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septembre 2016

En appelant… André Sève, Adveniat Regnum Tuum (Père d’Alzon)

Toutes les affections de mon cœur, toutes les puissances de mon être doivent être tendues vers Lui. Voilà ma vie. Ma vie c’est le Christ.

Je ne puis pas aimer Jésus-Christ sans vouloir que tous l’aiment.

Pourquoi dormez-vous pendant qu’un monde naît ?


« Je ne puis aimer Jésus-Christ sans vouloir que tous l’aiment, et voilà le caractère apostolique de ma vie »1.

Dernière phrase du Directoire, ce même Directoire qui commence par : « Le Christ est ma vie ». Une belle unité, l’unité même de la vie du Père Emmanuel d’Alzon et de ses écrits : saisi par le Christ, il a voulu crier partout que le Christ est la Vie.

Homme des synthèses, il est totalement étranger à une quelconque division entre action et contemplation : la vie intérieure doit jeter dans l’apostolat, sinon il faut se poser des questions sur cette vie intérieure. Il voit ses religieux comme des hommes qui, sortant de la prière et de l’étude, foncent dans tous les azimuts.

Il a cherché une devise qui puisse maintenir cette profonde unité de la vie assomptionniste. Il a choisi : Que votre Règne arrive : « Notre vie spirituelle, notre substance religieuse, notre raison d’être comme Augustins de l’Assomption, se trouve dans notre devise Adveniat Regnum Tuum (ART) : l’avènement du Règne de Dieu dans nos âmes, l’avènement du Règne de Dieu dans le monde »2.

Il voit cet ART comme un dynamisme en expansion : le Règne de Dieu s’empare du cœur d’un apôtre ; l’apôtre propage le Règne dans le cœur des autres ; par tous ces cœurs investis, le Règne de Dieu imprègne l’air, les institutions et les mœurs.

Dans les pages précédentes nous sommes restés longtemps devant le face à face d’un homme avec Dieu, mais loin d’être une vie enclose, c’est le noyau ardent où l’amour se prépare à s’en aller sur les places et aux carrefours.

Le Règne en nous

« Chaque âme est un royaume. Un homme est un monde et il faut que Jésus-Christ y règne »3. L’incarnation mystique n’est pas autre chose que ce règne du Christ en chacun de nous, mais l’idée de Règne va permettre au P. d’Alzon d’insister sur les aspects dynamiques et positifs de l’incarnation. Il ne s’agit plus seulement de mourir, nous avons des choses à vivre : « Le Règne en nous, c’est l’état de nos relations avec Dieu »4.

Ces relations, il les voit d’abord comme un incessant et triple mouvement : « Nous nous dépouillons de nos défauts, nous lui donnons sur nous un empire absolu et nous pouvons alors recevoir ses communications ».

Autre approche : « l’ART en nous est la dépendance la plus absolue de tout notre être à l’action de Dieu ». Si tant de dépendance nous hérisse, le P. d’Alzon nous renvoie au mystère de notre liberté. Nous la vivons l’intérieur du vouloir de Dieu, avec lequel coïncide tout ce que nous pouvons vouloir et faire de plus foncièrement heureux pour nous : « Dieu nous rend toujours plus libre à mesure que nous le faisons régner plus parfaitement sur nous. La perfection de notre obéissance est le principe de la perfection de notre liberté. Dieu ne règne pas sur des esclaves ». De quoi exorciser un vocabulaire alzonien (les droits de Dieu, son empire souverain, notre dépendance) qui pourrait voiler la réalité : Dieu étant Amour, son Règne ne peut être qu’une relation d’amour. Son empire est celui de l’amour, et lui dire que vienne ton Règne en moi n’est qu’une autre façon de lui dire je t’aime.

Mais que savons-nous sur son amour et sur le nôtre ? Comment se tenir devant Dieu, avec Dieu ? Comment « établir en nous le plus beau, le plus ordonné des royaumes pour Dieu » ?

Réponse du P. d’Alzon : « Par les recherches de la foi, les désirs et la confiance de l’espérance, les élans de l’amour ».

On ne s’étonnera pas de retrouver ici les théologales, les trois grandes forces d’adhésion à Dieu. Pour le P. d’Alzon, dès qu’il s’agit de vivre quelque chose avec Dieu, et donc ici de le faire régner en nous, cela ne peut être qu’un monde de sentiments, de relations et de progrès qui se ramène forcément à croire en Lui, à Lui faire confiance et à L’aimer.

En établissant cette identité, le Règne de Dieu en nous c’est notre vie théologale, nous bouclons la boucle de la spiritualité du P. d’Alzon. Nous avons commencé par les théologales en recevant le choc de sa foi-amour. Arrivés au terme, à cet ART qui synthétise sa pensée et son action, nous découvrons que les théologales sont les trois essentielles relations par lesquelles son Règne s’établit concrètement en nous : nous accueillons sa Révélation et nous lui donnons notre foi, nous recevons ses promesses et nous lui donnons notre confiance, nous nous ouvrons à son amour et nous essayons de hausser jusqu’à cet éblouissement nos puissances d’aimer.

L’unité de pensée est très forte, les deux grandes intuitions du Père, la vie théologale et le Règne, imprègnent tellement tous ses écrits, en sont si intimement mêlées que l’on tombe forcément dans des redites. Il faudrait que je cite ici des textes sur la vie de foi, de confiance et d’amour, mais je pense que je peux me permettre de renvoyer au chapitre 3 sur la foi-amourdu P. d’Alzon.

J’ai cependant glané dans ses lettres de direction de si fortes objurgations à vivre sous la main de Dieu, sous l’empire du Christ, que je les livre pêle-mêle comme illustration de ce qu’il mettait dans « faire régner Dieu en nous » :

Vous ne vous rendez pas assez compte des droits de Notre-Seigneur sur votre âme. Quand ne lui refuserez-vous rien, rien, rien ? Vous étouffez, vous êtes à l’étroit, vous avez besoin de l’immensité de Dieu… Il faut vous exercer à la vie de foi… Soyez une fille de foi. Cherchez Dieu dans toutes vos actions. Tout pour vous doit partir de Notre-Seigneur, tout doit y retourner, tout en vous doit tendre à ce centre… Je reviendrai imperturbablement à la charge pour vous redire sur tous les tons : Dieu vous attend, Dieu vous veut toute sienne… Il faut tout prendre de la vie et des pensées de Notre-Seigneur pour faire divinement ce que vous faites… Ne vous tracassez pas de savoir si vous tenez trop aux choses de la terre, occupez-vous de savoir si vous mettez toute votre délectation en Dieu… j’aime peu le genre désespérant de Massillon, il nous damne à force de nous menacer de l’enfer. À côté de la justice de Dieu il faut toujours parler de sa bonté : il y a dans notre confiance filiale quelque chose qui touche le plus son cœur… Vous devez faire de tout un aliment d’amour de Dieu.

Dieu règne dans un cœur d’homme quand cet homme vit d’amour, tous ces amours que le P. d’Alzon énumère souvent : amour de Dieu-Trinité, amour de Jésus‑Christ, amour de Marie, amour de l’Église, et donc de tous les hommes pour qui l’Église est faite. « L’amour de Dieu, fait-il remarquer, en s’accroissant, transforme les autres amours ». Du Règne en nous, l’horizon s’ouvre sur le Règne autour de nous.

Le Règne autour de nous

Quand il parle du Règne, jamais le P. d’Alzon ne s’arrête à ce Règne en nous. Immédiatement, il ajoute : et autour de nous. Il lie si fortement les deux choses que mystique et apostolat sont chez lui indissociables : l’Adveniat Regnum Tuum part de nos cœurs pour conquérir le monde. Tant pis si conquérir offusque des gens qui n’osent plus dire Vienne ton Règne que mezzo voce, ce n’était vraiment pas le genre du P. d’Alzon. Conquérir le monde à Dieu, réaliser l’ART c’est à la fois conquérir les cœurs un par un et aussi construire des communautés et des sociétés où règnent la foi et l’amour. Le Règne est un rassemblement et un climat.

Voilà pourquoi l’Église est tout pour le P. d’Alzon : c’est le Règne en marche, le commencement du prodigieux rassemblement ultime où Dieu sera tout en tous, belle définition du Règne (1 Co 15, 28).

Dès maintenant, le Royaume existe là, où des hommes, en pratiquant la justice et la fraternité, aiment Dieu, même s’ils ne le savent pas (Mt 25, 40).

L’Église n’est pas le Royaume, mais on peut les identifier comme le fait le P. d’Alzon, au sens où l’Église est le sacrement du Royaume, une réalité signe. Elle prépare le Royaume et elle le rend visible par sa sainteté quand elle est manifestement le lieu où des hommes cherchent la volonté de Dieu. Mais elle est signe aussi du Royaume dans ses imperfections mêmes qui montrent tout ce que nous avons à attendre de Dieu seul pour passer de l’Église au Royaume.

Établir le Règne autour de nous c’est, concrètement, servir l’Église, servir le Royaume, en multipliant les êtres et les lieux qui passent dans l’attraction de Dieu. Dès que pour nous Vienne ton Règne est vraiment un cri d’amour, il ne peut que se muer en zèle.

Zèle ? à peine le mot vient-il de m’échapper que j’en mesure la dévalorisation, il fait penser maintenant quelqu’un qui fait du zèle. On est d’ailleurs obligé de prendre la défense de tous les mots de l’ARTchez le P. d’Alzon : zèle, dévouement, don, et même apostolat !

Pourquoi font-ils maintenant sourire de pitié ou de gêne ? Ce qu’ils disent est pourtant extraordinaire : lâcher les petites choses pour se vouer aux grandes. Il écrivait aux novices de 1868 :

Vous aurez de magnifiques choses à accomplir pour faire arriver le Royaume. Que la beauté du Royaume vous transporte d’ardeur. Pourquoi le monde est-il créé sinon pour le Royaume ?

Que vienne ton Règne n’est pas pour le P. d’Alzon une prière tranquille, elle le jette dans cette imprudence qu’il a si souvent chantée :

Ô prudents, Jésus-Christ était bien téméraire, quand il mourait sur la croix ; les martyrs et les apôtres étaient fous quand ils rendaient témoignage de la Résurrection. Nous sommes fous nous aussi, nous sommes jaloux de la hardiesse des martyrs, de la témérité des apôtres, c’est avec cette hardiesse que nous prétendons aimer l’Église et la servir, nous inquiétant peu des jugements des hommes, nous souvenant que le monde a été sauvé par la folie de la prédication. 5

Le regard de l’apôtre

L’ART c’est d’abord un certain regard sur le monde. Quand le P. d’Alzon regarde autour de lui, une passion le dévore : que dans ce monde qui naît, Dieu soit mieux connu et aimé. Nous regardons autrement, notre passion serait plutôt de contribuer à ce que les gens, la masse des petites gens, soient moins écrasés et plus heureux.

On n’aurait pas pu demander au P. d’Alzon d’enjamber ainsi la connaissance et l’amour de Dieu pour aller droit au bonheur des hommes par le combat social. Pour lui, Dieu seul rend heureux. 1848 n’a en rien modifié la certitude de ses 20 ans : si tu aimes ton frère, donne-lui Dieu.

On peut discuter le raccourci, mais sans oublier quel monde réel nous continuons de construire, nous, grands cris de justice. Et avec de non moins grands soupçons sur l’idée d’appeler Dieu au secours et de changer les cœurs.

On le sait bien qu’il faut aussi changer les structures, et le P. d’Alzon n’était pas du tout indifférent aux retentissements sociaux de la foi, c’est un aspect très explicite de son Adveniat Regnum Tuum. Mais il savait surtout (est-ce que nous ne le savons pas ?) que ce sont seulement les cœurs changés qui créent des structures humaines et les maintiennent humaines.

Il voit dans l’ART autour de nousl’exact prolongement de l’ART en nous : comme je veux que ma vie soit un royaume pour Dieu, je veux que la vie de mes frères soit ce même royaume. Et quel monde cela ferait ! Rêves de chrétienté, de théocratie ? C’est vrai, mais on peut en tirer autre chose : les hommes sur qui Dieu règne sont-ils, avec les autres hommes, de mauvais constructeurs du monde ? Je ne parle pas des vaguement chrétiens, je dis : des hommes sur qui Dieu règne.

On ne peut l’esquiver, il y a dans le regard du P. d’Alzon sur son temps quelque chose qui rebute : sa haine pour la Révolution. Elle lui fait écrire parfois des pages délirantes, comme ce tableau des mœurs en 1873 :

Voltaire et ses sarcasmes, la presse et ses obscénités, l’orgueil de la science, l’impatience du joug de Dieu, le besoin de ne rien croire pour affirmer le droit de tout faire : tel est le fond sur lequel les nouvelles couches sociales ont prétendu s’établir. Se révolter contre tout, prétendre à tout : l’or, le plaisir, le pouvoir. À travers le vol, l’orgie et les révolutions, procéder par la haine, le mensonge et la violence, n’est-ce pas le résumé des droits nouveaux ? 6

Tudieu quelle charge ! Et en tête de ce qu’il appelle Les combats, il inscrit : Lutte contre la Révolution.

On ne peut comprendre que si on entre dans ses vues : la Révolution c’est la Révolte, l’anti-ART. Le grand crime, pour lui, c’est d’arracher les hommes à la foi :

La Révolution étant, dans son essence, la négation radicale des droits de Dieu, elle établit une révolte perpétuelle de l’homme contre Dieu… Il faut opposer la plénitude de la vérité à cet absolutisme de négations par lesquelles la Révolution, sous toutes ses formes, prétend écraser les diverses affirmations de notre foi. 7

Quand on a perçu cette réaction fondamentale très pure et qui reste une précieuse leçon chaque fois qu’il est question de révolution, on peut supporter des réactions plus mélangées. Intelligent, le P. d’Alzon est un conservateur qui s’adapte merveilleusement aux évolutions mais il garde l’horreur du désordre. Si bien qu’il ne va pas jusqu’aux radicales questions révolutionnaires : quel ordre, et quel désordre ? Il reste traumatisé (et comment le lui reprocher ?) par son enfance d’aristocrate né en 181o : la Révolution est une casseuse, l’incarnation du désordre.

