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avril 2017

Lettre ouverte à de jeunes amis cathos insoumis

A travers cette « lettre ouverte à de jeunes amis cathos insoumis », René Poujol, l’un des contributeurs de ce blogue, précise les raisons de son choix aux premier et second tour de l’élection présidentielle.  (Cet article a également été publié sur le … Lire la suite

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J’aimerais mieux être cincle que de voir ça

Hier matin, j’ai vu un cincle. C’est son coin. Il y a là un petit étang de pêche dont le déversoir cascade sur de grosses pierres. Une vieille clôture borde le ruisseau qui poursuit sa course à travers une belle pâture à vaches. Nous sommes ici tout au nord-ouest du département du Rhône, à l’endroit où […]

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Pas l’indifférence

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/f/f6/Taizé_prayer.JPG/220px-Taizé_prayer.JPG

En classe,

Lendemain d’attentat :

– Voulez-vous en parler ?

Silence.

 

Lendemain d’élection :

A part chercher à connaître mon vote,

Silence.

 

Rien à voir ?

Je me demande, je m’interroge :

Banalisation de la violence,

Banalisation de l’exclusion,

Banalisation d’une politique qui semble trop lointaine ?

Banalisation du drame d’une France divisée.

 

Je ne mets pas tout sur le même plan,

Mais je m’interroge.

 

En 2002, j’étais lycéenne,

La présence d’un extrême au 2nd tour avait été choc

… Et réaction !

Une France dans la rue : des craintes, des « plus jamais ça »…

C’était maladroit mais c’était heureux.

Et aujourd’hui ?

Indifférence.

 

Malgré son nombre croissant de voix,

Je ne peux faire du FN un parti comme un autre,

Je ne peux pas dire : on a juste à choisir entre l’extrême-droite, le centre gauche fan de gros sous, le vote blanc ou l’abstention,

Je ne peux pas le dire en oubliant que, dans un des possibles, il y a « extrême »,

Je ne veux pas de la banalisation de l’extrémisme,

Je refuse cette indifférence crasse face à l’inacceptable !

 

Qu’on se le dise : je ne juge pas ceux qui le font,

Mais je ne parviens pas à comprendre comment on peut être chrétien et voter FN.

 

Je respecte infiniment la liberté de conscience

Mais il n’y a pas d’indifférence chrétienne :

Comment ne pas réagir ?

Comment ne pas être sous le choc du drame de tous les extrémismes, religieux comme politiques ?

Comment ne pas rêver de briser notre indifférence commune qui se généralise ?

 

Certes, je suis nulle en politique,

Certes, on ne peut se préoccuper de tout et tous,

Mais le Christ que nous suivons nous invite à l’attention à tous,

A l’attention même et surtout de ce qui est petit, exclu, blessé.

 

« Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde »,

Le contexte de Brecht et le nôtre sont différents,

Mais, dans le fond, n’y a-t-il pas la même question ?

L’indifférence tranquille n’est-il pas ventre trop fécond du fleurissement des extrêmes ?  

Je rêve d’un pays où les cœurs, les mains et les têtes en action deviennent les lieux féconds d’une société heureusement réunifiée,

Qui ose encore s’indigner

Et, qui ose, plus fort encore, s’engager. 

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J-10 : toujours beaucoup de questions

Quelques jours après le premier tour, quelques ébauches, fort peu fouillées, de réflexions personnelles, éparses qu’à tout prendre, je préfère poser ici plutôt que sur les réseaux. Vous picorerez. > Quoiqu’on en dise, la France se retrouve entre le choix le plus manichéen possible. Une alternative radicale, pure et parfaite, dont les deux branches n’auraient plus… Lire la suite J-10 : toujours beaucoup de questions

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Tout est à reconstruire. Tout commence.

Texte paru dans le Figaro du  27 avril 2017.   Cette élection présidentielle laissera à des millions de Français le sentiment amer d’un rendez-vous manqué ; et cet échec est lourd de conséquences. Alors que notre pays, pourtant riche d’un potentiel exceptionnel, traverse une crise qui touche aujourd’hui toutes les dimensions de notre vie collective, il …

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Taquiner le mammouth

Si vous avez suivi autre chose que la campagne pestilentielle ces trois dernières semaines, vous avez peut-être entendu parler de Mastodon, le réseau social qui monte… Loin de moi l’idée de vous faire un cours sur les tenants et les aboutissants du projet, ni de vous faire un tutorial sur « comment dompter la bête », d’autres … Continuer la lecture de « Taquiner le mammouth »

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Le FN ou l’épouvantail providentiel des pharisiens contemporains

Les souverainistes parlent de la situation de la France, de ses maux et des remèdes à apporter à la souffrance de ses habitants. Leurs adversaires politiques et médiatiques préfèrent parler du FN, des turpitudes morales de ses dirigeants, de ses membres, de ses sympathisants et de ses électeurs. Ou ridiculiser François Asselineau. Ou encore organiser … Continuer la lecture de Le FN ou l’épouvantail providentiel des pharisiens contemporains

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En aimant… Marie-Joseph Le Guillou, L’Église n’a qu’une loi : celle de l’Esprit


Comme toute la tradition le chante avec tout l’Évangile, l’Église n’a qu’une loi : celle de l’Esprit.

Il est peu de théologiens qui aient profondément mis en lumière cette vérité autant que saint Augustin, saint Maxime et saint Thomas.

1. La loi de l’amour

Aidé par son expérience personnelle tout éclairée de la lumière des textes saints, saint Augustin a perçu ce qui fait l’essence de l’expérience du péché et ce qui fait, au contraire, celle de l’expérience spirituelle. Augustin a tant éprouvé cela avec une vive intensité qu’il note au premier alinéa des Confessions :

Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi.

C’est l’expérience existentielle d’un rapport de l’homme à Dieu, d’une ordinationabsolument radicale, à laquelle l’homme essaie en vain de se soustraire. C’est l’expérience d’une loi inscrite au cœur de l’être et qui contient, immanente en elle, sa propre sanction. La volonté de se suffire et l’impuissance à se passer de Dieu sont comme l’envers de cette expérience fondamentale. C’est pourquoi, sous la plume de saint Augustin, se retrouve si fréquemment le mot d’éternité, puisque le rapport existentiel de l’homme à Dieu est le rapport de l’homme temporel au Dieu éternel. Avec une acuité saisissante, saint Augustin a vu que l’expérience du pécheur est une recherche de l’éternel dans l’instant : convertissant vers le sensible l’appel qui le porte vers le haut, le pécheur devient une contradiction vivante qui, pour combler son vide intérieur, porte l’objet sensible à l’infini. Il a compris qu’à l’opposé l’expérience de la vie chrétienne était l’expérience d’une ordination de toutes choses à Dieu : c’est par rapport à l’infini éternel qui est au centre de l’âme par grâce que tout s’ordonne. Il a vécu et compris que dans une vie d’homme il ne pouvait y avoir que deux centres : la cupidité, racine de tous les maux, et la charité, source de tous les biens. Il a vécu — et à quelle profondeur — la désagrégation de ce complexe spirituel polarisé par l’amour de soi, qui composait son paysage mental et définissait sa vie comme éloignement de Dieu. En vivant la reconstruction de sa personne autour de ce véritable centre spirituel qu’est Dieu, il a perçu avec lucidité que seule la charité était capable de dissocier le complexe qui entraîne le pécheur loin de Dieu : c’est la charité qui détache peu à peu l’homme des biens terrestres pour donner à sa vie une orientation d’ensemble qui soit selon la volonté de Dieu, c’est elle qui l’unifie. Charité, cupidité, sont en quelque sorte deux infinis qui sont en lutte. Seule, la charité peut vaincre la cupidité, parce qu’au faux infini dont la passion tire toute sa force positive, elle substitue le véritable infini. Seule, elle peut vaincre la cupidité parce qu’au lieu de retrancher — ce qui est impossible —, elle provoque une mutation de sens, une transfiguration : « Que la cupidité ne soit pas enlevée, mais transformée ». Ce que considère Augustin, ce n’est pas tellement les éléments conscients de la vie spirituelle que cet élan spirituel de la personne elle-même, qui commande, engendre et organise tous les éléments conscients de cette vie, cet élan profond, plus profond que notre conscience même, qui donne un sens à notre vie. On comprend que dans ces perspectives, Augustin définisse les vertus de prudence, justice, force et tempérance comme les orientations différentes de l’amour. En définitive, il s’agit de réaliser dans l’homme la transfiguration de « l’amour ordonné ».

Ce que saint Augustin a vécu, en effet, c’est l’aspiration de toutes les forces de l’âme par la charité, plus encore par cet élan spirituel connaissance-amour qui constitue la personne recréée à l’image de Dieu : il a vu que pour devenir prudent, fort, tempérant, juste, il suffisait au fond de se laisser transformer par la charité, par la présence de Dieu en nous. Il a compris que cette aspiration profonde de toute l’âme par Dieu ou, en d’autres termes, la réponse de l’âme à l’attrait divin était la racine de toutes les vertus : dans l’ordination à Dieu, c’est toute l’âme qui se rectifie par son fond ; il a perçu l’exigence de totalité qui est celle de la charité. Il a réalisé que si l’ascèse et le renoncement sont toujours nécessaires, c’est cependant l’amour seul qui triomphe des passions et procure la santé de l’âme.

C’est donc l’amour qui donne à l’être sa consistance, qui le rassemble, le pacifie, l’unifie. C’est le péché qui le disperse, le répand à l’extérieur. C’est l’amour qui donne à l’être sa densité parce qu’il l’établit dans son orientation à Dieu et qu’il sait recueillir le temps, au lieu de le laisser nous disperser : c’est par la même attitude d’intime réserve et de fidélité à l’amour, cessant d’aimer l’instant pour la volupté fugitive ou de le craindre pour la douleur momentanée qu’il peut nous apporter, mais accueillant tous les instants avec le même détachement, par amour et comme occasion d’exercer notre amour, que nous échappons au disparate et à la dispersion qui font précisément la fuite du temps et qui le représentent destructif.

Cette charité restructurant la personnalité est le don de l’Esprit, lien d’amour entre le Père et le Fils, principe de communion des membres de l’Église avec le Père et le Fils et entre les fidèles. Elle oriente toute la vie du chrétien et de l’Église vers la vision de Dieu, dans la béatitude de l’amour. Quand nous sommes pris par la charité, nous pouvons dire qu’en un sens notre amour contient en soi tout l’organisme vertueux qui apparaîtra dans toutes nos activités : il est déjà secrètement, intérieurement, ce que nous manifesterons ensuite dans toute notre vie. Il est hommage, adoration, exigence de lumière, silence, pureté, pauvreté, paix, joie.

