thomas Jefferson, on coupe au rasoir l’Évangile pour en retirer les miracles et ne garder que l’enseignement moral d’humanisme et de compassion, peu à peu l’enseignement moral aussi passera aux oubliettes. Comme vous le savez, c’était certainement ce que pensait Nietzsche, et qu’il appelait de ses veux. Il avait énormément de mépris pour les chrétiens, mais dans une parabole connue, il se moque de ceux qu’il méprisait par-dessus tout. Il raconte que des siècles après la mort du Bouddha, on vénérait encore son “ombre” dans une caverne. Ceux qui vénèrent l’ombre du Bouddha, ce ne sont pas les croyants petit-bourgeois du dimanche que ce fils de pasteur rebelle honnissait, mais les incroyants qui pensent qu’on peut avoir la “mort de Dieu” mais pas la fin de l’éthique humaniste issue du christianisme. Il faudra lâcher la bride à la “volonté de puissance” des “surhommes” pour aller “au-delà du bien et du mal”… Evidemment quand on regarde le 20ème siècle on peut se dire que Nietzsche n’avait peut être pas tort. (Ce qui me désole, car je soutiens le projet des Lumières.)

Le 20ème siècle…et l’avortement. Car, pour vous retourner l’argument, et la question, le soutien à l’IVG est-il compatible avec les valeurs des Lumières que vous soutenez ? Car soit les droits de l’homme sont universels soit ils n’ont aucun sens. C’est bien l’aspect universel et intrinsèque des droits que les Lumières ont défendues, en opposition frontale avec le féodalisme qui avait bien le concept de droits, mais les rendait contingents au statut hérité et aux relations personnelles. C’est bien cela qui rend cette idée magnifique si puissante. Or accepter l’avortement, n’est-ce pas bien accepter que, comme dans La Ferme des animaux d’Orwell, si nous sommes “tous égaux en droits”, certains sont “plus égaux que d’autres” ?… 

J’aimerais finir sur une remarque sur la paresse intellectuelle, et le courage intellectuel. Vous connaissez bien le système médiatique français. Qu’y a-t-il de moins risqué en France en 2016 que de prendre parti de manière univoque contre l’avortement ? De rassurer et flatter son public en expliquant que l’opposition à l’avortement n’est pas seulement mauvaise mais incohérente et, en somme, à balayer du revers de la main ? N’auriez-vous pas pu vous renseigner sur la position catholique sur le sujet avant de la critiquer ? 

Même sans être “pro-vie”, c’était un peu court, jeune homme ; on aurait pu dire, oh, Dieu, bien des choses en somme… La conscience humaniste et progressiste n’est-elle pas dérangée du tout par le phénomène du “gendercide”, l’avortement sélectif des filles, qui a fait des millions de victimes et contribue au déséquilibre social de sociétés comme la Chine et l’Inde ? N’a-t-elle, vraiment, aucun doute lorsqu’elle voit le lien entre l’avortement et les maladies génétiques, et l’élimination “thérapeutique” des “inadaptés” ? N’y discerne-t-elle vraiment aucun écho des z’heures-les-plus-sombres ? Et que dire de la sociologie de l’avortement, que les femmes qui y ont recours sont souvent les plus pauvres et les plus précaires ? L’humaniste progressiste n’a-t-il rien d’autre à proposer à ces femmes en détresse ? Est-il absolument essentiel de refuser de se poser la question de comment permettre à ces femmes de s’éviter un acte que personne, dans l’absolu, ne désire, parce que ça voudrait dire concéder quelque chose à ceux “d’en face” ? 

Voilà beaucoup de questions que, sans être pro-vie ou catholique ou réactionnaire ou que-sais-je encore, un humaniste progressiste pourrait se poser. Mais il aurait dû pour cela avoir un peu d’humilité intellectuelle pour étudier son sujet avant de se prononcer. Et, surtout, risquer le bad buzz… Ça aurait été trop dommage, hein ? 

Cordialement.

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Actualité de la motivation des décisions de la Cour de cassation

Nous vivons une époque formidable ! Le droit des obligations fait l’objet de la plus importante réforme depuis le Code civil de 1804 ; le droit de la consommation fait l’objet d’une recodification générale (non là je plaisante) et voici que la Cour de cassation prend au sérieux la motivation de ses arrêts ! Nous savons que depuis […]

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Poser un acte de foi devant un regard

http://www.stickmycar.fr/31-productlist/yeux-cartoon-2.jpg

C’était la semaine dernière,
Un événement somme toute anodin en apparence…
Cet élève, cet élève-là, Ce petit gnome de 6ème comme j’aime les appeler intérieurement avec affection tant ils ont encore à grandir, à découvrir, à vivre.