Pourtant il évolue, à partir de 1868 il regarde « les sociétés qui s’en vont et la démocratie qui s’avance ».

Les sociétés qui s’en vont. L’Église a toujours soutenu l’élément de l’autorité. Elle ne doit préparer la ruine de rien ; elle doit tenir à ce qui est établi, alors même qu’elle en souffre. Elle ne désire la chute de personne. Mais si des bouleversements s’opèrent, elle les laisse s’accomplir et elle cherche à en profiter. Les sociétés pourries tomberont dans l’abîme et l’Église, affranchie de tout lien avec ces cadavres, s’unira à des sociétés plus jeunes par des liens nouveaux.

La démocratie qui s’avance. Les rois s’en sont allés, les aristocraties disparaissent, la bourgeoisie est faible contre ce flot envahissant. Il faut que nous nous efforcions d’entrer le plus possible en relation avec le peuple. Nous devons nous porter aux œuvres populaires8

J’ai été tenté de rewriter cette citation en enlevant quelques expressions gênantes, et la pensée essentielle aurait conquis : ce tranquille regard d’apôtre sur le pourri et le neuf. Mais tel quel le texte est beaucoup plus significatif, il montre la difficulté de se dégager du passé même quand on est bien décidé à le faire.

Les qualités de l’apôtre

L’ART ce n’est pas seulement un regard, c’est une participation résolue à tout ce qui se cherche et se crée. Pour cette activité quelles qualités paraissent primordiales au P. d’Alzon ? Il n’hésite pas, en premier lieu il demande l’oubli de soi :

Travaillez pour Notre-Seigneur, accroissez son influence et non la vôtre. Portez Jésus-Christ aux âmes, ne vous y portez pas vous-même. 9

Travailler pour soi, c’est s’abandonner à la griserie d’être occupé, vouloir être reconnu, plaire celui-ci ou à celui-là, toutes choses qui sont loin d’être horribles, mais ce n’est pas le Règne, on se distrait de Dieu. 10

Cela se sent au manque de liberté, de constance, d’humilité dans l’échec, et surtout au manque d’esprit très pur de service :

Nous nous souviendrons que Notre-Seigneur est venu non pour être servi mais pour servir ; nous nous mettrons dans une humble dépendance à l’égard des âmes auxquelles nous serons appelés à faire du bien. Nous nous rappellerons que ces âmes ont des droits sur nous et que nous n’avons sur elles que celui que Notre-Seigneur nous a confié pour les conduire vers la perfection qui leur est propre… Nous ferons bon marché de tout ce qui nous concerne pourvu que Jésus-Christ soit annoncé… Des sentiments étroits, personnels, mesquins, devant une œuvre si grande, je dis que c’est abominable… Avec une devise comme ART on est obligé de se donner11

Deuxième qualité de l’apôtre : le typique courage libre et joyeux des Actes : « Les apôtres s’en allèrent heureux d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Seigneur Jésus » (Ac 5, 41). Cette liberté apostolique, le P. d’Alzon veut qu’on la garantisse par une vie entièrement consacrée à la prière et à la Parole (Ac 6, 4) :

Nous rechercherons pour cela l’indépendance que procure l’absence des préoccupations matérielles. L’homme qui désire les biens terrestres est l’esclave de ceux qui peuvent le satisfaire ; celui qui ne veut que le pain du jour et de quoi se couvrir est fort contre les obstacles et les séductions. La pauvreté apostolique garantit la grandeur du caractère. Sans désintéressement, l’apôtre ne convertit pas. 12

Troisième qualité : l’efficacité, et donc la nécessité de bien se centrer sur l’objectif et d’unir les efforts. On a l’impression que le P. d’Alzon a dû lutter contre un émiettement de l’action apostolique :

Il est douloureux de voir les forces s’éparpiller et perdre les fruits que produirait un plan d’ensemble. 13

Il ne peut résister aux comparaisons militaires :

Vous agirez dans la plus grande unité de conduite, en vous efforçant de marcher comme une armée dont la force est dans l’unité de commandement et dont la perte est assurée quand les soldats combattent selon leurs caprices. 14

Faisant le bilan de ce que la jeune congrégation a déjà lancé, il remet en garde :

N’est-il pas à craindre qu’en portant notre pensée sur tant de points différents, nous n’éparpillions nos forces ? Notre vie se trouve dans une pensée générale qui doit faire notre vie commune et grouper en faisceau tous nos efforts… Nous voulons faire arriver le Règne de Dieu sur la terre. Tout dans notre vie, dans nos pensées, doit être subordonné à cette pensée-mère. Voyons comment nous devons utiliser nos forces, les pousser avec une certaine unité. Par l’enseignement, les études théologiques, l’aide donnée à certaines congrégations de femmes, et la participation à la vie sociale. 15

C’est pour cet apostolat élargi mais unifié que le P. d’Alzon comptait sur les Tiers-Ordres, « noyau de toutes les œuvres ouvrières »16.

L’apostolat, pour le P. d’Alzon, est toujours un enseignement

L’ART prend ainsi deux visages essentiels : l’enseignement et l’action sociale, au sens large de toute action qui fait bouger des ensembles. En fait, non seulement l’enseignement est l’objectif premier, mais il est pratiquement l’unique car lorsque le P. d’Alzon parle d’apostolat il a toujours en vue un apostolat doctrinal : l’enseignement « sous toutes ses formes ».

Cela peut vouloir dire enseigner au sens strict, dans une école, mais aussi cheminer avec les gens, être attentifs à ce qu’ils vivent pour leur dire, là-dedans, Jésus-Christ.

L’action essentielle de l’Assomption consiste donc à imprégner de foi tous les âges et tous les milieux. Éclairer, informer, former, dans « toutes les œuvres par lesquelles le peuple peut être relevé, instruit, moralisé »17. Un ton protecteur ? Oui, et d’époque. Mais si certains sont choqués par l’idée qu’on veuille ainsi moraliser et protéger les humbles, on peut leur faire remarquer qu’ils sont eux-mêmes très protégés par leur culture. Sans culture, le peuple est sans défense contre les idées. L’aimer, le protéger, c’est l’instruire. On le voit bien en Amérique latine où la conscientisation est actuellement le plus grand acte d’amour.

Pour instruire, il faut s’instruire. Une de ces vérités premières qui ont du mal à se faire respecter si l’on en juge par les appels du P. d’Alzon :

Apôtre, je dois connaître la vérité. Si j’ai peu de temps pour étudier, je le ferai le mieux possible… La foi renverse les montagnes, mais il faut qu’elle veuille travailler à combattre les objections que la paresse et la tolérance suscitent. 18

On retrouve l’esprit de combat : « Lutter par la plume… Servir la vérité… En tête de tout : les études… Lancer des cours et des conversations où l’on attirerait les hommes désireux d’être éclairés… Plonger les racines de notre enseignement dans la vérité catholique… Offrir la lumière aux classes pauvres ».

Le tournant vers le peuple

Les classes pauvres ! En 1868, le P. d’Alzon vire vers le peuple, il oriente très ambitieusement ses religieux vers ce qu’il appelle les masses. Jamais l’énormité d’un objectif ne lui a fait problème. Trois religieux s’occupent d’orphelins et d’ouvriers et il dit : « Nous nous tournons vers les masses ». Trois religieux en Orient et il annonce : « Nous attaquons le schisme ».

Trois religieux en Australie et il parle de « nos missions étrangères ». Il a ce don apostolique par excellence de commencer dans les conditions les plus folles, et ça suit. Ainsi ont démarré des œuvres populaires, des œuvres de masse : les alumnats, les pèlerinages, la presse.

Il est anti-bourgeois, il déteste l’égoïsme, le goût du confort et les peurs de ces individualistes forcenés. Il sympathise avec les modestes, le peuple de Nîmes, les petits paysans des alumnats, le P. Pernet et ses Sœurs pour les ouvriers, les premières Oblates, ses montagnardes. Chez elles, il refuse qu’il y ait des converses, et cela marque son évolution car il les avait fort bien acceptées chez les Religieuses de l’Assomption : « Le temps des Sœurs converses, écrit-il de Rome, en 1870, à Marie Correnson, s’en va, il faut laisser les formes aristocratiques. Nous avançons vers une démocratie dont les exigences seront terribles. Ce que j’observe ici (Vatican I) c’est que la grande place n’appartient certes pas aux évêques hongrois qui sont les derniers grands seigneurs de l’Europe, elle appartient aux évêques missionnaires qui se rendent au Concile à pied. Mon faible pour les Oblates c’est leur esprit plus humble et plus apte à atteindre une portion du monde que Notre-Seigneur aime tout spécialement et dont il est urgent de s’occuper avant tout »19. Les douze dernières années de sa vie il va lancer tout le monde sur « la voie royale de l’amour des petits, des pauvres, de tous les abandonnés »20.

Son grand problème, c’est la haine. « Ces haines sociales, écrit-il en 1873, dont Paris contemple encore les dévastations ». C’est bien l’objectif de l’ART : construire un monde où les gens s’aiment, mais cela suppose une certaine égalité et la justice sociale. Il ne le voit pas, il n’analyse pas les raisons des colères ouvrières, la chaîne maudite : usine taudis cabaret. Pour lui, de bien vilaines gens dressent les pauvres contre les riches : « Voyez la fureur des classes inférieures s’élever contre les classes supérieures. On flatte les appétits populaires, on leur souffle les idées les plus subversives ».Il ne lui vient pas à la pensée qu’il s’agit d’une misère intolérable qu’on pourrait atténuer par une plus juste répartition. Non, il faut seulement promouvoir la coexistence paisible des pauvres et des riches.

Et voici l’appel aux riches :

Soyez généreux, l’aumône apaisera la colère du pauvre, puis le disposera à accepter son indigence quand il verra que vous vous dépouillez pour lui. Plus vous donnerez, plus il comprendra que le bonheur ne gît pas dans l’or… 21

Il parle des

effrois des grands chefs d’industrie qui malgré une largesse royale dans les bonnes œuvres croient apercevoir la guerre civile. Car le pauvre, le prolétaire est haineux, il repousse la fraternité. Pourquoi ? Cherchez. Il veut plus qu’il n’a et il veut pour jouir. 22

Nous retrouvons ici la distorsion entre ses convictions personnelles et les idées du temps qui lui collent à la peau : riches, penchez-vous sur les pauvres, calmez-les à coups d’aumônes ; pauvres, résignez-vous en pensant au ciel ; et tous, aimez-vous bien.

Il y avait donc ces idées ? le P. d’Alzon les prenait à son compte, allant jusqu’à parler de « la férocité des appétits des ouvriers »23. Une fois de plus réfléchissons, mais autant sur nous que sur le P. d’Alzon. Quelles idées actuelles prenons-nous à notre compte, quelle est l’acuité de notre regard d’apôtre ? C’est seulement dans cette modestie et cette loyauté que nous pouvons nous permettre de tirer une leçon de ce face à face du P. d’Alzon avec la réalité sociale de son temps.

Inutile de le cacher, nous l’aurions voulu plus ouvert à ce qui se passait. Onze ans seulement après sa mort il y aura la prise de conscience de Léon XIII dans Rerum novarum :

Les travailleurs isolés et sans défense se sont vu livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée… À quoi il faut ajouter le monopole de la production et du commerce, devenus le partage d’un petit nombre de riches qui imposent un joug presque servile à la multitude des prolétaires… Il est honteux et inhumain d’user de l’homme comme d’un vil instrument de lucre, de ne l’estimer qu’en proportion de la vigueur de ses bras (RN 2 et 10).

Le P. d’Alzon n’est pas allé jusque-là. Pourtant, un cri d’angoisse révèle qu’il n’en était pas loin :

Pourquoi les ouvriers nous font-ils défaut ? Plaise à Dieu d’envoyer beaucoup d’apôtres dans cette portion de sa vigne 24.

Beaucoup mieux que d’autres spirituels de cette époque il a pressenti que l’aumône devenait dérision devant l’ampleur des problèmes :

La France compte 16o 000 grandes usines où généralement le despotisme hautain du patron envers l’ouvrier et la haine profonde de l’ouvrier envers le patron peuvent faire prévoir des catastrophes. Mais partout où les patrons sont allés au-devant des ouvriers non pas seulement l’aumône à la main mais avec des mesures inspirées par une charité intelligente, le travail s’est accru, la moralité s’est affermie, les bénéfices ont augmenté et, comme couronnement, au-dessus des haines éteintes, une loyale réconciliation s’est accomplie. 25

Sourire ou grincer des dents ? Plutôt mesurer le chemin qui l’a conduit des vertus théologales jusqu’aux usines. Ce chemin théologal sera toujours celui de l’apôtre. Qu’apporterait-il à n’importe quel monde s’il n’arrivait pas, lui, du monde de Dieu ? Il ne sera apôtre qu’à force de foi, d’espérance et de charité. C’est l’intuition maîtresse du P. d’Alzon, et qui hésite sur cela n’est déjà plus un ouvrier de l’ART.

Mais notre temps nous aura appris à enfoncer les théologales au plus épais d’une réalité sociale mieux analysée. Il faut que notre foi éclaire davantage ce que vivent les hommes, que notre espérance colle plus étroitement leurs espoirs, et surtout que notre charité refuse toute cohabitation avec l’injustice.

