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août 2016

Coucou ? Vous êtes encore là ?

Salut à tous. Il y a près de 3 ans, je vous disais « au revoir » ! Eh bien me revoilà (enfin, j’espère tenir sur la distance !) Après 3 ans intenses au service de la communication du diocèse et en paroisse, et d’autres aventures à gauche ou a droite, me revoilà, avec une nouvelle mission qui […]

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Fin de vacances ou pré-pré-rentrée au port

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Merveilles de l’été,
Engagements, découvertes, services et repos,
Temps qui touche à sa fin… 

L’esprit tendu déjà vers ceux que l’on va rencontrer, 
Découvrir pour certains, retrouver pour d’autres
Le coeur s’emplit de désirs de faire grandir… 

Et, pourtant, pas de vide en ce temps d’entre-deux :
Comme toujours, des détresses et des joies : 
La vie, qui, jamais, ne prend ses vacances. 

Temps d’entre-deux,
Comme une nécessité d’y ré-ancrer le point de gravité de l’année,
De prendre le temps du coeur-à-coeur devant et avec Toi,
Pour faire de chaque rencontre à venir une Visitation,
Pour faire du grand pas approchant un saut plein de confiance en Toi,
Pour épauler, pour faire apprendre, comprendre, réussir, grandir, 
Pour « être avec », vraiment
Pour apprendre chaque jour, un peu mieux, à aimer. 

Temps de « bientôt la rentrée » et comme un temps de pause au port pour polir et affermir l’ancre destinée à arrimer le navire de nos vies quels que soient les éléments à venir…
Pour être parés à embarquer dans cette nouvelle année comme dans une aventure renouvelée vers des eaux chaque fois plus profondes,
Vers les embruns vivifiants de nos vies où Il nous attend. 

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Fin de vacances ou pré-pré-rentrée au port

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Merveilles de l’été,
Engagements, découvertes, services et repos,
Temps qui touche à sa fin… 

L’esprit tendu déjà vers ceux que l’on va rencontrer, 
Découvrir pour certains, retrouver pour d’autres
Le coeur s’emplit de désirs de faire grandir… 

Et, pourtant, pas de vide en ce temps d’entre-deux :
Comme toujours, des détresses et des joies : 
La vie, qui, jamais, ne prend ses vacances. 

Temps d’entre-deux,
Comme une nécessité d’y ré-ancrer le point de gravité de l’année,
De prendre le temps du coeur-à-coeur devant et avec Toi,
Pour faire de chaque rencontre à venir une Visitation,
Pour faire du grand pas approchant un saut plein de confiance en Toi,
Pour épauler, pour faire apprendre, comprendre, réussir, grandir, 
Pour « être avec », vraiment
Pour apprendre chaque jour, un peu mieux, à aimer. 

Temps de « bientôt la rentrée » et comme un temps de pause au port pour polir et affermir l’ancre destinée à arrimer le navire de nos vies quels que soient les éléments à venir…
Pour être parés à embarquer dans cette nouvelle année comme dans une aventure renouvelée vers des eaux chaque fois plus profondes,
Vers les embruns vivifiants de nos vies où Il nous attend. 

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En délivrant… Guillaume de Tanoüarn, Le laxisme du Christ

Les brebis du Seigneur ne sont pas des moutons de Panurge. Elles sont libres. Cela nous est d’ailleurs clairement indiqué dans l’allégorie du Bon Pasteur, toujours dans l’évangile de saint Jean. Au moment même où le Christ se désigne lui-même comme la Porte des brebis, il insiste sur leur liberté d’aller et de venir : « Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. Il entrera et sortira et trouvera des pâturages » (Jn 10, 9). Curieuse formule qui a fait reculer plus d’un traducteur. Certains écrivent par exemple : « Il ira et viendra… » On peut effectivement alleret venir dans une cage, ce serait d’ailleurs tout ce que nous aurions à y faire, pour peu qu’elle se trouve suffisamment vaste. Le Christ n’est pas une cage : étant entré par lui, nous pouvons ensuite entrer et sortir. Sortir du Christ ? Oui, parce que nous n’oublierons jamais la Porte des Brebis. Au milieu de nos routes et de nos déroutes, nous reviendrons toujours à lui qui est chemin.

LE LAXISME EST-IL CHRISTIQUE ?

Je me hasarderai à proposer deux raisons à cette sécurité des brebis sous le bon Pasteur.

Le Christ nous aura marqué à l’intime de nous-mêmes, au point que cette liberté même que nous lui opposons vient de lui ; et, vraiment libre, elle nous ramènera inexorablement à lui. Je ne développe pas ici longuement ce point, j’y reviendrai. Il est tout de même étonnant de constater que, culturellement, dans l’histoire de l’humanité, l’athéisme même, ce libre refus de Dieu, est un produit dérivé du christianisme, comme Nietzsche l’a montré 1.

Mais il y a une deuxième raison, plus grande encore : lui, le Bon Pasteur, se souvient de chacun d’entre nous : « Je connais mes brebis ». Il n’oubliera jamais ceux qui ont fait partie de ses brebis. N’ayons pas peur de le perdre. Nos égarements mêmes nous ramènent à lui. La première grâce est ineffaçable. Où irions-nous, sinon en lui ? Si nous ne nous égarons pas volontairement, mais seulement par l’effet de cette liberté des enfants de Dieu qu’il a mise en nous, nous nous retrouverons toujours, car il nous retrouvera, quitte à nous prendre un moment sur son épaule, comme la brebis perdue (voir Lc 15, 4 s).

Cette Bonté infinie n’engendre-t-elle pas une forme de laxisme ? C’est le reproche que l’on a fait au Christ de son temps déjà, puisqu’on le traitait de glouton par comparaison à son cousin Jean le Baptiseur, qui, lui, ne se nourrissait que de sauterelles. Dans une parabole étonnante, on comprend que le Christ est du côté de ceux qui jouent de la flûte et Jean-Baptiste du côté de ceux qui se sont lamentés. Laxistes ou rigoristes, ni les uns ni les autres n’obtiennent aucun écho au sein de cette génération, dont, quelques versets plus loin, le Christ dit qu’elle est pire que les habitants de Sodome, étant absolument dénuée d’Esprit 2. Tous les moyens ont été utilisés pour la tourner vers le salut. Sans résultat :

À qui comparerais-je cette génération ? Elle est semblable à des gamins assis sur les places et qui crient aux autres : « Nous avons joué de la flûte et VOUS n’avez pas dansé ; nous avons chanté un thrêne 3de lamentation et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine ». Jean est venu sans manger ni boire et l’on dit « Il est possédé du démon ». Le Fils de l’homme est venu qui mange et boit, et on dit : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ». Ne voyez-vous donc pas que justice a été rendue à Dieu étant données ses œuvres ?

Mt 11, 16-19 4

Quelles sont les œuvres de Dieu ? Jean-Baptiste et Jésus. L’un et l’autre pourtant sont apparemment en échec. Ce n’est donc pas le laxisme du Christ qui serait moins efficace, puisque la rigueur de Jean-Baptiste ne l’est pas davantage. L’accusation que le public lance au Christ « Glouton », « ivrogne »… est extrêmement grave dans un contexte biblique. Joachim Jérémias n’hésite pas à la rapprocher d’un texte du Deutéronome sur les fils récalcitrants et la manière dont il convient de les traiter :

Notre fils que voici est insupportable ! Pas moyen de nous faire obéir ! C’est un glouton et un ivrogne. Alors tous ses concitoyens lui jetteront des pierres jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ainsi extirperas-tu le mal de chez toi.

Dt 22, 18 s

Le Christ est traité en « fils récalcitrant », parce qu’il veut danser et jouer de la flûte… Plusieurs fois les Judéens ont voulu le lapider, comme dans cet extrait du Deutéronome… La raison ? Ils n’admettent pas sa légèreté par rapport à la loi… On dirait aujourd’hui : ils récusent son laxisme. Ils refusent sa décontraction par rapport aux préceptes, cette manière qu’il avait de se placer, lui, au-dessus des prescriptions divines. Mais le Christ note qu’il en a été de même avec Jean-Baptiste, annonçant des châtiments, se revêtant de la rigueur de la Loi et vivant une vie de mortification. Lui aussi a été haï par ceux qu’ils venaient réveiller. Au fond, dans le plan providentiel, c’est la rigueur de Jean-Baptiste qui autorise le laxisme du Christ. Quant au public, il ne réagit ni à l’un ni à l’autre et tue les deux, la mort de Jean-Baptiste annonçant celle de son cousin.

La manière dont le Christ se décrit lui-même face à Jean-Baptiste est significative de ce qu’il entend par son Royaume : non pas un Royaume où l’on s’abstiendrait de jeûner, mais un Royaume où le jeûne même est une joie : « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête ! » Comme dit saint Thomas d’Aquin dans son commentaire de ce passage :

Les hommes sont attirés vers une vie bonne de deux manières : les uns sont sensibles à la manifestation de la sainteté ; les autres y viennent par une bonté familière. Le Seigneur et Jean se partagent ces deux voies : Jean ou plutôt le Seigneur par Jean a choisi la voie de l’austérité. Par lui-même, il a choisi la voie de la douceur. Mais aucune des deux ne suffit à convertir cette génération. 5

La question n’est pas celle des moyens employés pour toucher les âmes ils ont tous été utilisés avec le même insuccès. Cette parabole nous mène donc a relativiser la pastorale, c’est-à-dire l’art des moyens à utiliser pour conduire les âmes vers Dieu. La pastorale du Christ et celle de Jean‑Baptiste apparaissent à l’opposé l’une de l’autre, mais cela n’empêche pas qu’elles recueillent l’une et l’autre le scepticisme de cette génération. C’est que la foi est au-delà des moyens censés la procurer.

Reste à savoir si certains moyens sont objectivement meilleurs que d’autres, s’il faut préférer l’austérité ou la douceur, Jean ou le Christ. Jansenius, dans son commentaire, reprenant les mots de Thomas, souligne que l’austérité émeut les hommes et les tourne vers la sainteté. Mais, ajoute-t-il, seule la douceur du Christ est imitable 6. Le prétendu  laxisme est nécessaire, d’une certaine façon, et c’est Jansenius qui le souligne ! Pourquoi ? Il est seul viable. On ne vit que de la douceur du Christ même lorsque l’on s’est ému de l’austérité de Jean-Baptiste. L’austérité correspond à la grâce d’un seul homme tandis que la douceur et la miséricorde s’appliquent à tous les hommes : elles sont vivantes dans le cœur de chacun.

Le laxisme autoproclamé du Christ se découvre dans un autre texte, la parabole de l’intendant d’iniquité, au chapitre 16 de saint Luc. Parabole mystérieuse et sans doute constituée de deux récits : celui qui concerne l’intendant lui-même, son attitude face à sa mauvaise réputation, et celui qui concerne le « Mammon d’iniquité » avec lequel on peut au moins se faire des amis. On a proposé toutes sortes de lectures de cette parabole. Aucune n’est parfaite et l’on achoppe souvent sur cette dualité d’inspiration : il y a d’une part une réflexion sur la Justice, que l’on peut rattacher à la demande du Notre Père : « Remettez-nous nos dettes ». Et il y a d’autre part une réflexion sur l’argent et sur son ambiguïté profonde. Laissons de côté cette deuxième partie et centrons-nous sur l’intendant qui remet les dettes. On a dit du mal de sa gestion autour de lui. Les gens le trouvent trop laxistes. Et lui ne cherche pas à se refaire une virginité, si je puis l’écrire ainsi. Il veut montrer que sa méthode est la bonne. Il persévère donc dans des pratiques qu’il avait déjà utilisées manifestement, tant il montre son assurance et son autorité :

Il convoqua l’un après l’autre les débiteurs de son maître et dit au premier : « Combien dois-tu à mon maître ? » « Cent barils d’huile ». « Assieds-toi, prends ton billet et écris vite : cinquante ». Il dit à un autre : « Et toi, combien dois-tu ? » « Cent mesures de blé ». « Prends ton billet et écris : quatre-vingt ».