Il est vérité. Dans l’amour de charité divine, qui rend présent en nous l’Esprit-Saint, nous ne pouvons distinguer entre l’amour et la compréhension de cet amour, comme il arrive dans tout autre amour. Nous y sommes engagés dans l’unité de notre fond spirituel. C’est pourquoi nous pouvons nous laisser guider dans toute notre vie par la force de cet amour en nous, qui est vérité. L’amour, dans sa vérité spirituelle, est lumière. Cette affirmation rejoint ce que proclame toute la tradition : la lumière est une voix, comme le dit saint Jean Climaque dans une formule paradoxale, mais d’une profondeur sans pareille (cf. chap. VII) : elle nous dirige et nous conduit sur le chemin de la vérité. L’amour est une lumière en nous qui nous parle et nous conduit vers le Père. À sa clarté, nous pouvons marcher, forts de la puissance de Dieu.

2. La loi évangélique

C’est fondamentalement la même perspective que nous retrouvons chez saint Thomas.

Tout le dynamisme de la vie chrétienne se trouve défini chez lui par le terme qu’elle vise, c’est-à-dire par le moment où l’image de Dieu, donnée à l’homme pour être accomplie par sa liberté, resplendira de la rencontre du face à face avec Dieu. La vie chrétienne a ainsi d’emblée ses véritables dimensions : elle est toute polarisée par cette ultime rencontre personnelle qui nous livrera la plénitude de la communion aux Personnes divines. La nature divine, qui nous a été communiquée par grâce, tend de tout son dynamisme à nous établir dans son climat connaturel : la gloire. Aussi, pouvons-nous considérer la vie chrétienne comme la vie de l’enfant de Dieu qui porte en lui le principe de sa vie divine, principe capable de profiter de tout, capable de tout assimiler, de tout transformer, y trouvant matière à manifester son inépuisable puissance d’adaptation et d’invention jusqu’au moment où il déploiera toutes ses virtualités dans la vision. Aussi, rien ne révèle peut-être mieux l’atmosphère propre de cette conception de la vie chrétienne que l’article premier de la question 116 de 1a Ia, IIae, sur la loi évangélique : saint Thomas y affirme sans ambages que la loi nouvelle n’est pas, à titre de principe, celle qui est écrite dans l’Évangile, mais celle qui est écrite dans le fond des cœurs par la grâce du Saint-Esprit. Tout ce qui n’est pas cette loi intérieure n’a, dit-il, qu’un rôle dispositif ou ordonnateur par rapport à elle. Nous sommes là au cœur de la Révélation et nous retrouvons en lisant cet article la saveur des grands textes de Jérémie et d’Ézéchiel, de l’Évangile parlant du cœur nouveau que Dieu donnera à son peuple pour le rendre sensible à ses inspirations.

C’est donc au plus intime de nous-même que nous portons la loi qui explique et provoque chacun de nos actes ; la vie divine est en nous, intériorisée, jaillissant de source : il nous devient aussi naturel de développer notre nature d’enfants de Dieu qu’il est naturel à l’homme d’épanouir sa nature humaine.

Cette vie divine s’épanouit dans des actes à la racine desquels se trouvent des vertus, manière d’être, dispositions stables de notre vouloir et de nos puissances qui, transformant et réformant notre cœur, lui donnent une activité assurée, aisée, prompte, d’une grande souplesse, forces spirituelles, vivantes et lumineuses, principes de personnalisation, de perfectionnement et d’épanouissement, organisée en un ensemble harmonieusement hiérarchisé, construisant l’activité de notre personne et l’adaptant aux grands objets, aux grandes fins qui commandent notre vie humaine.

Nous voyons ainsi apparaître les caractères de la vie chrétienne : elle est croissance vitale dans l’adaptation incessamment renouvelée à l’ordre objectif voulu par Dieu, et elle a par le fait même une dimension à la fois personnelle et communautaire. Personnelle, puisque parler des vertus c’est définir un dynamisme de l’intériorité et de l’unité spirituelle ; communautaire, puisqu’elle a une objectivité qui tient compte de l’ordre du monde et du mouvement imprimé à ce monde par Dieu lui-même : l’homme ne retourne pas seul à Dieu, il y retourne avec tous ses frères et toute la création, dans l’Église.

La perfection de l’image de Dieu en nous se réalise dans l’activité théologale de connaissance et d’amour qui nous unit à Dieu et qui doit trouver son achèvement dans la vision ; toutes les autres activités humaines n’ont jamais que valeur de préparation ou d’expression de cette communion à Dieu qui les dépasse. Aussi, les vertus surnaturelles s’organisent-elles sur deux plans hiérarchisés : l’un, celui des vertus théologales de foi, d’espérance, de charité, qui nous font poser des actes de niveau divin, atteignant Dieu dans l’intimité de sa vie divine ; l’autre, subordonné au précédent et mesuré par lui, celui des vertus morales infuses — prudence, justice, force, tempérance —, vertus qui adaptent nos puissances humaines et jusqu’à notre sensibilité à l’orientation de fond qui nous entraîne vers Dieu, monnayant dans notre vie d’homme les exigences divines, incarnant dans le moindre de nos actes concrets le sens ultime de notre vie.

Le cœur de la vie chrétienne est donc l’activité théologale de foi, d’espérance et de charité, germe et gage de la Béatitude finale : c’est par elle que la vie de la bienheureuse Trinité, toute rythmée par les processions éternelles, pénètre notre esprit. Grâce aux missions invisibles, toute notre vie, jusque dans ses activités les plus banales, devient une vie de communion avec les Personnes divines : nous sommes vraiment les temples de l’Esprit de charité. Aussi bien toutes les vertus — mais à un titre plus particulier les vertus théologales — s’unifient dans la charité qui les informe toutes et en laquelle peut se résumer toute la morale :

La grâce du Saint-Esprit est la grâce par laquelle est diffusée dans nos cœurs la charité qui accomplit la loi (1a, IIae, Q.98, a. 1).

Les vertus morales s’unifient d’une façon plus immédiate dans la prudence surnaturelle, vertu de collaboration au gouvernement divin de notre vie, vertu du jugement droit, engageant la responsabilité, vertu des actes vrais, réfléchis, mûrement pesés, lumineux.

Grâce à elle, c’est la lumière de la foi, la lumière de l’être spirituel illuminé par les richesses de Dieu, qui se diffuse jusque dans notre chair et règle nos activités : saint Thomas a bien vu qu’il ne s’agissait pas simplement de domestiquer nos instincts, mais de les transfigurer en mettant sur eux le sceau de l’esprit ; qu’il ne s’agissait pas de les mutiler ou de les comprimer, mais de les mettre en ordre, de les mettre dans la lumière en leur faisant subir l’attraction des facultés supérieures qui les transcendent et leur permettent de se virtualiser en elles. C’est ainsi la lumière qui commande toute l’activité des vertus morales.

Toute la vie chrétienne est une tension vers la Béatitude, vers l’eschatologie, dans un surpassement incessant : elle consiste à accueillir Dieu dans une démarche qui doit s’intensifier jour après jour, et qui donne au temps sa véritable dimension, dans une aspiration infinie qui a Dieu pour terme et qu’aucune de nos actions ne pourra jamais combler. Plus que tout autre, le chrétien sait que la voie qui le mène à la béatitude est une voie qui l’engage tout entier, une voie où, pour se vouloir lui-même, il faut vouloir Dieu et ses frères et le monde, sans espoir d’atteindre Dieu en plénitude avant la Vision, une voie qui le jettera inlassablement d’un élan à un autre, d’un don à un autre, d’un sacrifice à un autre. Voie dure, d’humilité et de sacrifice, de renoncement et de pauvreté, mais aussi voie joyeuse, de perfection, de bonheur, de paix, de liberté spirituelle. Il faut le dire sans ambages : préférer à tout le reste ce consentement actif à Dieu, y subordonner toute notre vie, dans un dépassement qui se renouvelle sans cesse, est la loi de toute vie spirituelle authentique ; en un sens, tout est déjà gagné quand, par-delà tous les soucis périssables, on a réveillé en soi le désir de Dieu, quand on a dit oui à l’ouverture aux biens éternels.

Toute cette orientation qui nous soulève vers la plénitude céleste grâce aux vertus surnaturelles est, par les dons du Saint-Esprit qui sont des inspirations, des qualités de docilité à l’Esprit (don de sagesse et d’intelligence, de conseil et de force, de science, de piété et de crainte), sous l’emprise même de Celui qui nous conduit à la Béatitude : Dieu. Ces dons enveloppent d’un réseau extrêmement souple de disponibilités permanentes tous les secteurs de notre vie où est susceptible de jouer l’inspiration divine ; ils unifient notre vie surnaturelle dans sa source, Dieu lui-même : pour ne citer qu’un exemple, remarquons que le don de crainte, dépendant de la foi au point de vue de la lumière, de la charité au point de vue dynamique, est en affinité profonde avec l’espérance, commande le développement de l’humilité et de la religion.

Aussi, à son sommet, sous la délicate motion des dons qui font de plus en plus sentir leur influence à proportion de notre charité, la vie chrétienne selon saint Thomas se présente-t-elle comme l’expérience des Béatitudes, dans laquelle se trouvent respectés les équilibres les plus étonnamment évangéliques. La prudence, par exemple, sous l’influence du don de conseil, s’enveloppe de toute la délicatesse de la miséricorde (Sum. theol. IIa, IIae, 52, 4) et consacre notre activité humaine à la reproduction de l’active miséricorde divine, dans l’humble service de tous nos frères, résumé de toute la religion chrétienne (IIa, IIae, 30, 4). La religion et la justice se trouvent tout imprégnées de la douceur de la Paternité divine : sous l’influence du don de piété, nous enveloppons tous nos frères et même toutes les créatures de la bénignité du Père (Sum. theo. IIa, IIae, 121, 1, 3).

C’est le Christ qui nous conduit à la Béatitude : il est, en effet, celui qui restaure en nous l’image de Dieu défigurée par le péché ; grâce à son humanité sainte, instrumentalement, il cause en nous la grâce par l’Esprit, en nous unissant à lui dans son corps mystique : il nous unit à lui de l’intérieur ; il ne se propose pas à nous simplement comme un modèle que nous imitons du dehors, mais il diffuse en nous sa vie de Fils de Dieu pour faire de nous de vrais enfants du Père.

Toutes les autres créatures ont reçu le don de la grâce en vue de la grâce du Christ, selon cette parole de l’apôtre aux Romains (8, 29) : « Ceux qu’il a connus d’avance, Dieu les a prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils, pour qu’il soit le premier-né parmi beaucoup de frères… » Le Christ a le pouvoir de diffuser la grâce et de la produire dans tous les membres de l’Église, selon ce mot de saint Jean (Jn 1, 16) : « Nous avons tous reçu de sa plénitude » (IIIa, Q.8 à 1).

Dans une intimité étonnante, qui fera de sa vie la règle et la mesure de la nôtre, le Christ nous approprie ses propres mystères : « Il est convenable que se passe dans le membre incorporé au Corps mystique ce qui s’est passé dans la tête » (Sum. theol. IIIa, 73, 3). Aussi, tend-il à faire de notre vie, à l’exemple de la sienne, un parfait sacrifice dans une parfaite charité. C’est ainsi le dynamisme même de la vie du Christ qui pénètre notre vie pour l’emporter vers la gloire.