On peut redire avec le P. d’Alzon que le grand mal ce sont les ténèbres et le mensonge, et qu’il faut servir la vérité et la propager 26, on peut partager sa passion de la vérité et son souci d’enseigner. Mais en voyant bien que la vérité sociale ne sort pas directement de l’Évangile, elle passe par les analyses du social. Elle peut seulement être mieux cherchée et mieux affinée par des hommes de l’Évangile. Encore faut-il qu’ils s’engagent à fond dans cette étude du réel sans laquelle les combats de l’ART risquent d’être menés en arrière ou en marge de ce qui se vit.

Il aura manqué, à l’époque de la révolution industrielle, des apôtres pour la révolution industrielle. Il ne suffit pas de dire Que ton Règne vienne, il faut voir où et comment il peut venir.

* * *

Et maintenant, si l’on me demandait un mot pour caractériser le P. d’Alzon, je dirais : le questionneur ! Jeune, il harcelait ses amis : Quelle vie menez-vous ? Pourquoi vous battez-vous ? Sa vie entière est une question de foi ardente : Seigneur Jésus, qui êtes-vous ? à 55 ans, quand il a mis au point le Directoire il a légué à ses religieux 40 examens implacables. Depuis l’aube de sa vie jusqu’à la fin il n’a cessé d’interroger la masse des chrétiens : pourquoi dormez-vous pendant qu’un monde naît ?

Il réveille. Dès qu’on lit vingt lignes de lui on est harponné par ses deux hantises : Que penser ? Que faire ? Là où d’autres comptent mélancoliquement leurs forces, lui ne songe qu’à pousser tout le monde au maximum. Au Chapitre de 1873 il est bien obligé de constater : « Nous ne sommes que 50 ». Mais il se redresse : « Nous devons agir comme mille. Quels immenses horizons s’ouvrent devant vous ! »

C’est pour ce dynamisme qu’on va à lui. Qu’importe ses mots vieillis, ses outrances, les lacunes de ses analyses, c’est dans un mouvement de fond qu’on est emporté. On s’enfermait dans la tâche quotidienne, on pensait petit, et la voix impérieuse ouvre les fenêtres : Où en est le monde ? Que faites-vous pour le Règne ?

Je l’écoute quand il était séminariste, à 22 ans. Il vient de réentendre dans la Lettre aux Éphésiens (5, 14-15) un coup de trompette qui n’est pas pour lui déplaire : « Éveillez-vous ! Levez-vous d’entre les morts, et sur vous le Christ resplendira. Regardez ce que vous êtes en train de vivre, ne soyez pas fous, exploitez le temps même quand les jours sont mauvais ».

Et le voilà parti, disant carrément à Luglien, le très cher :

Ce texte est pour vous, il condamne les trois quarts des chrétiens. Les païens pourront dire : J’ai cédé au torrent. Ceux qui n’ont pas la foi pourront représenter que venus dans un temps de doute, ils ont participé à l’aveuglement général. Mais les chrétiens ? Pensent-ils que tout sera dit quand ils observeront qu’il a fallu se prêter aux circonstances, qu’ils ne pouvaient pas réformer leur siècle, que s’ils ont perdu le temps c’est qu’il n’y avait aucun bien à faire ? Que de gens, vieux et jeunes, courbent la tête et disent : Les jours sont mauvais, et ils dorment là-dessus, ils gémissent, ils assurent, les larmes aux yeux, que Dieu les a fait venir dans un temps bien affreux pour les amis de la religion ; et puis ils croisent les bras. Les lâches ! Ils ne savent donc pas que la patrie du chrétien c’est un champ de bataille ? 27

Les années passent, il reste le même crieur. En novembre 1869, la veille de Vatican I, il reprend une dernière fois la question de sa vie, lui qui n’aura combattu que pour l’Église : dans un monde qui s’éloigne d’elle, quelle doit être l’attitude de l’Église ? Il répond :

Il faut non pas que l’Église se réconcilie avec la société mais la convertisse : non par des concessions mais par des lumières plus abondantes, par une action plus puissante. Le Concile doit nous sanctifier. Chaque siècle a ses vices, il faut que nous ayons surtout les vertus contraires à ces vices. C’est en ce sens que nous devons être de notre temps. 28

En plein Concile, écrivant de Rome aux Pères de Paris, il réactive la fièvre du quoi faire :

Il est important que nous puissions bien nous rendre compte devant Dieu de ce que nous avons à faire. Vous devez grouper autour de vous des laïcs, des prêtres, et par vos conversations vous proposer d’attirer à la vie du Concile toutes les intelligences sur lesquelles vous pouvez avoir quelque influence. Le Concile se résumera dans un nouveau traité de la religion et de l’Église. Prenez ces questions en main. Prenez-en l’esprit, infusez-le partout, au risque d’être quelquefois assommants… Pensez à toute œuvre populaire, soit en vous en occupant vous-mêmes, soit surtout en poussant les catholiques à s’en occuper. 29

Vous devez… Prenez… Poussez… Il ne nous laissera jamais en repos, il ne supportait pas qu’on s’abandonne au fil du courant alors qu’il faut faire sa vie et faire l’histoire.

Que vienne ton Règne !

Pour penser large et agir fort il nous offre un esprit. Simple. Comme il convient à l’apôtre qui veut communiquer à beaucoup de gens des choses essentielles : aimer le Christ et l’Église. Notre époque désunirait volontiers les deux amours, ne gardant que le premier. Le P. d’Alzon montre que dire non à l’Église c’est dire non au Christ.

Son charisme c’est d’unir presque partout où nous divisons. Pour lui, tous nos amours sont dans le Christ, et toute notre activité fraternelle se joue en Église, œuvre du Christ, corps du Christ. Et tout ce que nous aimons et construisons peut s’exprimer dans la plus courte et la plus dense des prières : Que vienne ton Règne ! Instaurer le Règne du Christ en nous et autour de nous, c’est le P. d’Alzon.

La plus brève rencontre avec lui nous met face au Christ. Pour en parler, pour dire l’amour de la jeune Assomption, quelque chose de bouleversant lui est sorti du cœur : « Nous aimons Jésus-Christ de l’amour des premiers temps ».

Comment aimaient-ils Jésus-Christ, ceux qui l’ont connu en Palestine, ceux qui ont vécu des premiers récits et de l’Esprit ? Comment l’a-t-il aimé l’homme qui a osé dire : Nous l’aimons de l’amour des premiers temps ? Il y a dans les débuts des grandes créations un élan, un feu. Le P. d’Alzon avait retrouvé cet élan, il disait : Ma vie c’est le Christ ! comme saint Paul le disait. S’il nous donne de le dire de la même façon, nous avons tout gagné.

L’élan, c’est le cri : Que vienne ton Règne ! Non d’abord comme souci et angoisse mais comme irruption en nous de la joie messianique : le Règne vient. Si l’on ne voit rien, si l’on est glacé par le silence de Dieu et le silence sur Dieu, le P. d’Alzon dit : « Vous n’avez pas assez de foi, pas assez d’espérance, pas assez d’amour ».

Une de ses étonnantes simplifications : tout ramener aux théologales. Si tu connais Dieu, si tu crois que tu es aimé, si tu espères qu’il te donnera ce qu’il faut pour travailler sur les chantiers du Règne, tu ne peux plus être petit et triste. Deux choses qui irritaient le P. d’Alzon : « Je vous admire, écrivait-il à Mère Marie-Eugénie, d’avoir le temps d’être triste ! »

Le temps, c’est pour aimer et pour prouver l’amour. Le temps, c’est pour l’Église. Parce que dans l’Église on peut aimer effectivement. Et d’abord y aimer le Christ. L’Église est devenue pour nous tantôt le Peuple de Dieu, tantôt Rome. Pour le P. d’Alzon elle est le lieu de la vie actuelle et de l’action du Christ. Action de salut, action d’amour. Je ne peux pas aimer davantage mes frères qu’en travaillant pour l’Église qui donne Jésus-Christ aux masses.

Avec son génie d’unir des choses apparemment contradictoires, le P. d’Alzon a pratiqué à la fois le un à un et l’action large. Il pouvait perdre un temps fou pour Mère Marie-Eugénie, pour une vingtaine de dirigées et ses dix religieux des débuts, et garder le souci du peuple, se battre furieusement pour l’enseignement, encourager les œuvres populaires : les pèlerinages, le branle-bas de Notre-Dame de Salut, la Bonne Presse, les Petites Sœurs du P. Pernet pour les ouvriers.

La masse était devenue de plus en plus son souci, les petits, les pauvres. Sa haine de la Révolution, ses violences contre la société moderne sont intolérables si on ne comprend pas qu’elles sont de la souffrance d’amour : « Ils enlèvent Dieu au peuple ».

Il savait que les riches, dans tous les sens du terme, peuvent trouver Dieu chez eux, en petits groupes, avec des livres profonds, de la belle prière et de subtils échanges. Mais les pauvres ? Qui, sans l’Église, leur donnerait Jésus-Christ ? Qui leur lirait l’Évangile, qui les ferait prier très simplement ? Près du P. d’Alzon on comprend qu’aimer l’Église c’est aimer les petits, c’est les défendre contre ceux qui les troublent et les égarent.

Pour ce service des hommes par l’Église, le P. d’Alzon voulait de grands caractères. Aucun spirituel, je crois, n’a tenu autant compte de la qualité de l’humain. Il voulait des chrétiens de cristal qui donnent envie de croire rien qu’en voyant leur limpidité et leur courage. C’est par vive réaction qu’il a été si impitoyable pour les mous, les sans franchise, les dominateurs.

Le sacerdoce a voulu dominer. De là des résistances, des froissements qui ont abouti à l’isolement. Perdant le contact, le sacerdoce a fini par ignorer les besoins et les véritables situations. De là une déplorable impuissance. La parole du prêtre est devenue une parole morte. Son langage est un langage étranger : il vient résoudre des objections qui n’en sont plus, il réfute des erreurs oubliées, et que remplacent d’autres erreurs, d’autres objections qu’il ne sent pas.

Il oppose la science théologique à l’ignorance religieuse, mais les autres sciences soulèvent leurs difficultés et il n’a pas abordé l’étude de ces sciences qui combattent contre lui ; il reste dans le mysticisme et on lui demande des faits, de l’histoire, des raisonnements. Il n’a plus la foule, il a gardé seulement un auditoire de dévotes.

Pour réparer tout cela il faut surveiller les tendances à l’orgueil, à l’isolement, à l’ignorance. Se faire laïc en un certain sens, ménager un ralliement, une fusion. Tout en s’isolant par la vie religieuse il faut renouer les communications interrompues, respirer l’air de la société. 30

Il disait : « je veux des religieux qui, sortant de l’oraison, se jettent en pleine vie ».Il savait que l’écoute de Dieu affine l’écoute des hommes. Que de fois, dans ses lettres, on tombe sur un précieux conseil. Par exemple, cette réflexion à propos de fautes graves qui avaient provoqué, lui semblait-il, une répression exagérée :

On n’a considéré qu’une très minime partie d’une question, lorsqu’on n’en a envisagé que les abus. Il faut prendre des précautions contre les abus, mais en prendre d’excessives est le plus grand de tous les abus. 31

Pouvoir passer aussi aisément des plus larges horizons à cette tranquille sagesse, et des longues prières à l’action sur tous les fronts, est la marque des grands vivants qui unissent la profondeur et la surface. À force de le regarder je ne puis plus le détacher de la parole de saint Irénée :

La gloire de Dieu, c’est un homme qui soit un vivant magnifique.

Mais je veux finir sur un mot de lui :

Je suis venu mettre le feu, disait Notre-Seigneur. Qui veut s’unir à l’œuvre de Jésus-Christ doit être embrasé d’un immense amour. C’est le cri de l’apôtre : L’amour du Christ nous presse (2 Co 5, 14).

André Sève, in Ma vie c’est le Christ – Emmanuel d’Alzon

1. Écrits spirituels p.123.

2. Écrits spirituels p.130. 

3. Écrits spirituels p.662.

4. Tout ce qui concerne l’ART est traité par le P. d’Alzon dans ses Lettres aux novices. Ce que je citerai sans références dans ce chapitre sera extrait de ces lettres (de 150 à 164). 

5. Écrits spirituels p.138.

6. Écrits spirituels p.180.

7. Écrits spirituels p.226, 175.

8. Écrits spirituels p.162.

9. Écrits spirituels p.710.

10. Écrits spirituels p.623.

11. Écrits spirituels p.78, 140, 665, 681.

12. Écrits spirituels p.157.

13. Écrits spirituels p.204.

14. Écrits spirituels p.158.

15. Écrits spirituels p.16o, 1o88.

16. Écrits spirituels p.202, 206.

17. Écrits spirituels p.143.

18. Écrits spirituels p.781, 558.

19. Écrits spirituels p.1191.

20. Écrits spirituels p.175.

21. Écrits spirituels p.1438.

22. Écrits spirituels p.1441.

23. Écrits spirituels p.1442.

24. Écrits spirituels p.181.

25. Écrits spirituels p.1443.

26. Écrits spirituels p.189.

27. Lettres I p.357.

28. Écrits spirituels p.1069.

29. Écrits spirituels p.1082.

30. Écrits spirituels p.1293.

31. Lettres III p.66.

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En appelant… André Sève, Adveniat Regnum Tuum (Père d’Alzon)

Toutes les affections de mon cœur, toutes les puissances de mon être doivent être tendues vers Lui. Voilà ma vie. Ma vie c’est le Christ.

Je ne puis pas aimer Jésus-Christ sans vouloir que tous l’aiment.

Pourquoi dormez-vous pendant qu’un monde naît ?


« Je ne puis aimer Jésus-Christ sans vouloir que tous l’aiment, et voilà le caractère apostolique de ma vie »1.

Dernière phrase du Directoire, ce même Directoire qui commence par : « Le Christ est ma vie ». Une belle unité, l’unité même de la vie du Père Emmanuel d’Alzon et de ses écrits : saisi par le Christ, il a voulu crier partout que le Christ est la Vie.

