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février 5, 2017

En espérant… Bernard Bro, Vraie et fausse liberté


D’emblée, nous bloquons liberté et indépendance. Comme si la liberté était le pouvoir d’aller ou de ne pas aller en tel sens plutôt que dans tel autre. Être libre est souvent pour nous équivalent de faire-ce-que-nous-voulons, mais entendu dans un sens négatif : ne pas être empêché de faire ce que nous voulons. À la limite, la liberté coïnciderait avec l’absence de tout contrôle, avec la possibilité de caprice et de vagabondage absolu. Les délectations d’un état de disponibilité, savamment protégé contre tout risque de fixation, nous entretiennent dans le mirage d’une liberté qui ne serait qu’indécision. Et l’indétermination réussit à faire passer ses charmes pour ceux de la liberté. Faut-il, comme Hamlet, rester irrésolu pour être libre ? Trop de romanciers et de philosophes d’aujourd’hui nous l’ont fait croire… jusqu’au suicide !

Avant les cris de Rimbaud dans « Le bateau ivre »1, les blasphèmes de Nietzsche ou l’assurance de Simone de Beauvoir dans La force de l’âge, Chateaubriand dans la forêt vierge du Nouveau-Monde, en bon disciple de Rousseau, avait déjà succombé au charme de l’irrésolution. La page est célèbre :

Dans l’espèce de délire qui me saisit, je ne suivais aucune route ; j’allais d’arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant en moi-même : ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d’étroites maisons, plus de présidents, de républiques, de rois, surtout plus de lois, et plus l’hommes. Des hommes ? Si : quelques bons sauvages qui ne s’embarrassent de moi, ni moi d’eux ; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît. Et pour essayer si j’étais enfin rétabli dans mes droits originels, je me livrais à mille actes de volonté, qui faisaient enrager le grand Hollandais qui me servait de guide, et qui, dans son âme, me croyait fou…

Essais historiques sur les Révolution, p. 106

Liberté primitive, je te retrouve enfin. Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard et n’est embarrassé que du choix de ses ombrages…

Voyage en Amérique, p. 34

La liberté de l’homme se réduit-elle à l’indécision de l’oiseau ou de la mouche ?

Pour comprendre ce qu’est la liberté, il faut toujours se rappeler où elle prend naissance. Il n’y a de liberté pour l’homme qu’au nom de la présence de deux amours : celui du bonheur, et celui des choses qui conduisent au bonheur.

Être libre, c’est d’abord pour nous exercer le pouvoir de désirer le bonheur, tout le bonheur dont nous sommes capables, c’est le pouvoir d’épanouir complètement toutes nos forces d’achèvement. Or, ce pouvoir, l’homme ne peut pas s’en défaire. Il est inscrit en lui, qu’il le veuille ou non. On ne peut pas ne pas désirer le bonheur, et le bonheur dans toute son amplitude, infinie.

Mais ce pouvoir du bonheur nous met dans une situation disproportionnée ; en effet, nous voulons plus que ce que nous pouvons nous donner. L’esprit de l’homme juge de la valeur des choses par rapport aux exigences de son désir ; or, ces exigences sont sans limites. Notre désir, notre volonté, notre amour sont naturellement fixés sur une réalité trop grande et trop forte pour qu’aucun bonheur particulier puisse y répondre. Il faut donc en tirer les conséquences pour la liberté.

La poire ou le gâteau

Ce n’est pas du tout parce qu’il peut rester dans l’indécision qu’un homme est libre. Ce n’est pas parce que j’hésite entre la poire et le gâteau que je suis libre, mais parce que j’aime mieux le gâteau que je reste libre à l’égard de la poire, ou plus exactement, si entre une promenade et faire oraison, je reste libre à l’égard de la promenade, c’est que j’aime Dieu davantage. L’homme est libre, non parce qu’il peut rester indécis, mais bien parce qu’il ne peut pas se défaire d’une suprême décision : celle du bonheur, et infini. C’est parce que notre détermination à la béatitude est nécessaire que nous sommes libres à l’égard de tout ce qui conduit à la béatitude. C’est parce que l’homme aime le bonheur qu’il reste libre en face de tout ce qui le conduit au bonheur. Par une déplorable confusion, beaucoup prennent pour liberté ce qui n’est que le signe de la pauvreté humaine : à savoir le fait que nous avons à gagner les moyens du bonheur, que nous ne les avons pas en naissant, et que ce non-avoir nous laisse dans une certaine indifférence, due à ce que le bonheur (même Dieu) ne se présente dans nos vies que comme un bien partiel. C’est vrai, notre désir abrite une indifférence passive qui résulte de sa faiblesse, de son état de pauvreté, de dépendance. C’est vrai, nous demeurons ouvert aux séductions de multiples influences.

Mais le pouvoir de dire oui ou non n’est pas dû à cette faiblesse, malheureuse indifférence négative, indétermination semblable à la glaise du potier. La vraie liberté est due à l’irrévocable 2. C’est parce que l’homme n’est fait que pour le bien, le bonheur dans toute son amplitude, qu’il n’est pas déterminé automatiquement par tous les biens qui sont limités. C’est à l’intérieur de l’amour du bonheur infini que l’on est affranchi de l’automatisme de la séduction des biens finis. Nous le comprenons en regardant la vie de certains hommes possédéspar une grande passion : ils demeurent très extérieurs, très libres à l’égard de ce qui préoccupe les autres. C’est parce qu’il était possédé par l’amour de la musique, que sans doute Beethoven restait très affranchi des détails vestimentaires ou culinaires.

Finalement, les seuls hommes libres ne sont-ils pas les saints ? Aucun témoignage n’est plus fort que le leur. Saint Vincent de Paul à la cour de Louis XIII était sans doute l’un des seuls qui fût libre en face des titres et des points d’honneur de ce petit monde. Une autre passion l’habitait qui le libérait. Bernadette Soubirous sut rester étrangement libre à Nevers des histoires d’un petit collège féminin de province. Peu d’hommes eurent autant d’humour et de liberté en face de la Légion d’honneur ou des hommages que le Curé d’Ars. Ne citons encore que le seul exemple d’Ignace de Loyola : « Vers la fin de sa vie, le médecin avait interdit à Ignace de penser à des choses qui pourraient le mettre en mélancolie, car cela accroîtrait son mal : « Je me suis demandé quelles choses pouvaient me faire du chagrin, et je n’en ai point trouvé, sinon que le Pape détruisît la Compagnie tout entière. Mais de cela même je pense que, si je me recueillais en oraison durant un quart d’heure, je serais aussi joyeux qu’avant » ».

C’est parce qu’ils aimaient passionnément une réalité qui les dépassait qu’ils étaient libres.

Reste bien sûr que nous pouvons ne pas considérer concrètement cet infini de bonheur. Nous pouvons décider de ne plus penser au bonheur, décider de nous étourdir ou de nous endormir. Il est juste que l’homme désire, veuille de façon absolument nécessaire le bonheur, le bien, la fin dernière de sa vie tant qu’il les considère en esprit, abstraitement. Mais concrètement, il ne veut que des réalités qui existent, et alors il les veut de façon non nécessaire. Nous savons bien que nous sommes orientés vers le bien suprême, mais nous pouvons détourner le regard et le fixer sur de pauvres bonheurs. Malheur cependant à qui croirait que sa liberté résulte de cet écart : non pas sa liberté, mais sa misère !

Pour être libre, il faut être docile

Ainsi, notre vie est dominée par une mesure, celle du bonheur. Notre volonté est conduite par une loi, celle de l’épanouissement. Nous ne pouvons nous défaire de cette loi, elle est inévitable. Elle est notre nature même. Nous ne pouvons pas désirer moins pour nous que tout le bien possible, si toutefois nous désirons. La liberté ne s’oppose pas à la loi. Bien au contraire, il n’y a de liberté qu’au nom de cette loi du bonheur.

