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juin 2016

L’allergie au pape François est un révélateur des turpitudes de certains milieux catholiques

Quand le pape François fait le constat que la majorité des mariages catholiques ne sont pas valides il pose un diagnostic mais il ne modifie pas une virgule de la doctrine catholique. Pourtant il provoque des réactions hystériques chez un certain nombre de fidèles. C’est plutôt curieux car, pourvu qu’on se donne la peine d’aller … Continuer la lecture de L’allergie au pape François est un révélateur des turpitudes de certains milieux catholiques

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En contemplant… Maurice Zermatten, Ramuz et le sens de la grandeur

Cinq ans après cette rencontre, en 1907, Ramuz reçoit une commande qui va le conduire sur la montagne. Un éditeur lui propose d’écrire un ouvrage sur la vie valaisanne des hautes vallées. Les poètes sont toujours dans le besoin. Ramuz se réjouissait, surtout, de retrouver ces gens entrevus, cette vallée ardente et solitaire. Il accepte et prend le chemin de Chandolin.
On aimerait à le suivre pas à pas tout au long de la rude montée. Qui est-il ? L’auteur d’Aline, une histoire audacieuse, pour l’époque, mais la forme en est régulière ; des Circonstances de la Vie, un roman bourgeois dans la meilleure tradition née de Flaubert. Va-t-il, jusqu’à l’épuisement, tourner autour de la ferme du Gros de Vaud, flairer les drames des petites villes ? Où trouver de la grandeur ? Ses goûts le portent vers l’informulé, le sauvage, mais c’est à peine s’il a pu distancer Edouard Rod, le maître qu’il fréquente à Paris, le dimanche. Tandis que le chemin tourne et que se découvrent les imposantes perspectives, il rêve à des drames qui se déclencheraient ici, au cœur de cette nature accablante, mystérieuse et grandiose. L’ombre de personnages plus grands que nature se projetterait sur l’écran des glaciers et des cimes. Ces hommes qu’il croise, en montant, lui font un signe à peine perceptible et s’en vont, chargés de quel fardeau secret, vers leur destin taciturne. Qui, jamais, s’est penché sur ces Âmes ? Qui révèle aux autres hommes ces hommes hors série, visiblement tournés vers le dedans d’eux-mêmes, par une longue habitude des générations solitaires ? Ce qu’il a cherché à Cheseaux, ce qu’il cherchait à Paris, Ramuz éprouve le sentiment de le découvrir, ce monde neuf, cette réalité inédite, auxquelles il va pouvoir appliquer ses conquêtes dans toute leur rigueur. Il monte toujours, il échange quelques paroles, au passage, avec un berger, avec Jean-Luc qui descend, tirant le mulet par la longe. L’imposante chaîne des montagnes, au sud, découvre maintenant tous ses anneaux. Le soleil chauffe la poussière : l’air sent l’absinthe et la craie. Un petit nuage flotte dans l’azur, léger comme une aile. Le monde a vingt ans.

De quel secours pourrait nous être la littérature française, sur ce chemin que sillonnent comme des veines, les racines des pins, des sapins et des mélèzes ? Où sont les poètes qui ont dit la silhouette d’un arbre qui se découpe sur le ciel et la tempête et l’orage dans les rochers qui se renvoient des tonnerres ? Les poètes français se sont complus dans les salons et, quand ils s’avisaient d’exprimer la campagne, ils imaginaient de fades idylles entre bergers et bergères d’opérettes. Non, Lamartine lui-même n’est pas un écrivain de la terre. La nature n’est là ni pour nous inviter ni pour nous aimer mais pour nous rendre, sous forme de nourritures, ce que nous lui prêtons en travail. Voilà la vérité : un dur mariage de raison, un jeu continuel d’échanges ; d’une part, l’homme primitif, livré aux éléments ; de l’autre, une nature insensible qu’il s’agit de contraindre. Les deux voix d’un dialogue, les deux termes d’une discussion sans cesse reprise, et aussi l’homme contre l’homme, la femme contre la femme, avec tous les entrelacs possibles que favorisent le silence des heures et l’éloignement de l’espace, sous la grande navigation, au-dessus du monde fini, des astres dont le destin n’a pas de terme. Oui, on fait un pas, puis un autre pas. On monte, on pense, et l’on se dit que voilà bien le pays et les gens qu’il nous fallait.

Les gens qu’il nous fallait ? Qu’est-ce donc que cet homme primitif que le poète essaie de rejoindre depuis le temps qu’il prenait la plume pour la première fois ? C’est l’homme qui vit dans des circonstances normales, à la manière de la plante, à la manière de l’animal pas trop domestiqué. « L’homme placé devant la nature d’où il tire sa propre substance par le travail de ses mains, se dit le poète, à voix haute, sur le raidillon de Chandolin, placé dans de telles conditions qu’il soit seul ou presque seul, solitaire sous le ciel et solitaire devant la terre ; le déroulement au-dessus de lui, des grands phénomènes célestes, leur influence imprévisible sur la production, par la pluie ou la sécheresse, la grêle, la gelée, trop de froid ou trop de chaleur ; la connaissance du jour entier, depuis avant le lever du soleil jusque longtemps après sa disparition ; le contact, par toute sa peau et continuel, avec ces mêmes influences atmosphériques, voilà bien, en gros, l’état paysan ».

Il s’assied, il reprend son souffle, il regarde. La pente est nue, à cet endroit qu’il vient d’atteindre. Seulement un tout petit sentier où montent et descendent, depuis des siècles, gens et bêtes. Là-bas, un village plus pauvre encore, autour d’une église plus petite. Entre deux, seulement, ces prairies nues, brûlées, ces champs de quelques mètres carrés, sur leurs murailles. L’homme travaille de ses mains. Il n’a pas de machine, il ne possède que des outils rudimentaires. Il mange son pain, il boit le vin qu’il arrache à sa vigne et le lait de ses petites vaches. Ni le progrès, ni la civilisation n’ont modifié une existence qui n’a pas changé depuis le Moyen-Âge, depuis l’antiquité, depuis le temps de la Bible. Il s’habille, cet homme, de la laine de ses moutons, de la toile de sa chènevière. Il est tel que le pays l’a fait, tel qu’une topographie l’a modelé, un pays, c’est-à-dire une terre, un climat, une religion, une histoire.

Mais, justement ce qui me convient, pense Ramuz, justement ce que je cherche. D’abord, une nature brute, peu modifiée par les hommes, pas embellie, seulement parfois pliée à l’homme qui l’oblige à produire ce qu’elle se refusait de produire, du seigle, des pommes de terre, mais c’est qu’alors paraît au travers d’elle l’âpre volonté d’un lutteur qui s’attaque aux éléments, un homme né du sol comme un arbre, violent comme une force de la nature, un être de passion, de solitude, de mystère.

Il se penche, il regarde un homme, une femme qui peinent sur leur parcelle. Comme ils sont petits, comme ils sont seuls au milieu de cette montagne hostile, mais aussi, comme ils sont libres ! L’homme s’arrête de travailler, lève la tête, contemple les monts. Est-ce qu’il voit la beauté des monts ? Il pense, il médite et l’on voit bien qu’il pense à sa façon, sans se soucier de savoir si ce qu’il pense est conforme à ce que pensent les autres hommes. Il est libre. Il va monter, descendre, selon sa pensée, ou se coucher, ou rentrer chez lui, descendre dans sa cave, boire un verre. Il ne connaît que les obligations qu’il s’impose. Là-bas, dans la plaine, on aperçoit les petites villes. Elles grouillent d’hommes qui consultent sans cesse leurs montres, qui sont toujours pressés et qui arrivent toujours en retard, ce qui leur vaut des réprimandes. Ils sont guidés, ils sont conduits, ils sont poussés ou retenus. Ils trouvent sans cesse autour d’eux tous les empêchements. Leur vie, leurs actes, leurs gestes ne leur appartiennent pas. Ils sont réglés par des décrets, des ordonnances, des lois, des mœurs, des modes, tout un ordresocial que l’on ne viole pas impunément. L’homme de société, de plus en plus, est arraché à lui-même par des nécessités qui sont extérieures à lui-même. Sa naissance, sa mort sont réglées d’avance, et les gens que l’on invitera pour le voir saisir la première gorgée d’air ou rendre son dernier souffle. Rien ne lui appartient, ni son temps, ni sa maison, ni sa femme, ni son cœur, ni son âme.

L’homme primitif, en revanche, naît, vit et meurt seul, ou presque seul et rien ne le distrait de ce grand tourment qu’est l’existence. Il y a bien des lois mais il ne les connaît guère et, tout au moins se garde bien de s’en préoccuper. Il n’a pas de montre et l’horloge du clocher, il y a plus d’un siècle qu’elle ne marche plus. Il se lève avec le jour, se couche avec la lumière, chasse, travaille, se repose selon son caprice ou les nécessités du moment. Il aime sans s’astreindre à des rites, se tournant vers l’objet de sa tendresse comme la plante se tourne vers les rayons du soleil. Le curé lui interdit de haïr, mais est-ce que le curé sait seulement ce que nous avons dans le sang ? Qu’il garde ses sermons pour lui et, avec le bon Dieu, nous trouverons toujours le moyen de nous arranger. Il nous arrive de tuer, oui, quand le grand nuage rouge passe devant nos yeux, mais ce n’est jamais par bassesse, seulement par colère, parce qu’on nous avait fait du tort, parce qu’on avait atteint notre honneur. Nous sommes nos maîtres, nous sommes chez nous comme les rois sont chez eux dans leur palais, au-dessus du monde, grâce à notre montagne et nous ne connaissons d’autres conventions que celles du devoir et celles de la fidélité…

C’est comme un monologue que le poète entend jaillir de la terre, comme une source et, parce que toutes ses préoccupations vont vers un but unique, il pense que voilà bien un personnage idéal de tragédie – comme les rois – parce que chez cet homme libre les passions peuvent se développer jusqu’à leurs limites. Un petit bourgeois, un notaire Magnenat, est toujours un peu ridicule quand l’emportent les grandes eaux d’une catastrophe sentimentale. Un homme d’ici, dans sa montagne, dans sa campagne, parce qu’il n’a pour témoins que les eaux et le vent, les rocs et les nuages, la terre et le ciel, doit atteindre, à ce moment même une grandeur pathétique digne d’une épopée.

Bienfait, grandeur de la solitude, mais quand on contemple ces espaces désolés de pierre et de neige, on ne peut se défendre d’éprouver, jusqu’à l’angoisse le sentiment de sa petitesse et de sa fragilité. Qu’est-ce que l’homme peut entreprendre en face des éléments ? Combien infimes sont ses pouvoirs quand gronde l’avalanche, que le torrent inonde la vallée, que le feu dévaste sa maison ? Il ne lui reste alors qu’à se soumettre et prier. Mais prier n’est-ce point reconnaître, au-dessus de soi, l’existence d’une personne toute puissante, capable de nous venir en aide ? D’une personne dont l’intelligence dirige le monde, dont la force commande à toutes les forces et voici que nous ne sommes plus, en face d’elle, qu’un grain de poussière, la bulle que chasse le souffle d’un enfant. Prier, c’est en même temps croire à la bonté de cette personne, qui, penchée sur nous, attend notre demande pour nous secourir. Au milieu de toutes les menaces qui l’entourent, l’homme primitif, levant la tête, aperçoit ce sourire, cette grâce qui lui parle d’espérance. Il espère au milieu même des pires épreuves parce que la divinité qui les lui inflige saura faire naître des misères elles-mêmes de grandes fleurs de joie.

En d’autres termes, l’homme primitif, si libre dans ses rapports avec les autres hommes est entièrement livré aux forces qui le dominent, la force naturelle et la force supranaturelle. Il est religieux parce qu’il ne peut pas ne pas voir que la divinité est présente dans tous les phénomènes qui l’entourent, faisant germer le grain, pousser l’herbe, abandonnant parfois les hommes aux maladies et parfois, les punissant longtemps encore après leur mort. Il convient dès lors de témoigner à Dieu plus que du respect, de l’amour. Il convient de lui élever des oratoires, des chapelles, des églises, afin d’apaiser sa colère, afin de l’incliner à la douceur. Sans sa protection, nous serions abandonnés à toutes les pentes mauvaises, nous, nos enfants, nos troupeaux, nos biens. Tout ce que nous possédons, livré aux maladies, aux inondations, à la sécheresse, à la souffrance et à la mort.

Ainsi, cet homme que le poète contemple du tournant du chemin et qui lui paraît d’abord si voisin de l’animal et de la plante parce qu’abandonné à ses seuls besoins matériels, semble-t-il, le voici qui se met à vivre par son cœur et par sa pensée. Il ne sait pas déchiffrer, peut-être, ces signes que les hommes dessinent sur des feuilles de papier mais il lit à livre ouvert dans le grand ouvrage du monde, mais il interprète mieux que les savants à bonnet carré les signes qui nous viennent de l’au-delà. Privé de toute connaissance livresque, il possède une sagesse ancestrale, qui s’appelle prudence, docilité, patience, qui s’appelle aussi bon sens, raison, adaptation sans cesse reprise de moyens à une fin. Il ne lit pas les Hébreux dans le texte mais il possède la clairvoyance des prophètes et la dignité des Patriarches.