Homme des synthèses, il est totalement étranger à une quelconque division entre action et contemplation : la vie intérieure doit jeter dans l’apostolat, sinon il faut se poser des questions sur cette vie intérieure. Il voit ses religieux comme des hommes qui, sortant de la prière et de l’étude, foncent dans tous les azimuts.

Il a cherché une devise qui puisse maintenir cette profonde unité de la vie assomptionniste. Il a choisi : Que votre Règne arrive : « Notre vie spirituelle, notre substance religieuse, notre raison d’être comme Augustins de l’Assomption, se trouve dans notre devise Adveniat Regnum Tuum (ART) : l’avènement du Règne de Dieu dans nos âmes, l’avènement du Règne de Dieu dans le monde »2.

Il voit cet ART comme un dynamisme en expansion : le Règne de Dieu s’empare du cœur d’un apôtre ; l’apôtre propage le Règne dans le cœur des autres ; par tous ces cœurs investis, le Règne de Dieu imprègne l’air, les institutions et les mœurs.

Dans les pages précédentes nous sommes restés longtemps devant le face à face d’un homme avec Dieu, mais loin d’être une vie enclose, c’est le noyau ardent où l’amour se prépare à s’en aller sur les places et aux carrefours.

Le Règne en nous

« Chaque âme est un royaume. Un homme est un monde et il faut que Jésus-Christ y règne »3. L’incarnation mystique n’est pas autre chose que ce règne du Christ en chacun de nous, mais l’idée de Règne va permettre au P. d’Alzon d’insister sur les aspects dynamiques et positifs de l’incarnation. Il ne s’agit plus seulement de mourir, nous avons des choses à vivre : « Le Règne en nous, c’est l’état de nos relations avec Dieu »4.

Ces relations, il les voit d’abord comme un incessant et triple mouvement : « Nous nous dépouillons de nos défauts, nous lui donnons sur nous un empire absolu et nous pouvons alors recevoir ses communications ».

Autre approche : « l’ART en nous est la dépendance la plus absolue de tout notre être à l’action de Dieu ». Si tant de dépendance nous hérisse, le P. d’Alzon nous renvoie au mystère de notre liberté. Nous la vivons l’intérieur du vouloir de Dieu, avec lequel coïncide tout ce que nous pouvons vouloir et faire de plus foncièrement heureux pour nous : « Dieu nous rend toujours plus libre à mesure que nous le faisons régner plus parfaitement sur nous. La perfection de notre obéissance est le principe de la perfection de notre liberté. Dieu ne règne pas sur des esclaves ». De quoi exorciser un vocabulaire alzonien (les droits de Dieu, son empire souverain, notre dépendance) qui pourrait voiler la réalité : Dieu étant Amour, son Règne ne peut être qu’une relation d’amour. Son empire est celui de l’amour, et lui dire que vienne ton Règne en moi n’est qu’une autre façon de lui dire je t’aime.

Mais que savons-nous sur son amour et sur le nôtre ? Comment se tenir devant Dieu, avec Dieu ? Comment « établir en nous le plus beau, le plus ordonné des royaumes pour Dieu » ?

Réponse du P. d’Alzon : « Par les recherches de la foi, les désirs et la confiance de l’espérance, les élans de l’amour ».

On ne s’étonnera pas de retrouver ici les théologales, les trois grandes forces d’adhésion à Dieu. Pour le P. d’Alzon, dès qu’il s’agit de vivre quelque chose avec Dieu, et donc ici de le faire régner en nous, cela ne peut être qu’un monde de sentiments, de relations et de progrès qui se ramène forcément à croire en Lui, à Lui faire confiance et à L’aimer.

En établissant cette identité, le Règne de Dieu en nous c’est notre vie théologale, nous bouclons la boucle de la spiritualité du P. d’Alzon. Nous avons commencé par les théologales en recevant le choc de sa foi-amour. Arrivés au terme, à cet ART qui synthétise sa pensée et son action, nous découvrons que les théologales sont les trois essentielles relations par lesquelles son Règne s’établit concrètement en nous : nous accueillons sa Révélation et nous lui donnons notre foi, nous recevons ses promesses et nous lui donnons notre confiance, nous nous ouvrons à son amour et nous essayons de hausser jusqu’à cet éblouissement nos puissances d’aimer.

L’unité de pensée est très forte, les deux grandes intuitions du Père, la vie théologale et le Règne, imprègnent tellement tous ses écrits, en sont si intimement mêlées que l’on tombe forcément dans des redites. Il faudrait que je cite ici des textes sur la vie de foi, de confiance et d’amour, mais je pense que je peux me permettre de renvoyer au chapitre 3 sur la foi-amourdu P. d’Alzon.

J’ai cependant glané dans ses lettres de direction de si fortes objurgations à vivre sous la main de Dieu, sous l’empire du Christ, que je les livre pêle-mêle comme illustration de ce qu’il mettait dans « faire régner Dieu en nous ».

« Vous ne vous rendez pas assez compte des droits de Notre-Seigneur sur votre âme. Quand ne lui refuserez-vous rien, rien, rien ? Vous étouffez, vous êtes à l’étroit, vous avez besoin de l’immensité de Dieu… Il faut vous exercer à la vie de foi… Soyez une fille de foi. Cherchez Dieu dans toutes vos actions. Tout pour vous doit partir de Notre-Seigneur, tout doit y retourner, tout en vous doit tendre à ce centre… Je reviendrai imperturbablement à la charge pour vous redire sur tous les tons : Dieu vous attend, Dieu vous veut toute sienne… Il faut tout prendre de la vie et des pensées de Notre-Seigneur pour faire divinement ce que vous faites… Ne vous tracassez pas de savoir si vous tenez trop aux choses de la terre, occupez-vous de savoir si vous mettez toute votre délectation en Dieu… j’aime peu le genre désespérant de Massillon, il nous damne à force de nous menacer de l’enfer. À côté de la justice de Dieu il faut toujours parler de sa bonté : il y a dans notre confiance filiale quelque chose qui touche le plus son cœur… Vous devez faire de tout un aliment d’amour de Dieu ».

Dieu règne dans un cœur d’homme quand cet homme vit d’amour, tous ces amours que le P. d’Alzon énumère souvent : amour de Dieu-Trinité, amour de Jésus‑Christ, amour de Marie, amour de l’Église, et donc de tous les hommes pour qui l’Église est faite. « L’amour de Dieu, fait-il remarquer, en s’accroissant, transforme les autres amours ». Du Règne en nous, l’horizon s’ouvre sur le Règne autour de nous.

Le Règne autour de nous

Quand il parle du Règne, jamais le P. d’Alzon ne s’arrête à ce Règne en nous. Immédiatement, il ajoute : et autour de nous. Il lie si fortement les deux choses que mystique et apostolat sont chez lui indissociables : l’Adveniat Regnum Tuum part de nos cœurs pour conquérir le monde. Tant pis si conquérir offusque des gens qui n’osent plus dire Vienne ton Règne que mezzo voce, ce n’était vraiment pas le genre du P. d’Alzon. Conquérir le monde à Dieu, réaliser l’ART c’est à la fois conquérir les cœurs un par un et aussi construire des communautés et des sociétés où règnent la foi et l’amour. Le Règne est un rassemblement et un climat.

Voilà pourquoi l’Église est tout pour le P. d’Alzon : c’est le Règne en marche, le commencement du prodigieux rassemblement ultime où Dieu sera tout en tous, belle définition du Règne (1 Co 15, 28).

Dès maintenant, le Royaume existe là, où des hommes, en pratiquant la justice et la fraternité, aiment Dieu, même s’ils ne le savent pas (Mt 25, 40).

L’Église n’est pas le Royaume, mais on peut les identifier comme le fait le P. d’Alzon, au sens où l’Église est le sacrement du Royaume, une réalité signe. Elle prépare le Royaume et elle le rend visible par sa sainteté quand elle est manifestement le lieu où des hommes cherchent la volonté de Dieu. Mais elle est signe aussi du Royaume dans ses imperfections mêmes qui montrent tout ce que nous avons à attendre de Dieu seul pour passer de l’Église au Royaume.

Établir le Règne autour de nous c’est, concrètement, servir l’Église, servir le Royaume, en multipliant les êtres et les lieux qui passent dans l’attraction de Dieu. Dès que pour nous Vienne ton Règne est vraiment un cri d’amour, il ne peut que se muer en zèle.

Zèle ? à peine le mot vient-il de m’échapper que j’en mesure la dévalorisation, il fait penser maintenant quelqu’un qui fait du zèle. On est d’ailleurs obligé de prendre la défense de tous les mots de l’ARTchez le P. d’Alzon : zèle, dévouement, don, et même apostolat !

Pourquoi font-ils maintenant sourire de pitié ou de gêne ? Ce qu’ils disent est pourtant extraordinaire : lâcher les petites choses pour se vouer aux grandes. Il écrivait aux novices de 1868 :

Vous aurez de magnifiques choses à accomplir pour faire arriver le Royaume. Que la beauté du Royaume vous transporte d’ardeur. Pourquoi le monde est-il créé sinon pour le Royaume ?

Que vienne ton Règne n’est pas pour le P. d’Alzon une prière tranquille, elle le jette dans cette imprudence qu’il a si souvent chantée :

Ô prudents, Jésus-Christ était bien téméraire, quand il mourait sur la croix ; les martyrs et les apôtres étaient fous quand ils rendaient témoignage de la Résurrection. Nous sommes fous nous aussi, nous sommes jaloux de la hardiesse des martyrs, de la témérité des apôtres, c’est avec cette hardiesse que nous prétendons aimer l’Église et la servir, nous inquiétant peu des jugements des hommes, nous souvenant que le monde a été sauvé par la folie de la prédication. 5

Le regard de l’apôtre

L’ART c’est d’abord un certain regard sur le monde. Quand le P. d’Alzon regarde autour de lui, une passion le dévore : que dans ce monde qui naît, Dieu soit mieux connu et aimé. Nous regardons autrement, notre passion serait plutôt de contribuer à ce que les gens, la masse des petites gens, soient moins écrasés et plus heureux.

On n’aurait pas pu demander au P. d’Alzon d’enjamber ainsi la connaissance et l’amour de Dieu pour aller droit au bonheur des hommes par le combat social. Pour lui, Dieu seul rend heureux. 1848 n’a en rien modifié la certitude de ses 20 ans : si tu aimes ton frère, donne-lui Dieu.

On peut discuter le raccourci, mais sans oublier quel monde réel nous continuons de construire, nous, grands cris de justice. Et avec de non moins grands soupçons sur l’idée d’appeler Dieu au secours et de changer les cœurs.

On le sait bien qu’il faut aussi changer les structures, et le P. d’Alzon n’était pas du tout indifférent aux retentissements sociaux de la foi, c’est un aspect très explicite de son Adveniat Regnum Tuum. Mais il savait surtout (est-ce que nous ne le savons pas ?) que ce sont seulement les cœurs changés qui créent des structures humaines et les maintiennent humaines.

Il voit dans l’ART autour de nousl’exact prolongement de l’ART en nous : comme je veux que ma vie soit un royaume pour Dieu, je veux que la vie de mes frères soit ce même royaume. Et quel monde cela ferait ! Rêves de chrétienté, de théocratie ? C’est vrai, mais on peut en tirer autre chose : les hommes sur qui Dieu règne sont-ils, avec les autres hommes, de mauvais constructeurs du monde ? Je ne parle pas des vaguement chrétiens, je dis : des hommes sur qui Dieu règne.

On ne peut l’esquiver, il y a dans le regard du P. d’Alzon sur son temps quelque chose qui rebute : sa haine pour la Révolution. Elle lui fait écrire parfois des pages délirantes, comme ce tableau des mœurs en 1873 :

Voltaire et ses sarcasmes, la presse et ses obscénités, l’orgueil de la science, l’impatience du joug de Dieu, le besoin de ne rien croire pour affirmer le droit de tout faire : tel est le fond sur lequel les nouvelles couches sociales ont prétendu s’établir. Se révolter contre tout, prétendre à tout : l’or, le plaisir, le pouvoir. À travers le vol, l’orgie et les révolutions, procéder par la haine, le mensonge et la violence, n’est-ce pas le résumé des droits nouveaux ? 6

Tudieu quelle charge ! Et en tête de ce qu’il appelle Les combats, il inscrit : Lutte contre la Révolution.

On ne peut comprendre que si on entre dans ses vues : la Révolution c’est la Révolte, l’anti-ART. Le grand crime, pour lui, c’est d’arracher les hommes à la foi :

La Révolution étant, dans son essence, la négation radicale des droits de Dieu, elle établit une révolte perpétuelle de l’homme contre Dieu… Il faut opposer la plénitude de la vérité à cet absolutisme de négations par lesquelles la Révolution, sous toutes ses formes, prétend écraser les diverses affirmations de notre foi. 7

Quand on a perçu cette réaction fondamentale très pure et qui reste une précieuse leçon chaque fois qu’il est question de révolution, on peut supporter des réactions plus mélangées. Intelligent, le P. d’Alzon est un conservateur qui s’adapte merveilleusement aux évolutions mais il garde l’horreur du désordre. Si bien qu’il ne va pas jusqu’aux radicales questions révolutionnaires : quel ordre, et quel désordre ? Il reste traumatisé (et comment le lui reprocher ?) par son enfance d’aristocrate né en 181o : la Révolution est une casseuse, l’incarnation du désordre.

Pourtant il évolue, à partir de 1868 il regarde « les sociétés qui s’en vont et la démocratie qui s’avance ».