Mais attention, pour admettre ceci, il ne faut pas penser à une loi extérieure. Si liberté et nécessité ne s’opposent pas, c’est qu’il s’agit d’une nécessité, d’une mesure, d’une loi intérieures. Être libre, c’est pour nous rejoindre le plus pleinement possible cette mesure du bien. Plus nous coïncidons avec elle, plus nous sommes affranchis des succédanés inférieurs que les êtres et les choses nous proposent. Nous ne sommes libres qu’à cause de cette mesure, de cette loi qui existe à l’intérieur de notre affectivité.

Mais cette mesure n’est rendue possible que par une attention constante à la volonté de Dieu, sinon la liberté est mesurée par moins que le bonheur, elle l’est par des biens particuliers, elle a comme perdu son aimantation. Ainsi, pour être libre, il faut être docile, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Notre liberté a besoin d’une docilité : accepter la lumière du bien, la régulation du meilleur.

Il faut même aller beaucoup plus loin : cette docilité est une défense, la seule d’ailleurs, contre tout accaparement illégitime et destructeur. Celui qui, dans l’échelle du bonheur, s’arrête consciemment avant d’avoir voulu Dieu, rend sa propre liberté contradictoire. La liberté qui se laisse circonscrire par un bien limité, abdique sa vitalité infinie et se laisse dominer et posséder. Celui qui prend pour dieu une idole (un visage humain, son travail, un plaisir) se rend esclave de cette idole.

D’où vient que si souvent on oppose liberté et loi, liberté et nécessité 3 ? Sans doute de ce qu’on oublie qu’il s’agit ici de la loi du bien. Or, quand il s’agit du bien, les mots trahissent. La loi propre au désir du bien n’a rien de semblable à une loi physique, à une loi de biologie. C’est notre tendance à retomber dans le biologique, dans un régime de loi semblable à une gravitation universelle, qui complique tout quand nous pensons à la liberté. Or, le propre du bien est d’amener celui qui le subit à se déterminer soi-même. Le bien commande, oui, mais en attirant. C’est de l’intérieur seulement qu’il commande. Sa loi est une loi d’attirance, qui passe forcément par l’amour. En réalité, le pouvoir de choisir est toujours au service du pouvoir de s’achever, et de s’achever par l’attirance du meilleur.

Il n’y a de liberté pour l’homme qu’au nom de la présence de deux amours. Limiter la liberté au pouvoir de choix ou à la possibilité d’indécision, c’est ruiner la liberté ! La seule liberté réelle est celle qui tient compte de ces deux amours : celui du Bien et celui des biens. Elle n’est pas cette possibilité de décrocher d’un bonheur, d’un bien, d’un choix pour un autre, mais le pouvoir de situer et de se déterminer pour des biens particuliers parce qu’avant ceux-ci on est en état d’amour du Bien total, qu’aucun d’eux ne peut égaler. Être libre, c’est pouvoir se faire être, mais d’une façon tout à fait spéciale, c’est pouvoir se faire être en-face-du-bien ; être libre, ce n’est pas dominer les choses, mais se dominer en face des choses, être maître de soi en face du monde parce qu’on est fait pour plus que lui. Aucune réalité ne peut se présenter à l’homme sans lui apparaître sur un horizon illimité : celui du Bien. Être libre c’est rester capable de lire le décalage entre l’horizon et la réalité qui nous séduit. Si je peux me laisser prendre par une chose bonne c’est justement parce que je suis d’abord fait pour l’horizon illimité du Bonheur, même si je l’oublie. Et c’est ce qui nous distingue des bêtes. Un animal ne peut que rechercher des choses bonnes, il ne voit en elles que de l’utile ou du nuisible ; l’homme, en les désirant, sait qu’il peut y lire le Bien et le suivre : alors il se sait libre. Être libre, c’est se décider en restant capable de lire les choses, de voir qu’elles sont limitées.

Dieu n’est pas contre la liberté

Une fois admis que l’homme est fait pour le bonheur, on ne peut plus penser que Dieu puisse s’opposer à la liberté. En effet, qui peut assurer à notre horizon d’être sans limites ?

Dieu seul. Un animal subit sa proie. L’homme désire en situant ce qu’il désire sur un horizon, et c’est en cela qu’il est libre. C’est Dieu qui, en faisant naître notre désir de bonheur et en lui gardant son ouverture, est à la source de notre liberté. Au lieu de s’y opposer, c’est lui qui l’assure. Plus l’homme est attaché au Bien et se laisse attirer par lui, plus il devient maître de son choix en face d’un bien particulier.

Plutôt que de voir entre Dieu et notre désir de liberté une opposition, il faut dire au contraire : parce que Dieu est infaillible, en face de nous, l’homme peut être libre. Plutôt que de desserrer l’absolu de la volonté divine pour chercher à sauver la liberté humaine, il faut au contraire le resserrer au maximum. Nous ne pouvons rien faire hors de lui, sans lui. Dieu ne nous regarde pas agir comme nous regardons le mouvement d’une marionnette. C’est, en lui, avec lui, que nous avons la vie et le mouvement. Mais pour le découvrir, il faut voir en intériorité. Si loin que je remonte du côté de la source (qui est moi-même), toujours Dieu est là. Il n’y a aucun moment où je puisse dire : c’est fini, Dieu n’est plus là, mon choix n’est que de moi. Plus je m’abîme en ce mystère, plus je trouve que mon choix est de Dieu sans cesser d’être de moi. Ce qui ne veut absolument pas dire qu’une partie de ce choix me revienne de droit, l’autre revenant Dieu. Non, tout est de Dieu, tout est de moi, mais à des points de vue différents. Dieu ne subit pas ma liberté. Il me crée libre, et à cause de cela seulement me voit libre.

Dire que la volonté divine est d’une efficacité souveraine, c’est dire qu’elle obtient non seulement que ce qu’elle veut s’accomplisse, mais que cela s’accomplisse comme elle le veut. À certaines choses, Dieu a préparé des intermédiaires nécessaires, à d’autres il a préparé des intermédiaires libres, parce qu’il voulait que ces réalités surviennent de façon libre : mais les unes et les autres dépendent à tout moment de Dieu pour être intermédiaires et causes.

Ainsi, ma liberté n’est pas à imaginer comme celle d’un pantin tout remonté à l’avance (comme si Dieu prévoyait toutes les possibilités d’aller et venue du pantin pour en tirer le moins mauvais parti, après coup seulement). Et Dieu n’est pas plus à imaginer comme agissant en collaboration avec moi, à côté de moi, comme un autre moi-même (Dieu n’est pas sur le bord du fleuve tirant dans un sens le bateau que le pilote voudrait faire aller ailleurs). Non, Dieu nous donne maintenant d’être en rapport avec nos actes et nos choix, de telle façon qu’ils soient libres. Redisons-le : « Le bien, c’est ce qui nous donne d’agir par nous-même » (Plotin), mais d’agir du dedans, par l’intermédiaire d’un amour qui n’existe qu’à cause de Dieu, et ne trouve son véritable horizon qu’en lui.

Le vin ne peut donner que l’extase du vin

Il est une autre conséquence : à savoir que la liberté n’est pas indifférente au choix du bien ou du mal. Comme si c’était là deux branches d’une même fourche, d’une bifurcation l’une à gauche, l’autre à droite. Agir mal, ce n’est pas seulement choisir à droite, si le bien est à gauche, mais c’est d’abord pervertir en soi et pour soi l’ordre du bien. C’est édifier pour soi un faux ordre de valeurs, qui restreigne l’amplitude du Bien infini. On a construit une hiérarchie de valeurs, de biens qui ne correspond plus à l’ordre réel. Même si on ne regarde qu’une partie de l’horizon, cela ne l’empêche pas d’être infini. On peut décider que ceci ou cela nous tiendra lieu de bien suprême, mais on ne peut pas pervertir les choses elles-mêmes. Le vin par exemple ne peut donner que l’extase du vin. La liberté de mal faire ou de se tromper n’a rien de souhaitable, l’option pour le moins bon limite la vraie liberté, tandis que le choix pour le meilleur rend encore plus libre.