3. La grâce de la filiation

Cette vision est aussi celle que nous trouvons chez saint Maxime.

Pour saint Maxime, le don divinisant de l’Esprit n’est rien d’autre que la grâce de filiation qui est l’œuvre de salut propre au Fils unique de Dieu fait homme :

La preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé, dans nos cœurs, l’Esprit de son Fils.

Gal. 4, 6

Le Christ nous conduit dans l’ascension suprême des réalités divines, au Père des lumières (Jacq. 1, 17). Il nous fait être en communion avec la nature divine (II Pet. 1, 4), par le don de l’Esprit, dans la grâce librement accueillie. Nous recevons la dignité d’enfants de Dieu en étant revêtus tout entiers, sans le souiller ni le circonscrire, de Celui tout entier qui opère en lui-même cette grâce : le Fils par nature du Père, Fils de qui, par qui et en qui nous avons et nous aurons l’être, le mouvement et la vie (Act. 17, 28).

P.G.90, 905 D

La grâce de filiation implique de la part de l’homme un libre choix rendu possible par cette même grâce :

Le Verbe incarné donne l’adoption filiale, c’est-à-dire la naissance surnaturelle d’en haut par l’Esprit donné dans la grâce. Et la liberté de ceux qui sont nés ainsi garde en Dieu leur naissance, en chérissant de toute sa disposition innée la grâce reçue et en embellissant avec soin, par la pratique des commandements, la beauté donnée par la grâce.

P.G. 90, 877 A

Par le mystère du Verbe incarné, donnant l’Esprit, l’homme devient fils, c’est-à-dire qu’il peut répondre librement et pleinement à l’amour du Père. Cette réponse libre suppose toujours qu’il y soit disposé et incliné par la grâce dont la dimension créée perfectionne son être de créature et le rend apte à la pratique de la vertu :

Le Christ a clairement fait voir que lorsque notre liberté est en accord avec notre nature, la liberté de celui qui la conserve ainsi ne sera pas en dissension avec Dieu, puisqu’il n’y a rien de contraire à sa raison d’être dans la nature — qui est aussi loi naturelle et divine — quand le mouvement de la liberté se fait en conformité avec la nature. Et s’il n’y a rien de contraire à sa raison d’être dans la nature, la liberté qui se meut selon la nature aura vraisemblablement une activité en tout accordée à Dieu : ce sera une disposition à agir créée en vue de faire naître la vertu, par la grâce de Celui qui est bon par nature.

P.G. 90, 901 D

Il faut comprendre enfin que pour saint Maxime les vertus sont la vérité de la nature de l’homme. Elles sont inséparables de la charité qui les contient, les unifie, les transcende toutes dans la communion divinisante avec la Trinité :

Lorsque l’amour égoïste, principe et source des vices, est arraché…, se trouvent introduites toutes les formes de vertu que renferme la puissance de charité qui rassemble ce qui était divisé, crée à nouveau l’homme en l’unité de pensée et d’action, égalise et aplanit toute inégalité et différence de sentiment.

P.G. 91, 400 A

L’œuvre la plus parfaite de la charité et le sommet de son activité est de parvenir, par une attribution réciproque, à ce que les propriétés de ceux qu’elle unit passent des uns aux autres ainsi que leurs appellations, qu’elle rende Dieu homme et fasse que l’homme paraisse Dieu et le possède par une seule et invariable décision et motion de la volonté de l’un et de l’autre, comme on le voit en Abraham et dans les autres saints. Et c’est peut-être ce qui fait dire de la Personne de Dieu : « Dans les mains des prophètes, je me suis rendu semblable », pour exprimer comment Dieu, par la pratique unitive de la vertu, se conforme à chacun par grand amour des hommes. Car la main de tout juste est son activité vertueuse en laquelle et par laquelle Dieu reçoit la ressemblance de l’homme.

La charité est donc un grand bien, le premier des biens, le bien suprême, elle qui par elle-même unit Dieu et l’homme en celui qui la possède, elle qui tend à faire paraître un homme comme le créateur des hommes, par l’exacte ressemblance dans le bien avec Dieu, autant qu’il est possible à un homme, de celui qui est déifié ; ressemblance qu’opère, si je comprends bien, la dilection du Seigneur Dieu, de tout son cœur, âme et puissance, et du prochain comme soi-même. C’est-à-dire, pour embrasser cela en une définition, qu’elle est une disposition intérieure universelle à l’égard du premier Bien, avec la Providence universelle pour la race entière en sa nature. Après quoi, il n’y a plus pour l’homme qui aime Dieu à monter plus haut, car il a traversé tous les modes de la piété. Cette disposition, nous la connaissons pour la charité et la nommons ainsi, sans la partager et la diviser en autre et autre, à l’égard de Dieu et du prochain, mais tout entière même et unique, due à Dieu, mais unissant les hommes les uns aux autres. Car l’acte et la claire démonstration de la parfaite charité pour Dieu est une généreuse attitude de bienveillance volontaire à l’égard du prochain, « car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, dit le divin apôtre Jean, ne peut aimer Dieu qu’il n’a pas vu ». C’est là la route de vérité que le Verbe de Dieu a dit être lui-même, qui conduit ceux qui marchent en elle à Dieu le Père, purifiés de toute espèce de passion. Elle est la porte et celui qui entre par elle pénètre dans le saint des saints et devient tel qu’il peut contempler l’inaccessible beauté de la sainte et royale Trinité.

P.G. 91, 401 B – 404 A

4. Habitation trinitaire et connaissance expérimentale des personnes divines

La grâce et la charité, dons créés, nous sont données pour que la présence divine habite en nous :

Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ?

I Cor. 3, 16

Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint-Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ?

I Cor. 6, 19

Ne contristez pas l’Esprit-Saint de Dieu, qui vous a marqués de son sceau pour le jour de la Rédemption.

Éph. 4, 30

Avec le don de la grâce sanctifiante, nous dit saint Thomas, ce que nous avons, ce qui habite en nous, c’est l’Esprit-Saint lui-même.

Sum. theol., Ia, Q. 43, a. 3

À travers le don créé, c’est le Don incréé lui-même, l’Esprit-Saint, qui nous est donné :

Le don de la grâce sanctifiante enrichit la créature raisonnable, ajoute-t-il, au point qu’elle peut non seulement user librement de ce don créé, mais posséder la personne divine elle-même [de l’EspritSaint].

Sum. theol., ibid., ad 1

C’est donc Dieu lui-même qui, après nous avoir lavés de nos souillures, guéris de nos blessures, ornés de ses dons, vient à nous comme l’époux qui vient dialoguer avec nous dans la réciprocité de l’amour :

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure.

Jn 14, 23

Voici que je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi.

Apoc. 3, 20

Dieu vient habiter l’âme fidèle dans la douceur de l’amour : il est présent à l’âme, non plus simplement comme Créateur, mais comme l’Invité de l’amour qui parle au plus profond du cœur.

Sainte Thérèse fut longtemps troublée parce que ses conseillers ne pouvaient lui rendre compte de ce qu’elle vivait ; ils ne pensaient qu’à la présence de Dieu en toutes choses au titre de créatures et méconnaissaient la présence divine dans l’amour dont elle avait l’expérience :

Que Dieu fût en les choses comme il me semblait qu’il était en moi, cela me paraissait impossible. D’autre part, renoncer à croire qu’il fût en moi, je ne le pouvais pas ; car je croyais avoir clairement compris ce qu’était sa présence même. Des gens peu instruits me disaient qu’il n’était en moi que par la grâce. Je ne pouvais me ranger à leur avis. Car, je le répète, c’est lui que je sentais présent. Je me trouvais donc dans la peine. Un religieux très instruit de l’ordre du glorieux saint Dominique dissipa mon doute. Il m’assura que Dieu même se rendait présent, et m’expliqua comme il se communique à nous. Aussi, je fus grandement consolée ».

Vita 18, 15

Saint Thomas parle d’une connaissance affective ou expérimentale de la bonté divine et de sa volonté lorsqu’on fait l’expérience en soi du goût de la douceur divine et de la complaisance de la volonté divine.

IIa, IIae, Q.97, a. 2, ad 2um

Il ne cesse de mentionner « l’expérience des choses divines », qu’il définit ainsi :

L’expérience des choses divines est une attention aux biens divins et une communion avec eux par l’amour.

Ia, IIae, Q.22, a. 3

C’est une allusion à l’expression de Denys à propos de Hiérothée : « Il apprit les choses divines en les éprouvant ».

C’est l’expérience de la Sagesse incréée elle-même qui nous est communiquée dans le don de la charité et spécialement dans le don de sagesse :

La sagesse incréée s’unit à nous par le don de la charité.

IIa, IIae, Q.46, 6, ad 2um

Saint Thomas précise, d’ailleurs, qu’il s’agit d’une connaissance personnelle et expérimentale des Personnes divines, qui est le prélude de la vision béatifique :

Une Personne divine, nous dit-il, ne peut être possédée par nous que de deux manières : ou bien par la pleine jouissance, c’est ce qui arrive dans la gloire, ou bien suivant une jouissance imparfaite, ainsi dans la grâce sanctifiante, ou plus exactement comme ce par quoi nous sommes unis à l’objet dont nous jouissons… C’est pourquoi le Saint-Esprit est appelé le gage de notre héritage…, et ainsi sa connaissance est comme expérimentale.

I Sent., d.14, Q.2, a. 2 sol., et ad 2um et ad 3um

Le Fils lui aussi, qui est envoyé à celui qui le reçoit comme le Verbe de Dieu dans la charité, est « connu et perçu par lui : car perception signifie une certaine connaissance expérimentale ».

C’est dans cette expérience de l’Esprit que se manifeste le plus clairement le mystère de l’adoption filiale. Aussi, lorsqu’il l’évoque, saint Thomas ne cesse-t-il de citer le mot de Jean : « L’onction vous instruira de tout » ; ou de saint Paul : « Ceux-là sont fils de Dieu qui sont mus par l’Esprit » ; ou d’en appeler à la béatitude des pacifiques : « Bienheureux les pacifiques, car ils sont fils de Dieu ».

L’homme tout entier est ainsi divinisé par le contact direct avec Dieu lui-même : il devient en vérité Dieu par grâce.

Comme l’a bien vu saint Thomas, cette expérience spirituelle est liée aux missions invisibles du Fils et de l’Esprit. Un théologien du XVIIe siècle, le P. Chardon, a développé ce point de vue. Il parle de la présence active des Personnes divines elles-mêmes et d’une participation au dynamisme divin considéré dans l’activité propre à chacune des Personnes divines :

Dieu nous rend participants de tout ce qu’il possède par les productions éternelles des mêmes Personnes incréées, qui commencent à devenir présentes… dedans la créature, afin qu’elle ait une ressemblance très accomplie à leur être par la grâce, à leurs attributs par les vertus surnaturelles, et à elles-mêmes considérées en leurs propriétés, principes de distinction entre elles, par leurs missions invisibles.