Le commentaire tombe : « Le Seigneur loua l’intendant d’iniquité d’avoir agi de manière avisée » (Lc 16, 5-8).

Les commentateurs, me semble-t-il, n’ont pas assez remarqué l’autorité de l’intendant : c’est lui qui interroge, on ne le supplie pas. C’est lui qui tranche sur la ristourne : 50 ou 20%, selon ce que chacun peut payer. Il commande au débiteur de s’asseoir, c’est-à-dire d’agir en toute sécurité, malgré ce que l’action peut avoir d’apparemment contraire à la justice. Il va faire modifier les écritures (« prends ton billet »), mais c’est son droit. De qui s’agit-il ? Pour moi, si on accepte de ne pas porter immédiatement sur lui le jugement que lui attribue sa réputation, cet intendant qui diminue nos dettes sans les effacer pour autant, c’est… ce ne peut être que le Christ. On aurait dans cette parabole le visage du Christ tel qu’il se critique lui-même : un intendant du Royaume des Cieux, ayant tout pouvoir sur les biens éternels mais que l’on accuse d’être trop complaisant (jusqu’à la malhonnêteté) et qui, au lieu de montrer qu’il peut aussi être juste et sévère, choisit d’utiliser une dernière fois sa méthode pour faire rembourser les mauvais payeurs 7. Qu’au moins ils remboursent ce qu’ils peuvent payer (l’un cinquante, l’autre quatre-vingts) et le Maître (Dieu) aura sauvé ce qu’il y avait à sauver du bien qu’il avait prêté à ces mauvais payeurs.

C’est dans une perspective un peu semblable d’un Messie facilitateur et non juge que Clément d’Alexandrie, autour de 250, dans la Sixième Stromate, parle du Christ comme du « Banquier de Dieu »8 : celui qui fait crédit, mais aussi celui qui remet les dettes, comme dans le Notre Père, le disciple doit remettre les dettes que l’on a contractées envers lui.

Il est clair que l’Évangile nous entretient du laxisme du Christ. Nous ne lui devons pas tout ce dont nous lui sommes redevables, comme dans la parabole des deux débiteurs, à qui le Maître remet 50 ou 500 deniers, se targuant d’avoir mieux atteint son but lorsqu’il a remis 500 deniers que lorsqu’il a remis 50 : « Lequel des deux l’aimera davantage ? Celui auquel il a remis davantage ». Y aurait-il rédemption si nous étions tenus de rembourser tout ce que nous avons emprunté au Seigneur ? Évidemment non. La Rédemption, c’est forcément quelque chose comme un moment où le Fils de Dieu, parce qu’il nous a acheté cher (1 Co 6, 20), peut, lui, nous faire crédit…

JUSQU’OÙ VA NOTRE LIBERTÉ ? L’EXEMPLE DE SARTRE

Ce laxisme va jusqu’à l’athéisme, non pas que l’athéisme soit une invention du christianisme, mais l’athéisme issu du christianisme, celui de Nietzsche, celui de Sartre, est foncièrement différent de l’athéisme ancien. Ce n’est pas l’affirmation froide de l’inexistence de Dieu, mais une sorte de déploration dans laquelle l’amour est toujours là, même s’il s’est transformé en haine. Voyez la formule de Sartre dans L’Existentialisme est un humanisme, cette petite conférence dans laquelle il a popularisé son approche existentielle : « Si Dieu existait, ce serait une raison supplémentaire pour nous de le combattre ». Comme l’expliquait naguère Claude Tresmontant, l’athéisme devient ici antithéisme. Mais n’est-ce pas la même chose chez Nietzsche, qui s’est installé dans la délicieuse ambiguïté de la mort de Dieu ?

La « mort de Dieu » est un concept engendre par la liberté chrétienne. Nietzsche en emprunte l’expression a un cantique de Luther. Il va bien évidemment plus loin que Luther, vers le « Néant plein » de l’éternel retour et vers la Volonté de puissance de l’Homme qui s’accomplit en Surhomme… Pour le Maître de la Réforme, comme pour tous les chrétiens, Dieu est mort en Jésus-Christ, qui est le Verbe de Dieu, deuxième personne de la Trinité. Si Jésus est mort sur la Croix, on peut dire que Dieu est mort puisque Jésus est Dieu… La Mort (cessation de la vie) est incompatible avec Dieu, qui est la Vie, mais, tel est le mystère du Christ, en lui une mort humaine est attribuée au Vivant, c’est-à-dire mystérieusement vivifiée.

Au contraire, Nietzsche, dans sa perspective, inverse le donné chrétien. Pour lui, Dieu est mort car les hommes l’ont tue. Dieu est mort parce que la liberté humaine, infinie par la seule vertu de sa proclamation, ne pouvait plus supporter son existence. Cet événement est d’ordre culturel, ce qui renvoie à l’idée que la mise à mort de Dieu « au couteau »9, est un acte collectif, un monstrueux prodige du sacrilège. Selon Nietzsche, ce sacrilège doit être la source du bonheur moderne, il est au principe du véritable Gai savoir comme de toute philosophie nouvelle.

C’est là le nouveau Pari d’un Pascal inversé, fondateur d’un nouveau monde, inventeur de nouveaux paradigmes dont nous vivons encore aujourd’hui et que Nietzsche décrit ainsi :

En vérité, nous les philosophes, les esprits libres, la nouvelle que Dieu est mort, nous nous sentons illuminés d’une nouvelle aurore ; notre cœur en cela déborde de gratitude, de stupeur, de pressentiment, d’attente ; finalement, l’horizon nous paraît de nouveau libre ; la mer, notre mer est de nouveau ouverte devant nous. Peut-être n’a-t-il jamais existé une mer aussi ouverte ? 10

C’est l’allégresse libératrice d’une foi athée que Nietzsche décrit ici, une foi athée qui se perçoit elle-même sur le modèle inversé de la foi chrétienne, prétendant avoir dépassé le nihilisme dans un Ouiabsolu 11 qui suffit à faire sens, qui n’a plus à chercher un sens, qui est l’autre nom de la liberté absolue, c’est-à-dire de la liberté par rapport à tout sens ou plus précisément de la liberté comme sens pluriel. Ce Oui de Nietzsche, il ne le cache pas, c’est l’Amen du chrétien, une foi non dans la raison et dans ses constructions mais dans la Vie et sa puissance. La puissance de la vie ? C’est l’amour !

Nietzsche n’ose pas s’aventurer jusqu’à l’amour. Mais certains athées, ceux auxquels le Tout donne une sorte de vertige, peuvent être particulièrement accessibles à l’amour. Pourquoi ? Parce qu’ils ne calculent plus rien. Lorsque tout est comme rien, il ne reste que l’amour : une immense compassion totalement désintéressée, celle dont Sartre, dans certains de ses plus beaux élans, a donne une image contre tous ceux qu’il appelait les salauds, les gens trop bien dans leur peau que ne trouble plus le malheur du monde.

« Le devenir-athée, dit Sartre dans un texte peu connu sur Kierkegaard, est une longue entreprise difficile, un rapport absolu avec ces deux infinis, l’homme et l’univers »12. Être athée, au fond pour Sartre, c’est, au-delà de la nausée que cela provoque, accepter ce rapport absolu avec deux infinis, accepter d’être tout, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour totaliser le tout. Il faut bien faire son travail ! On en mourrait pour le monde, comme Dieu l’a fait lui-même dans l’Évangile. C’est que Sartre refuse Dieu, mais il ne peut pas, il ne sait pas refuser l’Absolu, qui est comme en déshérence et qu’il appartient au philosophe de ressaisir, un Absolu dont le philosophe sait qu’il ne peut le ressaisir que par un amour sans limite. Dans ses Carnets, Sartre ne parle pas d’amour, mais il est très clair sur le sens historique de son athéisme, sur cette relativité de l’histoire athée qui devient un absolu dans le sujet :

Je me suis choisi dans le XXesiècle. Pour parler comme Heidegger, c’est du XXesiècle et de ses problèmes que je me fais annoncer à moi-même ce que je suis […]. Je ne suis l’Absolu que parce que je suis historique. Voilà ce que je veux dire : si l’on considère que je subis l’histoire, alors je ne suis que relativité. Si l’on comprend au contraire que je me fais dans l’histoire, alors me voici à ma place un absolu. 13

Ce texte, paru dans des Carnets qui ont été livrés au public pour la première fois en 1983 — de manière posthume donc résonne comme la confession de l’athée. Plus clairement que Nietzsche (Sartre avait ce génie français de la clarté), la future idole de Saint-Germain des Prés, qui n’est à l’époque où il écrit ces lignes qu’un brillant normalien livre ici quelque chose comme le fond de son cœur : l’homme (il veut dire : l’homme qui a un destin et il emploie lui-même ce terme 14) est le là de l’être, le lieu de l’absolu. Devenir athée, c’est le comprendre. Pour Sartre, devenir athée est la seule manière (au XXesiècle) d’accéder à l’Absolu, c’est-à-dire au fond de se sauver. Ce souci du salut, on le retrouve dans les dernières lignes de ce livre si personnel Les Mots :

Puisque j’ai perdu mes chances de mourir inconnu, je me flatte quelquefois de vivre méconnu. Grisélidis pas morte. Pardaillan m’habite encore. Et Strogoff. Je ne relève que d’eux, qui ne relèvent que de Dieu et je ne crois pas en Dieu. Allez vous y reconnaître. Pour ma part, je ne m’y reconnais pas et je me demande parfois si je ne joue pas à qui perd gagne et ne m’applique à piétiner mes espoirs d’autrefois pour que tout me soit rendu au centuple. En ce cas je serais Philoctète. Magnifique et puant, cet infirme a donné jusqu’à son arc sans condition. Mais souterrainement, on peut être sûr qu’il attend sa récompense. […] Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de « l’élite ». Jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un « talent » : ma seule affaire était de me sauver rien dans les mains, rien dans les poches par le travail et la foi. Du coup, ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage, je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui. 15

Ce texte est volontiers allusif et donc un peu obscur. Sartre veut manifestement rester méconnu de ses lecteurs. Il ne se livre pas sans une vraie réserve. On ne peut pas manquer de voir cependant que ce qui est le final de son autobiographie est traversé de résonances chrétiennes, à commencer par l’expression croire en Dieu, l’image de rendre au centuple, le rang social comme séduction, la folie (qui est érasmienne, plus sage que toutes les sagesses, dirait saint Paul), le fait d’être propriétaire d’un talent (avec les guillemets dans le texte originel, qui sont une manière de dire qu’il cite l’Évangile et n’entend pas le mot talent au sens courant, mais au sens que lui a donné la parabole éponyme). Enfin bien sûr, il y a l’idée du salut, un salut qui ne peut être que par les œuvres (ici : « le travail ») puisque Dieu n’existe pas dans sa « pure option » et que la foi a pour objet justement cet absolu qu’est le sujet. Mais quel est le sujet ? Comment peut-il être considéré comme le lieu de l’absolu, ainsi que Sartre l’envisageait déjà dans ses Carnets de la Guerre que nous venons de citer ? Au fond, c’est la question de Heidegger sur le Dasein, avec d’autres mots, non pas ceux du technicien allemand, mais ceux du moraliste français 16. Quels sont ces mots ? « Tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Si l’homme est athée, c’est-à-dire s’il est le lieu de l’absolu, « ayant rangé l’impossible Salut au magasin des accessoires », alors il est aussi vrai qu’un homme vaut un homme (qui jugera l’homme pour dire que tel vaut moins qu’un autre), mais aussi qu’un homme les vaut tous puisqu’il est le Dasein, le lieu de l’être, le sens, le seul sens, et qu’il serait quelque chose comme dieu, si dieu existait.