Les sociétés qui s’en vont. L’Église a toujours soutenu l’élément de l’autorité. Elle ne doit préparer la ruine de rien ; elle doit tenir à ce qui est établi, alors même qu’elle en souffre. Elle ne désire la chute de personne. Mais si des bouleversements s’opèrent, elle les laisse s’accomplir et elle cherche à en profiter. Les sociétés pourries tomberont dans l’abîme et l’Église, affranchie de tout lien avec ces cadavres, s’unira à des sociétés plus jeunes par des liens nouveaux.

La démocratie qui s’avance. Les rois s’en sont allés, les aristocraties disparaissent, la bourgeoisie est faible contre ce flot envahissant. Il faut que nous nous efforcions d’entrer le plus possible en relation avec le peuple. Nous devons nous porter aux œuvres populaires8

J’ai été tenté de rewriter cette citation en enlevant quelques expressions gênantes, et la pensée essentielle aurait conquis : ce tranquille regard d’apôtre sur le pourri et le neuf. Mais tel quel le texte est beaucoup plus significatif, il montre la difficulté de se dégager du passé même quand on est bien décidé à le faire.

Les qualités de l’apôtre

L’ART ce n’est pas seulement un regard, c’est une participation résolue à tout ce qui se cherche et se crée. Pour cette activité quelles qualités paraissent primordiales au P. d’Alzon ? Il n’hésite pas, en premier lieu il demande l’oubli de soi :

Travaillez pour Notre-Seigneur, accroissez son influence et non la vôtre. Portez Jésus-Christ aux âmes, ne vous y portez pas vous-même. 9

Travailler pour soi, c’est s’abandonner à la griserie d’être occupé, vouloir être reconnu, plaire celui-ci ou à celui-là, toutes choses qui sont loin d’être horribles, mais ce n’est pas le Règne, on se distrait de Dieu. 10

Cela se sent au manque de liberté, de constance, d’humilité dans l’échec, et surtout au manque d’esprit très pur de service :

Nous nous souviendrons que Notre-Seigneur est venu non pour être servi mais pour servir ; nous nous mettrons dans une humble dépendance à l’égard des âmes auxquelles nous serons appelés à faire du bien. Nous nous rappellerons que ces âmes ont des droits sur nous et que nous n’avons sur elles que celui que Notre-Seigneur nous a confié pour les conduire vers la perfection qui leur est propre… Nous ferons bon marché de tout ce qui nous concerne pourvu que Jésus-Christ soit annoncé… Des sentiments étroits, personnels, mesquins, devant une œuvre si grande, je dis que c’est abominable… Avec une devise comme ART on est obligé de se donner11

Deuxième qualité de l’apôtre : le typique courage libre et joyeux des Actes : « Les apôtres s’en allèrent heureux d’avoir été jugés dignes de subir des outrages pour le Seigneur Jésus » (Ac 5, 41). Cette liberté apostolique, le P. d’Alzon veut qu’on la garantisse par une vie entièrement consacrée à la prière et à la Parole (Ac 6, 4) :

Nous rechercherons pour cela l’indépendance que procure l’absence des préoccupations matérielles. L’homme qui désire les biens terrestres est l’esclave de ceux qui peuvent le satisfaire ; celui qui ne veut que le pain du jour et de quoi se couvrir est fort contre les obstacles et les séductions. La pauvreté apostolique garantit la grandeur du caractère. Sans désintéressement, l’apôtre ne convertit pas. 12

Troisième qualité : l’efficacité, et donc la nécessité de bien se centrer sur l’objectif et d’unir les efforts. On a l’impression que le P. d’Alzon a dû lutter contre un émiettement de l’action apostolique :

Il est douloureux de voir les forces s’éparpiller et perdre les fruits que produirait un plan d’ensemble. 13

Il ne peut résister aux comparaisons militaires :

Vous agirez dans la plus grande unité de conduite, en vous efforçant de marcher comme une armée dont la force est dans l’unité de commandement et dont la perte est assurée quand les soldats combattent selon leurs caprices. 14

Faisant le bilan de ce que la jeune congrégation a déjà lancé, il remet en garde :

N’est-il pas à craindre qu’en portant notre pensée sur tant de points différents, nous n’éparpillions nos forces ? Notre vie se trouve dans une pensée générale qui doit faire notre vie commune et grouper en faisceau tous nos efforts… Nous voulons faire arriver le Règne de Dieu sur la terre. Tout dans notre vie, dans nos pensées, doit être subordonné à cette pensée-mère. Voyons comment nous devons utiliser nos forces, les pousser avec une certaine unité. Par l’enseignement, les études théologiques, l’aide donnée à certaines congrégations de femmes, et la participation à la vie sociale. 15

C’est pour cet apostolat élargi mais unifié que le P. d’Alzon comptait sur les Tiers-Ordres, « noyau de toutes les œuvres ouvrières »16.

L’apostolat, pour le P. d’Alzon, est toujours un enseignement

L’ART prend ainsi deux visages essentiels : l’enseignement et l’action sociale, au sens large de toute action qui fait bouger des ensembles. En fait, non seulement l’enseignement est l’objectif premier, mais il est pratiquement l’unique car lorsque le P. d’Alzon parle d’apostolat il a toujours en vue un apostolat doctrinal : l’enseignement « sous toutes ses formes ».

Cela peut vouloir dire enseigner au sens strict, dans une école, mais aussi cheminer avec les gens, être attentifs à ce qu’ils vivent pour leur dire, là-dedans, Jésus-Christ.

L’action essentielle de l’Assomption consiste donc à imprégner de foi tous les âges et tous les milieux. Éclairer, informer, former, dans « toutes les œuvres par lesquelles le peuple peut être relevé, instruit, moralisé »17. Un ton protecteur ? Oui, et d’époque. Mais si certains sont choqués par l’idée qu’on veuille ainsi moraliser et protéger les humbles, on peut leur faire remarquer qu’ils sont eux-mêmes très protégés par leur culture. Sans culture, le peuple est sans défense contre les idées. L’aimer, le protéger, c’est l’instruire. On le voit bien en Amérique latine où la conscientisation est actuellement le plus grand acte d’amour.

Pour instruire, il faut s’instruire. Une de ces vérités premières qui ont du mal à se faire respecter si l’on en juge par les appels du P. d’Alzon :

Apôtre, je dois connaître la vérité. Si j’ai peu de temps pour étudier, je le ferai le mieux possible… La foi renverse les montagnes, mais il faut qu’elle veuille travailler à combattre les objections que la paresse et la tolérance suscitent. 18

On retrouve l’esprit de combat : « Lutter par la plume… Servir la vérité… En tête de tout : les études… Lancer des cours et des conversations où l’on attirerait les hommes désireux d’être éclairés… Plonger les racines de notre enseignement dans la vérité catholique… Offrir la lumière aux classes pauvres ».

Le tournant vers le peuple

Les classes pauvres ! En 1868, le P. d’Alzon vire vers le peuple, il oriente très ambitieusement ses religieux vers ce qu’il appelle les masses. Jamais l’énormité d’un objectif ne lui a fait problème. Trois religieux s’occupent d’orphelins et d’ouvriers et il dit : « Nous nous tournons vers les masses ». Trois religieux en Orient et il annonce : « Nous attaquons le schisme ».

Trois religieux en Australie et il parle de « nos missions étrangères ». Il a ce don apostolique par excellence de commencer dans les conditions les plus folles, et ça suit. Ainsi ont démarré des œuvres populaires, des œuvres de masse : les alumnats, les pèlerinages, la presse.

Il est anti-bourgeois, il déteste l’égoïsme, le goût du confort et les peurs de ces individualistes forcenés. Il sympathise avec les modestes, le peuple de Nîmes, les petits paysans des alumnats, le P. Pernet et ses Sœurs pour les ouvriers, les premières Oblates, ses montagnardes. Chez elles, il refuse qu’il y ait des converses, et cela marque son évolution car il les avait fort bien acceptées chez les Religieuses de l’Assomption : « Le temps des Sœurs converses, écrit-il de Rome, en 1870, à Marie Correnson, s’en va, il faut laisser les formes aristocratiques. Nous avançons vers une démocratie dont les exigences seront terribles. Ce que j’observe ici (Vatican I) c’est que la grande place n’appartient certes pas aux évêques hongrois qui sont les derniers grands seigneurs de l’Europe, elle appartient aux évêques missionnaires qui se rendent au Concile à pied. Mon faible pour les Oblates c’est leur esprit plus humble et plus apte à atteindre une portion du monde que Notre-Seigneur aime tout spécialement et dont il est urgent de s’occuper avant tout »19. Les douze dernières années de sa vie il va lancer tout le monde sur « la voie royale de l’amour des petits, des pauvres, de tous les abandonnés »20.

Son grand problème, c’est la haine. « Ces haines sociales, écrit-il en 1873, dont Paris contemple encore les dévastations ». C’est bien l’objectif de l’ART : construire un monde où les gens s’aiment, mais cela suppose une certaine égalité et la justice sociale. Il ne le voit pas, il n’analyse pas les raisons des colères ouvrières, la chaîne maudite : usine taudis cabaret. Pour lui, de bien vilaines gens dressent les pauvres contre les riches : « Voyez la fureur des classes inférieures s’élever contre les classes supérieures. On flatte les appétits populaires, on leur souffle les idées les plus subversives ». Il ne lui vient pas à la pensée qu’il s’agit d’une misère intolérable qu’on pourrait atténuer par une plus juste répartition. Non, il faut seulement promouvoir la coexistence paisible des pauvres et des riches.

Et voici l’appel aux riches :

Soyez généreux, l’aumône apaisera la colère du pauvre, puis le disposera à accepter son indigence quand il verra que vous vous dépouillez pour lui. Plus vous donnerez, plus il comprendra que le bonheur ne gît pas dans l’or… 21

Il parle des :

effrois des grands chefs d’industrie qui malgré une largesse royale dans les bonnes œuvres croient apercevoir la guerre civile. Car le pauvre, le prolétaire est haineux, il repousse la fraternité. Pourquoi ? Cherchez. Il veut plus qu’il n’a et il veut pour jouir. 22

Nous retrouvons ici la distorsion entre ses convictions personnelles et les idées du temps qui lui collent à la peau : riches, penchez-vous sur les pauvres, calmez-les à coups d’aumônes ; pauvres, résignez-vous en pensant au ciel ; et tous, aimez-vous bien.

Il y avait donc ces idées ? le P. d’Alzon les prenait à son compte, allant jusqu’à parler de « la férocité des appétits des ouvriers »23. Une fois de plus réfléchissons, mais autant sur nous que sur le P. d’Alzon. Quelles idées actuelles prenons-nous à notre compte, quelle est l’acuité de notre regard d’apôtre ? C’est seulement dans cette modestie et cette loyauté que nous pouvons nous permettre de tirer une leçon de ce face à face du P. d’Alzon avec la réalité sociale de son temps.

Inutile de le cacher, nous l’aurions voulu plus ouvert à ce qui se passait. Onze ans seulement après sa mort il y aura la prise de conscience de Léon XIII dans Rerum novarum :

Les travailleurs isolés et sans défense se sont vu livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d’une concurrence effrénée… À quoi il faut ajouter le monopole de la production et du commerce, devenus le partage d’un petit nombre de riches qui imposent un joug presque servile à la multitude des prolétaires… Il est honteux et inhumain d’user de l’homme comme d’un vil instrument de lucre, de ne l’estimer qu’en proportion de la vigueur de ses bras (RN 2 et 10).

Le P. d’Alzon n’est pas allé jusque-là. Pourtant, un cri d’angoisse révèle qu’il n’en était pas loin :

Pourquoi les ouvriers nous font-ils défaut ? Plaise à Dieu d’envoyer beaucoup d’apôtres dans cette portion de sa vigne 24.

Beaucoup mieux que d’autres spirituels de cette époque il a pressenti que l’aumône devenait dérision devant l’ampleur des problèmes :

La France compte 16o 000 grandes usines où généralement le despotisme hautain du patron envers l’ouvrier et la haine profonde de l’ouvrier envers le patron peuvent faire prévoir des catastrophes. Mais partout où les patrons sont allés au-devant des ouvriers non pas seulement l’aumône à la main mais avec des mesures inspirées par une charité intelligente, le travail s’est accru, la moralité s’est affermie, les bénéfices ont augmenté et, comme couronnement, au-dessus des haines éteintes, une loyale réconciliation s’est accomplie. 25

Sourire ou grincer des dents ? Plutôt mesurer le chemin qui l’a conduit des vertus théologales jusqu’aux usines. Ce chemin théologal sera toujours celui de l’apôtre. Qu’apporterait-il à n’importe quel monde s’il n’arrivait pas, lui, du monde de Dieu ? Il ne sera apôtre qu’à force de foi, d’espérance et de charité. C’est l’intuition maîtresse du P. d’Alzon, et qui hésite sur cela n’est déjà plus un ouvrier de l’ART.

Mais notre temps nous aura appris à enfoncer les théologales au plus épais d’une réalité sociale mieux analysée. Il faut que notre foi éclaire davantage ce que vivent les hommes, que notre espérance colle plus étroitement leurs espoirs, et surtout que notre charité refuse toute cohabitation avec l’injustice.

On peut redire avec le P. d’Alzon que le grand mal ce sont les ténèbres et le mensonge, et qu’il faut servir la vérité et la propager 26, on peut partager sa passion de la vérité et son souci d’enseigner. Mais en voyant bien que la vérité sociale ne sort pas directement de l’Évangile, elle passe par les analyses du social. Elle peut seulement être mieux cherchée et mieux affinée par des hommes de l’Évangile. Encore faut-il qu’ils s’engagent à fond dans cette étude du réel sans laquelle les combats de l’ART risquent d’être menés en arrière ou en marge de ce qui se vit.

Il aura manqué, à l’époque de la révolution industrielle, des apôtres pour la révolution industrielle. Il ne suffit pas de dire Que ton Règne vienne, il faut voir où et comment il peut venir.