Aussi, ne faut-il pas confondre l’homme primitif et le barbare, l’homme de la terre et la brute, le hors-la-loi et l’anthropophage. L’homme primitif est souvent un homme très doux, dans sa violence. Sa sensibilité s’est aiguisée, s’est affinée par le contact avec la création entière, les fleurs, les petites bêtes qui souffrent, les mères qui enfantent, les rosées qui rafraîchissent le cœur des fleurs. Tandis que la civilisation matérielle amollit la peau et durcit le cœur, la vie dans des conditions naturelles affermit le courage et apprend à communier avec le monde en ce qu’il a de plus immense et de plus délicat. Respect du mystère, adoration de Dieu, mais aussi amitié scellée avec les plantes, les semences, l’air, la pluie, les étoiles, amitié qui est joie des jours, plaisir d’une vie et qu’il exprime de manière originale dans ses chansons, par ses danses, par les carillons de ses cloches et ses petits coffrets sculptés…

Tel est le monde que Ramuz désirait peindre ; tel, le monde qu’il découvre tandis qu’il s’élève sur le sentier de Chandolin. On voit bien dès lors que cette concordance des aspirations d’un poète et de la réalité d’un pays va susciter des œuvres attachantes. Certes, un beau sujet ne fait pas nécessairement un beau livre mais il y a des thèmes qui prêtent des ailes au talent. Un grand écrivain saura raccorder au monde l’objet le plus modeste. Il ne donnera cependant sa mesure que le jour où il croisera sur son chemin un personnage qui le bouleverse, une idée qui s’empare de lui jusqu’à l’obsession. Ramuz se sent englué. Comment n’a-t-il pas deviné cinq ans plus tôt, déjà, qu’il était d’ici, parce qu’ici tout correspond à son attente, le paysage et les hommes, les mœurs, les habitudes, les coutumes, la forme des maisons, le mouvement des eaux, la couleur de l’azur ? à peine entre-t-il dans ce village, qu’il éprouve le sentiment d’une re-connaissance. Quand donc a-t-il habité déjà ces chambres de bois, en quelle existence antérieure dont il retrouve tous les plis ? Il interroge mais les réponses qu’on lui donne il aurait pu tout aussi bien se les donner lui-même. Il regarde, il observe, mais il savait d’avance que rien ne pouvait être autrement. Cette population voyageuse, qui sans cesse monte et descend le long de sa côte, allant aux vignes, allant à l’alpage, toujours en mouvement sur les cailloux de ses chemins, il en connaît les aspirations, les détresses, les misères, les espérances. Ramuz ne demeura qu’une quinzaine de jours à Chandolin. Ouvrez le Village dans la Montagne : il n’est guère possible de dresser un inventaire plus complet des travaux, des soucis, des joies de la vie paysanne.

Paris reprend le poète mais rien n’est plus comme avant. La nostalgie du Valais le point. Dès l’hiver, il remonte à Lens. Il retrouve tout de suite cet état de grâce qu’il avait ressenti à Chandolin et c’est un montagnard dont la silhouette déjà se trouve esquissée dans le Village dans la Montagne qui s’impose à l’attention du romancier. Ce JeanLuc taciturne, comme il symbolise bien une race resserrée sur elle-même, concentrée sur son destin ! Néanmoins, le sujet du livre est plus bourgeois que paysan. Le thème du mari trompé n’appartient guère à cette population fidèle ; l’adultère est rare, en ces petits villages, et l’on pourrait s’étonner de voir Ramuz choisir si mal le motif de son évocation. Mais on s’aperçoit bien vite que l’adultère n’est ici qu’un prétexte. Ce qui compte, c’est la solitude de ce cœur et les excès auxquels il s’abandonne. Entre le notaire Magnenat et Jean-Luc, tous deux ridiculisés par la femme, il y a la différence qui sépare un mouton d’un fauve. L’un s’abandonne mélancoliquement à son sort tandis que l’autre rugit et déchire. Le malheureux persécuté sème la dévastation autour de lui parce que sa force déchaînée n’est contenue par rien, ni par des lois qui ne sauraient le concerner, puisqu’elles ignorent son cœur, ni par respect humain qu’il néglige car il ne se soucie que de lui-même. Le drame ainsi se développe dans sa vigueur, logique jusqu’au crime, puis retombe dans la fumée de l’incendie et l’odeur de la terre brillée.

Ainsi, le Valais libère chez le romancier le sens de la grandeur. Les Circonstances n’avaient fait appel qu’à son talent. Il faudrait du génie pour atteindre ces hauteurs où souffle le vent de la violence, du sang et de la mort. Ce n’est pas une leçon de régionalisme que reçoit le poète, on le voit, mais une invitation : qu’il exprime toutes les forces élémentaires de la terre et du ciel, l’âme des hommes et les déchaînements de la nature ; les passions primitives mais aussi la tendresse des cœurs ; le grondement de l’avalanche, les tonnerres de l’orage et le chaos des éboulements mais aussi l’obscure angoisse humaine devant le mystère qui propose sans cesse à l’homme des montagnes ses énigmes cruelles, ses ombres déconcertantes.

Car le poète, vivant une saison entière au milieu de ces êtres (l’hiver de 1908), ne peut pas ne pas ressentir ces peurs moyenâgeuses qui se propagent dans les chambres basses, ne peut pas ne pas être soulevé par cette foi qui porte tous ceux qui l’entourent à la contemplation et à l’espérance. Il respire le mysticisme avec l’air des monts, il s’imprègne de sentiments religieux comme malgré lui, soit qu’il interroge les pierres des maisons et les croix partout dressées, soit qu’il écoute carillonner les cloches de l’église et sonner les angélus, soit qu’il regarde seulement vivre ces hommes solitaires, ces femmes résignées qu’il fréquente. Le poète est par excellence ce cristal où tous les rayons se croisent et se réfractent. Il capte les ondes les plus rares, il exprime les pressentiments les plus secrets ; il ne saurait donc rester insensible à ces courants continus qui circulent du ciel à la terre, de la terre au ciel, qui relient sans cesse les hommes à la divinité. Dans le silence des premières heures du jour ; le soir, quand l’ombre monte de la vallée ; le dimanche, quand les champs et les maisons s’associent au recueillement des âmes et assistent au drame renouvelé du Golgotha, le poète sent son cœur se dilater, devenir immense, parce qu’il se remplit de la présence de Dieu. Et l’œuvre, tirant le meilleur de sa substance de ces émotions, de ces sentiments, quêtant sa nourriture dans l’humus où se décomposent, où se décantent récits, légendes, impressions, histoires, timbres de voix, couleurs de prunelles, formes de visages, attitudes, gestes, mouvements, et l’œuvre, nourrie de sucs nouveaux sous un climat changé se transformera jusqu’à paraître méconnaissable. Qu’ont de commun Aline et Le Règne de l’Esprit Malin, Les Circonstances de la Vie et Joie dans le Ciel ? Une réalité nouvelle fait irruption dans l’âme du peintre qui modifie les couleurs de sa palette et le jeu de ses compositions.

Le réalisme, tout de même un peu court, dont les premières œuvres de Ramuz tiraient leur fraîcheur, cette application exemplaire dans l’expression d’une terre et de ses gens se trouvent ainsi dépassés dans toutes leurs dimensions. La réalité ne se limite plus aux phénomènes physiques ; la biologie n’explique pas toute la vie, pas plus qu’une description mécanique du monde ne peut faire comprendre le monde. Au-dessus des gestes, il y a ce que les gestes signifient, il y a la pensée de l’homme. Au-dessus de l’existence humaine encadrée par la naissance et la mort, il y a le retentissement des paroles et des actes jusque dans l’infini. Quand tout paraît effroyablement périssable, autour de nous, il nous est soudain révélé que rien n’est à jamais perdu. Les morts ressuscitent ; ils sortent de terre, ils rassemblent leurs membres épars, ils recommencent leurs métiers d’hommes, mais, cette fois, plus rien ne les incline vers les maladies et les misères ; après les ténèbres souterraines du pierrier, le berger de Derborence retrouve la lumière et l’amour. L’humanité s’avance de la sorte, les pieds dans la poussière des chemins et la tête dans le ciel. Elle est de chair et de péché, de boue et de sang, mais elle sera, demain, sur la montagne, lumière retrouvée, amour, soleil…

Voilà ce que Ramuz apprend en ces hauts villages de Chandolin et de Lens. Il apprend à mettre une ombre derrière les choses, un halo autour de la lampe domestique, un signe au-dessus des portes des demeures. Des fenêtres vont s’ouvrir soudain sur l’éternité au milieu de ses histoires les plus quotidiennes. Sur la toile de fond de chaque drame, nous pourrons deviner cette Personne qui se révèle, enfin, aux yeux de la communauté de Présence de la Mort.

Ce pays qui l’avait arraché aux limites d’un art trop peu ambitieux, Ramuz ne cessa jamais de le chérir. Il aimait à prendre le bâton du pèlerin, sa musette, le chapeau rond, il aimait à remonter cette vallée du Rhône qui continuait de l’inspirer. Bien que le lac, depuis la guerre, l’ait retenu, et les petites villes où passent, insaisissable, la Beauté, où guérissent les Maladies, il n’oubliait point le village de la montagne. Le roc et l’eau alternent dans son œuvre comme le masculin et le féminin dans les rimes d’un poème. Après l’admirable éclosion des chants lyriques qui semble suscitée par l’ébranlement de la catastrophe mondiale, on voit Farinet succéder à la Beauté sur la Terre, Derborence à Adam et Eve, Si le Soleil ne revenait pas au Garçon savoyard. Enfin, jusqu’aux derniers jours, Ramuz tournera son regard vers cette vallée d’élection. Après ses Vues sur le Valais, on citerait de nombreuses nouvelles qui empruntent au haut pays leur sujet et leur cadre.

Chaque fois que je franchissais le seuil de la Muette, je devais faire un rapport sur les moissons ou les vendanges, la sécheresse ou la situation sociale d’une population qu’il portait dans son cœur. Certes, il regrettait une certaine forme de notre prospérité. Il s’en est expliqué dans son René Auberjonois. L’invasion des touristes menace de toute évidence une originalité qui s’ignorait. Ce qui était expression naturelle d’une vie devient ornement, dentelle, colifichet. L’on appelle folklore l’essence même de l’existence quotidienne. Hier, encore, on portait le lait dans une seille. Aujourd’hui, l’étranger achète la seille ; il la suspend à la porte de son chalet et elle devient une boîte aux lettres. La roue du rouet se transforme en lampadaire ; les citadines s’habillent en paysannes et montent sur des podiums pour chanter des chansons en patois. Elles ont les lèvres peintes, les cheveux coupés, et elles minaudent des couplets en un langage qui se voudrait de la montagne. Les meilleures intentions s’allient aux pires corruptions de l’esprit. On ne voit plus l’âme, on ne respecte plus le sens profond des choses, mais on célèbre en termes ridicules des réalités vidées de leur signification. On prend la coque pour le fruit, le signe pour la chose signifiée, le mot pour la pensée qu’il exprime. Par une curieuse aberration, ceux qui se croient les meilleurs amis du Valais le ridiculisent et le trahissent. Ils cherchent en lui le particulier, ce qui l’isole, ce qui le sépare extérieurement quand il faut au contraire découvrir ce qu’il a en lui de primitivement humain. Il risque ainsi de devenir un musée, on veut dire le cadre artificiel d’objets, de coutumes, de souvenirs artificiellement conservés. Un musée et un cimetière. Un grand hôtel surmonté d’un drapeau suisse et d’une casquette de concierge.

Non, cependant, Ramuz savait bien que l’on ne met pas la montagne dans une cage comme on fait d’un canari. Il continuait d’aimer ces régions non dévastées par des caravanes de nudistes, ces villages solitaires et pauvres qui se défendent d’être de leur temps, ces chemins de pierre et de poussière qui grimpent entre des touffes de thym et d’absinthe, ces petites chapelles blanches sur les collines, et ces torrents qui grondent, et ces forêts de mélèzes, et ces glaciers où passent les cohortes diaphanes des trépassés. Ce Valais de sa jeunesse restait sans cesse présent à son esprit et à son cœur. Il aimait à y revenir. Et c’est ainsi qu’un jour il accepta l’invitation d’une promenade au Val d’Hérens.

Il ne le connaissait pas et se laissa conduire. Je me gardai bien, certes, de l’amener en des lieux battus par les réclames hôtelières et nous gagnâmes les hauts villages de la rive droite, suspendus sur des pentes vertigineuses. Des murs partout, des murs pour soutenir le pré, le champ, le jardin, des murs pour que la côte entière ne glisse pas, au temps des pluies d’automne ou des fontes d’avril, jusqu’à la rivière. Ici, presque rien, encore, ne trouble un ordre deux fois millénaire. Du bois, de la pierre, de l’eau. Du bois et de la pierre pour construire la demeure, de l’eau contre la sécheresse. L’homme et la femme élèvent leurs nombreux enfants dans la pauvreté. L’heure venue, ils vont dormir à l’ombre de leur clocher tandis que derrière eux, ceux qui les pleurent un instant recommencent.

La route creuse son sillon de poussière entre les ceps de vigne et les pins, tout d’abord, puis, hâtive, s’enfonce dans le mont. Quand elle ne peut pas passer, elle tourne sur elle-même si brusquement que les machines hésitent. Je retrouvais alors le poète que tenaillaient toutes les peurs. Pour le délivrer, il fallait arrêter la voiture, le laisser descendre ; il remontait à pied le tournant et nous le reprenions dans l’apaisement de la côte. Nous nous amusions de ses craintes, il s’en amusait avec nous mais telle était sa nature qu’il ne pouvait se vaincre quand bien même il savait ne courir aucun danger.