Si l’on essaie de se résumer, pour cet athée qu’est Sartre et en raison même de la conscience qu’il a de son athéisme, la philosophie est bien l’art du salut (Pascal sur ce point a raison, il est resté maître du terrain, trois siècles après son fameux Pari). C’est sa seule signification, c’est en cela qu’elle peut se nommer elle-même, sans rire, une quête de l’absolu. Mais la où la religion, avec Luther, est allée, au-delà de toute philosophie, jusqu’au salut par la foi seule et, au surplus, jusqu’au salut sans les œuvres, Sartre inverse la position : certes, nous allons le voir, il garde la foi et ne la sacrifie pas à la Raison, il est trop philosophe pour commettre cette étroitesse impardonnable, celle de Monsieur Homais et du stupide XIXesiècle. Mais il donne toute efficacité non à la foi mais aux œuvres, à ce qu’il appelle le travail. C’est sans doute le sens spirituel de son adhésion au marxisme.

Concrètement, éthiquement, la foi peut très bien être mise de côté parce que les œuvres seules sont nécessaires. « Sans équipement, sans outillage, je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier ». La vie de Sartre, c’est son œuvre. Il n’est que ce qu’il se fait. « Tout entier », dit-il… Il n’a rien laissé à la contemplation, très peu (nous verrons quoi dans un instant) à la foi, très peu à son seul instinct de propriété, celui qu’il a développé pour son talent hors du commun. Le talent n’est rien, dit l’Évangile, tant qu’on ne l’a pas fait fructifier, tant qu’on ne l’a pas transformé en une œuvre.

Dans cette construction sublime du salut par les œuvres, qui est au fond l’autre nom de l’existentialisme (« Tu es ce que tu fais »), il reste malgré tout quelque chose à la foi. On ne peut pas l’éliminer purement et simplement et si l’athée Sartre la mentionne, à côté du travail (« me sauver par le travail et la foi »17), c’est parce qu’il en tient, malgré qu’il en ait, pour la nécessité d’une foi athée. Quelle est cette foi ? La foi dans le sujet comme absolu et donc comme libre, infiniment libre.

Cette infinie liberté, dans ce texte, Sartre lui donne des noms, qui ne sont pas des noms communs (comme dans un jeu de synonymie), mais des noms propres, parce que la liberté est toujours en propre ou n’est pas. Il cite donc trois noms propres, que l’on n’attendait pas en un moment aussi solennel que celui de la clôture de son autobiographie : « Griselidis pas morte », Pardaillan, et Strogoff 18. Un conte, un roman de cape et d’épée et un roman d’aventures pour jeunes… Ces trois références ont de quoi intriguer. Elles nous ramènent à la jeunesse de Sartre à ses héros et à ses rêves 19. Ces trois noms propres sont trois manières d’être au monde et trois manières d’avoir un destin. Trois manières donc d’incarner une foi laïque. Sartre a un très beau mot que n’aurait pas désavoué Bernanos, chantre de l’enfance héroïque « Je ne relève que d’eux, qui ne relèvent que de Dieu ». Si ses héros ne relèvent que de Dieu, on peut en dire autant de la foi athée de Jean-Paul Sartre : elle ne relève elle aussi que de Dieu finalement, à travers les personnages si classiques qui matérialisent son rêve quotidien.

Honnêteté ! Elle ne relève que de Dieu, a travers une sorte de dépit amoureux dans l’âme du jeune Jean-Paul, qui, quelque part, met en cause l’histoire de la déchristianisation en France, dont, au fond, cet athéisme est un produit. Mais voici le dépit amoureux d’abord :

Dieu m’aurait tiré de peine. J’aurais été chef-d’œuvre signé, assuré de tenir ma partie dans le concert universel. J’aurais attendu patiemment qu’il me révélât ses desseins et ma nécessité. Je pressentais la religion, je l’espérais, c’était le remède. Me l’eût-on refusé, je l’eusse inventé moi-même. On ne me la refusait pas. Élevé dans la foi catholique, j’appris que le Tout Puissant m’avait fait pour sa gloire : c’était plus que je n’osais rêver. Mais par la suite, dans le Dieu fashionable qu’on m’enseigna, je ne reconnus pas celui qu’attendait mon âme : il me fallait un Créateur, on me donnait un grand patron. Les deux n’étaient qu’un mais je l’ignorais. Je servais sans chaleur l’Idole pharisaïque et la doctrine officielle me dégoûtait de chercher ma propre foi. Quelle chance ! Confiance et désolation faisaient de mon âme un terrain de choix pour y semer le ciel. Sans cette méprise je serais moine. 20

Et voici la déesse Histoire, immédiatement après :

Mais ma famille avait été touchée par le lent mouvement de déchristianisation qui naquit dans la haute bourgeoisie voltairienne et prit un siècle pour s’étendre à toutes les couches de la Société.

L’athéisme de Sartre est bien un mélange entre dépit amoureux et conjoncture historique. N’empêche ! Athéisme ou pas, il garde de la foi entrevue dans le culte de l’absolu 21. Il vivra toujours de ce culte, malgré tous les malentendus.

Sartre athée nous fait sentir, par contre-position, ce que peut être un agnostique. Contrairement à l’athée, qui vibre, l’agnostique reste commodément installé dans le relatif et il relativise tout, jusqu’à cette installation même. C’est pourquoi le réel n’a pas de prise sur lui, il passe à côté de l’existence, et en devient littéralement insaisissable. Il est dans un perpétuel « ailleurs », toujours migrant pour employer un terme que l’on utilise beaucoup en ce moment, jamais « chez lui dans le monde » comme aurait dit Heidegger. Aucun savoir, aucune foi, il n’a pas de demeure. Notre monde, terrorisé de se voir assigné à résidence, cultive cet agnosticisme comme un symptôme de son nomadisme et se garde soigneusement de l’athéisme, qui, comme un Michel Onfray en porte sans le vouloir le témoignage, exige une forme de foi une foi athée.

Abbé Guillaume de Tanoüarn, in Délivrés (cerf)

1. Je ne dis pas que Nietzsche est le premier ou le seul à être athée. Mais il est le premier à découvrir la religion de l’athéisme et à la découvrir si étrangement proche du christianisme.

2. « Si les miracles accomplis chez toi l’avaient été dans Sodome, elle serait encore là aujourd’hui ». On en lit la raison au verset 21 : « Ils auraient fait pénitence ».

3. Lamentation funèbre chantée par les aèdes en Grèce antique [ndvi].

4. Pour le verset 19, j’ai adopté la traduction de Joachim PREMIAS, dans Les Paraboles de Jésus, Lyon, Xavier Mappus, 1964 p. 162. Il y a les enfants qui sont assis au bord du chemin et qui prétendent diriger le jeu en entonnant tantôt un chant funèbre, tantôt une danse. Mais ils sont toujours à contretemps, ils ne se donnent pas la peine d’observer les signes des temps, chantant un thrêne quand il faudrait être joyeux et jouant de la flûte quand il faudrait pleurer. Le dernier mot appartient à l’Histoire qui est comme un premier Jugement de Dieu : « Justice a été rendue à Dieu étant données ses œuvres ».

5. THOMAS D’AQUIN, Commentaire de l’évangile de Matthieu, chap. XI.

6. C’est Knabenbauer qui cite Jansenius. Je n’ai pas retrouve cette idée forte dans le commentaire évangélique de l’évêque d’Ypres. Voici néanmoins ce que l’on peut lire, sous la plume de KNABENBAUER, dans le Commentaire de Matthieu Paris 1886, t. I, p. 446 : « Jansenius a parfaitement raison de souligner que généralement les hommes ont coutume d’admirer l’austérité de la vie. Donc il est advenu, de par une économie divine, que par cette manifestation [austère] de sainteté, les hommes sont conduits à croire dans les paroles de cet homme austère. Mais Jean n’a pas été envoyé pour que tous puissent imiter l’exemple de sa vie, mais ‘pour qu’il rende témoignage à la lumière’, à laquelle il confère l’autorité de son austérité. Il n’en est pas de même du Christ. L’exemple de sa vie est proposé à tous. Son office propre est d’attirer à lui tous les hommes, ce qui ne peut se faire avec toute l’efficacité requise que par une adaptation [attemperatio] et un accommodement [condescensio cum omnibus] envers tous ». Étonnantes formules !

7. Comme il en accepte la perspective dans la parabole des Dix mines (Lc 19, 22) : « Tu savais que je suis un homme dur [austerusl, retirant ce que je n’ai pas mis en dépôt et moissonnant ce que je n’ai pas semé... ».

8. « Soyez de bons banquiers, sachant reconnaître la bonne et la mauvaise monnaie », CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Stromates VI, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1997, p. 224 n. I.

9. F. NIETZSCHE, Le Gai Savoir, n° 125 : c’est le texte célèbre sur le fou qui vient trop tôt dire que Dieu est mort. Nietzsche précise « sous nos couteaux » : « N’entendons-nous pas le bruit des fossoyeurs qui ensevelissent Dieu ? Ne sentons-nous pas l’odeur de la putréfaction divine ? Même les dieux se putréfient ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et nous l’ayons tué ! Comment nous consolons-nous, nous les plus assassins de tous les assassins ? La chose la plus sainte et la plus puissante qu’ait jusqu’ici possédée le monde est saignée à blanc, égorgée sous nos couteaux. Qui nous lavera en nous purifiant ce sang ? Avec quelle eau pourrons-nous nous purifier ? Quels rites d’expiation, quelle fête sacrée devons-nous inventer ? » Pour une analyse puissante de ce texte, voir Karl JASPERS, Nietzsche, Introduction à sa philosophie, Paris, Gallimard, 1950, p. 247 s., avec ce mot de Nietzsche expliquant la mort de Dieu : « L’homme ne supporte pas que vive un pareil témoin ».

10. Sur Nietzsche et Pascal, on trouve un bel ensemble de textes dans Georges MOREL, Nietzsche, t. II, Analyse de la maladie, Paris, Aubier Montaigne, 1985, p. 175-176. Voir F. NIETZSCHE, Le Gai Savoir, n° 338.

11. « Le fait de dire Oui et Amen » dans Ainsi parlait Zarathoustra, paragraphe Le convalescent. Ce Oui, chez Nietzsche est bien religieux, puisqu’il est le synonyme de l’Amen.