* * *

Et maintenant, si l’on me demandait un mot pour caractériser le P. d’Alzon, je dirais : le questionneur ! Jeune, il harcelait ses amis : Quelle vie menez-vous ? Pourquoi vous battez-vous ? Sa vie entière est une question de foi ardente : Seigneur Jésus, qui êtes-vous ? à 55 ans, quand il a mis au point le Directoire il a légué à ses religieux 40 examens implacables. Depuis l’aube de sa vie jusqu’à la fin il n’a cessé d’interroger la masse des chrétiens : pourquoi dormez-vous pendant qu’un monde naît ?

Il réveille. Dès qu’on lit vingt lignes de lui on est harponné par ses deux hantises : Que penser ? Que faire ? Là où d’autres comptent mélancoliquement leurs forces, lui ne songe qu’à pousser tout le monde au maximum. Au Chapitre de 1873 il est bien obligé de constater : « Nous ne sommes que 50 ». Mais il se redresse : « Nous devons agir comme mille. Quels immenses horizons s’ouvrent devant vous ! »

C’est pour ce dynamisme qu’on va à lui. Qu’importe ses mots vieillis, ses outrances, les lacunes de ses analyses, c’est dans un mouvement de fond qu’on est emporté. On s’enfermait dans la tâche quotidienne, on pensait petit, et la voix impérieuse ouvre les fenêtres : Où en est le monde ? Que faites-vous pour le Règne ?

Je l’écoute quand il était séminariste, à 22 ans. Il vient de réentendre dans la Lettre aux Éphésiens (5, 14-15) un coup de trompette qui n’est pas pour lui déplaire : « Éveillez-vous ! Levez-vous d’entre les morts, et sur vous le Christ resplendira. Regardez ce que vous êtes en train de vivre, ne soyez pas fous, exploitez le temps même quand les jours sont mauvais ».

Et le voilà parti, disant carrément à Luglien, le très cher :

Ce texte est pour vous, il condamne les trois quarts des chrétiens. Les païens pourront dire : J’ai cédé au torrent. Ceux qui n’ont pas la foi pourront représenter que venus dans un temps de doute, ils ont participé à l’aveuglement général. Mais les chrétiens ? Pensent-ils que tout sera dit quand ils observeront qu’il a fallu se prêter aux circonstances, qu’ils ne pouvaient pas réformer leur siècle, que s’ils ont perdu le temps c’est qu’il n’y avait aucun bien à faire ? Que de gens, vieux et jeunes, courbent la tête et disent : Les jours sont mauvais, et ils dorment là-dessus, ils gémissent, ils assurent, les larmes aux yeux, que Dieu les a fait venir dans un temps bien affreux pour les amis de la religion ; et puis ils croisent les bras. Les lâches ! Ils ne savent donc pas que la patrie du chrétien c’est un champ de bataille ? 27

Les années passent, il reste le même crieur. En novembre 1869, la veille de Vatican I, il reprend une dernière fois la question de sa vie, lui qui n’aura combattu que pour l’Église : dans un monde qui s’éloigne d’elle, quelle doit être l’attitude de l’Église ? Il répond :

Il faut non pas que l’Église se réconcilie avec la société mais la convertisse : non par des concessions mais par des lumières plus abondantes, par une action plus puissante. Le Concile doit nous sanctifier. Chaque siècle a ses vices, il faut que nous ayons surtout les vertus contraires à ces vices. C’est en ce sens que nous devons être de notre temps. 28

En plein Concile, écrivant de Rome aux Pères de Paris, il réactive la fièvre du quoi faire :

Il est important que nous puissions bien nous rendre compte devant Dieu de ce que nous avons à faire. Vous devez grouper autour de vous des laïcs, des prêtres, et par vos conversations vous proposer d’attirer à la vie du Concile toutes les intelligences sur lesquelles vous pouvez avoir quelque influence. Le Concile se résumera dans un nouveau traité de la religion et de l’Église. Prenez ces questions en main. Prenez-en l’esprit, infusez-le partout, au risque d’être quelquefois assommants… Pensez à toute œuvre populaire, soit en vous en occupant vous-mêmes, soit surtout en poussant les catholiques à s’en occuper. 29

Vous devez… Prenez… Poussez… Il ne nous laissera jamais en repos, il ne supportait pas qu’on s’abandonne au fil du courant alors qu’il faut faire sa vie et faire l’histoire.

Que vienne ton Règne !

Pour penser large et agir fort il nous offre un esprit. Simple. Comme il convient à l’apôtre qui veut communiquer à beaucoup de gens des choses essentielles : aimer le Christ et l’Église. Notre époque désunirait volontiers les deux amours, ne gardant que le premier. Le P. d’Alzon montre que dire non à l’Église c’est dire non au Christ.

Son charisme c’est d’unir presque partout où nous divisons. Pour lui, tous nos amours sont dans le Christ, et toute notre activité fraternelle se joue en Église, œuvre du Christ, corps du Christ. Et tout ce que nous aimons et construisons peut s’exprimer dans la plus courte et la plus dense des prières : Que vienne ton Règne ! Instaurer le Règne du Christ en nous et autour de nous, c’est le P. d’Alzon.

La plus brève rencontre avec lui nous met face au Christ. Pour en parler, pour dire l’amour de la jeune Assomption, quelque chose de bouleversant lui est sorti du cœur : « Nous aimons Jésus-Christ de l’amour des premiers temps ».

Comment aimaient-ils Jésus-Christ, ceux qui l’ont connu en Palestine, ceux qui ont vécu des premiers récits et de l’Esprit ? Comment l’a-t-il aimé l’homme qui a osé dire : Nous l’aimons de l’amour des premiers temps ? Il y a dans les débuts des grandes créations un élan, un feu. Le P. d’Alzon avait retrouvé cet élan, il disait : Ma vie c’est le Christ ! comme saint Paul le disait. S’il nous donne de le dire de la même façon, nous avons tout gagné.

L’élan, c’est le cri : Que vienne ton Règne ! Non d’abord comme souci et angoisse mais comme irruption en nous de la joie messianique : le Règne vient. Si l’on ne voit rien, si l’on est glacé par le silence de Dieu et le silence sur Dieu, le P. d’Alzon dit : « Vous n’avez pas assez de foi, pas assez d’espérance, pas assez d’amour ».

Une de ses étonnantes simplifications : tout ramener aux théologales. Si tu connais Dieu, si tu crois que tu es aimé, si tu espères qu’il te donnera ce qu’il faut pour travailler sur les chantiers du Règne, tu ne peux plus être petit et triste. Deux choses qui irritaient le P. d’Alzon : « Je vous admire, écrivait-il à Mère Marie-Eugénie, d’avoir le temps d’être triste ! »

Le temps, c’est pour aimer et pour prouver l’amour. Le temps, c’est pour l’Église. Parce que dans l’Église on peut aimer effectivement. Et d’abord y aimer le Christ. L’Église est devenue pour nous tantôt le Peuple de Dieu, tantôt Rome. Pour le P. d’Alzon elle est le lieu de la vie actuelle et de l’action du Christ. Action de salut, action d’amour. Je ne peux pas aimer davantage mes frères qu’en travaillant pour l’Église qui donne Jésus-Christ aux masses.

Avec son génie d’unir des choses apparemment contradictoires, le P. d’Alzon a pratiqué à la fois le un à un et l’action large. Il pouvait perdre un temps fou pour Mère Marie-Eugénie, pour une vingtaine de dirigées et ses dix religieux des débuts, et garder le souci du peuple, se battre furieusement pour l’enseignement, encourager les œuvres populaires : les pèlerinages, le branle-bas de Notre-Dame de Salut, la Bonne Presse, les Petites Sœurs du P. Pernet pour les ouvriers.

La masse était devenue de plus en plus son souci, les petits, les pauvres. Sa haine de la Révolution, ses violences contre la société moderne sont intolérables si on ne comprend pas qu’elles sont de la souffrance d’amour : « Ils enlèvent Dieu au peuple ».

Il savait que les riches, dans tous les sens du terme, peuvent trouver Dieu chez eux, en petits groupes, avec des livres profonds, de la belle prière et de subtils échanges. Mais les pauvres ? Qui, sans l’Église, leur donnerait Jésus-Christ ? Qui leur lirait l’Évangile, qui les ferait prier très simplement ? Près du P. d’Alzon on comprend qu’aimer l’Église c’est aimer les petits, c’est les défendre contre ceux qui les troublent et les égarent.

Pour ce service des hommes par l’Église, le P. d’Alzon voulait de grands caractères. Aucun spirituel, je crois, n’a tenu autant compte de la qualité de l’humain. Il voulait des chrétiens de cristal qui donnent envie de croire rien qu’en voyant leur limpidité et leur courage. C’est par vive réaction qu’il a été si impitoyable pour les mous, les sans franchise, les dominateurs.

Le sacerdoce a voulu dominer. De là des résistances, des froissements qui ont abouti à l’isolement. Perdant le contact, le sacerdoce a fini par ignorer les besoins et les véritables situations. De là une déplorable impuissance. La parole du prêtre est devenue une parole morte. Son langage est un langage étranger : il vient résoudre des objections qui n’en sont plus, il réfute des erreurs oubliées, et que remplacent d’autres erreurs, d’autres objections qu’il ne sent pas.

Il oppose la science théologique à l’ignorance religieuse, mais les autres sciences soulèvent leurs difficultés et il n’a pas abordé l’étude de ces sciences qui combattent contre lui ; il reste dans le mysticisme et on lui demande des faits, de l’histoire, des raisonnements. Il n’a plus la foule, il a gardé seulement un auditoire de dévotes.

Pour réparer tout cela il faut surveiller les tendances à l’orgueil, à l’isolement, à l’ignorance. Se faire laïc en un certain sens, ménager un ralliement, une fusion. Tout en s’isolant par la vie religieuse il faut renouer les communications interrompues, respirer l’air de la société. 30

Il disait : « je veux des religieux qui, sortant de l’oraison, se jettent en pleine vie ».Il savait que l’écoute de Dieu affine l’écoute des hommes. Que de fois, dans ses lettres, on tombe sur un précieux conseil. Par exemple, cette réflexion à propos de fautes graves qui avaient provoqué, lui semblait-il, une répression exagérée :

On n’a considéré qu’une très minime partie d’une question, lorsqu’on n’en a envisagé que les abus. Il faut prendre des précautions contre les abus, mais en prendre d’excessives est le plus grand de tous les abus. 31

Pouvoir passer aussi aisément des plus larges horizons à cette tranquille sagesse, et des longues prières à l’action sur tous les fronts, est la marque des grands vivants qui unissent la profondeur et la surface. À force de le regarder je ne puis plus le détacher de la parole de saint Irénée :

La gloire de Dieu, c’est un homme qui soit un vivant magnifique.

Mais je veux finir sur un mot de lui :

Je suis venu mettre le feu, disait Notre-Seigneur. Qui veut s’unir à l’œuvre de Jésus-Christ doit être embrasé d’un immense amour. C’est le cri de l’apôtre : L’amour du Christ nous presse (2 Co 5, 14).

André Sève, in Ma vie c’est le Christ – Emmanuel d’Alzon

1. Écrits spirituels p.123.

2. Écrits spirituels p.130. 

3. Écrits spirituels p.662.

4. Tout ce qui concerne l’ART est traité par le P. d’Alzon dans ses Lettres aux novices. Ce que je citerai sans références dans ce chapitre sera extrait de ces lettres (de 150 à 164).

5. Écrits spirituels p.138.

6. Écrits spirituels p.180.

7. Écrits spirituels p.226, 175.

8. Écrits spirituels p.162.

9. Écrits spirituels p.710.

10. Écrits spirituels p.623.

11. Écrits spirituels p.78, 140, 665, 681.

12. Écrits spirituels p.157.

13. Écrits spirituels p.204.

14. Écrits spirituels p.158.

15. Écrits spirituels p.16o, 1o88.

16. Écrits spirituels p.202, 206.

17. Écrits spirituels p.143.

18. Écrits spirituels p.781, 558.

19. Écrits spirituels p.1191.

20. Écrits spirituels p.175.

21. Écrits spirituels p.1438.

22. Écrits spirituels p.1441.

23. Écrits spirituels p.1442.

24. Écrits spirituels p.181.

25. Écrits spirituels p.1443.

26. Écrits spirituels p.189.

27. Lettres I p.357.

28. Écrits spirituels p.1069.

29. Écrits spirituels p.1082.

30. Écrits spirituels p.1293.

31. Lettres III p.66.

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En veillant… Pape François, Que répondent tes mains et tes pieds au Seigneur ?

Chers jeunes,

Il est beau d’être ici avec vous en cette veillée de prière. À la fin de son témoignage courageux et émouvant, Rand nous a demandé quelque chose : « Je vous demande sincèrement de prier pour mon cher pays ». Une histoire marquée par la guerre, par la douleur, par la perte, qui finit avec une demande : celle de la prière. Qu’y a-t-il de mieux que de commencer notre veillée en priant ?

Nous venons de diverses parties du monde, de continents, de pays, langues, cultures, peuples différents. Nous sommes filsde nations qui peut-être sont en train de se disputer, ou même sont en guerre. Pour d’autres, nous venons de pays qui sont en paix, qui n’ont pas de conflits armés, et où beaucoup des choses douloureuses qui arrivent dans le monde sont juste des nouvelles apportées par la presse.

Mais nous sommes conscients d’une réalité : pour nous, aujourd’hui et ici, provenant de diverses parties du monde, la douleur, la guerre que vivent de nombreux jeunes, ne sont plus une chose anonyme, elles ne sont plus une nouvelle, elles ont un nom, un visage, une histoire, une proximité. Aujourd’hui, la guerre en Syrie crée la douleur et la souffrance de tant de personnes, de tant de jeunes comme le courageux Rand, qui se trouve au milieu de nous et nous demande de prier pour son cher pays.