Ni les incidents du voyage, ni les plaisanteries de ses compagnons, cependant, ne le distrayaient de l’essentiel. Son regard moissonnait par gerbes compactes les images que lui proposait une topographie tourmentée. Sans jamais insister sur le même objet, d’un coup d’œil, il ramenait à lui la courbe des collines et la chute avide des couloirs, le profil des mélèzes et la cassure des rochers. Il parlait, il questionnait mais il était ailleurs. On eût dit qu’une histoiredéjà s’organisait en lui, déroulait dans ce cadre surprenant ses épisodes et ses drames. Il voyait tout, sans paraître s’attacher à rien, il survolait le paysage à une altitude d’oiseau de proie, cueillait. Nous éprouvions le sentiment d’assister à la germination profonde d’une œuvre.

L’œuvre ne tarda pas. Quelques mois plus tard m’arrivait, sous sa couverture jaune, l’un des livres les plus décantés du maître : Si le Soleil ne revenait pas. J’y retrouvais cette carcasse de voiture tombée dans les précipices, une nuit que le conducteur s’était endormi au volant, et ces villages à leur juste place, et l’immense architecture de la vallée. Tout était pareil et tout était miraculeusement changé. Des éléments fournis par la nature, le poète avait bien retenu les lignes maîtresses mais son génie, inventant, combinant, déplaçant, créait de nouveaux paysages, plus grands que nature, plus évocateurs et plus pathétiques. Je pouvais ainsi mesurer le chemin parcouru depuis le Village dans la Montagne. Cette réalité dont s’enchantait un écrivain débutant n’était plus maintenant qu’un prétexte, un point de départ. Elle servait d’appui à l’œil et à l’imagination mais l’essentiel se situait bien au-delà de ses limites. Non, le cadre ne comptait plus par lui-même, ni ces hommes ne comptaient encore pour eux-mêmes dont le peintre ne faisait plus qu’indiquer, en passant, les attitudes. Ce pays privé de soleil, durant l’hiver, ces hommes qui se tourmentent parce qu’une prophétie les menace de la pire catastrophe se haussent sur le plan du symbole. L’humanité infirme tâtonne dans la vallée de larmes, à la recherche de la lumière. Elle consulte ses oracles, elle frémit à l’approche de la mort et l’image directe d’une petite communauté paysanne s’éloigne à tel point de nous que nous croyons lire, lisant ce poème, un chapitre de la Bible.

Ainsi, toutes les choses que j’avais vu amasser cessaient d’être des pierres ou du bois, des arbres ou des rivières. Elles devenaient idées, elles devenaient signes. Nous ne marchions plus sur la terre, nous flottions en des régions élevées où les hommes ont la légèreté des âmes, la transparence de l’éther. Réalité mystique. Monde de la poésie pure et de la prière, suprême aboutissement d’un art parti de terre et débouchant en plein ciel, comme ces mélèzes hauts et légers des montagnes qui plongent leurs racines dans l’écorce rugueuse du sol mais balancent dans l’azur la finesse aérienne de leur cime.

Nous n’étions cependant qu’à mi-chemin et c’est au milieu des paysans, surtout, que je désirais voir le poète. Dès notre entrée au village, il se trouva tellement à l’aise que je compris qu’il était chez lui. D’instinct, il allait aux hommes libres. Il reconnut le braconnier du premier coup d’œil et nous nous attablâmes devant une carafe blonde. Trois millionnaires, se rencontrant, commandent trois décis et se surveillent du coin de l’œil pour savoir qui paiera. Trois paysans pauvres célèbrent par un litre de blanc la joie d’une rencontre ; tous trois sortent l’argent et pour clore la discussion recommandent à boire. Donc, nous étions attablés devant notre flacon et j’observais mes deux voisins. Ils se ressemblaient étrangement. Non de cette ressemblance directe, qui fait confondre deux frères jumeaux, on s’en doute, mais en eux frémissait la même passion de l’indépendance. Ils avaient le même regard, la même façon de fermer l’œil pour ouvrir l’autre tout grand sur des réalités dont le souvenir passait quelque part au fond d’eux-mêmes. Nous écoutions le chasseur. Il était sur la cime, il se coulait entre deux rocs, à plat ventre, il dévalait un couloir. Des gestes bien naturels, en soi, mais pourquoi ces mouvements prenaient-ils, tout à coup, une importance souveraine ? C’est que, d’abord, autour de cette chenille humaine, s’ouvrait et se fermait, tour à tour, un monde hostile ou amical. La montagne vivait, la montagne regardait cet insecte et s’amusait. On l’entendait rire par la voix de ses pierres détachées qui cascadaient sur ses pentes ; on l’entendait rire, gémir dans le déchaînement de la tempête, et pleurer, la nuit, au fond de son immensité.. Le braconnier se terrait dans une cabane, derrière un peu de bois, tout petit sur une planche, enveloppé de ces rumeurs désolées ; il avait peur, il ne craignait pas de nous dire qu’il avait peur. Par moments, il entendait quelqu’un marcher sur le toit. Il saisissait le fusil. Non, inutile. Ceux qui viennent ainsi sur les ardoises des chalets ne dressent pas de procès-verbal, ne jettent pas les vivants en prison. Ce sont de pauvres morts qui expient. Nous étions autour du feu ; les bûches pétillaient ; par moments, l’une d’elles, dans une détonation, nous envoyait une poignée d’étincelles. Nous sursautions. Mais le litre était bien immobile, sur la table. On buvait, on remplissait les verres. Et le braconnier continuait.

Jamais Ramuz ne fut plus attentif à une histoire. Ce n’était plus lui, le conteur. Il récoltait. Mais je voyais bien maintenant que ces deux hommes possédaient le même pouvoir : celui d’animer les choses, de leur prêter leur âme, de les réchauffer de leur souffle. Le braconnier du village nous faisait participer à sa vie, à ses aventures, à ses peurs, à ses triomphes avec un art si prenant que l’autre, le romancier, écoutait de toutes ses oreilles comme s’il s’était retrouvé en ce poète primitif. Et oui, ils s’apparentaient, ils se ressemblaient. Ramuz eût voulu être ce Farinet, ce chercheur d’or, ce libérateur. Donnez un peu d’aisance à ces pauvres, juste assez pour qu’ils échappent à la misère et vous verrez quelle grandeur de vie ils atteindront. Le braconnier réalisait son destin. Il était debout sur la cime, seul sur la cime, au lever du soleil, en face des montagnes, à quatre mille mètres, à quatre mille cinq cents mètres, il dominait le monde, il régnait. Il commandait aux choses, il disait aux chamois : « Vous verrez, je serai plus rusé que vous, plus agile que vous… » Il disait aux gendarmes : « Attendez seulement que je vous montre de quoi je suis capable, moi tout seul contre toute votre gendarmerie. Vous ne m’aurez pas, vous ne me prendrez pas vivant… » Puis il y avait, là-haut, le soleil, avec quoi il faut compter, et le vent qui porte l’odeur de l’homme dans les narines des bêtes si l’on ne prend pas garde de se placer au bon endroit, de déjouer ses intentions ; et le brouillard. C’est un rude adversaire. Il brouille effectivement toutes les pistes et voilà que, voulant gagner l’arête, on tourne en rond, des heures, autour d’un rocher. Nous étions dans le brouillard, nous tournions autour du rocher, nous sentions sur notre peau son humidité collante.

— Voilà Ramuz, pensais-je. C’est ainsi qu’il écrit, c’est ainsi qu’il conte, avec cette force de persuasion, avec ces mots qui se répètent, qui entrent en nous avec tout leur poids, avec toutes leurs couleurs, avec leurs angles vifs qui nous blessent ou leur peau lisse qui nous caresse. Je fermais les yeux pour ne plus voir le braconnier et j’imaginais que c’était l’autre. J’entendais sa langue à lui. Il disait : « Il y avait là un rocher avec un peu de mousse dessus, qu’on appelle du lichen. Il racla un peu le lichen. Il dit : — C’est bon pour guérir les maladies… » Voilà ce que racontait le braconnier mais j’entendais maintenant l’autre voix, celle de l’autre poète, celle de tous ces hommes d’ici, de tous ceux qui sont vrais, de tous ceux qui parlent pour faire voir les choses, pour faire toucher les herbes et le pelage des bêtes, pour faire sentir la chaleur du soleil dont piquent les aiguilles et l’humidité du brouillard qui vous colle les cheveux aux tempes avec des aigrettes de givre. Tous ces poètes qui s’ignorent mais qui portent, en eux, vivant, tout leur petit monde, les bêtes, les arbres avec leurs formes, leurs couleurs, leurs parfums, les rochers, et les uns sont lisses, et les autres, rugueux parce qu’ils ont été cassés pas des éboulements, et le ciel qui tantôt nous aide et tantôt nous combat, qui fourmille d’étoiles, certaines nuits de juin, comme une prairie en fleurs.

Je comprenais bien, de la sorte, pourquoi l’œuvre du poète vaudois possédait de si sûres vertus montagnardes et je m’expliquais, sans avoir besoin de recourir à la philosophie, son caractère de poésie verbale, son accent d’épopée rustique. Là-haut, à Chandolin, puis à Lens, Ramuz s’est imprégné de récits paysans. Il a pris le ton des conteurs villageois, de ces hommes qui sortent intacts du fond des temps. Ajoutant à leur secret le don si remarquable de choisir et le sens des proportions qui font l’artiste, il s’éleva, de poèmes en poèmes, vers ce haut degré de perfection que nous lui avons vu atteindre. Goût du primitif et de l’élémentaire qui trouve en ce pays primitif une si parfaite correspondance ; expression directe des conteurs populaires sur quoi se greffent les raffinements d’un tempérament d’artiste et d’un esprit extrêmement cultivé. On voit bien que toutes les conditions sont remplies pour que puissent naître des chefs-d’œuvre.

Que l’on ne demande point à ces ouvrages de nous présenter des images exactes d’une race si particulière. Dans la mesure même où Ramuz s’éloignait d’un réalisme de microscope, tandis qu’il quêtait des signes et des symboles, l’immédiate vérité lui échappait en faveur d’une vérité plus humaine et plus universelle. Le génie de Ramuz ne se trouve pas en ce Village dans la Montagne, d’une si parfaite justesse. Il ne se laisse que pressentir dans JeanLuc et le Feu Cheyseron devenu Séparations des Races. Il éclate, en revanche, dans le Règne de l’Esprit Malin parce qu’il fallait pour mener à bien une telle réussite, plus qu’un œil attentif et davantage qu’une plume habile. Ramuz n’aimait pas Derborence parce que Derborence se rapproche par trop d’un livre bien écrit. Qui ne voit pourtant, derrière cette limpide écriture, un drame d’un intérêt suprême ? Celui de l’amour vainqueur du mal et de la mort ? Tandis que parlait le braconnier, dans l’auberge villageoise, et que je confondais un peu les deux hommes, m’apparaissaient enfin leurs différences. L’un n’était rien de plus que le produit, en somme, du sol, d’une race, d’un climat, d’une histoire et d’une géographie. « On est ce qu’on est, on est ce que le pays nous a fait… » Mais l’autre, malgré ses inclinations et ses goûts, échappait toutes définitions. Dans le moment même ou l’on croyait le mieux saisir son appartenance à un coin du monde, on surprenait dans le coin de son œil une lumière insolite. Il écoutait, il enregistrait, mais il jugeait. Il était à la fois dedans et dehors, au centre et dans la périphérie. Ce qu’il entendait et qui, visiblement, le passionnait, déjà n’était plus pour lui que la première marche d’un escalier. Cette histoire, cet homme qui tourne en rond sur lui-même, n’est-ce pas l’histoire même de l’homme qui ne parvient jamais à échapper à ses misères ? Il voudrait gagner la cime mais ses misères le retiennent prisonnier dans le bas-fond. Non, les deux poètes ne vivaient plus sur le même plan. L’un contait avec bonheur ce qui lui était arrivé et l’autre, au fur et à mesure, transposait. Il prenait ce petit incident d’une vie au ras du sol où il le trouvait ; il captait l’image de ce pauvre homme à la taille trop mesurée ; il jetait au fond de sa mémoire la couleur de cette journée mais, d’un coup d’aile, s’envolait, portant ces humbles vérités terrestres, quotidiennes, familières, jusqu’aux lieux où elles ne risquent plus d’être atteintes par le temps.