Dieu ne veut pas le mal

Une autre conséquence doit être le refus d’établir un parallèle entre la prédestination au bien et la réprobation, entre le ciel et l’enfer. Dieu veut le ciel pour les élus, on ne peut pas dire qu’il veut l’enfer. En effet, Dieu ne peut pas orienter une liberté vers le mal : l’affirmer serait affirmer que Dieu veut se détruire lui-même. En effet, pour que l’on puisse dire que Dieu veut d’une certaine manière le mal, il faudrait qu’il y eut un autre bien que Dieu préférât à lui-même, auquel le mal s’oppose. Dieu ne serait plus Dieu s’il y avait quelque chose qu’il puisse préférer à lui-même. Tout son désir et il n’y a rien de moins égoïste est de vouloir partager tout ce qu’il possède.

Il n’y a pas de prédestination positive au mal. L’Église a toujours lutté contre les jansénismes de toute sorte. Dieu ne veut pas la peine comme un but. Il n’y a pas même rapport entre la volonté divine et les effets de la réprobation d’une part, et la volonté divine et les effets de la prédestination d’autre part. La récompense est un but : c’est Dieu qui veut se donner lui-même en partage. Le châtiment n’est pas un but. Il y a un vouloir positif dans la prédestination : elle est bien cause de la grâce et de la Gloire. La réprobation est d’abord permission, elle n’est pas cause de ce qui a lieu à présent chez le pécheur, la faute. Dieu respecte seulement ce vouloir de refus de la part de l’homme. « Non deserens, nisi deseratur. Il n’abandonne jamais que ceux qui l’abandonnent » (Concile du Vatican II, session III, chap. 3).

On peut dire en première conclusion que Dieu respecte toujours la liberté. Ce respect pouvant prendre deux formes :

1. Respect de la liberté en tant qu’elle implique la possibilité de mal faire, permission du mal. Si Dieu ne permettait jamais le mal, on ne peut pas dire qu’il respecterait vraiment la liberté : ce ne serait pas sérieux. Dieu a bien toujours la volonté que tous agissent bien, mais pour certains cette volonté en reste à l’état du don d’un capital qui ne fructifiera pas.

2. Respect de la liberté, consacrée par l’acte bon. Ceci est la prédestination au bien. La dot initiale de bonté aboutit vraiment à son fruit et répond à la volonté ultime de Dieu.

Dieu a aussi son enfer, c’est son amour pour les hommes.

NIETZSCHE.

Reste la question de savoir pourquoi Dieu respecte la liberté sous une forme chez les uns, et sous une autre pour les autres. On sait la réponse de saint Augustin, que l’on peut ramener à cette idée : « C’est la question à ne pas poser… Si tu es attiré, suis ton attrait ; si tu n’est pas attiré, demande à l’être. Mais ne demande pas pourquoi le voisin ne l’est pas ». Il ne faudrait pas voir là seulement une réponse verbale. Autrement dit, nous avons une prise sur la prédestination, qui est de la demander. L’incertitude où nous laisse cette doctrine doit être le fondement de la prière et non pas le fondement d’une inquiétude stérile qui détournerait de la prière.

On peut alors reprendre l’objection : mais puisque la prière ne change rien, comment comprendre ce que l’on dit : « On a une prise sur la prédestination qui est de la demander ».

Il est bien vrai que l’on ne demandera pas (de fait) la prédestination sans une grâce. Cette grâce est elle-même un signe de prédestination. Mais, justement, la facilité évidente avec laquelle on peut demander une telle grâce (si la question nous intéresse) nous permet de toucher du doigt expérimentalement que la volonté divine respecte et consacre la liberté. (On pourrait aller jusqu’à dire que, de notre côté, l’attitude est facile : il n’y a qu’à le vouloir assez pour la demander.)

Le secret de la prière

Nous pouvons aller plus loin encore dans la réponse. Nous avons rappelé plus haut que la Providence n’est pas infaillible et efficace seulement quant au résultat qu’elle poursuit, mais aussi quant à la façon dont elle veut que ce résultat soit procuré et à tout ce qui doit être mis en œuvre pour l’obtenir. Or, Dieu a voulu que certaines choses arrivent grâce à certains intermédiaires et il ne peut pas être frustré en cette volonté. Si donc la Providence nous demande de prier pour obtenir un résultat, c’est qu’elle désire la prière comme intermédiaire. Et dire que la prière ne servirait à rien, ce serait nier l’efficacité absolue de la Providence.

Dieu nous invente avec nous, et il veut que notre salut dépende de notre prière en telle sorte que si par impossible la prière venait à manquer, ce que veut la Providence ne pourrait en aucune façon être obtenu. Oui, Dieu est infaillible et immuable en ses desseins, mais dans son projet intervient la prière de ses enfants. Sainte Catherine de Sienne va jusqu’à faire dire à Dieu : « Je suis enchaîné par les liens de vos désirs, mais ces chaînes, je les ai moi-même forgées ». Le but de notre prière n’est pas de changer l’ordre établi par Dieu (c’est-à-dire sa Providence) mais bien d’obtenir ce que Dieu a décidé d’accomplir par le moyen de cette prière. Dieu a voulu de façon infaillible faire dépendre la réalisation de certaines choses de notre désir, de notre prière. Il lui a plu qu’en ses desseins intervienne la prière de ceux qu’il aime.

Cette infaillibilité ne nuit d’ailleurs pas à la liberté de la prière, soit que Dieu la consacre, soit qu’il respecte le refus. Mais alors il obtiendra de certains autres hommes cette prière que les premiers ont refusée.

Notre angoisse et Dieu

Reste la dernière objection. Comment ne pas être dans l’angoisse si, quoi qu’on fasse, tout dépend du bon plaisir de Dieu ?

Or il est faux que, quoi qu’on fasse, tout dépende du bon plaisir de Dieu. Car l’effet de ce bon plaisir, c’est justement qu’on ne fasse pas n’importe quoi. Il y a une orientation de nos actes, qu’on est vraiment libre de poser, qui tend vers un secours infaillible donné à notre liberté au dernier moment de notre vie. Ce dernier acte libre (et tous ceux qui le préparent) ne peut nous être garanti par aucune de nos décisions actuelles, si héroïques soient-elles. La fidélité n’est absolument pas en notre pouvoir.

― Je donnerai ma vie pour toi.

― Tu donneras ta vie pour moi ?… en vérité, le coq ne chantera pas avant que tu ne m’aies renié trois fois.

Si, par ailleurs, Dieu respecte notre liberté, il va falloir dire que la fidélité n’est pas dans le pouvoir de Dieu. La fidélité n’est alors au pouvoir de personne, et l’objection se retourne : comment ne pas être dans l’angoisse si, quoi qu’on fasse, Dieu ne peut pas nous empêcher de refuser au dernier moment ? « Si Dieu peut faire miséricorde en vain », dit saint Augustin.

Dans cette nouvelle perspective, au contraire, on a, redisons-le, sur le dernier moment de notre vie, cette prise infaillible qui consiste à demander le salut. Si on dit : à quoi bon demander, si le bon plaisir de Dieu n’est pas de nous sauver ? Il faut répondre qu’il n’est pas possible que le bon plaisir de Dieu ne soit pas de nous sauver, si on demande de l’être.

Cette demande étant déjà un effet de la volonté divine, et cette volonté étant justement de donner à cet effet une efficacité infaillible pour obtenir le salut. C’est toujours la grâce qui donne de commencer et, à plus forte raison, de poursuivre et d’achever l’œuvre du salut. Quel que soit l’acte considéré, la grâce n’est pas donnée parce qu’on l’a fait, elle a d’abord été donnée pour le faire.

Aucun texte n’est plus décisif pour maintenir notre espérance que ceux de la foi de l’Eglise elle-même. Il faut toujours y revenir. C’est pourquoi nous les citons, il s’agit du IIeConcile d’Orange :

Si quelqu’un dit que la grâce de Dieu peut être donnée à la demande de l’homme et que ce n’est pas la grâce elle-même qui nous fait demander, il contredit le prophète Isaïe ou l’Apôtre qui dit comme lui : « J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas, je me suis rendu visible pour ceux qui ne m’interrogeaient pas », Rom. 10, 20 ; Is. 65, 1 (Can. 3).