La Croix de Jésus, 3eEntretien, chap. IV, p. 406

Il y a ainsi une communion toujours plus grande aux Personnes divines, qui interviennent aux sources mêmes de notre action et dans son déploiement. Le Verbe et l’Esprit se font en nous les principes actifs de notre montée spirituelle.

La grâce ne rend pas en nous les Personnes incréées présentes en la manière de simples habitudes oisives… Elles ne sont pas encore présentes seulement comme des charmes puissants ou des objets ravissants de nos opérations. Mais elles y sont comme efficientes, comme applicantes et comme dirigeantes toutes nos opérations, à l’imitation de ce que Jésus dit : « Mon Père opère toujours de moi avec lui ».

La Croix de Jésus, 3eEntretien, chap. IV, p. 410

Comme principes, le Fils et le Saint-Esprit nous élèvent admirablement pour devenir leurs coopérateurs, en produisant avec eux des actes de participation de même nature, de même condition et de même ordre qu’eux.

Peu de théologies spirituelles s’enracinent en de telles profondeurs :

C’est ainsi que l’on devient divin et déiforme, pour n’avoir plus de vie que celle de Dieu ; de connaissance et d’amour que de lui, et que rien n’est capable d’apporter de l’effort sur l’esprit, ni de servir d’attrait aux puissances, ni d’exciter les désirs ou donner du repos au cœur élevé, suspendu, ravi et transformé dans cet éloignement, distance, séparation, solitude et pureté, que la droite intention a pour sa vue, pour son exercice et pour sa foi… L’on contracte ce non-savoir dans une lumière surnaturelle très pure qui surpasse tous les sens, avec lesquels elle ne peut avoir d’alliance ou de proportion, et par-dessus la raison même qu’elle met au dernier de son élévation, où l’âme apprend, dans ce vide de tout ce qui est sensible et de ce que saurait atteindre sa raison, que Dieu est tout, et, par conséquent, tout le reste n’est rien.

La Croix de Jésus, 3eEntretien, chap. XVIII, p. 479

Après avoir parlé de la purification passive de la mémoire « dans laquelle il se répand une lumière très simple, très unie… », Chardon, dans le chapitre XX du troisième entretien de La Croix de Jésus, évoque cette

unité de l’Esprit qui remplit et recueille les puissances de l’âme…, les ramène toutes ensemble unies à leur principe primitif pour les rendre participantes de l’unité souveraine de laquelle elles sont pénétrées, possédées, réunies, resserrées et affermies, par une imitation de la même vertu qui rend les Personnes divines inséparables l’une de l’autre.

ibid., p. 484-485

5. Le Christ et les dons du Saint-Esprit

Cette expérience de Dieu jaillit au cœur de celui qui s’est livré de tout son être aux inspirations de l’Esprit, à ce que l’Écriture appelle, en Is. 11, 1-3 ; « les esprits » — esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de crainte de Dieu. Évoquons simplement par deux textes ce que la tradition appelle les « dons du Saint-Esprit », ces qualités divines en nous qui nous rendent dociles au souffle de l’Esprit.

Écoutons Guillaume de Saint-Thierry :

La douceur de votre suavité… embaume d’une odeur exquise : les sept dons de l’Esprit-Saint. Ces dons, lorsque par votre opération, à leur rang, ils vinrent à moi, c’est votre crainte d’abord qui me saisit, me poussant plus impérieusement vers vous. En second lieu, se présente la piété qui, suavement, me recueillit en vous. Comme, selon l’Écriture, elle est votre culte — la piété, dit Job, est le culte de Dieu —, en m’enseignant à vous honorer, elle m’apprit à dire, par l’Esprit-Saint : Seigneur Jésus. Sur l’heure, comme un parfum de suavité, comme une source de santé, découla de vous, pour couler en moi, l’huile de votre nom, amollissant toutes mes duretés, adoucissant mes rudesses, guérissant mes infirmités. Au contact de l’huile de ce nom, le joug de mon antique esclavage tomba en poussière. Mais votre joug, à vous, Seigneur, me devint doux et léger votre fardeau. L’écho de votre nom, soit « Seigneur », soit « Jésus », soit « Christ », apporta soudain à mes oreilles joie et allégresse. Sitôt, en effet, que le nom frappe l’oreille, le mystère du nom éclate dans le cœur, l’amour brille dans les inclinations de l’âme, inspirant envers le Seigneur dévote sujétion ; envers le Sauveur — c’est le sens de « Jésus » —, piété et amour ; envers le Christ-Roi, crainte et obéissance.

C’est à bon droit, Seigneur Jésus, qu’à toutes les formes de votre nom tout genou fléchit au ciel, sur terre et aux enfers ; car on ne peut en prononcer une seule qui n’exprime quelque rapport avec nous. Et pas un de ces rapports, signifiés par l’un ou l’autre de vos noms, qui ne soit apport en notre faveur de quelqu’une de vos bontés : « Seigneur », vous dominez par vos bienfaits ; « Jésus », vous sauvez ; « Christ », c’est-à-dire « Oint » comme prêtre et comme roi, vous régnez et vous intercédez. Car cette relation du Fils au Père, en vertu de laquelle vous avez été prédestiné et fait Fils de Dieu dans la puissance, ils la connaissent, ceux à qui l’Esprit-Saint apprit à crier « Abba, Père », qui comprennent que c’est cela même qui les fait fils de Dieu et frères.

Guillaume de Saint-Thierry,
Exposé sur le Cantique des Cantiques, Paris, Cerf, 1962,
Sources chrétiennes, n° 82, pp. 125-127

Le Christ nous envoie son Esprit qui, nous comblant de ses dons, nous rend capables de découvrir que Jésus est toute plénitude et toute suavité, qu’il est le Fils unique et bien-aimé du Père — en résumé, de discerner expérimentalement les différents aspects du mystère du Christ.

L’accent est mis ici sur le Christ qui répand son Esprit, de manière très personnelle, sur les membres de l’Église, parce qu’il en est la Tête en raison de son humanité. Et ce n’est pas là une tradition typiquement occidentale, comme le montre ce commentaire de Maxime le Confesseur sur Zacharie 4 :

Je regarde et voici, il y a un candélabre tout en or, avec un réservoir à son sommet ; sept flammes sont sur le candélabre.

Avec référence implicite à l’Apocalypse :

M’étant retourné, je vis sept candélabres d’or entourant comme un Fils d’homme… Les sept candélabres sont les sept Églises.

Apoc. 1, 12-13-20

Je pense donc qu’ici la sainte Écriture appelle flammes les énergies du Saint-Esprit, c’est-à-dire les charismes [dons] de l’Esprit que le Verbe donne à l’Église en tant que Tête de tout le Corps : « Sur lui repose l’Esprit du Seigneur, esprit de science et de piété ; il est rempli de la crainte du Seigneur » (Is. 11, 2-3). Le Christ est Tête de l’Église en raison de son humanité. Ayant donc l’Esprit par nature, comme Dieu, il a donné à l’Église les énergies de l’Esprit. Pour moi, le Verbe est devenu homme et pour moi il a accompli tout le salut. En prenant ce qui est de ma nature, il m’a donné en échange ce qui lui appartient par nature ; c’est pourquoi il s’est fait homme. Il a accompli la manifestation de ce qui lui est propre en tant qu’il la reçoit pour moi. Il s’attribue en tant qu’ami de l’homme la grâce qui est pour moi et il inscrit à mon compte la puissance même de la rectitude de sa nature. C’est pourquoi nous disons qu’il reçoit encore maintenant (comme homme) l’Esprit présent en lui par nature depuis toujours et de manière indicible. En effet, de même que le Saint-Esprit existe par nature selon l’essence de Dieu et Père, de même est-il par nature, selon l’essence, aussi du Fils, en tant qu’il procède essentiellement du Père par le Fils, engendré, et qu’il donne au candélabre, c’est-à-dire à l’Église, ses propres énergies en guise de flammes. À la manière de la flamme qui dissipe les ténèbres, chaque énergie de l’Esprit expulse et rejette de l’Église les racines multiples du péché. En effet, la sagesse supprime la démence, l’intelligence efface la sottise, le conseil abolit le manque de discernement, la force élimine la faiblesse, la science fait disparaître l’ignorance, la piété bannit l’impiété et la perversité de ses actes, la crainte arrache l’endurcissement du mépris. Car la lumière ce n’est pas seulement les commandements, mais aussi les opérations de l’Esprit.

Quaest. ad. Th., P.G.90, 672 AD

Ce don de l’Esprit doit, comme nous l’avons vu plus haut, nous conformer ici-bas au mystère du Christ et nous faire participer à sa Croix.

C’est bien pourquoi la loi fondamentale de la vie chrétienne est celle de la substitution : nous devons donner notre vie pour nos frères. Les apôtres sont les témoins merveilleux de cette communion au mystère du Christ : pensons à Paul qui n’aurait pas hésité à être anathème pour ses frères !

6. Les charismes

L’accent mis sur l’inhabitation trinitaire et sur la connaissance expérimentale des Personnes divines ne fait en rien oublier que cette charité construit en même temps le Corps du Christ et favorise le déploiement des dons spirituels :

Il y a mission invisible (c’est-à-dire envoi d’une Personne divine dans l’âme justifiée) même dans le progrès vertueux ou la croissance de la grâce. Saint Augustin ne dit-il pas que le Fils « est envoyé à chacun lorsqu’il est connu et perçu autant qu’il peut l’être selon la capacité de l’âme raisonnable, soit progressant vers Dieu, soit parfaite en Dieu » ?

S’il est un accroissement de grâce où il y ait lieu de considérer une mission invisible, c’est avant tout celui qui fait passer à quelque acte nouveau ou à un nouvel état de la grâce. Par exemple, lorsqu’on est élevé à la grâce des miracles, à celle de la prophétie, ou lorsqu’on en vient, par ferveur de la charité, à s’exposer au martyre, à renoncer à tous ses biens, ou à entreprendre quelque œuvre difficile.

1a Pars., Q.43, a. 6, ad 2um

Si l’accent est mis sur la grâce sanctifiante, sur la sanctification personnelle — et cela doit toujours demeurer au premier plan —, saint Thomas n’oublie pas la dimension charismatique et en quelque sorte missionnaire de la grâce de Dieu. Il a bien vu que les deux modalités d’expérience de l’unique grâce de Dieu ne peuvent être séparées, qu’elles se pénètrent et se conditionnent mutuellement, même si elles ont des structures formellement distinctes. C’est ce que saint Thomas, dans un très beau texte, déclare :

Il est vrai que nous pouvons connaître le Fils par certains effets de grâce autres que la grâce sanctifiante ; cependant, ces autres effets ne suffisent point à faire qu’il habite en nous ni que nous le possédions.

Le don d’accomplir des miracles est ordonné à la grâce sanctifiante qu’il s’agit de manifester ; il en est de même du don de prophétie et de n’importe quelle grâce gratuite [charisme]. Ainsi, en I Cor. 12, 7, saint Paul nomme la grâce gratuiteune « manifestation de l’Esprit ». On dit que le Saint-Esprit fut donné aux apôtres pour opérer des miracles, parce que la grâce sanctifiante leur a été donnée avec le signe qui le manifestait — les charismes.