Maurice Zermatten, in Connaissance de Ramuz
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En contemplant… Maurice Zermatten, Ramuz et le sens de la grandeur

Cinq ans après cette rencontre, en 1907, Ramuz reçoit une commande qui va le conduire sur la montagne. Un éditeur lui propose d’écrire un ouvrage sur la vie valaisanne des hautes vallées. Les poètes sont toujours dans le besoin. Ramuz se réjouissait, surtout, de retrouver ces gens entrevus, cette vallée ardente et solitaire. Il accepte et prend le chemin de Chandolin.
On aimerait à le suivre pas à pas tout au long de la rude montée. Qui est-il ? L’auteur d’Aline, une histoire audacieuse, pour l’époque, mais la forme en est régulière ; des Circonstances de la Vie, un roman bourgeois dans la meilleure tradition née de Flaubert. Va-t-il, jusqu’à l’épuisement, tourner autour de la ferme du Gros de Vaud, flairer les drames des petites villes ? Où trouver de la grandeur ? Ses goûts le portent vers l’informulé, le sauvage, mais c’est à peine s’il a pu distancer Edouard Rod, le maître qu’il fréquente à Paris, le dimanche. Tandis que le chemin tourne et que se découvrent les imposantes perspectives, il rêve à des drames qui se déclencheraient ici, au cœur de cette nature accablante, mystérieuse et grandiose. L’ombre de personnages plus grands que nature se projetterait sur l’écran des glaciers et des cimes. Ces hommes qu’il croise, en montant, lui font un signe à peine perceptible et s’en vont, chargés de quel fardeau secret, vers leur destin taciturne. Qui, jamais, s’est penché sur ces Âmes ? Qui révèle aux autres hommes ces hommes hors série, visiblement tournés vers le dedans d’eux-mêmes, par une longue habitude des générations solitaires ? Ce qu’il a cherché à Cheseaux, ce qu’il cherchait à Paris, Ramuz éprouve le sentiment de le découvrir, ce monde neuf, cette réalité inédite, auxquelles il va pouvoir appliquer ses conquêtes dans toute leur rigueur. Il monte toujours, il échange quelques paroles, au passage, avec un berger, avec Jean-Luc qui descend, tirant le mulet par la longe. L’imposante chaîne des montagnes, au sud, découvre maintenant tous ses anneaux. Le soleil chauffe la poussière : l’air sent l’absinthe et la craie. Un petit nuage flotte dans l’azur, léger comme une aile. Le monde a vingt ans.

De quel secours pourrait nous être la littérature française, sur ce chemin que sillonnent comme des veines, les racines des pins, des sapins et des mélèzes ? Où sont les poètes qui ont dit la silhouette d’un arbre qui se découpe sur le ciel et la tempête et l’orage dans les rochers qui se renvoient des tonnerres ? Les poètes français se sont complus dans les salons et, quand ils s’avisaient d’exprimer la campagne, ils imaginaient de fades idylles entre bergers et bergères d’opérettes. Non, Lamartine lui-même n’est pas un écrivain de la terre. La nature n’est là ni pour nous inviter ni pour nous aimer mais pour nous rendre, sous forme de nourritures, ce que nous lui prêtons en travail. Voilà la vérité : un dur mariage de raison, un jeu continuel d’échanges ; d’une part, l’homme primitif, livré aux éléments ; de l’autre, une nature insensible qu’il s’agit de contraindre. Les deux voix d’un dialogue, les deux termes d’une discussion sans cesse reprise, et aussi l’homme contre l’homme, la femme contre la femme, avec tous les entrelacs possibles que favorisent le silence des heures et l’éloignement de l’espace, sous la grande navigation, au-dessus du monde fini, des astres dont le destin n’a pas de terme. Oui, on fait un pas, puis un autre pas. On monte, on pense, et l’on se dit que voilà bien le pays et les gens qu’il nous fallait.

Les gens qu’il nous fallait ? Qu’est-ce donc que cet homme primitif que le poète essaie de rejoindre depuis le temps qu’il prenait la plume pour la première fois ? C’est l’homme qui vit dans des circonstances normales, à la manière de la plante, à la manière de l’animal pas trop domestiqué. « L’homme placé devant la nature d’où il tire sa propre substance par le travail de ses mains, se dit le poète, à voix haute, sur le raidillon de Chandolin, placé dans de telles conditions qu’il soit seul ou presque seul, solitaire sous le ciel et solitaire devant la terre ; le déroulement au-dessus de lui, des grands phénomènes célestes, leur influence imprévisible sur la production, par la pluie ou la sécheresse, la grêle, la gelée, trop de froid ou trop de chaleur ; la connaissance du jour entier, depuis avant le lever du soleil jusque longtemps après sa disparition ; le contact, par toute sa peau et continuel, avec ces mêmes influences atmosphériques, voilà bien, en gros, l’état paysan ».

Il s’assied, il reprend son souffle, il regarde. La pente est nue, à cet endroit qu’il vient d’atteindre. Seulement un tout petit sentier où montent et descendent, depuis des siècles, gens et bêtes. Là-bas, un village plus pauvre encore, autour d’une église plus petite. Entre deux, seulement, ces prairies nues, brûlées, ces champs de quelques mètres carrés, sur leurs murailles. L’homme travaille de ses mains. Il n’a pas de machine, il ne possède que des outils rudimentaires. Il mange son pain, il boit le vin qu’il arrache à sa vigne et le lait de ses petites vaches. Ni le progrès, ni la civilisation n’ont modifié une existence qui n’a pas changé depuis le Moyen-Âge, depuis l’antiquité, depuis le temps de la Bible. Il s’habille, cet homme, de la laine de ses moutons, de la toile de sa chènevière. Il est tel que le pays l’a fait, tel qu’une topographie l’a modelé, un pays, c’est-à-dire une terre, un climat, une religion, une histoire.

Mais, justement ce qui me convient, pense Ramuz, justement ce que je cherche. D’abord, une nature brute, peu modifiée par les hommes, pas embellie, seulement parfois pliée à l’homme qui l’oblige à produire ce qu’elle se refusait de produire, du seigle, des pommes de terre, mais c’est qu’alors paraît au travers d’elle l’âpre volonté d’un lutteur qui s’attaque aux éléments, un homme né du sol comme un arbre, violent comme une force de la nature, un être de passion, de solitude, de mystère.

Il se penche, il regarde un homme, une femme qui peinent sur leur parcelle. Comme ils sont petits, comme ils sont seuls au milieu de cette montagne hostile, mais aussi, comme ils sont libres ! L’homme s’arrête de travailler, lève la tête, contemple les monts. Est-ce qu’il voit la beauté des monts ? Il pense, il médite et l’on voit bien qu’il pense à sa façon, sans se soucier de savoir si ce qu’il pense est conforme à ce que pensent les autres hommes. Il est libre. Il va monter, descendre, selon sa pensée, ou se coucher, ou rentrer chez lui, descendre dans sa cave, boire un verre. Il ne connaît que les obligations qu’il s’impose. Là-bas, dans la plaine, on aperçoit les petites villes. Elles grouillent d’hommes qui consultent sans cesse leurs montres, qui sont toujours pressés et qui arrivent toujours en retard, ce qui leur vaut des réprimandes. Ils sont guidés, ils sont conduits, ils sont poussés ou retenus. Ils trouvent sans cesse autour d’eux tous les empêchements. Leur vie, leurs actes, leurs gestes ne leur appartiennent pas. Ils sont réglés par des décrets, des ordonnances, des lois, des mœurs, des modes, tout un ordresocial que l’on ne viole pas impunément. L’homme de société, de plus en plus, est arraché à lui-même par des nécessités qui sont extérieures à lui-même. Sa naissance, sa mort sont réglées d’avance, et les gens que l’on invitera pour le voir saisir la première gorgée d’air ou rendre son dernier souffle. Rien ne lui appartient, ni son temps, ni sa maison, ni sa femme, ni son cœur, ni son âme.

L’homme primitif, en revanche, naît, vit et meurt seul, ou presque seul et rien ne le distrait de ce grand tourment qu’est l’existence. Il y a bien des lois mais il ne les connaît guère et, tout au moins se garde bien de s’en préoccuper. Il n’a pas de montre et l’horloge du clocher, il y a plus d’un siècle qu’elle ne marche plus. Il se lève avec le jour, se couche avec la lumière, chasse, travaille, se repose selon son caprice ou les nécessités du moment. Il aime sans s’astreindre à des rites, se tournant vers l’objet de sa tendresse comme la plante se tourne vers les rayons du soleil. Le curé lui interdit de haïr, mais est-ce que le curé sait seulement ce que nous avons dans le sang ? Qu’il garde ses sermons pour lui et, avec le bon Dieu, nous trouverons toujours le moyen de nous arranger. Il nous arrive de tuer, oui, quand le grand nuage rouge passe devant nos yeux, mais ce n’est jamais par bassesse, seulement par colère, parce qu’on nous avait fait du tort, parce qu’on avait atteint notre honneur. Nous sommes nos maîtres, nous sommes chez nous comme les rois sont chez eux dans leur palais, au-dessus du monde, grâce à notre montagne et nous ne connaissons d’autres conventions que celles du devoir et celles de la fidélité…

C’est comme un monologue que le poète entend jaillir de la terre, comme une source et, parce que toutes ses préoccupations vont vers un but unique, il pense que voilà bien un personnage idéal de tragédie – comme les rois – parce que chez cet homme libre les passions peuvent se développer jusqu’à leurs limites. Un petit bourgeois, un notaire Magnenat, est toujours un peu ridicule quand l’emportent les grandes eaux d’une catastrophe sentimentale. Un homme d’ici, dans sa montagne, dans sa campagne, parce qu’il n’a pour témoins que les eaux et le vent, les rocs et les nuages, la terre et le ciel, doit atteindre, à ce moment même une grandeur pathétique digne d’une épopée.

Bienfait, grandeur de la solitude, mais quand on contemple ces espaces désolés de pierre et de neige, on ne peut se défendre d’éprouver, jusqu’à l’angoisse le sentiment de sa petitesse et de sa fragilité. Qu’est-ce que l’homme peut entreprendre en face des éléments ? Combien infimes sont ses pouvoirs quand gronde l’avalanche, que le torrent inonde la vallée, que le feu dévaste sa maison ? Il ne lui reste alors qu’à se soumettre et prier. Mais prier n’est-ce point reconnaître, au-dessus de soi, l’existence d’une personne toute puissante, capable de nous venir en aide ? D’une personne dont l’intelligence dirige le monde, dont la force commande à toutes les forces et voici que nous ne sommes plus, en face d’elle, qu’un grain de poussière, la bulle que chasse le souffle d’un enfant. Prier, c’est en même temps croire à la bonté de cette personne, qui, penchée sur nous, attend notre demande pour nous secourir. Au milieu de toutes les menaces qui l’entourent, l’homme primitif, levant la tête, aperçoit ce sourire, cette grâce qui lui parle d’espérance. Il espère au milieu même des pires épreuves parce que la divinité qui les lui inflige saura faire naître des misères elles-mêmes de grandes fleurs de joie.

En d’autres termes, l’homme primitif, si libre dans ses rapports avec les autres hommes est entièrement livré aux forces qui le dominent, la force naturelle et la force supranaturelle. Il est religieux parce qu’il ne peut pas ne pas voir que la divinité est présente dans tous les phénomènes qui l’entourent, faisant germer le grain, pousser l’herbe, abandonnant parfois les hommes aux maladies et parfois, les punissant longtemps encore après leur mort. Il convient dès lors de témoigner à Dieu plus que du respect, de l’amour. Il convient de lui élever des oratoires, des chapelles, des églises, afin d’apaiser sa colère, afin de l’incliner à la douceur. Sans sa protection, nous serions abandonnés à toutes les pentes mauvaises, nous, nos enfants, nos troupeaux, nos biens. Tout ce que nous possédons, livré aux maladies, aux inondations, à la sécheresse, à la souffrance et à la mort.

Ainsi, cet homme que le poète contemple du tournant du chemin et qui lui paraît d’abord si voisin de l’animal et de la plante parce qu’abandonné à ses seuls besoins matériels, semble-t-il, le voici qui se met à vivre par son cœur et par sa pensée. Il ne sait pas déchiffrer, peut-être, ces signes que les hommes dessinent sur des feuilles de papier mais il lit à livre ouvert dans le grand ouvrage du monde, mais il interprète mieux que les savants à bonnet carré les signes qui nous viennent de l’au-delà. Privé de toute connaissance livresque, il possède une sagesse ancestrale, qui s’appelle prudence, docilité, patience, qui s’appelle aussi bon sens, raison, adaptation sans cesse reprise de moyens à une fin. Il ne lit pas les Hébreux dans le texte mais il possède la clairvoyance des prophètes et la dignité des Patriarches.

Aussi, ne faut-il pas confondre l’homme primitif et le barbare, l’homme de la terre et la brute, le hors-la-loi et l’anthropophage. L’homme primitif est souvent un homme très doux, dans sa violence. Sa sensibilité s’est aiguisée, s’est affinée par le contact avec la création entière, les fleurs, les petites bêtes qui souffrent, les mères qui enfantent, les rosées qui rafraîchissent le cœur des fleurs. Tandis que la civilisation matérielle amollit la peau et durcit le cœur, la vie dans des conditions naturelles affermit le courage et apprend à communier avec le monde en ce qu’il a de plus immense et de plus délicat. Respect du mystère, adoration de Dieu, mais aussi amitié scellée avec les plantes, les semences, l’air, la pluie, les étoiles, amitié qui est joie des jours, plaisir d’une vie et qu’il exprime de manière originale dans ses chansons, par ses danses, par les carillons de ses cloches et ses petits coffrets sculptés…

Tel est le monde que Ramuz désirait peindre ; tel, le monde qu’il découvre tandis qu’il s’élève sur le sentier de Chandolin. On voit bien dès lors que cette concordance des aspirations d’un poète et de la réalité d’un pays va susciter des œuvres attachantes. Certes, un beau sujet ne fait pas nécessairement un beau livre mais il y a des thèmes qui prêtent des ailes au talent. Un grand écrivain saura raccorder au monde l’objet le plus modeste. Il ne donnera cependant sa mesure que le jour où il croisera sur son chemin un personnage qui le bouleverse, une idée qui s’empare de lui jusqu’à l’obsession. Ramuz se sent englué. Comment n’a-t-il pas deviné cinq ans plus tôt, déjà, qu’il était d’ici, parce qu’ici tout correspond à son attente, le paysage et les hommes, les mœurs, les habitudes, les coutumes, la forme des maisons, le mouvement des eaux, la couleur de l’azur ? à peine entre-t-il dans ce village, qu’il éprouve le sentiment d’une re-connaissance. Quand donc a-t-il habité déjà ces chambres de bois, en quelle existence antérieure dont il retrouve tous les plis ? Il interroge mais les réponses qu’on lui donne il aurait pu tout aussi bien se les donner lui-même. Il regarde, il observe, mais il savait d’avance que rien ne pouvait être autrement. Cette population voyageuse, qui sans cesse monte et descend le long de sa côte, allant aux vignes, allant à l’alpage, toujours en mouvement sur les cailloux de ses chemins, il en connaît les aspirations, les détresses, les misères, les espérances. Ramuz ne demeura qu’une quinzaine de jours à Chandolin. Ouvrez le Village dans la Montagne : il n’est guère possible de dresser un inventaire plus complet des travaux, des soucis, des joies de la vie paysanne.