12. Jean-Paul SARTRE, Situations IX, « L’universel singulier » [1966], éd. Gallimard 1972, p. 189.

13. J.-P. SARTRE, Carnets, Gallimard 1995 p. 244. Dans L’Être et le néant, Paris Gallimard, 1980 p. 243, on trouve un étonnant corrélât de cette quête de l’Absolu en soi-même : « Le pour-soi [la conscience] est double fuite du monde. […] Le possible est le libre terme de la fuite. Le pour-soi ne peut fuir vers un Transcendant qu’il n’est pas. Mais seulement vers un transcendant qu’il est. C’est ce qui ôte toute possibilité d’arrêt à cette fuite perpétuelle. […] Ainsi courons-nous après un possible que notre course même fait apparaître, qui n’est rien que notre course et qui se définit par là-même comme hors d’atteinte ». Écrire : le pour soi ne peut fuir vers un transcendant qu’il n’est pas, c’est évidemment préjuger de la solution du problème existentiel et l’interpréter a prioride manière purement athée. PLATON dans le Théétète (176a) disait lui : « La fuite, cette entrée en ressemblance [homoiosis] avec Dieu ». On doit remarquer cet accord étrange entre Platon et Sartre sur l’idée que la conscience fuit le monde. Parce qu’elle l’est en définitive, pense Sartre. Parce qu’il n’est pas, explique Platon.

14. Par ses origines protestantes, il croit à la prédestination, il se sait prédestiné.

15. J.-P. SARTRE, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, p. 212.

16. Il faudrait réfléchir sur le fait que Sartre est essentiellement un moraliste, qu’il n’est ni un politique ni un pur spéculateur ou un pur métaphysicien. Sa métaphysique est elle-même morale, comme celle de Spinoza.

17. En intervertissant les deux termes du couple classique : la foi et les œuvres. Cette interversion signifie que le travail est tout et que la foi athée n’est rien sans lui.

18. Grisélidis est l’héroïne d’une légende dont Boccace est le premier interprète, dont Charles Perrault fit un Conte en vers et que reprendra Massenet dans l’un de ses meilleurs opéras : elle est tentée par le diable qui cherche atteindre sa fidélité à son mari, puis son amour maternel. Elle est plus forte que toutes les épreuves.
Pardaillan est une série de capes et d’épées, parue au début du XXe qui est encore une leçon d’héroïsme.
Roman de Jules Verne,
Michel Strogoff met en scène un courrier du Tsar, qui doit à tout prix remplir sa mission dans les meilleurs délais.

19. Il est question par le menu de ces personnages et du culte que leur voue le jeune Sartre dans Les Mots, p. 106 s.

20. Ibid., p.78-79.

21. La description de l’athée old school, ibid., p. 79 s. est bien celle d’un homme qui reste tourmenté par l’absoluité de sa position métaphysique.

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En délivrant… Guillaume de Tanoüarn, Le laxisme du Christ

Les brebis du Seigneur ne sont pas des moutons de Panurge. Elles sont libres. Cela nous est d’ailleurs clairement indiqué dans l’allégorie du Bon Pasteur, toujours dans l’évangile de saint Jean. Au moment même où le Christ se désigne lui-même comme la Porte des brebis, il insiste sur leur liberté d’aller et de venir : « Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé. Il entrera et sortira et trouvera des pâturages » (Jn 10, 9). Curieuse formule qui a fait reculer plus d’un traducteur. Certains écrivent par exemple : « Il ira et viendra… » On peut effectivement alleret venir dans une cage, ce serait d’ailleurs tout ce que nous aurions à y faire, pour peu qu’elle se trouve suffisamment vaste. Le Christ n’est pas une cage : étant entré par lui, nous pouvons ensuite entrer et sortir. Sortir du Christ ? Oui, parce que nous n’oublierons jamais la Porte des Brebis. Au milieu de nos routes et de nos déroutes, nous reviendrons toujours à lui qui est chemin.

LE LAXISME EST-IL CHRISTIQUE ?

Je me hasarderai à proposer deux raisons à cette sécurité des brebis sous le bon Pasteur.

Le Christ nous aura marqué à l’intime de nous-mêmes, au point que cette liberté même que nous lui opposons vient de lui ; et, vraiment libre, elle nous ramènera inexorablement à lui. Je ne développe pas ici longuement ce point, j’y reviendrai. Il est tout de même étonnant de constater que, culturellement, dans l’histoire de l’humanité, l’athéisme même, ce libre refus de Dieu, est un produit dérivé du christianisme, comme Nietzsche l’a montré 1.

Mais il y a une deuxième raison, plus grande encore : lui, le Bon Pasteur, se souvient de chacun d’entre nous : « Je connais mes brebis ». Il n’oubliera jamais ceux qui ont fait partie de ses brebis. N’ayons pas peur de le perdre. Nos égarements mêmes nous ramènent à lui. La première grâce est ineffaçable. Où irions-nous, sinon en lui ? Si nous ne nous égarons pas volontairement, mais seulement par l’effet de cette liberté des enfants de Dieu qu’il a mise en nous, nous nous retrouverons toujours, car il nous retrouvera, quitte à nous prendre un moment sur son épaule, comme la brebis perdue (voir Lc 15, 4 s).

Cette Bonté infinie n’engendre-t-elle pas une forme de laxisme ? C’est le reproche que l’on a fait au Christ de son temps déjà, puisqu’on le traitait de glouton par comparaison à son cousin Jean le Baptiseur, qui, lui, ne se nourrissait que de sauterelles. Dans une parabole étonnante, on comprend que le Christ est du côté de ceux qui jouent de la flûte et Jean-Baptiste du côté de ceux qui se sont lamentés. Laxistes ou rigoristes, ni les uns ni les autres n’obtiennent aucun écho au sein de cette génération, dont, quelques versets plus loin, le Christ dit qu’elle est pire que les habitants de Sodome, étant absolument dénuée d’Esprit 2. Tous les moyens ont été utilisés pour la tourner vers le salut. Sans résultat :

À qui comparerais-je cette génération ? Elle est semblable à des gamins assis sur les places et qui crient aux autres : « Nous avons joué de la flûte et VOUS n’avez pas dansé ; nous avons chanté un thrêne 3de lamentation et vous ne vous êtes pas frappé la poitrine ». Jean est venu sans manger ni boire et l’on dit « Il est possédé du démon ». Le Fils de l’homme est venu qui mange et boit, et on dit : « Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs ». Ne voyez-vous donc pas que justice a été rendue à Dieu étant données ses œuvres ?

Mt 11, 16-19 4

Quelles sont les œuvres de Dieu ? Jean-Baptiste et Jésus. L’un et l’autre pourtant sont apparemment en échec. Ce n’est donc pas le laxisme du Christ qui serait moins efficace, puisque la rigueur de Jean-Baptiste ne l’est pas davantage. L’accusation que le public lance au Christ « Glouton », « ivrogne »… est extrêmement grave dans un contexte biblique. Joachim Jérémias n’hésite pas à la rapprocher d’un texte du Deutéronome sur les fils récalcitrants et la manière dont il convient de les traiter :

Notre fils que voici est insupportable ! Pas moyen de nous faire obéir ! C’est un glouton et un ivrogne. Alors tous ses concitoyens lui jetteront des pierres jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ainsi extirperas-tu le mal de chez toi.

Dt 22, 18 s

Le Christ est traité en « fils récalcitrant », parce qu’il veut danser et jouer de la flûte… Plusieurs fois les Judéens ont voulu le lapider, comme dans cet extrait du Deutéronome… La raison ? Ils n’admettent pas sa légèreté par rapport à la loi… On dirait aujourd’hui : ils récusent son laxisme. Ils refusent sa décontraction par rapport aux préceptes, cette manière qu’il avait de se placer, lui, au-dessus des prescriptions divines. Mais le Christ note qu’il en a été de même avec Jean-Baptiste, annonçant des châtiments, se revêtant de la rigueur de la Loi et vivant une vie de mortification. Lui aussi a été haï par ceux qu’ils venaient réveiller. Au fond, dans le plan providentiel, c’est la rigueur de Jean-Baptiste qui autorise le laxisme du Christ. Quant au public, il ne réagit ni à l’un ni à l’autre et tue les deux, la mort de Jean-Baptiste annonçant celle de son cousin.

La manière dont le Christ se décrit lui-même face à Jean-Baptiste est significative de ce qu’il entend par son Royaume : non pas un Royaume où l’on s’abstiendrait de jeûner, mais un Royaume où le jeûne même est une joie : « Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête ! » Comme dit saint Thomas d’Aquin dans son commentaire de ce passage :

Les hommes sont attirés vers une vie bonne de deux manières : les uns sont sensibles à la manifestation de la sainteté ; les autres y viennent par une bonté familière. Le Seigneur et Jean se partagent ces deux voies : Jean ou plutôt le Seigneur par Jean a choisi la voie de l’austérité. Par lui-même, il a choisi la voie de la douceur. Mais aucune des deux ne suffit à convertir cette génération. 5

La question n’est pas celle des moyens employés pour toucher les âmes ils ont tous été utilisés avec le même insuccès. Cette parabole nous mène donc a relativiser la pastorale, c’est-à-dire l’art des moyens à utiliser pour conduire les âmes vers Dieu. La pastorale du Christ et celle de Jean‑Baptiste apparaissent à l’opposé l’une de l’autre, mais cela n’empêche pas qu’elles recueillent l’une et l’autre le scepticisme de cette génération. C’est que la foi est au-delà des moyens censés la procurer.

Reste à savoir si certains moyens sont objectivement meilleurs que d’autres, s’il faut préférer l’austérité ou la douceur, Jean ou le Christ. Jansenius, dans son commentaire, reprenant les mots de Thomas, souligne que l’austérité émeut les hommes et les tourne vers la sainteté. Mais, ajoute-t-il, seule la douceur du Christ est imitable 6. Le prétendu  laxisme est nécessaire, d’une certaine façon, et c’est Jansenius qui le souligne ! Pourquoi ? Il est seul viable. On ne vit que de la douceur du Christ même lorsque l’on s’est ému de l’austérité de Jean-Baptiste. L’austérité correspond à la grâce d’un seul homme tandis que la douceur et la miséricorde s’appliquent à tous les hommes : elles sont vivantes dans le cœur de chacun.

Le laxisme autoproclamé du Christ se découvre dans un autre texte, la parabole de l’intendant d’iniquité, au chapitre 16 de saint Luc. Parabole mystérieuse et sans doute constituée de deux récits : celui qui concerne l’intendant lui-même, son attitude face à sa mauvaise réputation, et celui qui concerne le « Mammon d’iniquité » avec lequel on peut au moins se faire des amis. On a proposé toutes sortes de lectures de cette parabole. Aucune n’est parfaite et l’on achoppe souvent sur cette dualité d’inspiration : il y a d’une part une réflexion sur la Justice, que l’on peut rattacher à la demande du Notre Père : « Remettez-nous nos dettes ». Et il y a d’autre part une réflexion sur l’argent et sur son ambiguïté profonde. Laissons de côté cette deuxième partie et centrons-nous sur l’intendant qui remet les dettes. On a dit du mal de sa gestion autour de lui. Les gens le trouvent trop laxistes. Et lui ne cherche pas à se refaire une virginité, si je puis l’écrire ainsi. Il veut montrer que sa méthode est la bonne. Il persévère donc dans des pratiques qu’il avait déjà utilisées manifestement, tant il montre son assurance et son autorité :

Il convoqua l’un après l’autre les débiteurs de son maître et dit au premier : « Combien dois-tu à mon maître ? » « Cent barils d’huile ». « Assieds-toi, prends ton billet et écris vite : cinquante ». Il dit à un autre : « Et toi, combien dois-tu ? » « Cent mesures de blé ». « Prends ton billet et écris : quatre-vingt ».

Le commentaire tombe : « Le Seigneur loua l’intendant d’iniquité d’avoir agi de manière avisée » (Lc 16, 5-8).