Si quelqu’un prétend que Dieu attend notre vouloir pour nous purifier du péché, et s’il n’admet pas que même notre volonté de purification est un effet de l’infusion et de l’opération du Saint-Esprit en nous, il résiste au Saint-Esprit lui-même qui dit par Salomon : « La volonté est préparée par le Seigneur » (Prov. 8, 35), et à l’Apôtre en sa prédication salutaire : « C’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir », Phil. 2, 13 (Can. 4).

Si quelqu’un dit que la miséricorde nous est donnée par Dieu lorsque, sans la grâce, nous croyons, nous voulons, nous désirons, nous faisons des efforts, nous travaillons, nous prions, nous veillons, nous étudions, nous demandons, nous cherchons, nous frappons à la porte, et qu’il ne confesse pas que notre foi, notre volonté et notre capacité d’accomplir ces actes comme il faut se font en nous par l’infusion et l’inspiration du Saint-Esprit ; s’il subordonne l’aide de la grâce à l’humilité ou à l’obéissance de l’homme et s’il n’admet pas que c’est le don de la grâce elle-même qui nous permet d’être obéissants et humbles, il résiste à l’Apôtre qui dit : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » 1 Cor. 4, 7, et : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis », 1 Cor. 15, 10 (Can. 6) ».

Nous n’avons plus le droit de vivre dans l’esclavage de l’angoisse, quand Dieu lui-même nous demande de croire que nous sommes des fils : « Nous avons confiance que celui qui a commencé en vous cette belle œuvre la mènera à son terme jusqu’au jour du Christ Jésus » (Phil. 1, 6) ; « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, et cela ne vient pas de vous : c’est le don de Dieu » (Eph. 2, 8).

La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant

C’est une découverte difficile pour l’homme que de comprendre à quel point Dieu fait tout dans notre vie chrétienne, bien que nous restions libres. Celui qui sait combien la découverte d’une amitié a pu changer sa vie le soupçonne plus aisément. Certes, cette comparaison laisse intacte l’infinie distance qui sépare un cœur humain du cœur de Dieu. Il faut traverser de redoutables purifications pour passer d’un régime à l’autre, faute de quoi la comparaison en question sera source d’illusions plutôt que de lumière. Mais précisément pour accepter ces purifications, il faut en fin de compte le même esprit, transposé au plan surnaturel, que celui qui est requis pour traverser les obscurités, les souffrances, les séparations d’une vie d’amour… « parce que c’est pour lui ». Le progrès ne se fait pas en refusant celui que l’on aime, mais en acceptant d’avoir de moins en moins besoin de l’aspect sensible de sa présence. À celui qui aime Dieu il est proposé de ne pas s’arrêter aux expériences passées, mais d’avancer dans la foi, de dépasser ces expériences liées à une psychologie de débutant. C’est l’épreuve de toute vie avec Dieu. Le point de référence ne doit pas rester une expérience passée, aussi profonde fût-elle, de telle sorte qu’on croirait régresser si l’on n’avait plus les mêmes impressions. Alors que, progressivement, Dieu amène à la réalité, si l’on est fidèle à n’attendre de lui pas moins que lui-même.

C’est de Dieu que j’attends mon bonheur

Pour celui qui aime, il n’y a pas de conflit entre son bonheur et celui de l’autre, l’amitié consistant à ne pas vouloir séparer les deux. N’est-ce pas ce qu’affirment tous ceux qui ont essayé de tracer l’itinéraire de la vie spirituelle ? Que ce soit, avec saint Grégoire de Nysse, le dessein vivant de la Parole de Dieu s’assimilant notre vie ; avec saint Bernard, la rééducation de l’amour et l’apprentissage des motifs de l’amitié divine ; avec sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, les étapes d’une conversion perpétuellement active pour se prêter aux initiatives divines : ce qui est en jeu est toujours une attention à la vie de l’Autre parce qu’on l’aime. Cela a pu commencer parce qu’on aimait aimer… Mais dès qu’on croit à l’initiative divine, un seuil est franchi. Quels que soient les retards et les faux pas, il sera difficile d’oublier, pour celui qui a mis les lèvres à la coupe. Une seconde conversion est en train. On a compris que l’essentiel était  « d’avoir été saisi par quelqu’un ».

Cet équilibre délicat entre la convoitise sacrée du bien divin et le désintéressement de la charité, qui a tourmenté les théologiens et fait errer les quiétistes, cet équilibre est concrètement vécu, d’emblée, dans la simplicité de la vie par ceux qui aiment à la manière dont on aime quelqu’un. Finalement, il s’agit de donner sa vie à quelqu’un. Il n’y a pas d’autre explication à chercher.

Bernard Bro, op, in Dieu seul est humain

1. Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit » (Une saison en Enfer).

2. Sartre parlera de condamnation : « Nous sommes condamnés être libres » (cf. L’Être et le Néant, p. 514). Nous ne sommes pas libres de ne pas être libres. Il y aurait beaucoup à dire ; c’est vrai, mais d’une certaine façon : nous ne sommes pas condamnés seulement à la liberté, nous sommes condamnés au désir du bien, du meilleur. Ce qui est bien différent. Il y a une liberté qui finalement est signe d’imperfection. Si le bonheur et la vérité étaient non plus des buts à atteindre, mais des buts atteints, la liberté de choix deviendrait inutile.

3. Il existe en français de nombreuses études pour qui veut approfondir ce problème. On aurait intérêt à se reporter d’abord à :

Y. SIMON, Traité du libre arbitre. Ed. Sciences et Lettres, Liège, 1951. Ouvrage bref, 142 pages, qui est sans doute l’exposé le plus pénétrant et le plus abordable de l’ensemble du problème, et J. MOUROUX, les chapitres 7 et 8 du Sens chrétien de l’homme, Aubier, 1945.

Signalons quelques études qui ont mérité de devenir classiques : D. SERTILLANGES, Saint Thomas d’Aquin, Alcan, 1925, t. II. pp. 211-288 ; J. MARITAIN, De Bergson à Thomas d’Aquin, pp. 189-218 ; J. LAPORTE, Le libre arbitre et l’attention, d’après saint Thomas d’Aquin, dans Rev. de Mét. et de Morale (1931-1934) ; L.-B. GEIGER, Philosophie réaliste et liberté, dans Rev. des Sciences Phil. et Théol. (1955), pp. 387-407 ; De la Liberté, ibid. (1957), pp. 601-631 ; R. DALBIEZ, Le moment de la liberté, dans Rev. Thom. (1948), pp. 180-190 ; M.-J. NICOLAS, La Liberté humaine et le problème du mal, dans Rev. Thom. (1948), pp. 191-217 ; O. LOTTIN, Libre arbitre et liberté depuis saint Anselme jusqu’à la fin du XIIIesiècle, Duculot, Gembloux (1942) ; P. RICŒUR, Philosophie de la volonté, Aubier, Paris (1950).

Sur les implications spirituelles de la liberté : P.-R. RÉGAMEY, Pour une technique de la libération spirituelle, dans La Vie Spirituelle, juillet 1955, pp. 5-24 ; L.-B. GUERARD DES LAURIERS, La liberté spirituelle, dans le cahier de La Vie Spirituelle : Le Saint Esprit ; J. GAÏATH, La conception de la liberté chez Grégoire de Nysse, Vrin, Paris (1953) ; G. DE PLINVAL, Aspects du déterminisme et de la liberté dans la doctrine de saint Augustin, dans Rev. des Ét. August. (1955), pp. 345-376.

Des études comparatives : J. PINSK, La renaissance de la liberté, dans Suppl. Vie Spir., novembre 1955, pp 412-427 ; les volumes collectifs : Structures et libertés, Ét. Carmélitaines, 1958 (Massignon, Destouches, Journet, Lacombe), Christianisme et liberté, dans Recherches et débats, mai 1952, cahier n° 1 ; M. RIO, La Liberté, Alsatia, Paris, 1961.