Paris reprend le poète mais rien n’est plus comme avant. La nostalgie du Valais le point. Dès l’hiver, il remonte à Lens. Il retrouve tout de suite cet état de grâce qu’il avait ressenti à Chandolin et c’est un montagnard dont la silhouette déjà se trouve esquissée dans le Village dans la Montagne qui s’impose à l’attention du romancier. Ce JeanLuc taciturne, comme il symbolise bien une race resserrée sur elle-même, concentrée sur son destin ! Néanmoins, le sujet du livre est plus bourgeois que paysan. Le thème du mari trompé n’appartient guère à cette population fidèle ; l’adultère est rare, en ces petits villages, et l’on pourrait s’étonner de voir Ramuz choisir si mal le motif de son évocation. Mais on s’aperçoit bien vite que l’adultère n’est ici qu’un prétexte. Ce qui compte, c’est la solitude de ce cœur et les excès auxquels il s’abandonne. Entre le notaire Magnenat et Jean-Luc, tous deux ridiculisés par la femme, il y a la différence qui sépare un mouton d’un fauve. L’un s’abandonne mélancoliquement à son sort tandis que l’autre rugit et déchire. Le malheureux persécuté sème la dévastation autour de lui parce que sa force déchaînée n’est contenue par rien, ni par des lois qui ne sauraient le concerner, puisqu’elles ignorent son cœur, ni par respect humain qu’il néglige car il ne se soucie que de lui-même. Le drame ainsi se développe dans sa vigueur, logique jusqu’au crime, puis retombe dans la fumée de l’incendie et l’odeur de la terre brillée.

Ainsi, le Valais libère chez le romancier le sens de la grandeur. Les Circonstances n’avaient fait appel qu’à son talent. Il faudrait du génie pour atteindre ces hauteurs où souffle le vent de la violence, du sang et de la mort. Ce n’est pas une leçon de régionalisme que reçoit le poète, on le voit, mais une invitation : qu’il exprime toutes les forces élémentaires de la terre et du ciel, l’âme des hommes et les déchaînements de la nature ; les passions primitives mais aussi la tendresse des cœurs ; le grondement de l’avalanche, les tonnerres de l’orage et le chaos des éboulements mais aussi l’obscure angoisse humaine devant le mystère qui propose sans cesse à l’homme des montagnes ses énigmes cruelles, ses ombres déconcertantes.

Car le poète, vivant une saison entière au milieu de ces êtres (l’hiver de 1908), ne peut pas ne pas ressentir ces peurs moyenâgeuses qui se propagent dans les chambres basses, ne peut pas ne pas être soulevé par cette foi qui porte tous ceux qui l’entourent à la contemplation et à l’espérance. Il respire le mysticisme avec l’air des monts, il s’imprègne de sentiments religieux comme malgré lui, soit qu’il interroge les pierres des maisons et les croix partout dressées, soit qu’il écoute carillonner les cloches de l’église et sonner les angélus, soit qu’il regarde seulement vivre ces hommes solitaires, ces femmes résignées qu’il fréquente. Le poète est par excellence ce cristal où tous les rayons se croisent et se réfractent. Il capte les ondes les plus rares, il exprime les pressentiments les plus secrets ; il ne saurait donc rester insensible à ces courants continus qui circulent du ciel à la terre, de la terre au ciel, qui relient sans cesse les hommes à la divinité. Dans le silence des premières heures du jour ; le soir, quand l’ombre monte de la vallée ; le dimanche, quand les champs et les maisons s’associent au recueillement des âmes et assistent au drame renouvelé du Golgotha, le poète sent son cœur se dilater, devenir immense, parce qu’il se remplit de la présence de Dieu. Et l’œuvre, tirant le meilleur de sa substance de ces émotions, de ces sentiments, quêtant sa nourriture dans l’humus où se décomposent, où se décantent récits, légendes, impressions, histoires, timbres de voix, couleurs de prunelles, formes de visages, attitudes, gestes, mouvements, et l’œuvre, nourrie de sucs nouveaux sous un climat changé se transformera jusqu’à paraître méconnaissable. Qu’ont de commun Aline et Le Règne de l’Esprit Malin, Les Circonstances de la Vie et Joie dans le Ciel ? Une réalité nouvelle fait irruption dans l’âme du peintre qui modifie les couleurs de sa palette et le jeu de ses compositions.

Le réalisme, tout de même un peu court, dont les premières œuvres de Ramuz tiraient leur fraîcheur, cette application exemplaire dans l’expression d’une terre et de ses gens se trouvent ainsi dépassés dans toutes leurs dimensions. La réalité ne se limite plus aux phénomènes physiques ; la biologie n’explique pas toute la vie, pas plus qu’une description mécanique du monde ne peut faire comprendre le monde. Au-dessus des gestes, il y a ce que les gestes signifient, il y a la pensée de l’homme. Au-dessus de l’existence humaine encadrée par la naissance et la mort, il y a le retentissement des paroles et des actes jusque dans l’infini. Quand tout paraît effroyablement périssable, autour de nous, il nous est soudain révélé que rien n’est à jamais perdu. Les morts ressuscitent ; ils sortent de terre, ils rassemblent leurs membres épars, ils recommencent leurs métiers d’hommes, mais, cette fois, plus rien ne les incline vers les maladies et les misères ; après les ténèbres souterraines du pierrier, le berger de Derborence retrouve la lumière et l’amour. L’humanité s’avance de la sorte, les pieds dans la poussière des chemins et la tête dans le ciel. Elle est de chair et de péché, de boue et de sang, mais elle sera, demain, sur la montagne, lumière retrouvée, amour, soleil…

Voilà ce que Ramuz apprend en ces hauts villages de Chandolin et de Lens. Il apprend à mettre une ombre derrière les choses, un halo autour de la lampe domestique, un signe au-dessus des portes des demeures. Des fenêtres vont s’ouvrir soudain sur l’éternité au milieu de ses histoires les plus quotidiennes. Sur la toile de fond de chaque drame, nous pourrons deviner cette Personne qui se révèle, enfin, aux yeux de la communauté de Présence de la Mort.

Ce pays qui l’avait arraché aux limites d’un art trop peu ambitieux, Ramuz ne cessa jamais de le chérir. Il aimait à prendre le bâton du pèlerin, sa musette, le chapeau rond, il aimait à remonter cette vallée du Rhône qui continuait de l’inspirer. Bien que le lac, depuis la guerre, l’ait retenu, et les petites villes où passent, insaisissable, la Beauté, où guérissent les Maladies, il n’oubliait point le village de la montagne. Le roc et l’eau alternent dans son œuvre comme le masculin et le féminin dans les rimes d’un poème. Après l’admirable éclosion des chants lyriques qui semble suscitée par l’ébranlement de la catastrophe mondiale, on voit Farinet succéder à la Beauté sur la Terre, Derborence à Adam et Eve, Si le Soleil ne revenait pas au Garçon savoyard. Enfin, jusqu’aux derniers jours, Ramuz tournera son regard vers cette vallée d’élection. Après ses Vues sur le Valais, on citerait de nombreuses nouvelles qui empruntent au haut pays leur sujet et leur cadre.

Chaque fois que je franchissais le seuil de la Muette, je devais faire un rapport sur les moissons ou les vendanges, la sécheresse ou la situation sociale d’une population qu’il portait dans son cœur. Certes, il regrettait une certaine forme de notre prospérité. Il s’en est expliqué dans son René Auberjonois. L’invasion des touristes menace de toute évidence une originalité qui s’ignorait. Ce qui était expression naturelle d’une vie devient ornement, dentelle, colifichet. L’on appelle folklore l’essence même de l’existence quotidienne. Hier, encore, on portait le lait dans une seille. Aujourd’hui, l’étranger achète la seille ; il la suspend à la porte de son chalet et elle devient une boîte aux lettres. La roue du rouet se transforme en lampadaire ; les citadines s’habillent en paysannes et montent sur des podiums pour chanter des chansons en patois. Elles ont les lèvres peintes, les cheveux coupés, et elles minaudent des couplets en un langage qui se voudrait de la montagne. Les meilleures intentions s’allient aux pires corruptions de l’esprit. On ne voit plus l’âme, on ne respecte plus le sens profond des choses, mais on célèbre en termes ridicules des réalités vidées de leur signification. On prend la coque pour le fruit, le signe pour la chose signifiée, le mot pour la pensée qu’il exprime. Par une curieuse aberration, ceux qui se croient les meilleurs amis du Valais le ridiculisent et le trahissent. Ils cherchent en lui le particulier, ce qui l’isole, ce qui le sépare extérieurement quand il faut au contraire découvrir ce qu’il a en lui de primitivement humain. Il risque ainsi de devenir un musée, on veut dire le cadre artificiel d’objets, de coutumes, de souvenirs artificiellement conservés. Un musée et un cimetière. Un grand hôtel surmonté d’un drapeau suisse et d’une casquette de concierge.

Non, cependant, Ramuz savait bien que l’on ne met pas la montagne dans une cage comme on fait d’un canari. Il continuait d’aimer ces régions non dévastées par des caravanes de nudistes, ces villages solitaires et pauvres qui se défendent d’être de leur temps, ces chemins de pierre et de poussière qui grimpent entre des touffes de thym et d’absinthe, ces petites chapelles blanches sur les collines, et ces torrents qui grondent, et ces forêts de mélèzes, et ces glaciers où passent les cohortes diaphanes des trépassés. Ce Valais de sa jeunesse restait sans cesse présent à son esprit et à son cœur. Il aimait à y revenir. Et c’est ainsi qu’un jour il accepta l’invitation d’une promenade au Val d’Hérens.

Il ne le connaissait pas et se laissa conduire. Je me gardai bien, certes, de l’amener en des lieux battus par les réclames hôtelières et nous gagnâmes les hauts villages de la rive droite, suspendus sur des pentes vertigineuses. Des murs partout, des murs pour soutenir le pré, le champ, le jardin, des murs pour que la côte entière ne glisse pas, au temps des pluies d’automne ou des fontes d’avril, jusqu’à la rivière. Ici, presque rien, encore, ne trouble un ordre deux fois millénaire. Du bois, de la pierre, de l’eau. Du bois et de la pierre pour construire la demeure, de l’eau contre la sécheresse. L’homme et la femme élèvent leurs nombreux enfants dans la pauvreté. L’heure venue, ils vont dormir à l’ombre de leur clocher tandis que derrière eux, ceux qui les pleurent un instant recommencent.

La route creuse son sillon de poussière entre les ceps de vigne et les pins, tout d’abord, puis, hâtive, s’enfonce dans le mont. Quand elle ne peut pas passer, elle tourne sur elle-même si brusquement que les machines hésitent. Je retrouvais alors le poète que tenaillaient toutes les peurs. Pour le délivrer, il fallait arrêter la voiture, le laisser descendre ; il remontait à pied le tournant et nous le reprenions dans l’apaisement de la côte. Nous nous amusions de ses craintes, il s’en amusait avec nous mais telle était sa nature qu’il ne pouvait se vaincre quand bien même il savait ne courir aucun danger.

Ni les incidents du voyage, ni les plaisanteries de ses compagnons, cependant, ne le distrayaient de l’essentiel. Son regard moissonnait par gerbes compactes les images que lui proposait une topographie tourmentée. Sans jamais insister sur le même objet, d’un coup d’œil, il ramenait à lui la courbe des collines et la chute avide des couloirs, le profil des mélèzes et la cassure des rochers. Il parlait, il questionnait mais il était ailleurs. On eût dit qu’une histoiredéjà s’organisait en lui, déroulait dans ce cadre surprenant ses épisodes et ses drames. Il voyait tout, sans paraître s’attacher à rien, il survolait le paysage à une altitude d’oiseau de proie, cueillait. Nous éprouvions le sentiment d’assister à la germination profonde d’une œuvre.