Il y a des situations qui peuvent nous paraître lointaines jusqu’à ce que nous les touchions. Il y a des réalités que nous ne comprenons pas parce nous ne les voyons qu’à travers un écran de téléphone ou d’ordinateur. Mais lorsque nous entrons en contact avec la vie, avec ces vies concrètes non plus médiatisées par les écrans, alors il nous arrive quelque chose de fort, nous sentons l’invitation à nous impliquer : « Assez des villes oubliées », comme dit Rand ; il ne doit plus jamais arriver que des frères soient « entourés par la mort et par les tueries », en sachant que personne ne les aidera. Chers amis, je vous invite à prier ensemble pour la souffrance de tant de victimes de la guerre, afin qu’une fois pour toutes, nous puissions comprendre que rien ne justifie le sang d’un frère, que rien n’est plus précieux que la personne que nous avons à côté. Et dans cette demande de prière, je veux vous remercier également, Natalia et Miguel, parce que vous aussi vous avez partagé avec nous vos batailles, vos guerres intérieures. Vous nous avez présenté vos luttes, et comment vous les avez surmontées. Vous êtes des signes vivants de ce que la miséricorde veut faire en nous.

À présent, nous, nous décidons de ne pas crier contre quiconque, de ne pas nous quereller, nous refusons de détruire. Nous ne voulons pas vaincre la haine par davantage de haine, vaincre la violence par davantage de violence, vaincre la terreur par davantage de terreur. Et notre réponse à ce monde en guerre a un nom : elle s’appelle fraternité, elle s’appelle lien fraternel, elle s’appelle communion, elle s’appelle famille. Nous célébrons le fait de venir de diverses cultures et nous nous unissons pour prier. Que notre meilleure parole, notre meilleur discours soit de nous unir en prière. Faisons un moment de silence et prions ; mettons devant Dieu les témoignages de ces amis, identifions-nous avec ceux pour lesquels « la famille est un concept inexistant, la maison rien qu’un endroit où dormir et manger », ou bien avec ceux qui vivent dans la peur de croire que leurs erreurs et leurs péchés les ont exclus définitivement. Mettons en présence de notre Dieu également vos propres guerres : les luttes que chacun porte en soi, dans son cœur.

…………………………………………………………….

Tandis que nous priions m’est venue à l’esprit l’image des Apôtres le jour de la Pentecôte. Une scène qui peut nous aider à comprendre tout ce que Dieu rêve de réaliser dans notre vie, en nous et avec nous. Ce jour-là, par peur, les disciples étaient enfermés. Ils se sentaient menacés par un entourage qui les persécutait, les contraignait à rester dans une petite chambre, à demeurer figés et paralysés. La crainte s’était emparée d’eux.

Dans ce contexte, il s’est passé quelque chose de spectaculaire, quelque chose de grandiose. L’Esprit Saint est venu et des langues comme de feu se sont posées sur chacun d’eux, les poussant à une aventure dont ils n’auraient jamais rêvé. Nous avons écouté trois témoignages ; nous avons touché, de nos cœurs, leurs histoires, leurs vies. Nous avons vu comment eux, comme les disciples, ils ont vécu des moments semblables, ont connu des moments où ils ont été en proie à la peur, où il semblait que tout croulait. La peur et l’angoisse qui naissent de la conscience qu’en sortant de la maison on peut ne plus revoir ses proches, la peur de ne pas se sentir apprécié et aimé, la peur de ne pas avoir d’autres opportunités. Ils ont partagé avec nous la même expérience qu’ont faite les disciples, ils ont fait l’expérience de la peur qui mène à un seul endroit : à la fermeture. Et lorsque la peur se terre dans la fermeture, elle est toujours accompagnée de sa sœur jumelle, la paralysie ; nous nous sentons paralysés. La paralysie nous fait sentir qu’en ce monde, dans nos villes, dans nos communautés, il n’y a plus d’espace pour grandir, pour rêver, pour créer, pour regarder des horizons, pour vivre en définitive : c’est l’un des pires maux qui puissent nous affecter dans la vie. La paralysie nous fait perdre le goût de savourer la rencontre, de l’amitié, le goût de rêver ensemble, de cheminer avec les autres.

Dans la vie, il y a une autre paralysie encore plus dangereuse et souvent difficile à identifier, et qu’il nous coûte beaucoup de reconnaître. J’aime l’appeler la paralysie qui naît lorsqu’on confond le bonheuravec un canapé ! Oui, croire que pour être heureux, nous avons besoin d’un bon canapé. Un canapé qui nous aide à nous sentir à l’aise, tranquilles, bien en sécurité. Un canapé – comme il y en a maintenant, modernes, avec des massages y compris pour dormir – qui nous garantissent des heures de tranquillité pour nous transférer dans le monde des jeux vidéo et passer des heures devant l’ordinateur. Un canapé contre toute espèce de douleur et de crainte. Un canapé qui nous maintiendra enfermés à la maison sans nous fatiguer ni sans nous préoccuper. Le canapé-bonheur est probablement la paralysie silencieuse qui nous nuit le plus : peu à peu, sans nous en rendre compte, nous nous endormons, nous nous retrouvons étourdis et abrutis tandis que d’autres – peut-être plus éveillés, mais pas les meilleurs – décident de l’avenir à notre place. Pour beaucoup il est plus facile et avantageux d’avoir des jeunes étourdis et abrutis qui confondent le bonheur avec un canapé ; pour beaucoup, c’est plus pratique que d’avoir des jeunes éveillés, désireux de répondre au rêve de Dieu et à toutes les aspirations du cœur.

Mais la vérité est autre : chers jeunes, nous ne sommes pas venus au monde pour végéter, pour vivre dans la facilité, pour faire de la vie un canapé qui nous endorme ; au contraire, nous sommes venus pour autre chose, pour laisser une empreinte. Il est très triste de passer dans la vie sans laisser une empreinte. Mais quand nous choisissons le confort, en confondant bonheur et consumérisme, alors le prix que nous payons est très très élevé : nous perdons la liberté.

Lorsque nous commençons à penser que le bonheur est synonyme de confort, qu’être heureux, c’est marcher dans la vie endormi ou drogué, que l’unique manière d’être heureux est d’être comme un abruti, nous sommes paralysés. Il est certain que la drogue fait du mal, mais il y a beaucoup d’autres drogues socialement acceptées qui finissent par nous rendre plus esclaves encore. Les unes et les autres nous dépouillent de notre plus grand bien : la liberté.

Chers amis, Jésus est le Seigneur du risque, du toujours au-delà. Jésus n’est pas le Seigneur du confort, de la sécurité et de la commodité. Pour suivre Jésus, il faut avoir une dose de courage, il faut se décider à changer le canapé contre une paire de chaussures qui vous aideront à marcher, sur des routes jamais rêvées et même pas imaginées, sur des routes qui ouvriront de nouveaux horizons, capables de propager la joie, cette joie qui naît de l’amour de Dieu, cette joie que laisse dans vos cœurs chaque geste, chaque attitude de miséricorde. Allez par les routes en suivant la folie de notre Dieu qui nous enseigne à Le rencontrer en celui qui a faim, en celui qui a soif, en celui qui est nu, dans le malade, dans l’ami qui a mal tourné, dans le détenu, dans le réfugié et dans le migrant, dans le voisin qui est seul. Allez par les routes de notre Dieu qui nous invite à être des acteurs politiques, des personnes qui pensent, des animateurs. Il nous incite à penser à une économie plus solidaire. Dans les milieux où vous vous trouvez, l’amour de Dieu vous invite à porter la Bonne Nouvelle, en faisant de votre propre vie un don fait à Lui et aux autres.

Vous pourrez me dire : Père, mais cela n’est pas pour tous, c’est uniquement pour quelques élus ! Oui, et ces élus sont tous ceux qui sont disposés à donner leur vie aux autres. De la même façon que l’Esprit Saint a transformé le cœur des disciples le jour de Pentecôte, il a fait de même avec nos amis qui ont témoigné. J’emprunte tes mots, Miguel : tu nous disais que le jour où dans la Facenda ils t’ont confié la responsabilité du fonctionnement de la maison, alors tu as commencé à comprendre que Dieu te demandait quelque chose. C’est ainsi qu’a commencé la transformation.

Voilà le secret, chers amis, que nous sommes appelés à expérimenter. Dieu attend quelque chose de vous, Dieu veut quelque chose de vous, Dieu vous attend. Dieu vient rompre nos fermetures, Il vient ouvrir les portes de nos vies, de nos visions, de nos regards. Dieu vient ouvrir tout ce qui vous enferme. Il vous invite à rêver, Il veut vous faire voir qu’avec vous le monde peut être différent. C’est ainsi : si chacun, vous n’y mettez pas le meilleur de vous-mêmes, le monde ne sera pas différent.

Le temps qu’aujourd’hui nous vivons n’a pas besoin de jeunes-canapé, mais de jeunes avec des chaussures, mieux encore, avec des crampons. Il n’accepte que des joueurs titulaires sur le terrain, il n’y a pas de place pour des réservistes. Le monde d’aujourd’hui vous demande d’être des protagonistes de l’histoire, parce que la vie est belle à condition que nous voulions la vivre, à condition que nous voulions y laisser une empreinte. L’histoire aujourd’hui nous demande de défendre notre dignité et de ne pas permettre que ce soient d’autres qui décident notre avenir. Le Seigneur, comme à la Pentecôte, veut réaliser l’un des plus grands miracles dont nous puissions faire l’expérience : faire en sorte que vos mains, mes mains, tes mains, nos mains se transforment en signes de réconciliation, de communion, de création. Il veut vos mains pour continuer à construire le monde d’aujourd’hui. Il veut construire avec vous.

Vous me direz : Père, mais moi, j’ai bien des limites, je suis pécheur, que puis-je faire ? Quand le Seigneur nous appelle, Il ne pense pas à ce que nous sommes, à ce que nous étions, à ce que nous avons fait ou cessé de faire. Au contraire, au moment où Il nous appelle, Il regarde tout ce que nous pourrions faire, tout l’amour que nous sommes capables de propager. Lui parie toujours sur l’avenir, sur demain. Jésus vous projette à l’horizon.

C’est pourquoi, chers amis, aujourd’hui, Jésus vous invite, il vous appelle à laisser votre empreinte dans la vie, une empreinte qui marque l’histoire, qui marque vos propres histoires et l’histoire de beaucoup. La vie d’aujourd’hui nous dit qu’il est très facile de fixer l’attention sur ce qui nous divise, sur ce qui nous sépare. On voudrait nous faire croire que nous enfermer est la meilleure manière de nous protéger de ce qui fait mal. Aujourd’hui, nous les adultes, nous avons besoin de vous, pour nous enseigner à cohabiter dans la diversité, dans le dialogue, en partageant la multi culturalité non pas comme une menace mais comme une opportunité : ayez le courage de nous enseigner qu’il est plus facile construire des ponts que d’élever des murs ! Et tous ensemble, demandons que vous exigiez de nous de parcourir les routes de la fraternité. Construire des ponts : savez-vous quel le premier pont à construire ? Un pont que nous pouvons réaliser ici et maintenant : nous serrer les mains, nous donner la main. Allez-y, faites-le maintenant, ici ce pont primordial, et donnez-vous la main. C’est le grand pont fraternel, et puissent les grands de ce monde apprendre à le faire !… toutefois non pour la photographie, mais pour continuer à construire des ponts toujours plus grands. Que ce pont humain soit semence de nombreux autres ; il sera une empreinte. Aujourd’hui Jésus, qui est le chemin, vous appelle à laisser vos empreintes dans l’histoire.

Cher ami, Lui, qui est la vie, t’invite personnellementà laisser une empreinte qui remplira de vie ton histoire et celle de tant d’autres. Lui, qui est la vérité, t’invite personnellementà abandonner les routes de la séparation, de la division, du non-sens. Es-tu d’accord ? Que répondent tes mains et tes pieds au Seigneur, qui est Chemin, Vérité et Vie ?

Pape François, Veillée au Campus Misericordiae, Cracovie 2016

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En veillant… Pape François, Que répondent tes mains et tes pieds au Seigneur ?

Chers jeunes,

Il est beau d’être ici avec vous en cette veillée de prière. À la fin de son témoignage courageux et émouvant, Rand nous a demandé quelque chose : « Je vous demande sincèrement de prier pour mon cher pays ». Une histoire marquée par la guerre, par la douleur, par la perte, qui finit avec une demande : celle de la prière. Qu’y a-t-il de mieux que de commencer notre veillée en priant ?

Nous venons de diverses parties du monde, de continents, de pays, langues, cultures, peuples différents. Nous sommes filsde nations qui peut-être sont en train de se disputer, ou même sont en guerre. Pour d’autres, nous venons de pays qui sont en paix, qui n’ont pas de conflits armés, et où beaucoup des choses douloureuses qui arrivent dans le monde sont juste des nouvelles apportées par la presse.

Mais nous sommes conscients d’une réalité : pour nous, aujourd’hui et ici, provenant de diverses parties du monde, la douleur, la guerre que vivent de nombreux jeunes, ne sont plus une chose anonyme, elles ne sont plus une nouvelle, elles ont un nom, un visage, une histoire, une proximité. Aujourd’hui, la guerre en Syrie crée la douleur et la souffrance de tant de personnes, de tant de jeunes comme le courageux Rand, qui se trouve au milieu de nous et nous demande de prier pour son cher pays.