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En espérant… Bernard Bro, Vraie et fausse liberté


D’emblée, nous bloquons liberté et indépendance. Comme si la liberté était le pouvoir d’aller ou de ne pas aller en tel sens plutôt que dans tel autre. Être libre est souvent pour nous équivalent de faire-ce-que-nous-voulons, mais entendu dans un sens négatif : ne pas être empêché de faire ce que nous voulons. À la limite, la liberté coïnciderait avec l’absence de tout contrôle, avec la possibilité de caprice et de vagabondage absolu. Les délectations d’un état de disponibilité, savamment protégé contre tout risque de fixation, nous entretiennent dans le mirage d’une liberté qui ne serait qu’indécision. Et l’indétermination réussit à faire passer ses charmes pour ceux de la liberté. Faut-il, comme Hamlet, rester irrésolu pour être libre ? Trop de romanciers et de philosophes d’aujourd’hui nous l’ont fait croire… jusqu’au suicide !

Avant les cris de Rimbaud dans « Le bateau ivre »1, les blasphèmes de Nietzsche ou l’assurance de Simone de Beauvoir dans La force de l’âge, Chateaubriand dans la forêt vierge du Nouveau-Monde, en bon disciple de Rousseau, avait déjà succombé au charme de l’irrésolution. La page est célèbre :

Dans l’espèce de délire qui me saisit, je ne suivais aucune route ; j’allais d’arbre en arbre, à droite et à gauche indifféremment, me disant en moi-même : ici, plus de chemins à suivre, plus de villes, plus d’étroites maisons, plus de présidents, de républiques, de rois, surtout plus de lois, et plus l’hommes. Des hommes ? Si : quelques bons sauvages qui ne s’embarrassent de moi, ni moi d’eux ; qui, comme moi encore, errent libres où la pensée les mène, mangent quand ils veulent, dorment où et quand il leur plaît. Et pour essayer si j’étais enfin rétabli dans mes droits originels, je me livrais à mille actes de volonté, qui faisaient enrager le grand Hollandais qui me servait de guide, et qui, dans son âme, me croyait fou…

Essais historiques sur les Révolution, p. 106

Liberté primitive, je te retrouve enfin. Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard et n’est embarrassé que du choix de ses ombrages…

Voyage en Amérique, p. 34

La liberté de l’homme se réduit-elle à l’indécision de l’oiseau ou de la mouche ?

Pour comprendre ce qu’est la liberté, il faut toujours se rappeler où elle prend naissance. Il n’y a de liberté pour l’homme qu’au nom de la présence de deux amours : celui du bonheur, et celui des choses qui conduisent au bonheur.

Être libre, c’est d’abord pour nous exercer le pouvoir de désirer le bonheur, tout le bonheur dont nous sommes capables, c’est le pouvoir d’épanouir complètement toutes nos forces d’achèvement. Or, ce pouvoir, l’homme ne peut pas s’en défaire. Il est inscrit en lui, qu’il le veuille ou non. On ne peut pas ne pas désirer le bonheur, et le bonheur dans toute son amplitude, infinie.

Mais ce pouvoir du bonheur nous met dans une situation disproportionnée ; en effet, nous voulons plus que ce que nous pouvons nous donner. L’esprit de l’homme juge de la valeur des choses par rapport aux exigences de son désir ; or, ces exigences sont sans limites. Notre désir, notre volonté, notre amour sont naturellement fixés sur une réalité trop grande et trop forte pour qu’aucun bonheur particulier puisse y répondre. Il faut donc en tirer les conséquences pour la liberté.

La poire ou le gâteau

Ce n’est pas du tout parce qu’il peut rester dans l’indécision qu’un homme est libre. Ce n’est pas parce que j’hésite entre la poire et le gâteau que je suis libre, mais parce que j’aime mieux le gâteau que je reste libre à l’égard de la poire, ou plus exactement, si entre une promenade et faire oraison, je reste libre à l’égard de la promenade, c’est que j’aime Dieu davantage. L’homme est libre, non parce qu’il peut rester indécis, mais bien parce qu’il ne peut pas se défaire d’une suprême décision : celle du bonheur, et infini. C’est parce que notre détermination à la béatitude est nécessaire que nous sommes libres à l’égard de tout ce qui conduit à la béatitude. C’est parce que l’homme aime le bonheur qu’il reste libre en face de tout ce qui le conduit au bonheur. Par une déplorable confusion, beaucoup prennent pour liberté ce qui n’est que le signe de la pauvreté humaine : à savoir le fait que nous avons à gagner les moyens du bonheur, que nous ne les avons pas en naissant, et que ce non-avoir nous laisse dans une certaine indifférence, due à ce que le bonheur (même Dieu) ne se présente dans nos vies que comme un bien partiel. C’est vrai, notre désir abrite une indifférence passive qui résulte de sa faiblesse, de son état de pauvreté, de dépendance. C’est vrai, nous demeurons ouvert aux séductions de multiples influences.

Mais le pouvoir de dire oui ou non n’est pas dû à cette faiblesse, malheureuse indifférence négative, indétermination semblable à la glaise du potier. La vraie liberté est due à l’irrévocable 2. C’est parce que l’homme n’est fait que pour le bien, le bonheur dans toute son amplitude, qu’il n’est pas déterminé automatiquement par tous les biens qui sont limités. C’est à l’intérieur de l’amour du bonheur infini que l’on est affranchi de l’automatisme de la séduction des biens finis. Nous le comprenons en regardant la vie de certains hommes possédéspar une grande passion : ils demeurent très extérieurs, très libres à l’égard de ce qui préoccupe les autres. C’est parce qu’il était possédé par l’amour de la musique, que sans doute Beethoven restait très affranchi des détails vestimentaires ou culinaires.

Finalement, les seuls hommes libres ne sont-ils pas les saints ? Aucun témoignage n’est plus fort que le leur. Saint Vincent de Paul à la cour de Louis XIII était sans doute l’un des seuls qui fût libre en face des titres et des points d’honneur de ce petit monde. Une autre passion l’habitait qui le libérait. Bernadette Soubirous sut rester étrangement libre à Nevers des histoires d’un petit collège féminin de province. Peu d’hommes eurent autant d’humour et de liberté en face de la Légion d’honneur ou des hommages que le Curé d’Ars. Ne citons encore que le seul exemple d’Ignace de Loyola : « Vers la fin de sa vie, le médecin avait interdit à Ignace de penser à des choses qui pourraient le mettre en mélancolie, car cela accroîtrait son mal : « Je me suis demandé quelles choses pouvaient me faire du chagrin, et je n’en ai point trouvé, sinon que le Pape détruisît la Compagnie tout entière. Mais de cela même je pense que, si je me recueillais en oraison durant un quart d’heure, je serais aussi joyeux qu’avant » ».

C’est parce qu’ils aimaient passionnément une réalité qui les dépassait qu’ils étaient libres.

Reste bien sûr que nous pouvons ne pas considérer concrètement cet infini de bonheur. Nous pouvons décider de ne plus penser au bonheur, décider de nous étourdir ou de nous endormir. Il est juste que l’homme désire, veuille de façon absolument nécessaire le bonheur, le bien, la fin dernière de sa vie tant qu’il les considère en esprit, abstraitement. Mais concrètement, il ne veut que des réalités qui existent, et alors il les veut de façon non nécessaire. Nous savons bien que nous sommes orientés vers le bien suprême, mais nous pouvons détourner le regard et le fixer sur de pauvres bonheurs. Malheur cependant à qui croirait que sa liberté résulte de cet écart : non pas sa liberté, mais sa misère !

Pour être libre, il faut être docile

Ainsi, notre vie est dominée par une mesure, celle du bonheur. Notre volonté est conduite par une loi, celle de l’épanouissement. Nous ne pouvons nous défaire de cette loi, elle est inévitable. Elle est notre nature même. Nous ne pouvons pas désirer moins pour nous que tout le bien possible, si toutefois nous désirons. La liberté ne s’oppose pas à la loi. Bien au contraire, il n’y a de liberté qu’au nom de cette loi du bonheur.