L’œuvre ne tarda pas. Quelques mois plus tard m’arrivait, sous sa couverture jaune, l’un des livres les plus décantés du maître : Si le Soleil ne revenait pas. J’y retrouvais cette carcasse de voiture tombée dans les précipices, une nuit que le conducteur s’était endormi au volant, et ces villages à leur juste place, et l’immense architecture de la vallée. Tout était pareil et tout était miraculeusement changé. Des éléments fournis par la nature, le poète avait bien retenu les lignes maîtresses mais son génie, inventant, combinant, déplaçant, créait de nouveaux paysages, plus grands que nature, plus évocateurs et plus pathétiques. Je pouvais ainsi mesurer le chemin parcouru depuis le Village dans la Montagne. Cette réalité dont s’enchantait un écrivain débutant n’était plus maintenant qu’un prétexte, un point de départ. Elle servait d’appui à l’œil et à l’imagination mais l’essentiel se situait bien au-delà de ses limites. Non, le cadre ne comptait plus par lui-même, ni ces hommes ne comptaient encore pour eux-mêmes dont le peintre ne faisait plus qu’indiquer, en passant, les attitudes. Ce pays privé de soleil, durant l’hiver, ces hommes qui se tourmentent parce qu’une prophétie les menace de la pire catastrophe se haussent sur le plan du symbole. L’humanité infirme tâtonne dans la vallée de larmes, à la recherche de la lumière. Elle consulte ses oracles, elle frémit à l’approche de la mort et l’image directe d’une petite communauté paysanne s’éloigne à tel point de nous que nous croyons lire, lisant ce poème, un chapitre de la Bible.

Ainsi, toutes les choses que j’avais vu amasser cessaient d’être des pierres ou du bois, des arbres ou des rivières. Elles devenaient idées, elles devenaient signes. Nous ne marchions plus sur la terre, nous flottions en des régions élevées où les hommes ont la légèreté des âmes, la transparence de l’éther. Réalité mystique. Monde de la poésie pure et de la prière, suprême aboutissement d’un art parti de terre et débouchant en plein ciel, comme ces mélèzes hauts et légers des montagnes qui plongent leurs racines dans l’écorce rugueuse du sol mais balancent dans l’azur la finesse aérienne de leur cime.

Nous n’étions cependant qu’à mi-chemin et c’est au milieu des paysans, surtout, que je désirais voir le poète. Dès notre entrée au village, il se trouva tellement à l’aise que je compris qu’il était chez lui. D’instinct, il allait aux hommes libres. Il reconnut le braconnier du premier coup d’œil et nous nous attablâmes devant une carafe blonde. Trois millionnaires, se rencontrant, commandent trois décis et se surveillent du coin de l’œil pour savoir qui paiera. Trois paysans pauvres célèbrent par un litre de blanc la joie d’une rencontre ; tous trois sortent l’argent et pour clore la discussion recommandent à boire. Donc, nous étions attablés devant notre flacon et j’observais mes deux voisins. Ils se ressemblaient étrangement. Non de cette ressemblance directe, qui fait confondre deux frères jumeaux, on s’en doute, mais en eux frémissait la même passion de l’indépendance. Ils avaient le même regard, la même façon de fermer l’œil pour ouvrir l’autre tout grand sur des réalités dont le souvenir passait quelque part au fond d’eux-mêmes. Nous écoutions le chasseur. Il était sur la cime, il se coulait entre deux rocs, à plat ventre, il dévalait un couloir. Des gestes bien naturels, en soi, mais pourquoi ces mouvements prenaient-ils, tout à coup, une importance souveraine ? C’est que, d’abord, autour de cette chenille humaine, s’ouvrait et se fermait, tour à tour, un monde hostile ou amical. La montagne vivait, la montagne regardait cet insecte et s’amusait. On l’entendait rire par la voix de ses pierres détachées qui cascadaient sur ses pentes ; on l’entendait rire, gémir dans le déchaînement de la tempête, et pleurer, la nuit, au fond de son immensité.. Le braconnier se terrait dans une cabane, derrière un peu de bois, tout petit sur une planche, enveloppé de ces rumeurs désolées ; il avait peur, il ne craignait pas de nous dire qu’il avait peur. Par moments, il entendait quelqu’un marcher sur le toit. Il saisissait le fusil. Non, inutile. Ceux qui viennent ainsi sur les ardoises des chalets ne dressent pas de procès-verbal, ne jettent pas les vivants en prison. Ce sont de pauvres morts qui expient. Nous étions autour du feu ; les bûches pétillaient ; par moments, l’une d’elles, dans une détonation, nous envoyait une poignée d’étincelles. Nous sursautions. Mais le litre était bien immobile, sur la table. On buvait, on remplissait les verres. Et le braconnier continuait.

Jamais Ramuz ne fut plus attentif à une histoire. Ce n’était plus lui, le conteur. Il récoltait. Mais je voyais bien maintenant que ces deux hommes possédaient le même pouvoir : celui d’animer les choses, de leur prêter leur âme, de les réchauffer de leur souffle. Le braconnier du village nous faisait participer à sa vie, à ses aventures, à ses peurs, à ses triomphes avec un art si prenant que l’autre, le romancier, écoutait de toutes ses oreilles comme s’il s’était retrouvé en ce poète primitif. Et oui, ils s’apparentaient, ils se ressemblaient. Ramuz eût voulu être ce Farinet, ce chercheur d’or, ce libérateur. Donnez un peu d’aisance à ces pauvres, juste assez pour qu’ils échappent à la misère et vous verrez quelle grandeur de vie ils atteindront. Le braconnier réalisait son destin. Il était debout sur la cime, seul sur la cime, au lever du soleil, en face des montagnes, à quatre mille mètres, à quatre mille cinq cents mètres, il dominait le monde, il régnait. Il commandait aux choses, il disait aux chamois : « Vous verrez, je serai plus rusé que vous, plus agile que vous… » Il disait aux gendarmes : « Attendez seulement que je vous montre de quoi je suis capable, moi tout seul contre toute votre gendarmerie. Vous ne m’aurez pas, vous ne me prendrez pas vivant… » Puis il y avait, là-haut, le soleil, avec quoi il faut compter, et le vent qui porte l’odeur de l’homme dans les narines des bêtes si l’on ne prend pas garde de se placer au bon endroit, de déjouer ses intentions ; et le brouillard. C’est un rude adversaire. Il brouille effectivement toutes les pistes et voilà que, voulant gagner l’arête, on tourne en rond, des heures, autour d’un rocher. Nous étions dans le brouillard, nous tournions autour du rocher, nous sentions sur notre peau son humidité collante.

— Voilà Ramuz, pensais-je. C’est ainsi qu’il écrit, c’est ainsi qu’il conte, avec cette force de persuasion, avec ces mots qui se répètent, qui entrent en nous avec tout leur poids, avec toutes leurs couleurs, avec leurs angles vifs qui nous blessent ou leur peau lisse qui nous caresse. Je fermais les yeux pour ne plus voir le braconnier et j’imaginais que c’était l’autre. J’entendais sa langue à lui. Il disait : « Il y avait là un rocher avec un peu de mousse dessus, qu’on appelle du lichen. Il racla un peu le lichen. Il dit : — C’est bon pour guérir les maladies… » Voilà ce que racontait le braconnier mais j’entendais maintenant l’autre voix, celle de l’autre poète, celle de tous ces hommes d’ici, de tous ceux qui sont vrais, de tous ceux qui parlent pour faire voir les choses, pour faire toucher les herbes et le pelage des bêtes, pour faire sentir la chaleur du soleil dont piquent les aiguilles et l’humidité du brouillard qui vous colle les cheveux aux tempes avec des aigrettes de givre. Tous ces poètes qui s’ignorent mais qui portent, en eux, vivant, tout leur petit monde, les bêtes, les arbres avec leurs formes, leurs couleurs, leurs parfums, les rochers, et les uns sont lisses, et les autres, rugueux parce qu’ils ont été cassés pas des éboulements, et le ciel qui tantôt nous aide et tantôt nous combat, qui fourmille d’étoiles, certaines nuits de juin, comme une prairie en fleurs.

Je comprenais bien, de la sorte, pourquoi l’œuvre du poète vaudois possédait de si sûres vertus montagnardes et je m’expliquais, sans avoir besoin de recourir à la philosophie, son caractère de poésie verbale, son accent d’épopée rustique. Là-haut, à Chandolin, puis à Lens, Ramuz s’est imprégné de récits paysans. Il a pris le ton des conteurs villageois, de ces hommes qui sortent intacts du fond des temps. Ajoutant à leur secret le don si remarquable de choisir et le sens des proportions qui font l’artiste, il s’éleva, de poèmes en poèmes, vers ce haut degré de perfection que nous lui avons vu atteindre. Goût du primitif et de l’élémentaire qui trouve en ce pays primitif une si parfaite correspondance ; expression directe des conteurs populaires sur quoi se greffent les raffinements d’un tempérament d’artiste et d’un esprit extrêmement cultivé. On voit bien que toutes les conditions sont remplies pour que puissent naître des chefs-d’œuvre.

Que l’on ne demande point à ces ouvrages de nous présenter des images exactes d’une race si particulière. Dans la mesure même où Ramuz s’éloignait d’un réalisme de microscope, tandis qu’il quêtait des signes et des symboles, l’immédiate vérité lui échappait en faveur d’une vérité plus humaine et plus universelle. Le génie de Ramuz ne se trouve pas en ce Village dans la Montagne, d’une si parfaite justesse. Il ne se laisse que pressentir dans JeanLuc et le Feu Cheyseron devenu Séparations des Races. Il éclate, en revanche, dans le Règne de l’Esprit Malin parce qu’il fallait pour mener à bien une telle réussite, plus qu’un œil attentif et davantage qu’une plume habile. Ramuz n’aimait pas Derborence parce que Derborence se rapproche par trop d’un livre bien écrit. Qui ne voit pourtant, derrière cette limpide écriture, un drame d’un intérêt suprême ? Celui de l’amour vainqueur du mal et de la mort ? Tandis que parlait le braconnier, dans l’auberge villageoise, et que je confondais un peu les deux hommes, m’apparaissaient enfin leurs différences. L’un n’était rien de plus que le produit, en somme, du sol, d’une race, d’un climat, d’une histoire et d’une géographie. « On est ce qu’on est, on est ce que le pays nous a fait… » Mais l’autre, malgré ses inclinations et ses goûts, échappait toutes définitions. Dans le moment même ou l’on croyait le mieux saisir son appartenance à un coin du monde, on surprenait dans le coin de son œil une lumière insolite. Il écoutait, il enregistrait, mais il jugeait. Il était à la fois dedans et dehors, au centre et dans la périphérie. Ce qu’il entendait et qui, visiblement, le passionnait, déjà n’était plus pour lui que la première marche d’un escalier. Cette histoire, cet homme qui tourne en rond sur lui-même, n’est-ce pas l’histoire même de l’homme qui ne parvient jamais à échapper à ses misères ? Il voudrait gagner la cime mais ses misères le retiennent prisonnier dans le bas-fond. Non, les deux poètes ne vivaient plus sur le même plan. L’un contait avec bonheur ce qui lui était arrivé et l’autre, au fur et à mesure, transposait. Il prenait ce petit incident d’une vie au ras du sol où il le trouvait ; il captait l’image de ce pauvre homme à la taille trop mesurée ; il jetait au fond de sa mémoire la couleur de cette journée mais, d’un coup d’aile, s’envolait, portant ces humbles vérités terrestres, quotidiennes, familières, jusqu’aux lieux où elles ne risquent plus d’être atteintes par le temps.

Maurice Zermatten, in Connaissance de Ramuz
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Des représentations politiques et de leur confrontation

Mettons de côté, si vous le voulez bien, le Brexit, pour revenir sur Orlando. Après la tuerie, qui a fait 49 victimes, les réactions ont été multiples. Mais une a attiré l’attention plus particulièrement, celle des représentants de La Manif Pour Tous…

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Brexit: and so what?

Partout en Europe, le monde eurosceptique salue la victoire du Brexit en célébrant les vertus britanniques : fierté nationale, goût de l’indépendance, victoire d’une nation qui a toujours su bouter hors de son île les velléités impérialistes des forces continentales. C’est peu dire que les analogies avec l’envahisseur allemand de 1940 ont permis de faire figurer… Lire la suite Brexit: and so what?

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Faire payer les pauvres

Le journal Le Monde lance  un appel à témoignage sur l’interdiction de circuler à Paris à  compter du 1er juillet pour les véhicules immatriculés avant 1997 : http://mobile.lemonde.fr/pollution/live/2016/06/23/vous-ne-pourrez-plus-entrer-dans-paris-avec-votre-voiture-le-1er-juillet-temoignez_4956682_1652666.html?xtref=https://t.co/1qygYt4JHp Ci-dessous ma contribution : Ceux qui ont une voiture immatriculée avant 1997 sont (à part les collectionneurs), des personnes qui n’ont pas les moyens d’en avoir une […]

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Summertime

Un temps quelque peu maussade et improbable ne nous empêche pas de poser les premiers jalons de l’été dans la paroisse : hop le journal l’affichage “respect” dans les églises l’affichage dans la ville…… Lire Summertime

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En préfaçant… Christophe André, Monastères, lieux d’apprentissage du Divin


Si votre seule prière en cette vie était ‘merci’ , cela suffirait.

Maître Eckhart

Tout a commencé par un crissement de pneus sur le goudron brûlant du Sud du Portugal. En une seconde, mon meilleur ami était mort sous mes yeux dans un accident de moto. Je me souviens parfaitement de tous les détails terribles de ce que j’ai dû faire alors : suivre l’ambulance dans un état second, le reconnaître et l’embrasser une dernière fois à la morgue, prévenir sa famille, rapatrier son corps. Revenu en France, immédiatement après ses obsèques, je me suis enfui du monde, et je suis allé me réfugier dans un monastère bénédictin, non loin de Toulouse où nous étions tous deux de jeunes médecins, internes dans le même hôpital.