Ia, Q.43, a. 3, ad 2um et ad 3um

Il est bien évident que c’est ainsi toute la contingence de l’histoire humaine des chrétiens rassemblés dans le Corps du Christ que l’Esprit fait servir au plan du salut : le charisme de prophétie, par exemple, n’est que le charisme de discernement de la volonté de Dieu.

7. Le SaintEsprit, la filiation et les charismes

La Pentecôte évoque avec force ce mystère de communion dans la grâce et les dons gratuits de l’Esprit :

Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensembleIls virent apparaître des langues de feu, elles se divisèrent et il s’en posa une sur chacun d’eux.

Act. 2, 1-3

« Tous ensemble », « une sur chacun » , il n’est rien qui caractérise mieux l’exigence de la communion. Cette réciprocité de tous et de chacun, c’est à proprement parler la communion, ou si l’on préfère l’amour : tel est en effet le vocabulaire de l’Église ancienne qui appelait chaque communauté chrétienne « amour », agapé en grec ou caritas en latin.

Cette inhabitation de l’Esprit dans l’Église transparaît dans les fruits de charité, de paix et de joie, et dans les charismes qu’il produit.

Il ne peut s’agir d’opposer le Christ et l’Esprit. L’Esprit n’est que mouvement vers le Christ et n’a d’autre parole que le Verbe : n’est-il pas, comme dit saint Jean Damascène, le souffle qu’énonce le Verbe ? C’est pourquoi toute la dimension pneumatique et charismatique de l’Église est normée, à sa racine même, par la forme christologique et apostolique :

Le Christ a récapitulé toutes choses en lui, unissant l’homme à l’Esprit et faisant habiter l’Esprit dans l’homme, devenant lui-même la Tête de l’Esprit et donnant l’Esprit pour qu’il soit la Tête de l’homme : c’est par cet Esprit que nous voyons, entendons et parlons.

A.H., V, 20, 2

Le Saint-Esprit demeure ainsi dans l’Église comme une perpétuelle Pentecôte, toute dépendante de l’œuvre visible du Christ. Il fait d’elle le Corps du Christ : il la fait participer au mystère du rapport de Jésus à son Père, au mystère de sa filiation, d’une part, et, à l’intérieur de cette filiation, au mystère de l’onction qui lui donne pouvoir et autorité pour l’accomplissement de son œuvre messianique, d’autre part.

Le Saint-Esprit nous fait pénétrer dans le mystère d’amour qui unit le Père et le Fils, et nous devenons ainsi fils de Dieu : c’est lui qui nous fait faire l’expérience du mystère de Dieu ; c’est lui qui nous fait goûter la suavité de Dieu et son infinie miséricorde.

C’est par lui que nous sommes unis entre nous d’une unité qui est semblable à celle qui unit le Père et le Fils. C’est en devenant fils de Dieu que nous devenons, à l’image du Christ, des hommes dont la vie est tout entière offerte pour nos frères.

Mais cette vision ne peut se limiter simplement aux horizons de l’Église. L’Église ne se borne pas à exister pour elle-même, mais devant Dieu elle se substitue à l’humanité entière dans la foi, la prière et le sacrifice.

Cette vocation du peuple de Dieu à être victime à la place de tous les hommes transparaît naturellement dans le témoignage qu’il porte devant le monde, dans les charismes ordonnés au service de l’Église et du monde.

Saint Jean, nous l’avons vu, nous dit que nous devons donner notre vie pour nos frères. Mais ce mystère se monnaye au long des jours, dans le concret d’une vie humaine historiquement située. Dieu nous choisit en un moment déterminé du temps et en un lieu déterminé de l’espace, comme des pierres vivantes pour la construction de son Église : par la communication de son Esprit, il nous octroie les dons qui sont nécessaires pour jouer notre rôle dans l’édification du Royaume. La substitution appelle ainsi naturellement dans son exercice courant les charismes.

Filiation, substitution et charismes apparaissent ainsi intrinsèquement liés, même s’ils sont formellement distincts : tout chrétien reçoit de Dieu les charismes qui lui sont utiles pour se mettre au service de ses frères et contribuer ainsi à la croissance du Royaume. Il n’y a donc pas de vie d’Église qui ne soit régie, dans son expression personnelle et communautaire, par les charismes, puisque aussi bien tout chrétien est en vérité un charismatique : il reçoit, en effet, le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous (I Cor. 12, 7).

Le chrétien reçoit l’Esprit à la mesure même de son enracinement dans le Corps du Christ, à la mesure de son existence en communion avec lui. La loi, comme contrainte extérieure, est peu à peu remplacée par les exigences de l’amour, par la patience de l’amour à travers les jours, à travers les croix. Et telle est bien pour chacun sa vocation la plus essentielle.

L’Église doit donc retrouver dans la vie la plénitude des dons charismatiques qui ont marqué ses origines et qu’atteste de façon visible et tangible la puissance transformante de l’Esprit.

Plus nous ferons confiance à l’Esprit et à ses dons, plus nous retrouverons ce climat de fraternité joyeuse qui doit être celui de la vie chrétienne dans ses aspects aussi bien personnels que communautaires, ce climat de liberté où l’autre est reçu dans la lumière de Dieu, accueilli dans sa vérité pour qu’il puisse épanouir ses dons au service de l’Église.

La vie chrétienne baigne alors dans cette atmosphère de grâce enveloppante où tout apparaît comme donné, dans ce climat de bénédiction paternelle qui est si caractéristique de la nouvelle alliance.

Tout, d’ailleurs, s’ordonne dans l’Eucharistie. L’Eucharistie fait de l’Église la communion au Corps du Christ et « la communion du Saint-Esprit » (II Cor. 13, 13) ; en elle se fonde, nous l’avons vu, le mystère de la substitution. Mais c’est en elle aussi que l’esprit charismatique de l’Église trouve sa source.

Il y a un seul Christ et, grâce à l’Eucharistie, un seul Corps du Christ dans la multiplicité de ses membres, avec un seul Esprit qui distribue ses dons pour le bien de tous.

La vie charismatique de l’Église, qui est essentiellement service d’Église, s’enracine dans la réalité eucharistique de l’Église qui la configure au mystère du Serviteur. Ce n’est pas par hasard que les chapitres de la Première Épître aux Corinthiens relatifs aux charismes s’originent dans une réflexion sur l’Eucharistie.

Ainsi, ces deux niveaux de la vie dans l’Esprit s’interpénètrent et se commandent l’un l’autre. Le premier est celui où l’Esprit est lui-même donné à l’Église et à chacun de ses membres, le second est celui de ses dons gratuits et cependant nécessaires à la constitution du Corps du Christ jusqu’à son plein épanouissement dans le Royaume. Ils expriment dans leur complémentarité réciproque le mystère de l’Église jaillissant du cœur même de l’Eucharistie. N’est-ce pas par notre communion au Corps du Christ tout pénétré et vivifié par l’Esprit que nous nous trouvons en communion les uns avec les autres ?

C’est donc la vie chrétienne dans la plénitude de ses dimensions, inséparablement crucifiée et spirituelle, que l’Église doit redécouvrir aujourd’hui : elle doit supplier le Seigneur de la conformer dans l’Esprit au Christ mort et ressuscité.

S’il est indéniable que l’expérience chrétienne se manifeste souvent d’abord dans la joie et l’enthousiasme comme une transformation par la puissance de l’Esprit de résurrection, il n’en demeure pas moins qu’elle ne peut s’épanouir que dans l’expérience de la Croix (II Cor. 4, 10). L’Évangile n’est-il pas tout centré sur la marche à la suite du Christ ? Et dans l’Épître aux Corinthiens, où précisément il a pris position sur le charisme, Paul ne situe-t-il pas toute la vie chrétienne dans le contexte de la faiblesse et des humiliations (I Cor. 1, 24-30) ? La plénitude de la sagesse de l’Esprit n’est-elle pas de connaître Jésus Christ et Jésus Christ crucifié ?

Transfiguration par l’Esprit et expérience de la Croix sont liées l’une à l’autre : elles s’épanouissent conjointement.

Marie-Joseph Le Guillou, op, in Les témoins sont parmi nous,
L’expérience de Dieu dans l’Esprit Saint

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En aimant… Marie-Joseph Le Guillou, L’Église n’a qu’une loi : celle de l’Esprit


Comme toute la tradition le chante avec tout l’Évangile, l’Église n’a qu’une loi : celle de l’Esprit.

Il est peu de théologiens qui aient profondément mis en lumière cette vérité autant que saint Augustin, saint Maxime et saint Thomas.

1. La loi de l’amour

Aidé par son expérience personnelle tout éclairée de la lumière des textes saints, saint Augustin a perçu ce qui fait l’essence de l’expérience du péché et ce qui fait, au contraire, celle de l’expérience spirituelle. Augustin a tant éprouvé cela avec une vive intensité qu’il note au premier alinéa des Confessions :

Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il repose en toi.

C’est l’expérience existentielle d’un rapport de l’homme à Dieu, d’une ordinationabsolument radicale, à laquelle l’homme essaie en vain de se soustraire. C’est l’expérience d’une loi inscrite au cœur de l’être et qui contient, immanente en elle, sa propre sanction. La volonté de se suffire et l’impuissance à se passer de Dieu sont comme l’envers de cette expérience fondamentale. C’est pourquoi, sous la plume de saint Augustin, se retrouve si fréquemment le mot d’éternité, puisque le rapport existentiel de l’homme à Dieu est le rapport de l’homme temporel au Dieu éternel. Avec une acuité saisissante, saint Augustin a vu que l’expérience du pécheur est une recherche de l’éternel dans l’instant : convertissant vers le sensible l’appel qui le porte vers le haut, le pécheur devient une contradiction vivante qui, pour combler son vide intérieur, porte l’objet sensible à l’infini. Il a compris qu’à l’opposé l’expérience de la vie chrétienne était l’expérience d’une ordination de toutes choses à Dieu : c’est par rapport à l’infini éternel qui est au centre de l’âme par grâce que tout s’ordonne. Il a vécu et compris que dans une vie d’homme il ne pouvait y avoir que deux centres : la cupidité, racine de tous les maux, et la charité, source de tous les biens. Il a vécu — et à quelle profondeur — la désagrégation de ce complexe spirituel polarisé par l’amour de soi, qui composait son paysage mental et définissait sa vie comme éloignement de Dieu. En vivant la reconstruction de sa personne autour de ce véritable centre spirituel qu’est Dieu, il a perçu avec lucidité que seule la charité était capable de dissocier le complexe qui entraîne le pécheur loin de Dieu : c’est la charité qui détache peu à peu l’homme des biens terrestres pour donner à sa vie une orientation d’ensemble qui soit selon la volonté de Dieu, c’est elle qui l’unifie. Charité, cupidité, sont en quelque sorte deux infinis qui sont en lutte. Seule, la charité peut vaincre la cupidité, parce qu’au faux infini dont la passion tire toute sa force positive, elle substitue le véritable infini. Seule, elle peut vaincre la cupidité parce qu’au lieu de retrancher — ce qui est impossible —, elle provoque une mutation de sens, une transfiguration : « Que la cupidité ne soit pas enlevée, mais transformée ». Ce que considère Augustin, ce n’est pas tellement les éléments conscients de la vie spirituelle que cet élan spirituel de la personne elle-même, qui commande, engendre et organise tous les éléments conscients de cette vie, cet élan profond, plus profond que notre conscience même, qui donne un sens à notre vie. On comprend que dans ces perspectives, Augustin définisse les vertus de prudence, justice, force et tempérance comme les orientations différentes de l’amour. En définitive, il s’agit de réaliser dans l’homme la transfiguration de « l’amour ordonné ».