Mais attention, pour admettre ceci, il ne faut pas penser à une loi extérieure. Si liberté et nécessité ne s’opposent pas, c’est qu’il s’agit d’une nécessité, d’une mesure, d’une loi intérieures. Être libre, c’est pour nous rejoindre le plus pleinement possible cette mesure du bien. Plus nous coïncidons avec elle, plus nous sommes affranchis des succédanés inférieurs que les êtres et les choses nous proposent. Nous ne sommes libres qu’à cause de cette mesure, de cette loi qui existe à l’intérieur de notre affectivité.

Mais cette mesure n’est rendue possible que par une attention constante à la volonté de Dieu, sinon la liberté est mesurée par moins que le bonheur, elle l’est par des biens particuliers, elle a comme perdu son aimantation. Ainsi, pour être libre, il faut être docile, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Notre liberté a besoin d’une docilité : accepter la lumière du bien, la régulation du meilleur.

Il faut même aller beaucoup plus loin : cette docilité est une défense, la seule d’ailleurs, contre tout accaparement illégitime et destructeur. Celui qui, dans l’échelle du bonheur, s’arrête consciemment avant d’avoir voulu Dieu, rend sa propre liberté contradictoire. La liberté qui se laisse circonscrire par un bien limité, abdique sa vitalité infinie et se laisse dominer et posséder. Celui qui prend pour dieu une idole (un visage humain, son travail, un plaisir) se rend esclave de cette idole.

D’où vient que si souvent on oppose liberté et loi, liberté et nécessité 3 ? Sans doute de ce qu’on oublie qu’il s’agit ici de la loi du bien. Or, quand il s’agit du bien, les mots trahissent. La loi propre au désir du bien n’a rien de semblable à une loi physique, à une loi de biologie. C’est notre tendance à retomber dans le biologique, dans un régime de loi semblable à une gravitation universelle, qui complique tout quand nous pensons à la liberté. Or, le propre du bien est d’amener celui qui le subit à se déterminer soi-même. Le bien commande, oui, mais en attirant. C’est de l’intérieur seulement qu’il commande. Sa loi est une loi d’attirance, qui passe forcément par l’amour. En réalité, le pouvoir de choisir est toujours au service du pouvoir de s’achever, et de s’achever par l’attirance du meilleur.

Il n’y a de liberté pour l’homme qu’au nom de la présence de deux amours. Limiter la liberté au pouvoir de choix ou à la possibilité d’indécision, c’est ruiner la liberté ! La seule liberté réelle est celle qui tient compte de ces deux amours : celui du Bien et celui des biens. Elle n’est pas cette possibilité de décrocher d’un bonheur, d’un bien, d’un choix pour un autre, mais le pouvoir de situer et de se déterminer pour des biens particuliers parce qu’avant ceux-ci on est en état d’amour du Bien total, qu’aucun d’eux ne peut égaler. Être libre, c’est pouvoir se faire être, mais d’une façon tout à fait spéciale, c’est pouvoir se faire être en-face-du-bien ; être libre, ce n’est pas dominer les choses, mais se dominer en face des choses, être maître de soi en face du monde parce qu’on est fait pour plus que lui. Aucune réalité ne peut se présenter à l’homme sans lui apparaître sur un horizon illimité : celui du Bien. Être libre c’est rester capable de lire le décalage entre l’horizon et la réalité qui nous séduit. Si je peux me laisser prendre par une chose bonne c’est justement parce que je suis d’abord fait pour l’horizon illimité du Bonheur, même si je l’oublie. Et c’est ce qui nous distingue des bêtes. Un animal ne peut que rechercher des choses bonnes, il ne voit en elles que de l’utile ou du nuisible ; l’homme, en les désirant, sait qu’il peut y lire le Bien et le suivre : alors il se sait libre. Être libre, c’est se décider en restant capable de lire les choses, de voir qu’elles sont limitées.

Dieu n’est pas contre la liberté

Une fois admis que l’homme est fait pour le bonheur, on ne peut plus penser que Dieu puisse s’opposer à la liberté. En effet, qui peut assurer à notre horizon d’être sans limites ?

Dieu seul. Un animal subit sa proie. L’homme désire en situant ce qu’il désire sur un horizon, et c’est en cela qu’il est libre. C’est Dieu qui, en faisant naître notre désir de bonheur et en lui gardant son ouverture, est à la source de notre liberté. Au lieu de s’y opposer, c’est lui qui l’assure. Plus l’homme est attaché au Bien et se laisse attirer par lui, plus il devient maître de son choix en face d’un bien particulier.

Plutôt que de voir entre Dieu et notre désir de liberté une opposition, il faut dire au contraire : parce que Dieu est infaillible, en face de nous, l’homme peut être libre. Plutôt que de desserrer l’absolu de la volonté divine pour chercher à sauver la liberté humaine, il faut au contraire le resserrer au maximum. Nous ne pouvons rien faire hors de lui, sans lui. Dieu ne nous regarde pas agir comme nous regardons le mouvement d’une marionnette. C’est, en lui, avec lui, que nous avons la vie et le mouvement. Mais pour le découvrir, il faut voir en intériorité. Si loin que je remonte du côté de la source (qui est moi-même), toujours Dieu est là. Il n’y a aucun moment où je puisse dire : c’est fini, Dieu n’est plus là, mon choix n’est que de moi. Plus je m’abîme en ce mystère, plus je trouve que mon choix est de Dieu sans cesser d’être de moi. Ce qui ne veut absolument pas dire qu’une partie de ce choix me revienne de droit, l’autre revenant Dieu. Non, tout est de Dieu, tout est de moi, mais à des points de vue différents. Dieu ne subit pas ma liberté. Il me crée libre, et à cause de cela seulement me voit libre.

Dire que la volonté divine est d’une efficacité souveraine, c’est dire qu’elle obtient non seulement que ce qu’elle veut s’accomplisse, mais que cela s’accomplisse comme elle le veut. À certaines choses, Dieu a préparé des intermédiaires nécessaires, à d’autres il a préparé des intermédiaires libres, parce qu’il voulait que ces réalités surviennent de façon libre : mais les unes et les autres dépendent à tout moment de Dieu pour être intermédiaires et causes.

Ainsi, ma liberté n’est pas à imaginer comme celle d’un pantin tout remonté à l’avance (comme si Dieu prévoyait toutes les possibilités d’aller et venue du pantin pour en tirer le moins mauvais parti, après coup seulement). Et Dieu n’est pas plus à imaginer comme agissant en collaboration avec moi, à côté de moi, comme un autre moi-même (Dieu n’est pas sur le bord du fleuve tirant dans un sens le bateau que le pilote voudrait faire aller ailleurs). Non, Dieu nous donne maintenant d’être en rapport avec nos actes et nos choix, de telle façon qu’ils soient libres. Redisons-le : « Le bien, c’est ce qui nous donne d’agir par nous-même » (Plotin), mais d’agir du dedans, par l’intermédiaire d’un amour qui n’existe qu’à cause de Dieu, et ne trouve son véritable horizon qu’en lui.

Le vin ne peut donner que l’extase du vin

Il est une autre conséquence : à savoir que la liberté n’est pas indifférente au choix du bien ou du mal. Comme si c’était là deux branches d’une même fourche, d’une bifurcation l’une à gauche, l’autre à droite. Agir mal, ce n’est pas seulement choisir à droite, si le bien est à gauche, mais c’est d’abord pervertir en soi et pour soi l’ordre du bien. C’est édifier pour soi un faux ordre de valeurs, qui restreigne l’amplitude du Bien infini. On a construit une hiérarchie de valeurs, de biens qui ne correspond plus à l’ordre réel. Même si on ne regarde qu’une partie de l’horizon, cela ne l’empêche pas d’être infini. On peut décider que ceci ou cela nous tiendra lieu de bien suprême, mais on ne peut pas pervertir les choses elles-mêmes. Le vin par exemple ne peut donner que l’extase du vin. La liberté de mal faire ou de se tromper n’a rien de souhaitable, l’option pour le moins bon limite la vraie liberté, tandis que le choix pour le meilleur rend encore plus libre.