Passé la souffrance et la détresse inconsolable des premiers jours, j’y ai senti peu à peu quelque chose d’étrange grandir en moi, de l’ordre de la consolation. Sa mort et ma peine étaient toujours là, mais il y avait aussi autre chose, que je ne sais toujours pas nommer, qui rendait tout cela supportable et vivable.

Sans doute était-ce la consolation apportée par l’esprit qui toujours souffle dans les monastères.

On parle souvent de l’attrait de notre société pour la spiritualité et les lieux de spiritualité. De plus en plus de cadres et de dirigeants stressés viennent y faire retraite, y tenir des séminaires de travail, ou un improbable mélange des deux. Ni pèlerins, ni dévots, ni croyants en recherche, que viennent-ils y chercher ? S’agit-il d’une simple mode ? C’est possible. Mais j’y vois plus qu’un mouvement superficiel. Cocteau disait : « Le superficiel, c’est le profond qui remonte à la surface ». Et ce profond, c’est l’éternelle aspiration de l’âme humaine à trouver des réponses aux mystères de l’existence et de l’univers, ou à sentir que ces réponses existent, à les frôler, à entendre leur murmure.

Il me semble aussi qu’il y a dans cet attrait quelque chose de tout aussi troublant, le sentiment que les lieux de spiritualité sont à même de nous soigner et de nous guérir des maladies de nos temps modernes, de nous aider à nous libérer des errements qui caractérisent notre époque : carences de l’âme, obsession de soi et peur du mystère.

Nous vivons dans des sociétés matérialistes, privilégiant des valeurs telles que le statut, la possession, la compétition. Toutes les sociétés humaines ont hébergé et nourri ces valeurs, mais la nôtre le fait à un point d’intensité qui devient dangereux et menaçant.

Nos sociétés et leurs valeurs nous détournent de nous-mêmes et de toute forme de vie intérieure, pour nous attirer dans un environnement réel ou virtuel séduisant, facile et tapageur : déluge de distractions et d’informations accessibles à tout instant, tout de suite, aisément. Pourquoi réfléchir et se recueillir, puisque tout émotions et réflexions est déjà prémâché, prépensé, à portée d’écran et de clic ?

Nos sociétés sont aussi caractérisées par une agitation constante, musique dans toutes les oreilles, publicités à tous les horizons, par une obsession de vitesse, de réactivité, par une multiplicité de sollicitations et d’interruptions qui engendrent de grandes tendances à la tension, la dispersion.

Nos sociétés sont marquées, enfin, par l’obsession de la rentabilité immédiate : tout doit être intéressant, fructueux, efficace, facile, gratifiant, et cela immédiatement.

Tranquillement, sans faire de bruit, les monastères nous proposent des antidotes, des compensations à toutes ces carences. Parce qu’ils ne sont pas du tout « contemporains », pas du tout modernes. Pas de musique d’ambiance au réfectoire, pas d’Internet dans les cellules des moines ou des retraitants. Pas de garantie, de quoi que ce soit. Venez, priez et voyez. Et c’est parfait ainsi.

Nos sociétés souffrent aussi d’égotisme galopant. Le grand et salvateur mouvement qui prit naissance dans les années 1960, et qui voulait rééquilibrer les droits des individus par rapport à ceux, tyranniques, des collectifs (familles, entreprises, nations), a aujourd’hui abouti à des excès en sens inverse. Le tout-à-l’ego est devenu la règle, chacun se photographie, promeut son image, les publicités flattent hypocritement cette fibre en nous rappelant que nous le valons bien et que nous sommes tous uniques et formidables, tels que nous sommes, sans effort. Nous sommes donc bons, intelligents et merveilleux, et ceux qui ne le voient pas sont des myopes ou des jaloux. Mensonges…

Dans les monastères, à l’inverse, on découvre les vertus de l’humilité. Qui n’a rien à voir avec masochisme ou désamour de soi. Je me souviens de mon étonnement au cours de mon premier séjour lorsque je découvris dans la bibliothèque du monastère des ouvrages dont l’auteur était absolument et volontairement anonyme : Un moine chartreux. Je me souviens de mon petit vertige admiratif face à ce désir d’effacement, recentrant sur l’essentiel, qui n’est pas de savoir qui a écrit le livre, mais ce que ce dernier nous dit et nous apporte. Et petite leçon au passage : peut-être serai-je vraiment humble le jour où je signerai mes livres par un simple : Un psychiatre ?

Mais il y a bien d’autres leçons à retirer de la rencontre avec une communauté monastique.

Tous vêtus de la même façon, les moines sont identiques au premier coup d’œil. Mais en les côtoyant, on découvre que leur uniformité n’est qu’apparente : elle met en valeur leur visage et leur regard, sans la distraction tapageuse de vêtements différenciateurs mais détournant finalement de l’essentiel de la personne. Je me souviens étonnamment de ces visages extraordinaires, pour la plupart d’entre eux sans leur avoir parlé. Parce qu’ils étaient tous habités. Nietzsche écrivait à propos des chrétiens : « Pour que je puisse croire en leur Sauveur, il faudrait qu’ils aient des têtes de sauvés ! » Un simple séjour en monastère fait vaciller ce genre de phrase.

Les moines ne possèdent presque rien, puisqu’ils ont fait vœu de pauvreté. Ils ont accepté de se dépouiller de tout l’inutile pour s’attacher à l’essentiel. Ils nous invitent et nous encouragent (car nous en avons peur) à nous dépouiller nous aussi de tout ce qui nous encombre. Car se dépouiller, c’est s’alléger et non s’appauvrir, comme on le croit souvent.

Le poète Christian Bobin écrit ceci : « J’ai enlevé beaucoup de choses inutiles de ma vie et Dieu s’est rapproché pour voir ce qui se passait »1. Dans les monastères, on renonce à ces choses inutiles ; cela est vrai même pour ces hôtes transitoires que sont les retraitants. Et c’est pour cela qu’on sent alors le souffle de Dieu au-dessus de notre épaule. Ce renoncement, c’est comme le crépuscule, lorsque le soleil se retire, et qu’on croit perdre quelque chose, et qu’on découvre que non, c’est l’inverse : il y a maintenant dans le ciel des milliers de soleils, des milliers d’étoiles qu’on ne voyait pas dans la lumière pleine du grand jour.

L’autre inutile que les monastères nous invitent à enlever est celui des bavardages de la parole. La parole n’est pas inutile, mais beaucoup de ce que nous disons l’est parfois. Dans le silence des monastères, la parole se retire et laisse nos cœurs à nu. Tout peut alors nous arriver.

Les monastères sont des lieux de mystère : on y côtoie des réponses à toutes nos questions et toutes nos angoisses, mais sans que celles-ci soient clairement formulées, ni facilement compréhensibles par notre seule raison, notre seule intelligence. Nous autres modernes n’aimons guère les mystères, sauf si ce sont de faux mystères, en réalité seulement des énigmes, dont nous cherchons et trouvons la solution. Dans un monastère, pas d’énigme à résoudre, seulement un mystère à accepter, celui de la foi.

La foi ne peut être appréhendée comme le reste. La philosophe Simone Weil note ainsi : « Quand on écoute du Bach ou une mélodie grégorienne, toutes les facultés de l’âme se tendent ou se taisent, pour appréhender cette chose parfaitement belle, chacune à sa façon. L’intelligence entre autres : elle n’y trouve rien à affirmer et à nier, mais elle s’en nourrit. La foi ne doit-elle pas être une adhésion de cette espèce ? On dégrade les mystères de la foi en en faisant un objet d’affirmation ou de négation, alors qu’ils doivent être un objet de contemplation »2.

Face au mystère, l’intelligence habituelle, cette clé universelle avec laquelle nous ouvrons toutes les portes de la vie, doit reculer. Elle doit faire place à la confiance et à l’espérance. Les certitudes matérielles doivent faire place aux certitudes spirituelles, dans lesquelles le doute s’infiltre bien sûr avec facilité et régularité, ce qui en fait la faiblesse et la grandeur. Écoutons encore Bobin : « Je n’aime pas ceux qui parlent de Dieu comme d’une valeur sûre. Je n’aime pas non plus ceux qui en parlent comme d’une infirmité de l’intelligence. Je n’aime pas ceux qui savent, j’aime ceux qui aiment »3.

Les monastères sont des lieux où l’on chante les psaumes, du matin au soir, tous les jours de l’année. Et nul ne peut ressortir intact de l’écoute attentive des psaumes, de leur écoute sincère.

Je me souviens parfaitement du choc des premiers offices, lors de ma retraite initiale, et de la force incroyable de la parole portée par les psaumes. J’en étais cloué sur mon banc. Avec les Psaumes, c’est Dieu qui plongeait sa main dans mon cœur et mes tripes pour les secouer, les réveiller, me ressusciter. J’étais dans l’état que décrit Bobin : « Du buisson ardent des Évangiles, le prêtre retira ensuite un brandon qu’il jeta sur l’assistance : « qui aime son âme la perdra ». J’étais si présent à tout que ma tête soudain s’arracha à mon corps et traversa l’église comme un boulet de canon, pulvérisant un vitrail et le mur de la mort »4.

Ces cris de détresse ou de louange, ces interpellations à Dieu m’ont marqué pour toujours. J’en ai retrouvé toute la force et la fraîcheur des années plus tard, en les lisant dans la traduction de Paul Claudel : « Et alors, Seigneur, c’est pour toujours ? ça va durer longtemps que Tu m’oublies et que Tu détournes de moi la figure ? » (Psaume XII). Ou bien : « Tu l’as remarqué, Seigneur, ce bonhomme dans le désespoir qui est en train d’espérer ? » (Psaume XXX)5.

Beaucoup de personnes, ce fut mon cas, commencent par venir au monastère parce qu’elles souffrent ou qu’elles sont perdues. Elles n’obtiennent au début que de drôles de réponses, ou de non-réponses. Et elles ne trouveront ni explication ni guérison, mais bien mieux encore : la consolation. Et l’entrée dans un autre monde…

Tout cela se fera sans effort autre que celui d’une présence suffisamment sincère et prolongée : alors, par osmose et contagion, la foi des moines ou des moniales pénétrera en elles. Il faut pour cela tout prendre, tout avaler, tout renifler et tout observer. Toute la sensorialité brute de cet univers : odeur de l’encens, bruissements des robes des moines lorsqu’ils se déplacent de leur pas silencieux, lumière de la nef changeante à toutes les heures du jour, scintillement lointain de la bougie du tabernacle. Rester avec les orants, longtemps après la fin des complies, dans le silence habité de l’église abbatiale, dans le sillage des chants grégoriens, dont le souvenir chante encore, longtemps après leur fin. Ne pas laisser une miette, tout prendre de cela. Comprendre que par cette seule présence, persévérante, enfantine, il nous est donné d’accéder a une forme supérieure d’apprentissage du divin, et que cela ne peut avoir lieu qu’ici.

Aujourd’hui, je ressens une gratitude immense envers les communautés monastiques qui m’ont accueilli, sans rien me demander, sans rien exiger de moi, mais qui m’ont tant donné et tant permis.

Gratitude aussi envers toutes les autres : celles, du présent ou du passé, qui ne m’ont pas accueilli parce que je n’ai pas frappé à leur porte, mais dont la simple existence sur cette terre m’a aidé, j’en suis sûr.

Gratitude d’autant plus grande que je ne méritais bien évidemment pas toutes les grâces offertes. Mais je me suis trouvé un frère en la personne de Théotime, moine imaginaire né de l’imagination inspirée du talentueux frère Denis, hôtelier qui m’accueillit à la porte de l’abbaye bénédictine de Saint-Benoît d’En-Calcat, dans la Montagne Noire, où je vécus ma première et plus fabuleuse retraite, dans laquelle j’entrai démonté et désemparé, etdont je sortis ressuscité.

Voici ce que disait Théotime et à quoi je n’ai rien, absolument rien, à ajouter : « Mes frères m’accordent le droit d’asile dans la communauté. Je suis un paresseux et je mange tous les jours à la table qu’ils me préparent et me servent. Je suis un errant du cœur et de l’esprit, un vagabond qui s’égare sur les routes dangereuses ou interdites et ils m’abritent sous leur toit, je suis un impie à la foi chancelante, à la religion intermittente, et je peux me cacher parmi eux à l’église quand ils prient et chantent »6.

Christophe André, in L’Esprit des Monastères, Silence et présence

1. Christian Bobin, Ressusciter, Gallimard, 2001.

2. Simone Weil, La Pesanteur et la grâce, Plon, 1988.

3. Christian Bobin, Autoportrait au radiateur, Gallimard, 1997.

4. Christian Bobin, Une bibliothèque de nuages, Lettres Vives, 1986.

5. Paul Claudel, Psaumes, Téqui, 1986.

6. Frère Denis Robert, Théotime, Chroniques de la vie monastique, Karthala, 1998.

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En préfaçant… Christophe André, Monastères, lieux d’apprentissage du Divin


Si votre seule prière en cette vie était ‘merci’ , cela suffirait.

Maître Eckhart

Tout a commencé par un crissement de pneus sur le goudron brûlant du Sud du Portugal. En une seconde, mon meilleur ami était mort sous mes yeux dans un accident de moto. Je me souviens parfaitement de tous les détails terribles de ce que j’ai dû faire alors : suivre l’ambulance dans un état second, le reconnaître et l’embrasser une dernière fois à la morgue, prévenir sa famille, rapatrier son corps. Revenu en France, immédiatement après ses obsèques, je me suis enfui du monde, et je suis allé me réfugier dans un monastère bénédictin, non loin de Toulouse où nous étions tous deux de jeunes médecins, internes dans le même hôpital.