Un cours comme les autres,
Des bêtises de sa part comme trop souvent,
Trop nombreuses pour pouvoir le garder jusqu’au bout :
Exclusion.

Et là, de manière inattendue, des paroles de menaces de la part de ce petit être,
Des menaces pour le futur me concernant,
De la violence qui ne se contrôlait plus,
Qui ne se calmait plus…
D’un être pourtant encore si petit :
Comme s’il pouvait vraiment faire peur !
Ce qui me fit le plus mal en réalité, ce furent ses yeux.
Les yeux, le regard, c’est toujours un endroit particulier où il me semble qu’on peut parler autrement :
On se révèle dans un regard, parfois beaucoup plus que ce que l’on peut dire.
Accrocher le regard d’un élève pour lui parler, c’est toujours un moment important tant, souvent, on est face à des yeux fuyants ou honteux :
Pourtant, pour se faire entendre, pour se comprendre, c’est essentiel.

Là, j’avais un regard en face de moi, oui, mais sur lequel je n’avais aucune prise :
Je ne lisais plus qu’une violence déchaînée, des yeux qui me fixaient comme sans me voir.
Et pourtant, je voulais voir ce coeur meilleur dont je suis persuadée que cet enfant était porteur comme tous les autres :
Je n’y arrivais pas.

Alors, j’ai dû poser un drôle d’acte de foi, cette fois non devant directement devant le Seigneur, mais devant ces yeux emplis de haine… au fond duquel Il résidait, c’était là toute la teneur de mon acte de foi :
Seigneur, donne-moi de croire en lui plus que lui-même, plus que moi-même. 

Et punir, mais en espérant ;
Et laisser cette histoire avoir les suites qu’elle doit avoir mais continuer à croire en ce garçon un peu perdu, en son bon fond auquel il semble si difficilement avoir accès, malgré tout et malgré lui.
Seigneur, viens en aide à notre peu de foi ! 

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Poser un acte de foi devant un regard

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C’était la semaine dernière,
Un événement somme toute anodin en apparence…
Cet élève, cet élève-là, Ce petit gnome de 6ème comme j’aime les appeler intérieurement avec affection tant ils ont encore à grandir, à découvrir, à vivre.

Un cours comme les autres,
Des bêtises de sa part comme trop souvent,
Trop nombreuses pour pouvoir le garder jusqu’au bout :
Exclusion.

Et là, de manière inattendue, des paroles de menaces de la part de ce petit être,
Des menaces pour le futur me concernant,
De la violence qui ne se contrôlait plus,
Qui ne se calmait plus…
D’un être pourtant encore si petit :
Comme s’il pouvait vraiment faire peur !
Ce qui me fit le plus mal en réalité, ce furent ses yeux.
Les yeux, le regard, c’est toujours un endroit particulier où il me semble qu’on peut parler autrement :
On se révèle dans un regard, parfois beaucoup plus que ce que l’on peut dire.
Accrocher le regard d’un élève pour lui parler, c’est toujours un moment important tant, souvent, on est face à des yeux fuyants ou honteux :
Pourtant, pour se faire entendre, pour se comprendre, c’est essentiel.

Là, j’avais un regard en face de moi, oui, mais sur lequel je n’avais aucune prise :
Je ne lisais plus qu’une violence déchaînée, des yeux qui me fixaient comme sans me voir.
Et pourtant, je voulais voir ce coeur meilleur dont je suis persuadée que cet enfant était porteur comme tous les autres :
Je n’y arrivais pas.

Alors, j’ai dû poser un drôle d’acte de foi, cette fois non devant directement devant le Seigneur, mais devant ces yeux emplis de haine… au fond duquel Il résidait, c’était là toute la teneur de mon acte de foi :
Seigneur, donne-moi de croire en lui plus que lui-même, plus que moi-même. 

Et punir, mais en espérant ;
Et laisser cette histoire avoir les suites qu’elle doit avoir mais continuer à croire en ce garçon un peu perdu, en son bon fond auquel il semble si difficilement avoir accès, malgré tout et malgré lui.
Seigneur, viens en aide à notre peu de foi ! 

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