Dieu ne veut pas le mal

Une autre conséquence doit être le refus d’établir un parallèle entre la prédestination au bien et la réprobation, entre le ciel et l’enfer. Dieu veut le ciel pour les élus, on ne peut pas dire qu’il veut l’enfer. En effet, Dieu ne peut pas orienter une liberté vers le mal : l’affirmer serait affirmer que Dieu veut se détruire lui-même. En effet, pour que l’on puisse dire que Dieu veut d’une certaine manière le mal, il faudrait qu’il y eut un autre bien que Dieu préférât à lui-même, auquel le mal s’oppose. Dieu ne serait plus Dieu s’il y avait quelque chose qu’il puisse préférer à lui-même. Tout son désir et il n’y a rien de moins égoïste est de vouloir partager tout ce qu’il possède.

Il n’y a pas de prédestination positive au mal. L’Église a toujours lutté contre les jansénismes de toute sorte. Dieu ne veut pas la peine comme un but. Il n’y a pas même rapport entre la volonté divine et les effets de la réprobation d’une part, et la volonté divine et les effets de la prédestination d’autre part. La récompense est un but : c’est Dieu qui veut se donner lui-même en partage. Le châtiment n’est pas un but. Il y a un vouloir positif dans la prédestination : elle est bien cause de la grâce et de la Gloire. La réprobation est d’abord permission, elle n’est pas cause de ce qui a lieu à présent chez le pécheur, la faute. Dieu respecte seulement ce vouloir de refus de la part de l’homme. « Non deserens, nisi deseratur. Il n’abandonne jamais que ceux qui l’abandonnent » (Concile du Vatican II, session III, chap. 3).

On peut dire en première conclusion que Dieu respecte toujours la liberté. Ce respect pouvant prendre deux formes :

1. Respect de la liberté en tant qu’elle implique la possibilité de mal faire, permission du mal. Si Dieu ne permettait jamais le mal, on ne peut pas dire qu’il respecterait vraiment la liberté : ce ne serait pas sérieux. Dieu a bien toujours la volonté que tous agissent bien, mais pour certains cette volonté en reste à l’état du don d’un capital qui ne fructifiera pas.

2. Respect de la liberté, consacrée par l’acte bon. Ceci est la prédestination au bien. La dot initiale de bonté aboutit vraiment à son fruit et répond à la volonté ultime de Dieu.

Dieu a aussi son enfer, c’est son amour pour les hommes.

NIETZSCHE.

Reste la question de savoir pourquoi Dieu respecte la liberté sous une forme chez les uns, et sous une autre pour les autres. On sait la réponse de saint Augustin, que l’on peut ramener à cette idée : « C’est la question à ne pas poser… Si tu es attiré, suis ton attrait ; si tu n’est pas attiré, demande à l’être. Mais ne demande pas pourquoi le voisin ne l’est pas ». Il ne faudrait pas voir là seulement une réponse verbale. Autrement dit, nous avons une prise sur la prédestination, qui est de la demander. L’incertitude où nous laisse cette doctrine doit être le fondement de la prière et non pas le fondement d’une inquiétude stérile qui détournerait de la prière.

On peut alors reprendre l’objection : mais puisque la prière ne change rien, comment comprendre ce que l’on dit : « On a une prise sur la prédestination qui est de la demander ».

Il est bien vrai que l’on ne demandera pas (de fait) la prédestination sans une grâce. Cette grâce est elle-même un signe de prédestination. Mais, justement, la facilité évidente avec laquelle on peut demander une telle grâce (si la question nous intéresse) nous permet de toucher du doigt expérimentalement que la volonté divine respecte et consacre la liberté. (On pourrait aller jusqu’à dire que, de notre côté, l’attitude est facile : il n’y a qu’à le vouloir assez pour la demander.)

Le secret de la prière

Nous pouvons aller plus loin encore dans la réponse. Nous avons rappelé plus haut que la Providence n’est pas infaillible et efficace seulement quant au résultat qu’elle poursuit, mais aussi quant à la façon dont elle veut que ce résultat soit procuré et à tout ce qui doit être mis en œuvre pour l’obtenir. Or, Dieu a voulu que certaines choses arrivent grâce à certains intermédiaires et il ne peut pas être frustré en cette volonté. Si donc la Providence nous demande de prier pour obtenir un résultat, c’est qu’elle désire la prière comme intermédiaire. Et dire que la prière ne servirait à rien, ce serait nier l’efficacité absolue de la Providence.

Dieu nous invente avec nous, et il veut que notre salut dépende de notre prière en telle sorte que si par impossible la prière venait à manquer, ce que veut la Providence ne pourrait en aucune façon être obtenu. Oui, Dieu est infaillible et immuable en ses desseins, mais dans son projet intervient la prière de ses enfants. Sainte Catherine de Sienne va jusqu’à faire dire à Dieu : « Je suis enchaîné par les liens de vos désirs, mais ces chaînes, je les ai moi-même forgées ». Le but de notre prière n’est pas de changer l’ordre établi par Dieu (c’est-à-dire sa Providence) mais bien d’obtenir ce que Dieu a décidé d’accomplir par le moyen de cette prière. Dieu a voulu de façon infaillible faire dépendre la réalisation de certaines choses de notre désir, de notre prière. Il lui a plu qu’en ses desseins intervienne la prière de ceux qu’il aime.

Cette infaillibilité ne nuit d’ailleurs pas à la liberté de la prière, soit que Dieu la consacre, soit qu’il respecte le refus. Mais alors il obtiendra de certains autres hommes cette prière que les premiers ont refusée.

Notre angoisse et Dieu

Reste la dernière objection. Comment ne pas être dans l’angoisse si, quoi qu’on fasse, tout dépend du bon plaisir de Dieu ?

Or il est faux que, quoi qu’on fasse, tout dépende du bon plaisir de Dieu. Car l’effet de ce bon plaisir, c’est justement qu’on ne fasse pas n’importe quoi. Il y a une orientation de nos actes, qu’on est vraiment libre de poser, qui tend vers un secours infaillible donné à notre liberté au dernier moment de notre vie. Ce dernier acte libre (et tous ceux qui le préparent) ne peut nous être garanti par aucune de nos décisions actuelles, si héroïques soient-elles. La fidélité n’est absolument pas en notre pouvoir.

― Je donnerai ma vie pour toi.

― Tu donneras ta vie pour moi ?… en vérité, le coq ne chantera pas avant que tu ne m’aies renié trois fois.

Si, par ailleurs, Dieu respecte notre liberté, il va falloir dire que la fidélité n’est pas dans le pouvoir de Dieu. La fidélité n’est alors au pouvoir de personne, et l’objection se retourne : comment ne pas être dans l’angoisse si, quoi qu’on fasse, Dieu ne peut pas nous empêcher de refuser au dernier moment ? « Si Dieu peut faire miséricorde en vain », dit saint Augustin.

Dans cette nouvelle perspective, au contraire, on a, redisons-le, sur le dernier moment de notre vie, cette prise infaillible qui consiste à demander le salut. Si on dit : à quoi bon demander, si le bon plaisir de Dieu n’est pas de nous sauver ? Il faut répondre qu’il n’est pas possible que le bon plaisir de Dieu ne soit pas de nous sauver, si on demande de l’être.

Cette demande étant déjà un effet de la volonté divine, et cette volonté étant justement de donner à cet effet une efficacité infaillible pour obtenir le salut. C’est toujours la grâce qui donne de commencer et, à plus forte raison, de poursuivre et d’achever l’œuvre du salut. Quel que soit l’acte considéré, la grâce n’est pas donnée parce qu’on l’a fait, elle a d’abord été donnée pour le faire.

Aucun texte n’est plus décisif pour maintenir notre espérance que ceux de la foi de l’Eglise elle-même. Il faut toujours y revenir. C’est pourquoi nous les citons, il s’agit du IIeConcile d’Orange :

Si quelqu’un dit que la grâce de Dieu peut être donnée à la demande de l’homme et que ce n’est pas la grâce elle-même qui nous fait demander, il contredit le prophète Isaïe ou l’Apôtre qui dit comme lui : « J’ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient pas, je me suis rendu visible pour ceux qui ne m’interrogeaient pas », Rom. 10, 20 ; Is. 65, 1 (Can. 3).