Les commentateurs, me semble-t-il, n’ont pas assez remarqué l’autorité de l’intendant : c’est lui qui interroge, on ne le supplie pas. C’est lui qui tranche sur la ristourne : 50 ou 20%, selon ce que chacun peut payer. Il commande au débiteur de s’asseoir, c’est-à-dire d’agir en toute sécurité, malgré ce que l’action peut avoir d’apparemment contraire à la justice. Il va faire modifier les écritures (« prends ton billet »), mais c’est son droit. De qui s’agit-il ? Pour moi, si on accepte de ne pas porter immédiatement sur lui le jugement que lui attribue sa réputation, cet intendant qui diminue nos dettes sans les effacer pour autant, c’est… ce ne peut être que le Christ. On aurait dans cette parabole le visage du Christ tel qu’il se critique lui-même : un intendant du Royaume des Cieux, ayant tout pouvoir sur les biens éternels mais que l’on accuse d’être trop complaisant (jusqu’à la malhonnêteté) et qui, au lieu de montrer qu’il peut aussi être juste et sévère, choisit d’utiliser une dernière fois sa méthode pour faire rembourser les mauvais payeurs 7. Qu’au moins ils remboursent ce qu’ils peuvent payer (l’un cinquante, l’autre quatre-vingts) et le Maître (Dieu) aura sauvé ce qu’il y avait à sauver du bien qu’il avait prêté à ces mauvais payeurs.

C’est dans une perspective un peu semblable d’un Messie facilitateur et non juge que Clément d’Alexandrie, autour de 250, dans la Sixième Stromate, parle du Christ comme du « Banquier de Dieu »8 : celui qui fait crédit, mais aussi celui qui remet les dettes, comme dans le Notre Père, le disciple doit remettre les dettes que l’on a contractées envers lui.

Il est clair que l’Évangile nous entretient du laxisme du Christ. Nous ne lui devons pas tout ce dont nous lui sommes redevables, comme dans la parabole des deux débiteurs, à qui le Maître remet 50 ou 500 deniers, se targuant d’avoir mieux atteint son but lorsqu’il a remis 500 deniers que lorsqu’il a remis 50 : « Lequel des deux l’aimera davantage ? Celui auquel il a remis davantage ». Y aurait-il rédemption si nous étions tenus de rembourser tout ce que nous avons emprunté au Seigneur ? Évidemment non. La Rédemption, c’est forcément quelque chose comme un moment où le Fils de Dieu, parce qu’il nous a acheté cher (1 Co 6, 20), peut, lui, nous faire crédit…

JUSQU’OÙ VA NOTRE LIBERTÉ ? L’EXEMPLE DE SARTRE

Ce laxisme va jusqu’à l’athéisme, non pas que l’athéisme soit une invention du christianisme, mais l’athéisme issu du christianisme, celui de Nietzsche, celui de Sartre, est foncièrement différent de l’athéisme ancien. Ce n’est pas l’affirmation froide de l’inexistence de Dieu, mais une sorte de déploration dans laquelle l’amour est toujours là, même s’il s’est transformé en haine. Voyez la formule de Sartre dans L’Existentialisme est un humanisme, cette petite conférence dans laquelle il a popularisé son approche existentielle : « Si Dieu existait, ce serait une raison supplémentaire pour nous de le combattre ». Comme l’expliquait naguère Claude Tresmontant, l’athéisme devient ici antithéisme. Mais n’est-ce pas la même chose chez Nietzsche, qui s’est installé dans la délicieuse ambiguïté de la mort de Dieu ?

La « mort de Dieu » est un concept engendre par la liberté chrétienne. Nietzsche en emprunte l’expression a un cantique de Luther. Il va bien évidemment plus loin que Luther, vers le « Néant plein » de l’éternel retour et vers la Volonté de puissance de l’Homme qui s’accomplit en Surhomme… Pour le Maître de la Réforme, comme pour tous les chrétiens, Dieu est mort en Jésus-Christ, qui est le Verbe de Dieu, deuxième personne de la Trinité. Si Jésus est mort sur la Croix, on peut dire que Dieu est mort puisque Jésus est Dieu… La Mort (cessation de la vie) est incompatible avec Dieu, qui est la Vie, mais, tel est le mystère du Christ, en lui une mort humaine est attribuée au Vivant, c’est-à-dire mystérieusement vivifiée.

Au contraire, Nietzsche, dans sa perspective, inverse le donné chrétien. Pour lui, Dieu est mort car les hommes l’ont tue. Dieu est mort parce que la liberté humaine, infinie par la seule vertu de sa proclamation, ne pouvait plus supporter son existence. Cet événement est d’ordre culturel, ce qui renvoie à l’idée que la mise à mort de Dieu « au couteau »9, est un acte collectif, un monstrueux prodige du sacrilège. Selon Nietzsche, ce sacrilège doit être la source du bonheur moderne, il est au principe du véritable Gai savoir comme de toute philosophie nouvelle.

C’est là le nouveau Pari d’un Pascal inversé, fondateur d’un nouveau monde, inventeur de nouveaux paradigmes dont nous vivons encore aujourd’hui et que Nietzsche décrit ainsi :

En vérité, nous les philosophes, les esprits libres, la nouvelle que Dieu est mort, nous nous sentons illuminés d’une nouvelle aurore ; notre cœur en cela déborde de gratitude, de stupeur, de pressentiment, d’attente ; finalement, l’horizon nous paraît de nouveau libre ; la mer, notre mer est de nouveau ouverte devant nous. Peut-être n’a-t-il jamais existé une mer aussi ouverte ? 10

C’est l’allégresse libératrice d’une foi athée que Nietzsche décrit ici, une foi athée qui se perçoit elle-même sur le modèle inversé de la foi chrétienne, prétendant avoir dépassé le nihilisme dans un Ouiabsolu 11 qui suffit à faire sens, qui n’a plus à chercher un sens, qui est l’autre nom de la liberté absolue, c’est-à-dire de la liberté par rapport à tout sens ou plus précisément de la liberté comme sens pluriel. Ce Oui de Nietzsche, il ne le cache pas, c’est l’Amen du chrétien, une foi non dans la raison et dans ses constructions mais dans la Vie et sa puissance. La puissance de la vie ? C’est l’amour !

Nietzsche n’ose pas s’aventurer jusqu’à l’amour. Mais certains athées, ceux auxquels le Tout donne une sorte de vertige, peuvent être particulièrement accessibles à l’amour. Pourquoi ? Parce qu’ils ne calculent plus rien. Lorsque tout est comme rien, il ne reste que l’amour : une immense compassion totalement désintéressée, celle dont Sartre, dans certains de ses plus beaux élans, a donne une image contre tous ceux qu’il appelait les salauds, les gens trop bien dans leur peau que ne trouble plus le malheur du monde.

« Le devenir-athée, dit Sartre dans un texte peu connu sur Kierkegaard, est une longue entreprise difficile, un rapport absolu avec ces deux infinis, l’homme et l’univers »12. Être athée, au fond pour Sartre, c’est, au-delà de la nausée que cela provoque, accepter ce rapport absolu avec deux infinis, accepter d’être tout, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour totaliser le tout. Il faut bien faire son travail ! On en mourrait pour le monde, comme Dieu l’a fait lui-même dans l’Évangile. C’est que Sartre refuse Dieu, mais il ne peut pas, il ne sait pas refuser l’Absolu, qui est comme en déshérence et qu’il appartient au philosophe de ressaisir, un Absolu dont le philosophe sait qu’il ne peut le ressaisir que par un amour sans limite. Dans ses Carnets, Sartre ne parle pas d’amour, mais il est très clair sur le sens historique de son athéisme, sur cette relativité de l’histoire athée qui devient un absolu dans le sujet :

Je me suis choisi dans le XXesiècle. Pour parler comme Heidegger, c’est du XXesiècle et de ses problèmes que je me fais annoncer à moi-même ce que je suis […]. Je ne suis l’Absolu que parce que je suis historique. Voilà ce que je veux dire : si l’on considère que je subis l’histoire, alors je ne suis que relativité. Si l’on comprend au contraire que je me fais dans l’histoire, alors me voici à ma place un absolu. 13

Ce texte, paru dans des Carnets qui ont été livrés au public pour la première fois en 1983 — de manière posthume donc résonne comme la confession de l’athée. Plus clairement que Nietzsche (Sartre avait ce génie français de la clarté), la future idole de Saint-Germain des Prés, qui n’est à l’époque où il écrit ces lignes qu’un brillant normalien livre ici quelque chose comme le fond de son cœur : l’homme (il veut dire : l’homme qui a un destin et il emploie lui-même ce terme 14) est le là de l’être, le lieu de l’absolu. Devenir athée, c’est le comprendre. Pour Sartre, devenir athée est la seule manière (au XXesiècle) d’accéder à l’Absolu, c’est-à-dire au fond de se sauver. Ce souci du salut, on le retrouve dans les dernières lignes de ce livre si personnel Les Mots :

Puisque j’ai perdu mes chances de mourir inconnu, je me flatte quelquefois de vivre méconnu. Grisélidis pas morte. Pardaillan m’habite encore. Et Strogoff. Je ne relève que d’eux, qui ne relèvent que de Dieu et je ne crois pas en Dieu. Allez vous y reconnaître. Pour ma part, je ne m’y reconnais pas et je me demande parfois si je ne joue pas à qui perd gagne et ne m’applique à piétiner mes espoirs d’autrefois pour que tout me soit rendu au centuple. En ce cas je serais Philoctète. Magnifique et puant, cet infirme a donné jusqu’à son arc sans condition. Mais souterrainement, on peut être sûr qu’il attend sa récompense. […] Ce que j’aime en ma folie, c’est qu’elle m’a protégé, du premier jour, contre les séductions de « l’élite ». Jamais je ne me suis cru l’heureux propriétaire d’un « talent » : ma seule affaire était de me sauver rien dans les mains, rien dans les poches par le travail et la foi. Du coup, ma pure option ne m’élevait au-dessus de personne : sans équipement, sans outillage, je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier. Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui. 15

Ce texte est volontiers allusif et donc un peu obscur. Sartre veut manifestement rester méconnu de ses lecteurs. Il ne se livre pas sans une vraie réserve. On ne peut pas manquer de voir cependant que ce qui est le final de son autobiographie est traversé de résonances chrétiennes, à commencer par l’expression croire en Dieu, l’image de rendre au centuple, le rang social comme séduction, la folie (qui est érasmienne, plus sage que toutes les sagesses, dirait saint Paul), le fait d’être propriétaire d’un talent (avec les guillemets dans le texte originel, qui sont une manière de dire qu’il cite l’Évangile et n’entend pas le mot talent au sens courant, mais au sens que lui a donné la parabole éponyme). Enfin bien sûr, il y a l’idée du salut, un salut qui ne peut être que par les œuvres (ici : « le travail ») puisque Dieu n’existe pas dans sa « pure option » et que la foi a pour objet justement cet absolu qu’est le sujet. Mais quel est le sujet ? Comment peut-il être considéré comme le lieu de l’absolu, ainsi que Sartre l’envisageait déjà dans ses Carnets de la Guerre que nous venons de citer ? Au fond, c’est la question de Heidegger sur le Dasein, avec d’autres mots, non pas ceux du technicien allemand, mais ceux du moraliste français 16. Quels sont ces mots ? « Tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui ». Si l’homme est athée, c’est-à-dire s’il est le lieu de l’absolu, « ayant rangé l’impossible Salut au magasin des accessoires », alors il est aussi vrai qu’un homme vaut un homme (qui jugera l’homme pour dire que tel vaut moins qu’un autre), mais aussi qu’un homme les vaut tous puisqu’il est le Dasein, le lieu de l’être, le sens, le seul sens, et qu’il serait quelque chose comme dieu, si dieu existait.