Ce que saint Augustin a vécu, en effet, c’est l’aspiration de toutes les forces de l’âme par la charité, plus encore par cet élan spirituel connaissance-amour qui constitue la personne recréée à l’image de Dieu : il a vu que pour devenir prudent, fort, tempérant, juste, il suffisait au fond de se laisser transformer par la charité, par la présence de Dieu en nous. Il a compris que cette aspiration profonde de toute l’âme par Dieu ou, en d’autres termes, la réponse de l’âme à l’attrait divin était la racine de toutes les vertus : dans l’ordination à Dieu, c’est toute l’âme qui se rectifie par son fond ; il a perçu l’exigence de totalité qui est celle de la charité. Il a réalisé que si l’ascèse et le renoncement sont toujours nécessaires, c’est cependant l’amour seul qui triomphe des passions et procure la santé de l’âme.

C’est donc l’amour qui donne à l’être sa consistance, qui le rassemble, le pacifie, l’unifie. C’est le péché qui le disperse, le répand à l’extérieur. C’est l’amour qui donne à l’être sa densité parce qu’il l’établit dans son orientation à Dieu et qu’il sait recueillir le temps, au lieu de le laisser nous disperser : c’est par la même attitude d’intime réserve et de fidélité à l’amour, cessant d’aimer l’instant pour la volupté fugitive ou de le craindre pour la douleur momentanée qu’il peut nous apporter, mais accueillant tous les instants avec le même détachement, par amour et comme occasion d’exercer notre amour, que nous échappons au disparate et à la dispersion qui font précisément la fuite du temps et qui le représentent destructif.

Cette charité restructurant la personnalité est le don de l’Esprit, lien d’amour entre le Père et le Fils, principe de communion des membres de l’Église avec le Père et le Fils et entre les fidèles. Elle oriente toute la vie du chrétien et de l’Église vers la vision de Dieu, dans la béatitude de l’amour. Quand nous sommes pris par la charité, nous pouvons dire qu’en un sens notre amour contient en soi tout l’organisme vertueux qui apparaîtra dans toutes nos activités : il est déjà secrètement, intérieurement, ce que nous manifesterons ensuite dans toute notre vie. Il est hommage, adoration, exigence de lumière, silence, pureté, pauvreté, paix, joie.

Il est vérité. Dans l’amour de charité divine, qui rend présent en nous l’Esprit-Saint, nous ne pouvons distinguer entre l’amour et la compréhension de cet amour, comme il arrive dans tout autre amour. Nous y sommes engagés dans l’unité de notre fond spirituel. C’est pourquoi nous pouvons nous laisser guider dans toute notre vie par la force de cet amour en nous, qui est vérité. L’amour, dans sa vérité spirituelle, est lumière. Cette affirmation rejoint ce que proclame toute la tradition : la lumière est une voix, comme le dit saint Jean Climaque dans une formule paradoxale, mais d’une profondeur sans pareille (cf. chap. VII) : elle nous dirige et nous conduit sur le chemin de la vérité. L’amour est une lumière en nous qui nous parle et nous conduit vers le Père. À sa clarté, nous pouvons marcher, forts de la puissance de Dieu.

2. La loi évangélique

C’est fondamentalement la même perspective que nous retrouvons chez saint Thomas.

Tout le dynamisme de la vie chrétienne se trouve défini chez lui par le terme qu’elle vise, c’est-à-dire par le moment où l’image de Dieu, donnée à l’homme pour être accomplie par sa liberté, resplendira de la rencontre du face à face avec Dieu. La vie chrétienne a ainsi d’emblée ses véritables dimensions : elle est toute polarisée par cette ultime rencontre personnelle qui nous livrera la plénitude de la communion aux Personnes divines. La nature divine, qui nous a été communiquée par grâce, tend de tout son dynamisme à nous établir dans son climat connaturel : la gloire. Aussi, pouvons-nous considérer la vie chrétienne comme la vie de l’enfant de Dieu qui porte en lui le principe de sa vie divine, principe capable de profiter de tout, capable de tout assimiler, de tout transformer, y trouvant matière à manifester son inépuisable puissance d’adaptation et d’invention jusqu’au moment où il déploiera toutes ses virtualités dans la vision. Aussi, rien ne révèle peut-être mieux l’atmosphère propre de cette conception de la vie chrétienne que l’article premier de la question 116 de 1a Ia, IIae, sur la loi évangélique : saint Thomas y affirme sans ambages que la loi nouvelle n’est pas, à titre de principe, celle qui est écrite dans l’Évangile, mais celle qui est écrite dans le fond des cœurs par la grâce du Saint-Esprit. Tout ce qui n’est pas cette loi intérieure n’a, dit-il, qu’un rôle dispositif ou ordonnateur par rapport à elle. Nous sommes là au cœur de la Révélation et nous retrouvons en lisant cet article la saveur des grands textes de Jérémie et d’Ézéchiel, de l’Évangile parlant du cœur nouveau que Dieu donnera à son peuple pour le rendre sensible à ses inspirations.

C’est donc au plus intime de nous-même que nous portons la loi qui explique et provoque chacun de nos actes ; la vie divine est en nous, intériorisée, jaillissant de source : il nous devient aussi naturel de développer notre nature d’enfants de Dieu qu’il est naturel à l’homme d’épanouir sa nature humaine.

Cette vie divine s’épanouit dans des actes à la racine desquels se trouvent des vertus, manière d’être, dispositions stables de notre vouloir et de nos puissances qui, transformant et réformant notre cœur, lui donnent une activité assurée, aisée, prompte, d’une grande souplesse, forces spirituelles, vivantes et lumineuses, principes de personnalisation, de perfectionnement et d’épanouissement, organisée en un ensemble harmonieusement hiérarchisé, construisant l’activité de notre personne et l’adaptant aux grands objets, aux grandes fins qui commandent notre vie humaine.

Nous voyons ainsi apparaître les caractères de la vie chrétienne : elle est croissance vitale dans l’adaptation incessamment renouvelée à l’ordre objectif voulu par Dieu, et elle a par le fait même une dimension à la fois personnelle et communautaire. Personnelle, puisque parler des vertus c’est définir un dynamisme de l’intériorité et de l’unité spirituelle ; communautaire, puisqu’elle a une objectivité qui tient compte de l’ordre du monde et du mouvement imprimé à ce monde par Dieu lui-même : l’homme ne retourne pas seul à Dieu, il y retourne avec tous ses frères et toute la création, dans l’Église.

La perfection de l’image de Dieu en nous se réalise dans l’activité théologale de connaissance et d’amour qui nous unit à Dieu et qui doit trouver son achèvement dans la vision ; toutes les autres activités humaines n’ont jamais que valeur de préparation ou d’expression de cette communion à Dieu qui les dépasse. Aussi, les vertus surnaturelles s’organisent-elles sur deux plans hiérarchisés : l’un, celui des vertus théologales de foi, d’espérance, de charité, qui nous font poser des actes de niveau divin, atteignant Dieu dans l’intimité de sa vie divine ; l’autre, subordonné au précédent et mesuré par lui, celui des vertus morales infuses — prudence, justice, force, tempérance —, vertus qui adaptent nos puissances humaines et jusqu’à notre sensibilité à l’orientation de fond qui nous entraîne vers Dieu, monnayant dans notre vie d’homme les exigences divines, incarnant dans le moindre de nos actes concrets le sens ultime de notre vie.

Le cœur de la vie chrétienne est donc l’activité théologale de foi, d’espérance et de charité, germe et gage de la Béatitude finale : c’est par elle que la vie de la bienheureuse Trinité, toute rythmée par les processions éternelles, pénètre notre esprit. Grâce aux missions invisibles, toute notre vie, jusque dans ses activités les plus banales, devient une vie de communion avec les Personnes divines : nous sommes vraiment les temples de l’Esprit de charité. Aussi bien toutes les vertus — mais à un titre plus particulier les vertus théologales — s’unifient dans la charité qui les informe toutes et en laquelle peut se résumer toute la morale :

La grâce du Saint-Esprit est la grâce par laquelle est diffusée dans nos cœurs la charité qui accomplit la loi (1a, IIae, Q.98, a. 1).

Les vertus morales s’unifient d’une façon plus immédiate dans la prudence surnaturelle, vertu de collaboration au gouvernement divin de notre vie, vertu du jugement droit, engageant la responsabilité, vertu des actes vrais, réfléchis, mûrement pesés, lumineux.

Grâce à elle, c’est la lumière de la foi, la lumière de l’être spirituel illuminé par les richesses de Dieu, qui se diffuse jusque dans notre chair et règle nos activités : saint Thomas a bien vu qu’il ne s’agissait pas simplement de domestiquer nos instincts, mais de les transfigurer en mettant sur eux le sceau de l’esprit ; qu’il ne s’agissait pas de les mutiler ou de les comprimer, mais de les mettre en ordre, de les mettre dans la lumière en leur faisant subir l’attraction des facultés supérieures qui les transcendent et leur permettent de se virtualiser en elles. C’est ainsi la lumière qui commande toute l’activité des vertus morales.

Toute la vie chrétienne est une tension vers la Béatitude, vers l’eschatologie, dans un surpassement incessant : elle consiste à accueillir Dieu dans une démarche qui doit s’intensifier jour après jour, et qui donne au temps sa véritable dimension, dans une aspiration infinie qui a Dieu pour terme et qu’aucune de nos actions ne pourra jamais combler. Plus que tout autre, le chrétien sait que la voie qui le mène à la béatitude est une voie qui l’engage tout entier, une voie où, pour se vouloir lui-même, il faut vouloir Dieu et ses frères et le monde, sans espoir d’atteindre Dieu en plénitude avant la Vision, une voie qui le jettera inlassablement d’un élan à un autre, d’un don à un autre, d’un sacrifice à un autre. Voie dure, d’humilité et de sacrifice, de renoncement et de pauvreté, mais aussi voie joyeuse, de perfection, de bonheur, de paix, de liberté spirituelle. Il faut le dire sans ambages : préférer à tout le reste ce consentement actif à Dieu, y subordonner toute notre vie, dans un dépassement qui se renouvelle sans cesse, est la loi de toute vie spirituelle authentique ; en un sens, tout est déjà gagné quand, par-delà tous les soucis périssables, on a réveillé en soi le désir de Dieu, quand on a dit oui à l’ouverture aux biens éternels.