Si quelqu’un prétend que Dieu attend notre vouloir pour nous purifier du péché, et s’il n’admet pas que même notre volonté de purification est un effet de l’infusion et de l’opération du Saint-Esprit en nous, il résiste au Saint-Esprit lui-même qui dit par Salomon : « La volonté est préparée par le Seigneur » (Prov. 8, 35), et à l’Apôtre en sa prédication salutaire : « C’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, selon son bon plaisir », Phil. 2, 13 (Can. 4).

Si quelqu’un dit que la miséricorde nous est donnée par Dieu lorsque, sans la grâce, nous croyons, nous voulons, nous désirons, nous faisons des efforts, nous travaillons, nous prions, nous veillons, nous étudions, nous demandons, nous cherchons, nous frappons à la porte, et qu’il ne confesse pas que notre foi, notre volonté et notre capacité d’accomplir ces actes comme il faut se font en nous par l’infusion et l’inspiration du Saint-Esprit ; s’il subordonne l’aide de la grâce à l’humilité ou à l’obéissance de l’homme et s’il n’admet pas que c’est le don de la grâce elle-même qui nous permet d’être obéissants et humbles, il résiste à l’Apôtre qui dit : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? » 1 Cor. 4, 7, et : « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis », 1 Cor. 15, 10 (Can. 6) ».

Nous n’avons plus le droit de vivre dans l’esclavage de l’angoisse, quand Dieu lui-même nous demande de croire que nous sommes des fils : « Nous avons confiance que celui qui a commencé en vous cette belle œuvre la mènera à son terme jusqu’au jour du Christ Jésus » (Phil. 1, 6) ; « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, et cela ne vient pas de vous : c’est le don de Dieu » (Eph. 2, 8).

La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant

C’est une découverte difficile pour l’homme que de comprendre à quel point Dieu fait tout dans notre vie chrétienne, bien que nous restions libres. Celui qui sait combien la découverte d’une amitié a pu changer sa vie le soupçonne plus aisément. Certes, cette comparaison laisse intacte l’infinie distance qui sépare un cœur humain du cœur de Dieu. Il faut traverser de redoutables purifications pour passer d’un régime à l’autre, faute de quoi la comparaison en question sera source d’illusions plutôt que de lumière. Mais précisément pour accepter ces purifications, il faut en fin de compte le même esprit, transposé au plan surnaturel, que celui qui est requis pour traverser les obscurités, les souffrances, les séparations d’une vie d’amour… « parce que c’est pour lui ». Le progrès ne se fait pas en refusant celui que l’on aime, mais en acceptant d’avoir de moins en moins besoin de l’aspect sensible de sa présence. À celui qui aime Dieu il est proposé de ne pas s’arrêter aux expériences passées, mais d’avancer dans la foi, de dépasser ces expériences liées à une psychologie de débutant. C’est l’épreuve de toute vie avec Dieu. Le point de référence ne doit pas rester une expérience passée, aussi profonde fût-elle, de telle sorte qu’on croirait régresser si l’on n’avait plus les mêmes impressions. Alors que, progressivement, Dieu amène à la réalité, si l’on est fidèle à n’attendre de lui pas moins que lui-même.

C’est de Dieu que j’attends mon bonheur

Pour celui qui aime, il n’y a pas de conflit entre son bonheur et celui de l’autre, l’amitié consistant à ne pas vouloir séparer les deux. N’est-ce pas ce qu’affirment tous ceux qui ont essayé de tracer l’itinéraire de la vie spirituelle ? Que ce soit, avec saint Grégoire de Nysse, le dessein vivant de la Parole de Dieu s’assimilant notre vie ; avec saint Bernard, la rééducation de l’amour et l’apprentissage des motifs de l’amitié divine ; avec sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix, les étapes d’une conversion perpétuellement active pour se prêter aux initiatives divines : ce qui est en jeu est toujours une attention à la vie de l’Autre parce qu’on l’aime. Cela a pu commencer parce qu’on aimait aimer… Mais dès qu’on croit à l’initiative divine, un seuil est franchi. Quels que soient les retards et les faux pas, il sera difficile d’oublier, pour celui qui a mis les lèvres à la coupe. Une seconde conversion est en train. On a compris que l’essentiel était  « d’avoir été saisi par quelqu’un ».

Cet équilibre délicat entre la convoitise sacrée du bien divin et le désintéressement de la charité, qui a tourmenté les théologiens et fait errer les quiétistes, cet équilibre est concrètement vécu, d’emblée, dans la simplicité de la vie par ceux qui aiment à la manière dont on aime quelqu’un. Finalement, il s’agit de donner sa vie à quelqu’un. Il n’y a pas d’autre explication à chercher.

Bernard Bro, op, in Dieu seul est humain

1. Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit » (Une saison en Enfer).

2. Sartre parlera de condamnation : « Nous sommes condamnés être libres » (cf. L’Être et le Néant, p. 514). Nous ne sommes pas libres de ne pas être libres. Il y aurait beaucoup à dire ; c’est vrai, mais d’une certaine façon : nous ne sommes pas condamnés seulement à la liberté, nous sommes condamnés au désir du bien, du meilleur. Ce qui est bien différent. Il y a une liberté qui finalement est signe d’imperfection. Si le bonheur et la vérité étaient non plus des buts à atteindre, mais des buts atteints, la liberté de choix deviendrait inutile.

3. Il existe en français de nombreuses études pour qui veut approfondir ce problème. On aurait intérêt à se reporter d’abord à :

Y. SIMON, Traité du libre arbitre. Ed. Sciences et Lettres, Liège, 1951. Ouvrage bref, 142 pages, qui est sans doute l’exposé le plus pénétrant et le plus abordable de l’ensemble du problème, et J. MOUROUX, les chapitres 7 et 8 du Sens chrétien de l’homme, Aubier, 1945.

Signalons quelques études qui ont mérité de devenir classiques : D. SERTILLANGES, Saint Thomas d’Aquin, Alcan, 1925, t. II. pp. 211-288 ; J. MARITAIN, De Bergson à Thomas d’Aquin, pp. 189-218 ; J. LAPORTE, Le libre arbitre et l’attention, d’après saint Thomas d’Aquin, dans Rev. de Mét. et de Morale (1931-1934) ; L.-B. GEIGER, Philosophie réaliste et liberté, dans Rev. des Sciences Phil. et Théol. (1955), pp. 387-407 ; De la Liberté, ibid. (1957), pp. 601-631 ; R. DALBIEZ, Le moment de la liberté, dans Rev. Thom. (1948), pp. 180-190 ; M.-J. NICOLAS, La Liberté humaine et le problème du mal, dans Rev. Thom. (1948), pp. 191-217 ; O. LOTTIN, Libre arbitre et liberté depuis saint Anselme jusqu’à la fin du XIIIesiècle, Duculot, Gembloux (1942) ; P. RICŒUR, Philosophie de la volonté, Aubier, Paris (1950).

Sur les implications spirituelles de la liberté : P.-R. RÉGAMEY, Pour une technique de la libération spirituelle, dans La Vie Spirituelle, juillet 1955, pp. 5-24 ; L.-B. GUERARD DES LAURIERS, La liberté spirituelle, dans le cahier de La Vie Spirituelle : Le Saint Esprit ; J. GAÏATH, La conception de la liberté chez Grégoire de Nysse, Vrin, Paris (1953) ; G. DE PLINVAL, Aspects du déterminisme et de la liberté dans la doctrine de saint Augustin, dans Rev. des Ét. August. (1955), pp. 345-376.

Des études comparatives : J. PINSK, La renaissance de la liberté, dans Suppl. Vie Spir., novembre 1955, pp 412-427 ; les volumes collectifs : Structures et libertés, Ét. Carmélitaines, 1958 (Massignon, Destouches, Journet, Lacombe), Christianisme et liberté, dans Recherches et débats, mai 1952, cahier n° 1 ; M. RIO, La Liberté, Alsatia, Paris, 1961.

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Quelques jours de pause

En retraite… 

Quelques jours de silence, 

Quelques jours d’écoute, 

Quelques jours d’action de grâce :

Pour que la suite se vive chaque jour davantage selon le Souffle de l’Esprit ! 

 

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