Si l’on essaie de se résumer, pour cet athée qu’est Sartre et en raison même de la conscience qu’il a de son athéisme, la philosophie est bien l’art du salut (Pascal sur ce point a raison, il est resté maître du terrain, trois siècles après son fameux Pari). C’est sa seule signification, c’est en cela qu’elle peut se nommer elle-même, sans rire, une quête de l’absolu. Mais la où la religion, avec Luther, est allée, au-delà de toute philosophie, jusqu’au salut par la foi seule et, au surplus, jusqu’au salut sans les œuvres, Sartre inverse la position : certes, nous allons le voir, il garde la foi et ne la sacrifie pas à la Raison, il est trop philosophe pour commettre cette étroitesse impardonnable, celle de Monsieur Homais et du stupide XIXesiècle. Mais il donne toute efficacité non à la foi mais aux œuvres, à ce qu’il appelle le travail. C’est sans doute le sens spirituel de son adhésion au marxisme.

Concrètement, éthiquement, la foi peut très bien être mise de côté parce que les œuvres seules sont nécessaires. « Sans équipement, sans outillage, je me suis mis tout entier à l’œuvre pour me sauver tout entier ». La vie de Sartre, c’est son œuvre. Il n’est que ce qu’il se fait. « Tout entier », dit-il… Il n’a rien laissé à la contemplation, très peu (nous verrons quoi dans un instant) à la foi, très peu à son seul instinct de propriété, celui qu’il a développé pour son talent hors du commun. Le talent n’est rien, dit l’Évangile, tant qu’on ne l’a pas fait fructifier, tant qu’on ne l’a pas transformé en une œuvre.

Dans cette construction sublime du salut par les œuvres, qui est au fond l’autre nom de l’existentialisme (« Tu es ce que tu fais »), il reste malgré tout quelque chose à la foi. On ne peut pas l’éliminer purement et simplement et si l’athée Sartre la mentionne, à côté du travail (« me sauver par le travail et la foi »17), c’est parce qu’il en tient, malgré qu’il en ait, pour la nécessité d’une foi athée. Quelle est cette foi ? La foi dans le sujet comme absolu et donc comme libre, infiniment libre.

Cette infinie liberté, dans ce texte, Sartre lui donne des noms, qui ne sont pas des noms communs (comme dans un jeu de synonymie), mais des noms propres, parce que la liberté est toujours en propre ou n’est pas. Il cite donc trois noms propres, que l’on n’attendait pas en un moment aussi solennel que celui de la clôture de son autobiographie : « Griselidis pas morte », Pardaillan, et Strogoff 18. Un conte, un roman de cape et d’épée et un roman d’aventures pour jeunes… Ces trois références ont de quoi intriguer. Elles nous ramènent à la jeunesse de Sartre à ses héros et à ses rêves 19. Ces trois noms propres sont trois manières d’être au monde et trois manières d’avoir un destin. Trois manières donc d’incarner une foi laïque. Sartre a un très beau mot que n’aurait pas désavoué Bernanos, chantre de l’enfance héroïque « Je ne relève que d’eux, qui ne relèvent que de Dieu ». Si ses héros ne relèvent que de Dieu, on peut en dire autant de la foi athée de Jean-Paul Sartre : elle ne relève elle aussi que de Dieu finalement, à travers les personnages si classiques qui matérialisent son rêve quotidien.

Honnêteté ! Elle ne relève que de Dieu, a travers une sorte de dépit amoureux dans l’âme du jeune Jean-Paul, qui, quelque part, met en cause l’histoire de la déchristianisation en France, dont, au fond, cet athéisme est un produit. Mais voici le dépit amoureux d’abord :

Dieu m’aurait tiré de peine. J’aurais été chef-d’œuvre signé, assuré de tenir ma partie dans le concert universel. J’aurais attendu patiemment qu’il me révélât ses desseins et ma nécessité. Je pressentais la religion, je l’espérais, c’était le remède. Me l’eût-on refusé, je l’eusse inventé moi-même. On ne me la refusait pas. Élevé dans la foi catholique, j’appris que le Tout Puissant m’avait fait pour sa gloire : c’était plus que je n’osais rêver. Mais par la suite, dans le Dieu fashionable qu’on m’enseigna, je ne reconnus pas celui qu’attendait mon âme : il me fallait un Créateur, on me donnait un grand patron. Les deux n’étaient qu’un mais je l’ignorais. Je servais sans chaleur l’Idole pharisaïque et la doctrine officielle me dégoûtait de chercher ma propre foi. Quelle chance ! Confiance et désolation faisaient de mon âme un terrain de choix pour y semer le ciel. Sans cette méprise je serais moine. 20

Et voici la déesse Histoire, immédiatement après :

Mais ma famille avait été touchée par le lent mouvement de déchristianisation qui naquit dans la haute bourgeoisie voltairienne et prit un siècle pour s’étendre à toutes les couches de la Société.

L’athéisme de Sartre est bien un mélange entre dépit amoureux et conjoncture historique. N’empêche ! Athéisme ou pas, il garde de la foi entrevue dans le culte de l’absolu 21. Il vivra toujours de ce culte, malgré tous les malentendus.

Sartre athée nous fait sentir, par contre-position, ce que peut être un agnostique. Contrairement à l’athée, qui vibre, l’agnostique reste commodément installé dans le relatif et il relativise tout, jusqu’à cette installation même. C’est pourquoi le réel n’a pas de prise sur lui, il passe à côté de l’existence, et en devient littéralement insaisissable. Il est dans un perpétuel « ailleurs », toujours migrant pour employer un terme que l’on utilise beaucoup en ce moment, jamais « chez lui dans le monde » comme aurait dit Heidegger. Aucun savoir, aucune foi, il n’a pas de demeure. Notre monde, terrorisé de se voir assigné à résidence, cultive cet agnosticisme comme un symptôme de son nomadisme et se garde soigneusement de l’athéisme, qui, comme un Michel Onfray en porte sans le vouloir le témoignage, exige une forme de foi une foi athée.

Abbé Guillaume de Tanoüarn, in Délivrés (cerf)

1. Je ne dis pas que Nietzsche est le premier ou le seul à être athée. Mais il est le premier à découvrir la religion de l’athéisme et à la découvrir si étrangement proche du christianisme.

2. « Si les miracles accomplis chez toi l’avaient été dans Sodome, elle serait encore là aujourd’hui ». On en lit la raison au verset 21 : « Ils auraient fait pénitence ».

3. Lamentation funèbre chantée par les aèdes en Grèce antique [ndvi].

4. Pour le verset 19, j’ai adopté la traduction de Joachim PREMIAS, dans Les Paraboles de Jésus, Lyon, Xavier Mappus, 1964 p. 162. Il y a les enfants qui sont assis au bord du chemin et qui prétendent diriger le jeu en entonnant tantôt un chant funèbre, tantôt une danse. Mais ils sont toujours à contretemps, ils ne se donnent pas la peine d’observer les signes des temps, chantant un thrêne quand il faudrait être joyeux et jouant de la flûte quand il faudrait pleurer. Le dernier mot appartient à l’Histoire qui est comme un premier Jugement de Dieu : « Justice a été rendue à Dieu étant données ses œuvres ».

5. THOMAS D’AQUIN, Commentaire de l’évangile de Matthieu, chap. XI.

6. C’est Knabenbauer qui cite Jansenius. Je n’ai pas retrouve cette idée forte dans le commentaire évangélique de l’évêque d’Ypres. Voici néanmoins ce que l’on peut lire, sous la plume de KNABENBAUER, dans le Commentaire de Matthieu Paris 1886, t. I, p. 446 : « Jansenius a parfaitement raison de souligner que généralement les hommes ont coutume d’admirer l’austérité de la vie. Donc il est advenu, de par une économie divine, que par cette manifestation [austère] de sainteté, les hommes sont conduits à croire dans les paroles de cet homme austère. Mais Jean n’a pas été envoyé pour que tous puissent imiter l’exemple de sa vie, mais ‘pour qu’il rende témoignage à la lumière’, à laquelle il confère l’autorité de son austérité. Il n’en est pas de même du Christ. L’exemple de sa vie est proposé à tous. Son office propre est d’attirer à lui tous les hommes, ce qui ne peut se faire avec toute l’efficacité requise que par une adaptation [attemperatio] et un accommodement [condescensio cum omnibus] envers tous ». Étonnantes formules !

7. Comme il en accepte la perspective dans la parabole des Dix mines (Lc 19, 22) : « Tu savais que je suis un homme dur [austerusl, retirant ce que je n’ai pas mis en dépôt et moissonnant ce que je n’ai pas semé... ».

8. « Soyez de bons banquiers, sachant reconnaître la bonne et la mauvaise monnaie », CLÉMENT D’ALEXANDRIE, Stromates VI, Paris, Éd. du Cerf, coll. « Sources chrétiennes », 1997, p. 224 n. I.

9. F. NIETZSCHE, Le Gai Savoir, n° 125 : c’est le texte célèbre sur le fou qui vient trop tôt dire que Dieu est mort. Nietzsche précise « sous nos couteaux » : « N’entendons-nous pas le bruit des fossoyeurs qui ensevelissent Dieu ? Ne sentons-nous pas l’odeur de la putréfaction divine ? Même les dieux se putréfient ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et nous l’ayons tué ! Comment nous consolons-nous, nous les plus assassins de tous les assassins ? La chose la plus sainte et la plus puissante qu’ait jusqu’ici possédée le monde est saignée à blanc, égorgée sous nos couteaux. Qui nous lavera en nous purifiant ce sang ? Avec quelle eau pourrons-nous nous purifier ? Quels rites d’expiation, quelle fête sacrée devons-nous inventer ? » Pour une analyse puissante de ce texte, voir Karl JASPERS, Nietzsche, Introduction à sa philosophie, Paris, Gallimard, 1950, p. 247 s., avec ce mot de Nietzsche expliquant la mort de Dieu : « L’homme ne supporte pas que vive un pareil témoin ».

10. Sur Nietzsche et Pascal, on trouve un bel ensemble de textes dans Georges MOREL, Nietzsche, t. II, Analyse de la maladie, Paris, Aubier Montaigne, 1985, p. 175-176. Voir F. NIETZSCHE, Le Gai Savoir, n° 338.

11. « Le fait de dire Oui et Amen » dans Ainsi parlait Zarathoustra, paragraphe Le convalescent. Ce Oui, chez Nietzsche est bien religieux, puisqu’il est le synonyme de l’Amen.

12. Jean-Paul SARTRE, Situations IX, « L’universel singulier » [1966], éd. Gallimard 1972, p. 189.

13. J.-P. SARTRE, Carnets, Gallimard 1995 p. 244. Dans L’Être et le néant, Paris Gallimard, 1980 p. 243, on trouve un étonnant corrélât de cette quête de l’Absolu en soi-même : « Le pour-soi [la conscience] est double fuite du monde. […] Le possible est le libre terme de la fuite. Le pour-soi ne peut fuir vers un Transcendant qu’il n’est pas. Mais seulement vers un transcendant qu’il est. C’est ce qui ôte toute possibilité d’arrêt à cette fuite perpétuelle. […] Ainsi courons-nous après un possible que notre course même fait apparaître, qui n’est rien que notre course et qui se définit par là-même comme hors d’atteinte ». Écrire : le pour soi ne peut fuir vers un transcendant qu’il n’est pas, c’est évidemment préjuger de la solution du problème existentiel et l’interpréter a prioride manière purement athée. PLATON dans le Théétète (176a) disait lui : « La fuite, cette entrée en ressemblance [homoiosis] avec Dieu ». On doit remarquer cet accord étrange entre Platon et Sartre sur l’idée que la conscience fuit le monde. Parce qu’elle l’est en définitive, pense Sartre. Parce qu’il n’est pas, explique Platon.