Toute cette orientation qui nous soulève vers la plénitude céleste grâce aux vertus surnaturelles est, par les dons du Saint-Esprit qui sont des inspirations, des qualités de docilité à l’Esprit (don de sagesse et d’intelligence, de conseil et de force, de science, de piété et de crainte), sous l’emprise même de Celui qui nous conduit à la Béatitude : Dieu. Ces dons enveloppent d’un réseau extrêmement souple de disponibilités permanentes tous les secteurs de notre vie où est susceptible de jouer l’inspiration divine ; ils unifient notre vie surnaturelle dans sa source, Dieu lui-même : pour ne citer qu’un exemple, remarquons que le don de crainte, dépendant de la foi au point de vue de la lumière, de la charité au point de vue dynamique, est en affinité profonde avec l’espérance, commande le développement de l’humilité et de la religion.

Aussi, à son sommet, sous la délicate motion des dons qui font de plus en plus sentir leur influence à proportion de notre charité, la vie chrétienne selon saint Thomas se présente-t-elle comme l’expérience des Béatitudes, dans laquelle se trouvent respectés les équilibres les plus étonnamment évangéliques. La prudence, par exemple, sous l’influence du don de conseil, s’enveloppe de toute la délicatesse de la miséricorde (Sum. theol. IIa, IIae, 52, 4) et consacre notre activité humaine à la reproduction de l’active miséricorde divine, dans l’humble service de tous nos frères, résumé de toute la religion chrétienne (IIa, IIae, 30, 4). La religion et la justice se trouvent tout imprégnées de la douceur de la Paternité divine : sous l’influence du don de piété, nous enveloppons tous nos frères et même toutes les créatures de la bénignité du Père (Sum. theo. IIa, IIae, 121, 1, 3).

C’est le Christ qui nous conduit à la Béatitude : il est, en effet, celui qui restaure en nous l’image de Dieu défigurée par le péché ; grâce à son humanité sainte, instrumentalement, il cause en nous la grâce par l’Esprit, en nous unissant à lui dans son corps mystique : il nous unit à lui de l’intérieur ; il ne se propose pas à nous simplement comme un modèle que nous imitons du dehors, mais il diffuse en nous sa vie de Fils de Dieu pour faire de nous de vrais enfants du Père.

Toutes les autres créatures ont reçu le don de la grâce en vue de la grâce du Christ, selon cette parole de l’apôtre aux Romains (8, 29) : « Ceux qu’il a connus d’avance, Dieu les a prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils, pour qu’il soit le premier-né parmi beaucoup de frères… » Le Christ a le pouvoir de diffuser la grâce et de la produire dans tous les membres de l’Église, selon ce mot de saint Jean (Jn 1, 16) : « Nous avons tous reçu de sa plénitude » (IIIa, Q.8 à 1).

Dans une intimité étonnante, qui fera de sa vie la règle et la mesure de la nôtre, le Christ nous approprie ses propres mystères : « Il est convenable que se passe dans le membre incorporé au Corps mystique ce qui s’est passé dans la tête » (Sum. theol. IIIa, 73, 3). Aussi, tend-il à faire de notre vie, à l’exemple de la sienne, un parfait sacrifice dans une parfaite charité. C’est ainsi le dynamisme même de la vie du Christ qui pénètre notre vie pour l’emporter vers la gloire.

3. La grâce de la filiation

Cette vision est aussi celle que nous trouvons chez saint Maxime.

Pour saint Maxime, le don divinisant de l’Esprit n’est rien d’autre que la grâce de filiation qui est l’œuvre de salut propre au Fils unique de Dieu fait homme :

La preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé, dans nos cœurs, l’Esprit de son Fils.

Gal. 4, 6

Le Christ nous conduit dans l’ascension suprême des réalités divines, au Père des lumières (Jacq. 1, 17). Il nous fait être en communion avec la nature divine (II Pet. 1, 4), par le don de l’Esprit, dans la grâce librement accueillie. Nous recevons la dignité d’enfants de Dieu en étant revêtus tout entiers, sans le souiller ni le circonscrire, de Celui tout entier qui opère en lui-même cette grâce : le Fils par nature du Père, Fils de qui, par qui et en qui nous avons et nous aurons l’être, le mouvement et la vie (Act. 17, 28).

P.G.90, 905 D

La grâce de filiation implique de la part de l’homme un libre choix rendu possible par cette même grâce :

Le Verbe incarné donne l’adoption filiale, c’est-à-dire la naissance surnaturelle d’en haut par l’Esprit donné dans la grâce. Et la liberté de ceux qui sont nés ainsi garde en Dieu leur naissance, en chérissant de toute sa disposition innée la grâce reçue et en embellissant avec soin, par la pratique des commandements, la beauté donnée par la grâce.

P.G. 90, 877 A

Par le mystère du Verbe incarné, donnant l’Esprit, l’homme devient fils, c’est-à-dire qu’il peut répondre librement et pleinement à l’amour du Père. Cette réponse libre suppose toujours qu’il y soit disposé et incliné par la grâce dont la dimension créée perfectionne son être de créature et le rend apte à la pratique de la vertu :

Le Christ a clairement fait voir que lorsque notre liberté est en accord avec notre nature, la liberté de celui qui la conserve ainsi ne sera pas en dissension avec Dieu, puisqu’il n’y a rien de contraire à sa raison d’être dans la nature — qui est aussi loi naturelle et divine — quand le mouvement de la liberté se fait en conformité avec la nature. Et s’il n’y a rien de contraire à sa raison d’être dans la nature, la liberté qui se meut selon la nature aura vraisemblablement une activité en tout accordée à Dieu : ce sera une disposition à agir créée en vue de faire naître la vertu, par la grâce de Celui qui est bon par nature.

P.G. 90, 901 D

Il faut comprendre enfin que pour saint Maxime les vertus sont la vérité de la nature de l’homme. Elles sont inséparables de la charité qui les contient, les unifie, les transcende toutes dans la communion divinisante avec la Trinité :

Lorsque l’amour égoïste, principe et source des vices, est arraché…, se trouvent introduites toutes les formes de vertu que renferme la puissance de charité qui rassemble ce qui était divisé, crée à nouveau l’homme en l’unité de pensée et d’action, égalise et aplanit toute inégalité et différence de sentiment.

P.G. 91, 400 A

L’œuvre la plus parfaite de la charité et le sommet de son activité est de parvenir, par une attribution réciproque, à ce que les propriétés de ceux qu’elle unit passent des uns aux autres ainsi que leurs appellations, qu’elle rende Dieu homme et fasse que l’homme paraisse Dieu et le possède par une seule et invariable décision et motion de la volonté de l’un et de l’autre, comme on le voit en Abraham et dans les autres saints. Et c’est peut-être ce qui fait dire de la Personne de Dieu : « Dans les mains des prophètes, je me suis rendu semblable », pour exprimer comment Dieu, par la pratique unitive de la vertu, se conforme à chacun par grand amour des hommes. Car la main de tout juste est son activité vertueuse en laquelle et par laquelle Dieu reçoit la ressemblance de l’homme.

La charité est donc un grand bien, le premier des biens, le bien suprême, elle qui par elle-même unit Dieu et l’homme en celui qui la possède, elle qui tend à faire paraître un homme comme le créateur des hommes, par l’exacte ressemblance dans le bien avec Dieu, autant qu’il est possible à un homme, de celui qui est déifié ; ressemblance qu’opère, si je comprends bien, la dilection du Seigneur Dieu, de tout son cœur, âme et puissance, et du prochain comme soi-même. C’est-à-dire, pour embrasser cela en une définition, qu’elle est une disposition intérieure universelle à l’égard du premier Bien, avec la Providence universelle pour la race entière en sa nature. Après quoi, il n’y a plus pour l’homme qui aime Dieu à monter plus haut, car il a traversé tous les modes de la piété. Cette disposition, nous la connaissons pour la charité et la nommons ainsi, sans la partager et la diviser en autre et autre, à l’égard de Dieu et du prochain, mais tout entière même et unique, due à Dieu, mais unissant les hommes les uns aux autres. Car l’acte et la claire démonstration de la parfaite charité pour Dieu est une généreuse attitude de bienveillance volontaire à l’égard du prochain, « car celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, dit le divin apôtre Jean, ne peut aimer Dieu qu’il n’a pas vu ». C’est là la route de vérité que le Verbe de Dieu a dit être lui-même, qui conduit ceux qui marchent en elle à Dieu le Père, purifiés de toute espèce de passion. Elle est la porte et celui qui entre par elle pénètre dans le saint des saints et devient tel qu’il peut contempler l’inaccessible beauté de la sainte et royale Trinité.

P.G. 91, 401 B – 404 A

4. Habitation trinitaire et connaissance expérimentale des personnes divines

La grâce et la charité, dons créés, nous sont données pour que la présence divine habite en nous :

Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ?

I Cor. 3, 16

Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint-Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ?

I Cor. 6, 19

Ne contristez pas l’Esprit-Saint de Dieu, qui vous a marqués de son sceau pour le jour de la Rédemption.

Éph. 4, 30

Avec le don de la grâce sanctifiante, nous dit saint Thomas, ce que nous avons, ce qui habite en nous, c’est l’Esprit-Saint lui-même.

Sum. theol., Ia, Q. 43, a. 3

À travers le don créé, c’est le Don incréé lui-même, l’Esprit-Saint, qui nous est donné :

Le don de la grâce sanctifiante enrichit la créature raisonnable, ajoute-t-il, au point qu’elle peut non seulement user librement de ce don créé, mais posséder la personne divine elle-même [de l’EspritSaint].

Sum. theol., ibid., ad 1

C’est donc Dieu lui-même qui, après nous avoir lavés de nos souillures, guéris de nos blessures, ornés de ses dons, vient à nous comme l’époux qui vient dialoguer avec nous dans la réciprocité de l’amour :

Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera et nous viendrons à lui, et nous ferons chez lui notre demeure.

Jn 14, 23

Voici que je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi.

Apoc. 3, 20

Dieu vient habiter l’âme fidèle dans la douceur de l’amour : il est présent à l’âme, non plus simplement comme Créateur, mais comme l’Invité de l’amour qui parle au plus profond du cœur.

Sainte Thérèse fut longtemps troublée parce que ses conseillers ne pouvaient lui rendre compte de ce qu’elle vivait ; ils ne pensaient qu’à la présence de Dieu en toutes choses au titre de créatures et méconnaissaient la présence divine dans l’amour dont elle avait l’expérience :

Que Dieu fût en les choses comme il me semblait qu’il était en moi, cela me paraissait impossible. D’autre part, renoncer à croire qu’il fût en moi, je ne le pouvais pas ; car je croyais avoir clairement compris ce qu’était sa présence même. Des gens peu instruits me disaient qu’il n’était en moi que par la grâce. Je ne pouvais me ranger à leur avis. Car, je le répète, c’est lui que je sentais présent. Je me trouvais donc dans la peine. Un religieux très instruit de l’ordre du glorieux saint Dominique dissipa mon doute. Il m’assura que Dieu même se rendait présent, et m’expliqua comme il se communique à nous. Aussi, je fus grandement consolée ».