Passé la souffrance et la détresse inconsolable des premiers jours, j’y ai senti peu à peu quelque chose d’étrange grandir en moi, de l’ordre de la consolation. Sa mort et ma peine étaient toujours là, mais il y avait aussi autre chose, que je ne sais toujours pas nommer, qui rendait tout cela supportable et vivable.

Sans doute était-ce la consolation apportée par l’esprit qui toujours souffle dans les monastères.

On parle souvent de l’attrait de notre société pour la spiritualité et les lieux de spiritualité. De plus en plus de cadres et de dirigeants stressés viennent y faire retraite, y tenir des séminaires de travail, ou un improbable mélange des deux. Ni pèlerins, ni dévots, ni croyants en recherche, que viennent-ils y chercher ? S’agit-il d’une simple mode ? C’est possible. Mais j’y vois plus qu’un mouvement superficiel. Cocteau disait : « Le superficiel, c’est le profond qui remonte à la surface ». Et ce profond, c’est l’éternelle aspiration de l’âme humaine à trouver des réponses aux mystères de l’existence et de l’univers, ou à sentir que ces réponses existent, à les frôler, à entendre leur murmure.

Il me semble aussi qu’il y a dans cet attrait quelque chose de tout aussi troublant, le sentiment que les lieux de spiritualité sont à même de nous soigner et de nous guérir des maladies de nos temps modernes, de nous aider à nous libérer des errements qui caractérisent notre époque : carences de l’âme, obsession de soi et peur du mystère.

Nous vivons dans des sociétés matérialistes, privilégiant des valeurs telles que le statut, la possession, la compétition. Toutes les sociétés humaines ont hébergé et nourri ces valeurs, mais la nôtre le fait à un point d’intensité qui devient dangereux et menaçant.

Nos sociétés et leurs valeurs nous détournent de nous-mêmes et de toute forme de vie intérieure, pour nous attirer dans un environnement réel ou virtuel séduisant, facile et tapageur : déluge de distractions et d’informations accessibles à tout instant, tout de suite, aisément. Pourquoi réfléchir et se recueillir, puisque tout émotions et réflexions est déjà prémâché, prépensé, à portée d’écran et de clic ?

Nos sociétés sont aussi caractérisées par une agitation constante, musique dans toutes les oreilles, publicités à tous les horizons, par une obsession de vitesse, de réactivité, par une multiplicité de sollicitations et d’interruptions qui engendrent de grandes tendances à la tension, la dispersion.

Nos sociétés sont marquées, enfin, par l’obsession de la rentabilité immédiate : tout doit être intéressant, fructueux, efficace, facile, gratifiant, et cela immédiatement.

Tranquillement, sans faire de bruit, les monastères nous proposent des antidotes, des compensations à toutes ces carences. Parce qu’ils ne sont pas du tout « contemporains », pas du tout modernes. Pas de musique d’ambiance au réfectoire, pas d’Internet dans les cellules des moines ou des retraitants. Pas de garantie, de quoi que ce soit. Venez, priez et voyez. Et c’est parfait ainsi.

Nos sociétés souffrent aussi d’égotisme galopant. Le grand et salvateur mouvement qui prit naissance dans les années 1960, et qui voulait rééquilibrer les droits des individus par rapport à ceux, tyranniques, des collectifs (familles, entreprises, nations), a aujourd’hui abouti à des excès en sens inverse. Le tout-à-l’ego est devenu la règle, chacun se photographie, promeut son image, les publicités flattent hypocritement cette fibre en nous rappelant que nous le valons bien et que nous sommes tous uniques et formidables, tels que nous sommes, sans effort. Nous sommes donc bons, intelligents et merveilleux, et ceux qui ne le voient pas sont des myopes ou des jaloux. Mensonges…

Dans les monastères, à l’inverse, on découvre les vertus de l’humilité. Qui n’a rien à voir avec masochisme ou désamour de soi. Je me souviens de mon étonnement au cours de mon premier séjour lorsque je découvris dans la bibliothèque du monastère des ouvrages dont l’auteur était absolument et volontairement anonyme : Un moine chartreux. Je me souviens de mon petit vertige admiratif face à ce désir d’effacement, recentrant sur l’essentiel, qui n’est pas de savoir qui a écrit le livre, mais ce que ce dernier nous dit et nous apporte. Et petite leçon au passage : peut-être serai-je vraiment humble le jour où je signerai mes livres par un simple : Un psychiatre ?

Mais il y a bien d’autres leçons à retirer de la rencontre avec une communauté monastique.

Tous vêtus de la même façon, les moines sont identiques au premier coup d’œil. Mais en les côtoyant, on découvre que leur uniformité n’est qu’apparente : elle met en valeur leur visage et leur regard, sans la distraction tapageuse de vêtements différenciateurs mais détournant finalement de l’essentiel de la personne. Je me souviens étonnamment de ces visages extraordinaires, pour la plupart d’entre eux sans leur avoir parlé. Parce qu’ils étaient tous habités. Nietzsche écrivait à propos des chrétiens : « Pour que je puisse croire en leur Sauveur, il faudrait qu’ils aient des têtes de sauvés ! » Un simple séjour en monastère fait vaciller ce genre de phrase.

Les moines ne possèdent presque rien, puisqu’ils ont fait vœu de pauvreté. Ils ont accepté de se dépouiller de tout l’inutile pour s’attacher à l’essentiel. Ils nous invitent et nous encouragent (car nous en avons peur) à nous dépouiller nous aussi de tout ce qui nous encombre. Car se dépouiller, c’est s’alléger et non s’appauvrir, comme on le croit souvent.

Le poète Christian Bobin écrit ceci : « J’ai enlevé beaucoup de choses inutiles de ma vie et Dieu s’est rapproché pour voir ce qui se passait »1. Dans les monastères, on renonce à ces choses inutiles ; cela est vrai même pour ces hôtes transitoires que sont les retraitants. Et c’est pour cela qu’on sent alors le souffle de Dieu au-dessus de notre épaule. Ce renoncement, c’est comme le crépuscule, lorsque le soleil se retire, et qu’on croit perdre quelque chose, et qu’on découvre que non, c’est l’inverse : il y a maintenant dans le ciel des milliers de soleils, des milliers d’étoiles qu’on ne voyait pas dans la lumière pleine du grand jour.

L’autre inutile que les monastères nous invitent à enlever est celui des bavardages de la parole. La parole n’est pas inutile, mais beaucoup de ce que nous disons l’est parfois. Dans le silence des monastères, la parole se retire et laisse nos cœurs à nu. Tout peut alors nous arriver.

Les monastères sont des lieux de mystère : on y côtoie des réponses à toutes nos questions et toutes nos angoisses, mais sans que celles-ci soient clairement formulées, ni facilement compréhensibles par notre seule raison, notre seule intelligence. Nous autres modernes n’aimons guère les mystères, sauf si ce sont de faux mystères, en réalité seulement des énigmes, dont nous cherchons et trouvons la solution. Dans un monastère, pas d’énigme à résoudre, seulement un mystère à accepter, celui de la foi.

La foi ne peut être appréhendée comme le reste. La philosophe Simone Weil note ainsi : « Quand on écoute du Bach ou une mélodie grégorienne, toutes les facultés de l’âme se tendent ou se taisent, pour appréhender cette chose parfaitement belle, chacune à sa façon. L’intelligence entre autres : elle n’y trouve rien à affirmer et à nier, mais elle s’en nourrit. La foi ne doit-elle pas être une adhésion de cette espèce ? On dégrade les mystères de la foi en en faisant un objet d’affirmation ou de négation, alors qu’ils doivent être un objet de contemplation »2.

Face au mystère, l’intelligence habituelle, cette clé universelle avec laquelle nous ouvrons toutes les portes de la vie, doit reculer. Elle doit faire place à la confiance et à l’espérance. Les certitudes matérielles doivent faire place aux certitudes spirituelles, dans lesquelles le doute s’infiltre bien sûr avec facilité et régularité, ce qui en fait la faiblesse et la grandeur. Écoutons encore Bobin : « Je n’aime pas ceux qui parlent de Dieu comme d’une valeur sûre Je n’aime pas non plus ceux qui en parlent comme d’une infirmité de l’intelligence. Je n’aime pas ceux qui savent, j’aime ceux qui aiment »3.

Les monastères sont des lieux où l’on chante les psaumes, du matin au soir, tous les jours de l’année. Et nul ne peut ressortir intact de l’écoute attentive des psaumes, de leur écoute sincère.

Je me souviens parfaitement du choc des premiers offices, lors de ma retraite initiale, et de la force incroyable de la parole portée par les psaumes. J’en étais cloué sur mon banc. Avec les Psaumes, c’est Dieu qui plongeait sa main dans mon cœur et mes tripes pour les secouer, les réveiller, me ressusciter. J’étais dans l’état que décrit Bobin : « Du buisson ardent des Évangiles, le prêtre retira ensuite un brandon qu’il jeta sur l’assistance : « qui aime son âme la perdra ». J’étais si présent à tout que ma tête soudain s’arracha à mon corps et traversa l’église comme un boulet de canon, pulvérisant un vitrail et le mur de la mort »4.

Ces cris de détresse ou de louange, ces interpellations à Dieu m’ont marqué pour toujours. J’en ai retrouvé toute la force et la fraîcheur des années plus tard, en les lisant dans la traduction de Paul Claudel : « Et alors, Seigneur, c’est pour toujours ? ça va durer longtemps que Tu m’oublies et que Tu détournes de moi la figure ? » (Psaume XII). Ou bien : « Tu l’as remarqué, Seigneur, ce bonhomme dans le désespoir qui est en train d’espérer ? » (Psaume XXX)5.

Beaucoup de personnes, ce fut mon cas, commencent par venir au monastère parce qu’elles souffrent ou qu’elles sont perdues. Elles n’obtiennent au début que de drôles de réponses, ou de non-réponses. Et elles ne trouveront ni explication ni guérison, mais bien mieux encore : la consolation. Et l’entrée dans un autre monde…

Tout cela se fera sans effort autre que celui d’une présence suffisamment sincère et prolongée : alors, par osmose et contagion, la foi des moines ou des moniales pénétrera en elles. Il faut pour cela tout prendre, tout avaler, tout renifler et tout observer. Toute la sensorialité brute de cet univers : odeur de l’encens, bruissements des robes des moines lorsqu’ils se déplacent de leur pas silencieux, lumière de la nef changeante à toutes les heures du jour, scintillement lointain de la bougie du tabernacle. Rester avec les orants, longtemps après la fin des complies, dans le silence habité de l’église abbatiale, dans le sillage des chants grégoriens, dont le souvenir chante encore, longtemps après leur fin. Ne pas laisser une miette, tout prendre de cela. Comprendre que par cette seule présence, persévérante, enfantine, il nous est donné d’accéder a une forme supérieure d’apprentissage du divin, et que cela ne peut avoir lieu qu’ici.

Aujourd’hui, je ressens une gratitude immense envers les communautés monastiques qui m’ont accueilli, sans rien me demander, sans rien exiger de moi, mais qui m’ont tant donné et tant permis.

Gratitude aussi envers toutes les autres : celles, du présent ou du passé, qui ne m’ont pas accueilli parce que je n’ai pas frappé à leur porte, mais dont la simple existence sur cette terre m’a aidé, j’en suis sûr.

Gratitude d’autant plus grande que je ne méritais bien évidemment pas toutes les grâces offertes. Mais je me suis trouvé un frère en la personne de Théotime, moine imaginaire né de l’imagination inspirée du talentueux frère Denis, hôtelier qui m’accueillit à la porte de l’abbaye bénédictine de Saint-Benoît d’En-Calcat, dans la Montagne Noire, où je vécus ma première et plus fabuleuse retraite, dans laquelle j’entrai démonté et désemparé, etdont je sortis ressuscité.

Voici ce que disait Théotime et à quoi je n’ai rien, absolument rien, à ajouter : « Mes frères m’accordent le droit d’asile dans la communauté. Je suis un paresseux et je mange tous les jours à la table qu’ils me préparent et me servent. Je suis un errant du cœur et de l’esprit, un vagabond qui s’égare sur les routes dangereuses ou interdites et ils m’abritent sous leur toit, je suis un impie à la foi chancelante, à la religion intermittente, et je peux me cacher parmi eux à l’église quand ils prient et chantent »6.

Christophe André, in L’Esprit des Monastères, Silence et présence

1. Christian Bobin, Ressusciter, Gallimard, 2001.

2. Simone Weil, La Pesanteur et la grâce, Plon, 1988.

3. Christian Bobin, Autoportrait au radiateur, Gallimard, 1997.

4. Christian Bobin, Une bibliothèque de nuages, Lettres Vives, 1986.

5. Paul Claudel, Psaumes, Téqui, 1986.

6. Frère Denis Robert, Théotime, Chroniques de la vie monastique, Karthala, 1998.

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Violence : le choix noir

Bon là commence à faire beaucoup non ? 800 casseurs, 41 personnes en garde à vue, 28 policiers blessés, 11 parmi les manifestants. Eh oh, il va falloir dire stop. Signalons tout de même au passage qu’il ne s’agit que d’une minorité. Mais je ne peux pas croire qu’il n’y ait pas une forme de complicité. … Continuer la lecture de Violence : le choix noir 

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