14. Par ses origines protestantes, il croit à la prédestination, il se sait prédestiné.

15. J.-P. SARTRE, Les Mots, Paris, Gallimard, 1964, p. 212.

16. Il faudrait réfléchir sur le fait que Sartre est essentiellement un moraliste, qu’il n’est ni un politique ni un pur spéculateur ou un pur métaphysicien. Sa métaphysique est elle-même morale, comme celle de Spinoza.

17. En intervertissant les deux termes du couple classique : la foi et les œuvres. Cette interversion signifie que le travail est tout et que la foi athée n’est rien sans lui.

18. Grisélidis est l’héroïne d’une légende dont Boccace est le premier interprète, dont Charles Perrault fit un Conte en vers et que reprendra Massenet dans l’un de ses meilleurs opéras : elle est tentée par le diable qui cherche atteindre sa fidélité à son mari, puis son amour maternel. Elle est plus forte que toutes les épreuves.
Pardaillan est une série de capes et d’épées, parue au début du XXe qui est encore une leçon d’héroïsme.
Roman de Jules Verne,
Michel Strogoff met en scène un courrier du Tsar, qui doit à tout prix remplir sa mission dans les meilleurs délais.

19. Il est question par le menu de ces personnages et du culte que leur voue le jeune Sartre dans Les Mots, p. 106 s.

20. Ibid., p.78-79.

21. La description de l’athée old school, ibid., p. 79 s. est bien celle d’un homme qui reste tourmenté par l’absoluité de sa position métaphysique.

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Obéir-écouter-regarder (par E. Bianchi)

« Le croyant, c’est-à-dire celui qui adhère à Dieu, se sachant appelé par lui, cherche avant tout à écouter sa Parole. Voilà pourquoi l’obéissance à Dieu signifie surtout écoute de la Parole de Dieu, inscrite dans la création, contenue dans les saintes Écritures, éloquence dans l’histoire et la communauté chrétienne. Écoute, Israël ! (Dt 6,4), voilà le grand commandement. Cette invitation à écouter, c’est-à-dire à accomplir la volonté de Dieu exprimée dans sa parole, est constante dans les Écritures de l’ancienne et de la nouvelle Alliance. Écouter signifie toujours réaliser, faire, accomplir la Parole de Dieu, c’est-à-dire obéir au Seigneur, comme le montre de manière synthétique la réponse donnée par Israël à l’alliance offerte par Dieu : Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons et nous y obéirons (Ex 24, 7).

La première tâche du chrétien sera donc l’écoute assidue de la Parole, proclamée dans la liturgie, et lue, méditée, prière et contemplée chaque jour dans la lectio divina, afin qu’elle soit nourriture dans sa vie de foi, inspiration de chaque pensée, sentiment et action, critère de tout choix. La parole de Dieu germe et grandit, de jour et de nuit, comme une semence, même si le croyant ne sait pas comment et ne peut vérifier cette réalité. Les expressions obéissance à l’Évangile, obéissance à la foi et obéissance à la vérité rappellent que la communion avec Dieu passe par la connaissance de sa volonté et la réalisation de toute parole venant de lui. 

http://static.marche.retraitedanslaville.org/var/images/balade-dans-la-bible-1-.jpg

Illustration tirée du site « Marche dans la ville »

Dieu nous a appelés à la liberté, il nous veut libres, il ne nous impose pas sa volonté, et s’il nous a libérés du mal par le Christ, c’est pour que nous soyons vraiment libres (voir Ga 5,1). Dieu sait que ce n’est que dans la liberté que l’homme peut l’aimer et accepter son amour. La véritable obéissance chrétienne, ne l’oublions pas, naît uniquement d’un exercice du libre arbitre. C’est un exercice laborieux, parce qu’il s’agit d’assumer une responsabilité et de n’agir qu’en se fiant à la vie authentique et en obéissant aux exigences de l’amour. C’est dans le profond de notre conscience que nous pouvons écouter la parole de Dieu adressée à chacun d’entre nous et, dans le dialogue de notre conscience, nous pouvons parvenir librement et par amour à l’obéissance.  

C’est ainsi que nous pouvons faire une découverte simple et extrêmement profonde : obéir signifie comprendre que nous sommes appelés à regarder non pas tant ni seulement vers Dieu, mais avec lui vers les autres et vers la réalité, jusqu’à acquérir son propre regard. »

in Enzo Bianchi, Librement et par amour – un nouveau regard sur la vie religieuse, éd. Mediaspaul,  2015, p. 76-77. 

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Obéir-écouter-regarder (par E. Bianchi)

« Le croyant, c’est-à-dire celui qui adhère à Dieu, se sachant appelé par lui, cherche avant tout à écouter sa Parole. Voilà pourquoi l’obéissance à Dieu signifie surtout écoute de la Parole de Dieu, inscrite dans la création, contenue dans les saintes Écritures, éloquence dans l’histoire et la communauté chrétienne. Écoute, Israël ! (Dt 6,4), voilà le grand commandement. Cette invitation à écouter, c’est-à-dire à accomplir la volonté de Dieu exprimée dans sa parole, est constante dans les Écritures de l’ancienne et de la nouvelle Alliance. Écouter signifie toujours réaliser, faire, accomplir la Parole de Dieu, c’est-à-dire obéir au Seigneur, comme le montre de manière synthétique la réponse donnée par Israël à l’alliance offerte par Dieu : Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons et nous y obéirons (Ex 24, 7).

La première tâche du chrétien sera donc l’écoute assidue de la Parole, proclamée dans la liturgie, et lue, méditée, prière et contemplée chaque jour dans la lectio divina, afin qu’elle soit nourriture dans sa vie de foi, inspiration de chaque pensée, sentiment et action, critère de tout choix. La parole de Dieu germe et grandit, de jour et de nuit, comme une semence, même si le croyant ne sait pas comment et ne peut vérifier cette réalité. Les expressions obéissance à l’Évangile, obéissance à la foi et obéissance à la vérité rappellent que la communion avec Dieu passe par la connaissance de sa volonté et la réalisation de toute parole venant de lui. 

http://static.marche.retraitedanslaville.org/var/images/balade-dans-la-bible-1-.jpg

Illustration tirée du site « Marche dans la ville »

Dieu nous a appelés à la liberté, il nous veut libres, il ne nous impose pas sa volonté, et s’il nous a libérés du mal par le Christ, c’est pour que nous soyons vraiment libres (voir Ga 5,1). Dieu sait que ce n’est que dans la liberté que l’homme peut l’aimer et accepter son amour. La véritable obéissance chrétienne, ne l’oublions pas, naît uniquement d’un exercice du libre arbitre. C’est un exercice laborieux, parce qu’il s’agit d’assumer une responsabilité et de n’agir qu’en se fiant à la vie authentique et en obéissant aux exigences de l’amour. C’est dans le profond de notre conscience que nous pouvons écouter la parole de Dieu adressée à chacun d’entre nous et, dans le dialogue de notre conscience, nous pouvons parvenir librement et par amour à l’obéissance.  

C’est ainsi que nous pouvons faire une découverte simple et extrêmement profonde : obéir signifie comprendre que nous sommes appelés à regarder non pas tant ni seulement vers Dieu, mais avec lui vers les autres et vers la réalité, jusqu’à acquérir son propre regard. »

in Enzo Bianchi, Librement et par amour – un nouveau regard sur la vie religieuse, éd. Mediaspaul,  2015, p. 76-77. 

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En souriant… Eugène Labiche, Cette charge écrasante qu’on appelle la reconnaissance

SCÈNE VII

ARMAND ; puis HENRIETTE

ARMAND, seul : Je n’y comprends plus rien… je suis abasourdi !

HENRIETTE, entrant par la droite, au fond : Ah ! monsieur Armand !

ARMAND : Mademoiselle Henriette !

HENRIETTE : Avez-vous causé avec papa ?

ARMAND : Oui, mademoiselle.

HENRIETTE : Eh bien ?

ARMAND : Je viens d’acquérir la preuve de sa parfaite antipathie.

HENRIETTE : Que dites-vous là ? C’est impossible.

ARMAND : Il a été jusqu’à me reprocher de l’avoir sauvé au Montenvers… J’ai cru qu’il allait m’offrir cent francs de récompense.

HENRIETTE : Cent francs ! par exemple !

ARMAND : Il dit que c’est le prix !…

HENRIETTE : Mais c’est horrible !… c’est de l’ingratitude…

ARMAND : J’ai senti que ma présence le froissait, le blessait… et je n’ai plus, mademoiselle, qu’à vous faire mes adieux.

HENRIETTE, vivement : Mais pas du tout ! restez !

ARMAND : à quoi bon ? c’est à Daniel qu’il réserve votre main.

HENRIETTE : Monsieur Daniel ?… mais je ne veux pas !

ARMAND, avec joie : Ah !

HENRIETTE, se reprenant : Ma mère ne veut pas ! elle ne partage pas les sentiments de papa ; elle est reconnaissante, elle ; elle vous aime… Tout à l’heure elle me disait encore : « M. Armand est un honnête homme… un homme de cœur, et ce que j’ai de plus cher au monde, je le lui donnerai… »

ARMAND : Mais ce qu’elle a de plus cher… c’est vous !

HENRIETTE, naïvement : Je le crois.

ARMAND : Ah ! mademoiselle, que je vous remercie !

HENRIETTE : Mais c’est maman qu’il faut remercier.

ARMAND : Et vous, mademoiselle, me permettez-vous d’espérer que vous aurez pour moi la même bienveillance ?

HENRIETTE, embarrassée : Moi, monsieur ?…

ARMAND : Oh ! parlez, je vous en supplie…

HENRIETTE, baissant les yeux : Monsieur, lorsqu’une demoiselle est bien élevée, elle pense toujours comme sa maman.

Elle se sauve.

SCÈNE VIII

ARMAND ; puis DANIEL

ARMAND, seul : Elle m’aime ! elle me l’a dit !… Ah ! je suis trop heureux !… ah !…

DANIEL, entrant : Bonjour, Armand.

ARMAND : C’est vous… (À part) Pauvre garçon !

DANIEL : Voici l’heure de la philosophie… M. Perrichon se recueille… et, dans dix minutes, nous allons connaître sa réponse. Mon pauvre ami !

ARMAND : Quoi donc ?

DANIEL : Dans la campagne que nous venons de faire, vous avez commis fautes sur fautes…

ARMAND, étonné : Moi ?

DANIEL : Tenez, je vous aime, Armand… et je veux vous donner un bon avis qui vous servira… pour une autre fois ! Vous avez un défaut mortel !

ARMAND : Lequel ?

DANIEL : Vous aimez trop à rendre service… c’est une passion malheureuse !

ARMAND, riant : Ah ! par exemple !

DANIEL : Croyez-moi… j’ai vécu plus que vous, et dans un monde… plus avancé ! Avant d’obliger un homme, assurez-vous bien d’abord que cet homme n’est pas un imbécile.

ARMAND : Pourquoi ?

DANIEL : Parce qu’un imbécile est incapable de supporter longtemps cette charge écrasante qu’on appelle la reconnaissance ; il y a même des gens d’esprit qui sont d’une constitution si délicate…

ARMAND, riant : Allons ! développez votre paradoxe !