Il y a des situations qui peuvent nous paraître lointaines jusqu’à ce que nous les touchions. Il y a des réalités que nous ne comprenons pas parce nous ne les voyons qu’à travers un écran de téléphone ou d’ordinateur. Mais lorsque nous entrons en contact avec la vie, avec ces vies concrètes non plus médiatisées par les écrans, alors il nous arrive quelque chose de fort, nous sentons l’invitation à nous impliquer : « Assez des villes oubliées », comme dit Rand ; il ne doit plus jamais arriver que des frères soient « entourés par la mort et par les tueries », en sachant que personne ne les aidera. Chers amis, je vous invite à prier ensemble pour la souffrance de tant de victimes de la guerre, afin qu’une fois pour toutes, nous puissions comprendre que rien ne justifie le sang d’un frère, que rien n’est plus précieux que la personne que nous avons à côté. Et dans cette demande de prière, je veux vous remercier également, Natalia et Miguel, parce que vous aussi vous avez partagé avec nous vos batailles, vos guerres intérieures. Vous nous avez présenté vos luttes, et comment vous les avez surmontées. Vous êtes des signes vivants de ce que la miséricorde veut faire en nous.

À présent, nous, nous décidons de ne pas crier contre quiconque, de ne pas nous quereller, nous refusons de détruire. Nous ne voulons pas vaincre la haine par davantage de haine, vaincre la violence par davantage de violence, vaincre la terreur par davantage de terreur. Et notre réponse à ce monde en guerre a un nom : elle s’appelle fraternité, elle s’appelle lien fraternel, elle s’appelle communion, elle s’appelle famille. Nous célébrons le fait de venir de diverses cultures et nous nous unissons pour prier. Que notre meilleure parole, notre meilleur discours soit de nous unir en prière. Faisons un moment de silence et prions ; mettons devant Dieu les témoignages de ces amis, identifions-nous avec ceux pour lesquels « la famille est un concept inexistant, la maison rien qu’un endroit où dormir et manger », ou bien avec ceux qui vivent dans la peur de croire que leurs erreurs et leurs péchés les ont exclus définitivement. Mettons en présence de notre Dieu également vos propres guerres : les luttes que chacun porte en soi, dans son cœur.

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Tandis que nous priions m’est venue à l’esprit l’image des Apôtres le jour de la Pentecôte. Une scène qui peut nous aider à comprendre tout ce que Dieu rêve de réaliser dans notre vie, en nous et avec nous. Ce jour-là, par peur, les disciples étaient enfermés. Ils se sentaient menacés par un entourage qui les persécutait, les contraignait à rester dans une petite chambre, à demeurer figés et paralysés. La crainte s’était emparée d’eux.

Dans ce contexte, il s’est passé quelque chose de spectaculaire, quelque chose de grandiose. L’Esprit Saint est venu et des langues comme de feu se sont posées sur chacun d’eux, les poussant à une aventure dont ils n’auraient jamais rêvé. Nous avons écouté trois témoignages ; nous avons touché, de nos cœurs, leurs histoires, leurs vies. Nous avons vu comment eux, comme les disciples, ils ont vécu des moments semblables, ont connu des moments où ils ont été en proie à la peur, où il semblait que tout croulait. La peur et l’angoisse qui naissent de la conscience qu’en sortant de la maison on peut ne plus revoir ses proches, la peur de ne pas se sentir apprécié et aimé, la peur de ne pas avoir d’autres opportunités. Ils ont partagé avec nous la même expérience qu’ont faite les disciples, ils ont fait l’expérience de la peur qui mène à un seul endroit : à la fermeture. Et lorsque la peur se terre dans la fermeture, elle est toujours accompagnée de sa sœur jumelle, la paralysie ; nous nous sentons paralysés. La paralysie nous fait sentir qu’en ce monde, dans nos villes, dans nos communautés, il n’y a plus d’espace pour grandir, pour rêver, pour créer, pour regarder des horizons, pour vivre en définitive : c’est l’un des pires maux qui puissent nous affecter dans la vie. La paralysie nous fait perdre le goût de savourer la rencontre, de l’amitié, le goût de rêver ensemble, de cheminer avec les autres.

Dans la vie, il y a une autre paralysie encore plus dangereuse et souvent difficile à identifier, et qu’il nous coûte beaucoup de reconnaître. J’aime l’appeler la paralysie qui naît lorsqu’on confond le bonheuravec un canapé ! Oui, croire que pour être heureux, nous avons besoin d’un bon canapé. Un canapé qui nous aide à nous sentir à l’aise, tranquilles, bien en sécurité. Un canapé – comme il y en a maintenant, modernes, avec des massages y compris pour dormir – qui nous garantissent des heures de tranquillité pour nous transférer dans le monde des jeux vidéo et passer des heures devant l’ordinateur. Un canapé contre toute espèce de douleur et de crainte. Un canapé qui nous maintiendra enfermés à la maison sans nous fatiguer ni sans nous préoccuper. Le canapé-bonheur est probablement la paralysie silencieuse qui nous nuit le plus : peu à peu, sans nous en rendre compte, nous nous endormons, nous nous retrouvons étourdis et abrutis tandis que d’autres – peut-être plus éveillés, mais pas les meilleurs – décident de l’avenir à notre place. Pour beaucoup il est plus facile et avantageux d’avoir des jeunes étourdis et abrutis qui confondent le bonheur avec un canapé ; pour beaucoup, c’est plus pratique que d’avoir des jeunes éveillés, désireux de répondre au rêve de Dieu et à toutes les aspirations du cœur.

Mais la vérité est autre : chers jeunes, nous ne sommes pas venus au monde pour végéter, pour vivre dans la facilité, pour faire de la vie un canapé qui nous endorme ; au contraire, nous sommes venus pour autre chose, pour laisser une empreinte. Il est très triste de passer dans la vie sans laisser une empreinte. Mais quand nous choisissons le confort, en confondant bonheur et consumérisme, alors le prix que nous payons est très très élevé : nous perdons la liberté.

Lorsque nous commençons à penser que le bonheur est synonyme de confort, qu’être heureux, c’est marcher dans la vie endormi ou drogué, que l’unique manière d’être heureux est d’être comme un abruti, nous sommes paralysés. Il est certain que la drogue fait du mal, mais il y a beaucoup d’autres drogues socialement acceptées qui finissent par nous rendre plus esclaves encore. Les unes et les autres nous dépouillent de notre plus grand bien : la liberté.

Chers amis, Jésus est le Seigneur du risque, du toujours au-delà. Jésus n’est pas le Seigneur du confort, de la sécurité et de la commodité. Pour suivre Jésus, il faut avoir une dose de courage, il faut se décider à changer le canapé contre une paire de chaussures qui vous aideront à marcher, sur des routes jamais rêvées et même pas imaginées, sur des routes qui ouvriront de nouveaux horizons, capables de propager la joie, cette joie qui naît de l’amour de Dieu, cette joie que laisse dans vos cœurs chaque geste, chaque attitude de miséricorde. Allez par les routes en suivant la folie de notre Dieu qui nous enseigne à Le rencontrer en celui qui a faim, en celui qui a soif, en celui qui est nu, dans le malade, dans l’ami qui a mal tourné, dans le détenu, dans le réfugié et dans le migrant, dans le voisin qui est seul. Allez par les routes de notre Dieu qui nous invite à être des acteurs politiques, des personnes qui pensent, des animateurs. Il nous incite à penser à une économie plus solidaire. Dans les milieux où vous vous trouvez, l’amour de Dieu vous invite à porter la Bonne Nouvelle, en faisant de votre propre vie un don fait à Lui et aux autres.

Vous pourrez me dire : Père, mais cela n’est pas pour tous, c’est uniquement pour quelques élus ! Oui, et ces élus sont tous ceux qui sont disposés à donner leur vie aux autres. De la même façon que l’Esprit Saint a transformé le cœur des disciples le jour de Pentecôte, il a fait de même avec nos amis qui ont témoigné. J’emprunte tes mots, Miguel : tu nous disais que le jour où dans la Facenda ils t’ont confié la responsabilité du fonctionnement de la maison, alors tu as commencé à comprendre que Dieu te demandait quelque chose. C’est ainsi qu’a commencé la transformation.

Voilà le secret, chers amis, que nous sommes appelés à expérimenter. Dieu attend quelque chose de vous, Dieu veut quelque chose de vous, Dieu vous attend. Dieu vient rompre nos fermetures, Il vient ouvrir les portes de nos vies, de nos visions, de nos regards. Dieu vient ouvrir tout ce qui vous enferme. Il vous invite à rêver, Il veut vous faire voir qu’avec vous le monde peut être différent. C’est ainsi : si chacun, vous n’y mettez pas le meilleur de vous-mêmes, le monde ne sera pas différent.

Le temps qu’aujourd’hui nous vivons n’a pas besoin de jeunes-canapé, mais de jeunes avec des chaussures, mieux encore, avec des crampons. Il n’accepte que des joueurs titulaires sur le terrain, il n’y a pas de place pour des réservistes. Le monde d’aujourd’hui vous demande d’être des protagonistes de l’histoire, parce que la vie est belle à condition que nous voulions la vivre, à condition que nous voulions y laisser une empreinte. L’histoire aujourd’hui nous demande de défendre notre dignité et de ne pas permettre que ce soient d’autres qui décident notre avenir. Le Seigneur, comme à la Pentecôte, veut réaliser l’un des plus grands miracles dont nous puissions faire l’expérience : faire en sorte que vos mains, mes mains, tes mains, nos mains se transforment en signes de réconciliation, de communion, de création. Il veut vos mains pour continuer à construire le monde d’aujourd’hui. Il veut construire avec vous.

Vous me direz : Père, mais moi, j’ai bien des limites, je suis pécheur, que puis-je faire ? Quand le Seigneur nous appelle, Il ne pense pas à ce que nous sommes, à ce que nous étions, à ce que nous avons fait ou cessé de faire. Au contraire, au moment où Il nous appelle, Il regarde tout ce que nous pourrions faire, tout l’amour que nous sommes capables de propager. Lui parie toujours sur l’avenir, sur demain. Jésus vous projette à l’horizon.

C’est pourquoi, chers amis, aujourd’hui, Jésus vous invite, il vous appelle à laisser votre empreinte dans la vie, une empreinte qui marque l’histoire, qui marque vos propres histoires et l’histoire de beaucoup. La vie d’aujourd’hui nous dit qu’il est très facile de fixer l’attention sur ce qui nous divise, sur ce qui nous sépare. On voudrait nous faire croire que nous enfermer est la meilleure manière de nous protéger de ce qui fait mal. Aujourd’hui, nous les adultes, nous avons besoin de vous, pour nous enseigner à cohabiter dans la diversité, dans le dialogue, en partageant la multi culturalité non pas comme une menace mais comme une opportunité : ayez le courage de nous enseigner qu’il est plus facile construire des ponts que d’élever des murs ! Et tous ensemble, demandons que vous exigiez de nous de parcourir les routes de la fraternité. Construire des ponts : savez-vous quel le premier pont à construire ? Un pont que nous pouvons réaliser ici et maintenant : nous serrer les mains, nous donner la main. Allez-y, faites-le maintenant, ici ce pont primordial, et donnez-vous la main. C’est le grand pont fraternel, et puissent les grands de ce monde apprendre à le faire !… toutefois non pour la photographie, mais pour continuer à construire des ponts toujours plus grands. Que ce pont humain soit semence de nombreux autres ; il sera une empreinte. Aujourd’hui Jésus, qui est le chemin, vous appelle à laisser vos empreintes dans l’histoire.

Cher ami, Lui, qui est la vie, t’invite personnellementà laisser une empreinte qui remplira de vie ton histoire et celle de tant d’autres. Lui, qui est la vérité, t’invite personnellementà abandonner les routes de la séparation, de la division, du non-sens. Es-tu d’accord ? Que répondent tes mains et tes pieds au Seigneur, qui est Chemin, Vérité et Vie ?

Pape François, Veillée au Campus Misericordiae, Cracovie 2016

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Je vais vous partager un secret…

Je ne résiste pas au fait de vous partager une petite production écrite que j’ai du faire aujourd’hui en cours… Je vais vous dire un grand secret… Un secret si important que des dizaines de générations ont donné leur vie afin de le protéger. Pourquoi je vous raconterais cela ? Peut-être pour partager un poids…

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Selon quels critères voter ?

Actuellement, aux Etats-Unis comme en France les campagnes électorales ont davantage tendance à semer la confusion dans l’esprit des électeurs indécis qu’à les éclairer. Au jeu des petites phrases, de la communication, du story telling, de la diabolisation de l’adversaire et des promesses qui n’engagent que ceux qui les croient les citoyens qui n’ont pas … Continuer la lecture de Selon quels critères voter ?

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L’école, priorité absolue

Texte publié dans Le Figaro du 21 septembre 2016, en partenariat avec RTL. En 1997, interrogé à la veille des élections sur ses trois priorités pour la Grande-Bretagne, Tony Blair répondait : « L’éducation, l’éducation et l’éducation. » En 2017, tous les candidats à l’élection présidentielle devraient reprendre à leur compte, pour la France, ces trois priorités. Non que les …

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Saint Matthieu ou la sequela du publicain quotidien

http://www.catechese.catholique.fr/img/1-20412-246x168-0/appel-caravage-detail-jesus.jpg

 

« Suis-moi » : pas de conditions…

La parole, brute :  

La Parole, si douce, invitant à la vie avec Lui.

 

Suis-moi…

Au milieu de tes occupations quotidiennes,

Même les plus sordides, les moins avouables,

Je suis avec toi, alors viens !

 

Suis-moi…

Aux nuits d’angoisse,

Aux jours sombres des blessures,

Des drames de la vie humaine.

 

Suis-moi…

Dans le tableau du Caravage, la surprise,

La lumière d’un doigt qui désigne,

Et un regard plein de tendresse.

 

Suis-moi…

Si souvent, je me dis que je ne suis pas digne,

Que ma vie est pleine d’assombrissements,

Mais Toi, tu choisis « en miséricordiant » comme dirait le pape,

Alors, dans la lumière de Ton regard, Tu chasses les ténèbres,

Et deviens Lumière intérieure pour nous permettre de marcher à Ta suite, par tous les temps.

 

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