DANIEL : Voulez-vous un exemple ? M. Perrichon

PERRICHON, passant sa tête à la porte du pavillon Mon nom !

DANIEL : Vous me permettrez de ne pas le ranger dans la catégorie des hommes supérieurs.

Perrichon disparaît.

DANIEL : Eh bien, M. Perrichon vous a pris tout doucement en grippe.

ARMAND : J’en ai bien peur.

DANIEL : Et pourtant vous lui avez sauvé la vie. Vous croyez peut-être que ce souvenir lui rappelle un grand acte de dévouement ? Non ! il lui rappelle trois choses : Primo, qu’il ne sait pas monter à cheval ; secundo, qu’il a eu tort de mettre des éperons, malgré l’avis de sa femme ; tertio, qu’il a fait en public une culbute ridicule…

ARMAND : Soit, mais…

DANIEL : Et, comme il fallait un bouquet à ce beau feu d’artifice, vous lui avez démontré, comme deux et deux font quatre, que vous ne faisiez aucun cas de son courage, en empêchant un duel… qui n’aurait pas eu lieu.

ARMAND : Comment ?

DANIEL : J’avais pris mes mesures… Je rends aussi quelquefois des services.

ARMAND : Ah ! vous voyez bien !

DANIEL : Oui, mais, moi, je me cache… je me masque ! Quand je pénètre dans la misère de mon semblable, c’est avec des chaussons et sans lumière… comme dans une poudrière ! D’où je conclus…

ARMAND : Qu’il ne faut obliger personne ?

DANIEL : Oh non ! mais il faut opérer nuitamment et choisir sa victime ! D’où je conclus que ledit Perrichon vous déteste : votre présence l’humilie, il est votre obligé, votre inférieur ! vous l’écrasez, cet homme !

ARMAND : Mais c’est de l’ingratitude !…

DANIEL : L’ingratitude est une variété de l’orgueil… « C’est l’indépendance du cœur », a dit un aimable philosophe. Or, M. Perrichon est le carrossier le plus indépendant de la carrosserie française ! J’ai flairé cela tout de suite… Aussi ai-je suivi une marche tout a fait opposée à la vôtre.

ARMAND : Laquelle ?

DANIEL : Je me suis laissé glisser… exprès ! dans une petite crevasse… pas méchante.

ARMAND : Exprès ?

DANIEL : Vous ne comprenez pas ? Donner à un carrossier l’occasion de sauver son semblable, sans danger pour lui, c’est un coup de maître ! Aussi, depuis ce jour, je suis sa joie, son triomphe, son fait d’armes ! Dès que je parais, sa figure s’épanouit, son estomac se gonfle, il lui pousse des plumes de paon dans sa redingote… Je le tiens ! comme la vanité tient l’homme… Quand il se refroidit, je le ranime, je le souffle… je l’imprime dans le journal… à trois francs la ligne !

ARMAND : Ah bah ? c’est vous ?

DANIEL : Parbleu ! Demain, je le fais peindre l’huile… en tête à tête avec le Mont Blanc ! J’ai demandé un tout petit Mont Blanc et un immense Perrichon ! Enfin, mon ami, retenez bien ceci… et surtout gardez-moi le secret : les hommes ne s’attachent point à nous en raison des services que nous leur rendons, mais en raison de ceux qu’ils nous rendent !

ARMAND : Les hommes… c’est possible… mais les femmes ?

DANIEL : Eh bien, les femmes…

ARMAND : Elles comprennent la reconnaissance, elles savent garder au fond du cœur le souvenir du bienfait.

DANIEL : Dieu ! la jolie phrase !

ARMAND : Heureusement, madame Perrichon ne partage pas les sentiments de son mari.

DANIEL : La maman est peut-être pour vous… mais j’ai pour moi l’orgueil du papa… Du haut du Montenvers ma crevasse me protège !

Eugène Labiche, in Le Voyage de Monsieur Perrichon

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En souriant… Eugène Labiche, Cette charge écrasante qu’on appelle la reconnaissance

SCÈNE VII

ARMAND ; puis HENRIETTE

ARMAND, seul : Je n’y comprends plus rien… je suis abasourdi !

HENRIETTE, entrant par la droite, au fond : Ah ! monsieur Armand !

ARMAND : Mademoiselle Henriette !

HENRIETTE : Avez-vous causé avec papa ?

ARMAND : Oui, mademoiselle.

HENRIETTE : Eh bien ?

ARMAND : Je viens d’acquérir la preuve de sa parfaite antipathie.

HENRIETTE : Que dites-vous là ? C’est impossible.

ARMAND : Il a été jusqu’à me reprocher de l’avoir sauvé au Montenvers… J’ai cru qu’il allait m’offrir cent francs de récompense.

HENRIETTE : Cent francs ! par exemple !

ARMAND : Il dit que c’est le prix !…

HENRIETTE : Mais c’est horrible !… c’est de l’ingratitude…

ARMAND : J’ai senti que ma présence le froissait, le blessait… et je n’ai plus, mademoiselle, qu’à vous faire mes adieux.

HENRIETTE, vivement : Mais pas du tout ! restez !

ARMAND : à quoi bon ? c’est à Daniel qu’il réserve votre main.

HENRIETTE : Monsieur Daniel ?… mais je ne veux pas !

ARMAND, avec joie : Ah !

HENRIETTE, se reprenant : Ma mère ne veut pas ! elle ne partage pas les sentiments de papa ; elle est reconnaissante, elle ; elle vous aime… Tout à l’heure elle me disait encore : « M. Armand est un honnête homme… un homme de cœur, et ce que j’ai de plus cher au monde, je le lui donnerai… »

ARMAND : Mais ce qu’elle a de plus cher… c’est vous !

HENRIETTE, naïvement : Je le crois.

ARMAND : Ah ! mademoiselle, que je vous remercie !

HENRIETTE : Mais c’est maman qu’il faut remercier.

ARMAND : Et vous, mademoiselle, me permettez-vous d’espérer que vous aurez pour moi la même bienveillance ?

HENRIETTE, embarrassée : Moi, monsieur ?…

ARMAND : Oh ! parlez, je vous en supplie…

HENRIETTE, baissant les yeux : Monsieur, lorsqu’une demoiselle est bien élevée, elle pense toujours comme sa maman.

Elle se sauve.

SCÈNE VIII

ARMAND ; puis DANIEL

ARMAND, seul : Elle m’aime ! elle me l’a dit !… Ah ! je suis trop heureux !… ah !…

DANIEL, entrant : Bonjour, Armand.

ARMAND : C’est vous… (À part) Pauvre garçon !

DANIEL : Voici l’heure de la philosophie… M. Perrichon se recueille… et, dans dix minutes, nous allons connaître sa réponse. Mon pauvre ami !

ARMAND : Quoi donc ?

DANIEL : Dans la campagne que nous venons de faire, vous avez commis fautes sur fautes…

ARMAND, étonné : Moi ?

DANIEL : Tenez, je vous aime, Armand… et je veux vous donner un bon avis qui vous servira… pour une autre fois ! Vous avez un défaut mortel !

ARMAND : Lequel ?

DANIEL : Vous aimez trop à rendre service… c’est une passion malheureuse !

ARMAND, riant : Ah ! par exemple !

DANIEL : Croyez-moi… j’ai vécu plus que vous, et dans un monde… plus avancé ! Avant d’obliger un homme, assurez-vous bien d’abord que cet homme n’est pas un imbécile.

ARMAND : Pourquoi ?

DANIEL : Parce qu’un imbécile est incapable de supporter longtemps cette charge écrasante qu’on appelle la reconnaissance ; il y a même des gens d’esprit qui sont d’une constitution si délicate…

ARMAND, riant : Allons ! développez votre paradoxe !

DANIEL : Voulez-vous un exemple ? M. Perrichon

PERRICHON, passant sa tête à la porte du pavillon Mon nom !

DANIEL : Vous me permettrez de ne pas le ranger dans la catégorie des hommes supérieurs.

Perrichon disparaît.

DANIEL : Eh bien, M. Perrichon vous a pris tout doucement en grippe.

ARMAND : J’en ai bien peur.

DANIEL : Et pourtant vous lui avez sauvé la vie. Vous croyez peut-être que ce souvenir lui rappelle un grand acte de dévouement ? Non ! il lui rappelle trois choses : Primo, qu’il ne sait pas monter à cheval ; secundo, qu’il a eu tort de mettre des éperons, malgré l’avis de sa femme ; tertio, qu’il a fait en public une culbute ridicule…

ARMAND : Soit, mais…

DANIEL : Et, comme il fallait un bouquet à ce beau feu d’artifice, vous lui avez démontré, comme deux et deux font quatre, que vous ne faisiez aucun cas de son courage, en empêchant un duel… qui n’aurait pas eu lieu.

ARMAND : Comment ?

DANIEL : J’avais pris mes mesures… Je rends aussi quelquefois des services.

ARMAND : Ah ! vous voyez bien !

DANIEL : Oui, mais, moi, je me cache… je me masque ! Quand je pénètre dans la misère de mon semblable, c’est avec des chaussons et sans lumière… comme dans une poudrière ! D’où je conclus…

ARMAND : Qu’il ne faut obliger personne ?

DANIEL : Oh non ! mais il faut opérer nuitamment et choisir sa victime ! D’où je conclus que ledit Perrichon vous déteste : votre présence l’humilie, il est votre obligé, votre inférieur ! vous l’écrasez, cet homme !

ARMAND : Mais c’est de l’ingratitude !…

DANIEL : L’ingratitude est une variété de l’orgueil… « C’est l’indépendance du cœur », a dit un aimable philosophe. Or, M. Perrichon est le carrossier le plus indépendant de la carrosserie française ! J’ai flairé cela tout de suite… Aussi ai-je suivi une marche tout a fait opposée à la vôtre.

ARMAND : Laquelle ?

DANIEL : Je me suis laissé glisser… exprès ! dans une petite crevasse… pas méchante.

ARMAND : Exprès ?

DANIEL : Vous ne comprenez pas ? Donner à un carrossier l’occasion de sauver son semblable, sans danger pour lui, c’est un coup de maître ! Aussi, depuis ce jour, je suis sa joie, son triomphe, son fait d’armes ! Dès que je parais, sa figure s’épanouit, son estomac se gonfle, il lui pousse des plumes de paon dans sa redingote… Je le tiens ! comme la vanité tient l’homme… Quand il se refroidit, je le ranime, je le souffle… je l’imprime dans le journal… à trois francs la ligne !

ARMAND : Ah bah ? c’est vous ?

DANIEL : Parbleu ! Demain, je le fais peindre l’huile… en tête à tête avec le Mont Blanc ! J’ai demandé un tout petit Mont Blanc et un immense Perrichon ! Enfin, mon ami, retenez bien ceci… et surtout gardez-moi le secret : les hommes ne s’attachent point à nous en raison des services que nous leur rendons, mais en raison de ceux qu’ils nous rendent !

ARMAND : Les hommes… c’est possible… mais les femmes ?

DANIEL : Eh bien, les femmes…

ARMAND : Elles comprennent la reconnaissance, elles savent garder au fond du cœur le souvenir du bienfait.

DANIEL : Dieu ! la jolie phrase !

ARMAND : Heureusement, madame Perrichon ne partage pas les sentiments de son mari.

DANIEL : La maman est peut-être pour vous… mais j’ai pour moi l’orgueil du papa… Du haut du Montenvers ma crevasse me protège !

Eugène Labiche, in Le Voyage de Monsieur Perrichon

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