Vita 18, 15

Saint Thomas parle d’une connaissance affective ou expérimentale de la bonté divine et de sa volonté lorsqu’on fait l’expérience en soi du goût de la douceur divine et de la complaisance de la volonté divine.

IIa, IIae, Q.97, a. 2, ad 2um

Il ne cesse de mentionner « l’expérience des choses divines », qu’il définit ainsi :

L’expérience des choses divines est une attention aux biens divins et une communion avec eux par l’amour.

Ia, IIae, Q.22, a. 3

C’est une allusion à l’expression de Denys à propos de Hiérothée : « Il apprit les choses divines en les éprouvant ».

C’est l’expérience de la Sagesse incréée elle-même qui nous est communiquée dans le don de la charité et spécialement dans le don de sagesse :

La sagesse incréée s’unit à nous par le don de la charité.

IIa, IIae, Q.46, 6, ad 2um

Saint Thomas précise, d’ailleurs, qu’il s’agit d’une connaissance personnelle et expérimentale des Personnes divines, qui est le prélude de la vision béatifique :

Une Personne divine, nous dit-il, ne peut être possédée par nous que de deux manières : ou bien par la pleine jouissance, c’est ce qui arrive dans la gloire, ou bien suivant une jouissance imparfaite, ainsi dans la grâce sanctifiante, ou plus exactement comme ce par quoi nous sommes unis à l’objet dont nous jouissons… C’est pourquoi le Saint-Esprit est appelé le gage de notre héritage…, et ainsi sa connaissance est comme expérimentale.

I Sent., d.14, Q.2, a. 2 sol., et ad 2um et ad 3um

Le Fils lui aussi, qui est envoyé à celui qui le reçoit comme le Verbe de Dieu dans la charité, est « connu et perçu par lui : car perception signifie une certaine connaissance expérimentale ».

C’est dans cette expérience de l’Esprit que se manifeste le plus clairement le mystère de l’adoption filiale. Aussi, lorsqu’il l’évoque, saint Thomas ne cesse-t-il de citer le mot de Jean : « L’onction vous instruira de tout » ; ou de saint Paul : « Ceux-là sont fils de Dieu qui sont mus par l’Esprit » ; ou d’en appeler à la béatitude des pacifiques : « Bienheureux les pacifiques, car ils sont fils de Dieu ».

L’homme tout entier est ainsi divinisé par le contact direct avec Dieu lui-même : il devient en vérité Dieu par grâce.

Comme l’a bien vu saint Thomas, cette expérience spirituelle est liée aux missions invisibles du Fils et de l’Esprit. Un théologien du XVIIe siècle, le P. Chardon, a développé ce point de vue. Il parle de la présence active des Personnes divines elles-mêmes et d’une participation au dynamisme divin considéré dans l’activité propre à chacune des Personnes divines :

Dieu nous rend participants de tout ce qu’il possède par les productions éternelles des mêmes Personnes incréées, qui commencent à devenir présentes… dedans la créature, afin qu’elle ait une ressemblance très accomplie à leur être par la grâce, à leurs attributs par les vertus surnaturelles, et à elles-mêmes considérées en leurs propriétés, principes de distinction entre elles, par leurs missions invisibles.

La Croix de Jésus, 3eEntretien, chap. IV, p. 406

Il y a ainsi une communion toujours plus grande aux Personnes divines, qui interviennent aux sources mêmes de notre action et dans son déploiement. Le Verbe et l’Esprit se font en nous les principes actifs de notre montée spirituelle.

La grâce ne rend pas en nous les Personnes incréées présentes en la manière de simples habitudes oisives… Elles ne sont pas encore présentes seulement comme des charmes puissants ou des objets ravissants de nos opérations. Mais elles y sont comme efficientes, comme applicantes et comme dirigeantes toutes nos opérations, à l’imitation de ce que Jésus dit : « Mon Père opère toujours de moi avec lui ».

La Croix de Jésus, 3eEntretien, chap. IV, p. 410

Comme principes, le Fils et le Saint-Esprit nous élèvent admirablement pour devenir leurs coopérateurs, en produisant avec eux des actes de participation de même nature, de même condition et de même ordre qu’eux.

Peu de théologies spirituelles s’enracinent en de telles profondeurs :

C’est ainsi que l’on devient divin et déiforme, pour n’avoir plus de vie que celle de Dieu ; de connaissance et d’amour que de lui, et que rien n’est capable d’apporter de l’effort sur l’esprit, ni de servir d’attrait aux puissances, ni d’exciter les désirs ou donner du repos au cœur élevé, suspendu, ravi et transformé dans cet éloignement, distance, séparation, solitude et pureté, que la droite intention a pour sa vue, pour son exercice et pour sa foi… L’on contracte ce non-savoir dans une lumière surnaturelle très pure qui surpasse tous les sens, avec lesquels elle ne peut avoir d’alliance ou de proportion, et par-dessus la raison même qu’elle met au dernier de son élévation, où l’âme apprend, dans ce vide de tout ce qui est sensible et de ce que saurait atteindre sa raison, que Dieu est tout, et, par conséquent, tout le reste n’est rien.

La Croix de Jésus, 3eEntretien, chap. XVIII, p. 479

Après avoir parlé de la purification passive de la mémoire « dans laquelle il se répand une lumière très simple, très unie… », Chardon, dans le chapitre XX du troisième entretien de La Croix de Jésus, évoque cette

unité de l’Esprit qui remplit et recueille les puissances de l’âme…, les ramène toutes ensemble unies à leur principe primitif pour les rendre participantes de l’unité souveraine de laquelle elles sont pénétrées, possédées, réunies, resserrées et affermies, par une imitation de la même vertu qui rend les Personnes divines inséparables l’une de l’autre.

ibid., p. 484-485

5. Le Christ et les dons du Saint-Esprit

Cette expérience de Dieu jaillit au cœur de celui qui s’est livré de tout son être aux inspirations de l’Esprit, à ce que l’Écriture appelle, en Is. 11, 1-3 ; « les esprits » — esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de crainte de Dieu. Évoquons simplement par deux textes ce que la tradition appelle les « dons du Saint-Esprit », ces qualités divines en nous qui nous rendent dociles au souffle de l’Esprit.

Écoutons Guillaume de Saint-Thierry :

La douceur de votre suavité… embaume d’une odeur exquise : les sept dons de l’Esprit-Saint. Ces dons, lorsque par votre opération, à leur rang, ils vinrent à moi, c’est votre crainte d’abord qui me saisit, me poussant plus impérieusement vers vous. En second lieu, se présente la piété qui, suavement, me recueillit en vous. Comme, selon l’Écriture, elle est votre culte — la piété, dit Job, est le culte de Dieu —, en m’enseignant à vous honorer, elle m’apprit à dire, par l’Esprit-Saint : Seigneur Jésus. Sur l’heure, comme un parfum de suavité, comme une source de santé, découla de vous, pour couler en moi, l’huile de votre nom, amollissant toutes mes duretés, adoucissant mes rudesses, guérissant mes infirmités. Au contact de l’huile de ce nom, le joug de mon antique esclavage tomba en poussière. Mais votre joug, à vous, Seigneur, me devint doux et léger votre fardeau. L’écho de votre nom, soit « Seigneur », soit « Jésus », soit « Christ », apporta soudain à mes oreilles joie et allégresse. Sitôt, en effet, que le nom frappe l’oreille, le mystère du nom éclate dans le cœur, l’amour brille dans les inclinations de l’âme, inspirant envers le Seigneur dévote sujétion ; envers le Sauveur — c’est le sens de « Jésus » —, piété et amour ; envers le Christ-Roi, crainte et obéissance.

C’est à bon droit, Seigneur Jésus, qu’à toutes les formes de votre nom tout genou fléchit au ciel, sur terre et aux enfers ; car on ne peut en prononcer une seule qui n’exprime quelque rapport avec nous. Et pas un de ces rapports, signifiés par l’un ou l’autre de vos noms, qui ne soit apport en notre faveur de quelqu’une de vos bontés : « Seigneur », vous dominez par vos bienfaits ; « Jésus », vous sauvez ; « Christ », c’est-à-dire « Oint » comme prêtre et comme roi, vous régnez et vous intercédez. Car cette relation du Fils au Père, en vertu de laquelle vous avez été prédestiné et fait Fils de Dieu dans la puissance, ils la connaissent, ceux à qui l’Esprit-Saint apprit à crier « Abba, Père », qui comprennent que c’est cela même qui les fait fils de Dieu et frères.

Guillaume de Saint-Thierry,
Exposé sur le Cantique des Cantiques, Paris, Cerf, 1962,
Sources chrétiennes, n° 82, pp. 125-127

Le Christ nous envoie son Esprit qui, nous comblant de ses dons, nous rend capables de découvrir que Jésus est toute plénitude et toute suavité, qu’il est le Fils unique et bien-aimé du Père — en résumé, de discerner expérimentalement les différents aspects du mystère du Christ.

L’accent est mis ici sur le Christ qui répand son Esprit, de manière très personnelle, sur les membres de l’Église, parce qu’il en est la Tête en raison de son humanité. Et ce n’est pas là une tradition typiquement occidentale, comme le montre ce commentaire de Maxime le Confesseur sur Zacharie 4 :

Je regarde et voici, il y a un candélabre tout en or, avec un réservoir à son sommet ; sept flammes sont sur le candélabre.

Avec référence implicite à l’Apocalypse :

M’étant retourné, je vis sept candélabres d’or entourant comme un Fils d’homme… Les sept candélabres sont les sept Églises.

Apoc. 1, 12-13-20

Je pense donc qu’ici la sainte Écriture appelle flammes les énergies du Saint-Esprit, c’est-à-dire les charismes [dons] de l’Esprit que le Verbe donne à l’Église en tant que Tête de tout le Corps : « Sur lui repose l’Esprit du Seigneur, esprit de science et de piété ; il est rempli de la crainte du Seigneur » (Is. 11, 2-3). Le Christ est Tête de l’Église en raison de son humanité. Ayant donc l’Esprit par nature, comme Dieu, il a donné à l’Église les énergies de l’Esprit. Pour moi, le Verbe est devenu homme et pour moi il a accompli tout le salut. En prenant ce qui est de ma nature, il m’a donné en échange ce qui lui appartient par nature ; c’est pourquoi il s’est fait homme. Il a accompli la manifestation de ce qui lui est propre en tant qu’il la reçoit pour moi. Il s’attribue en tant qu’ami de l’homme la grâce qui est pour moi et il inscrit à mon compte la puissance même de la rectitude de sa nature. C’est pourquoi nous disons qu’il reçoit encore maintenant (comme homme) l’Esprit présent en lui par nature depuis toujours et de manière indicible. En effet, de même que le Saint-Esprit existe par nature selon l’essence de Dieu et Père, de même est-il par nature, selon l’essence, aussi du Fils, en tant qu’il procède essentiellement du Père par le Fils, engendré, et qu’il donne au candélabre, c’est-à-dire à l’Église, ses propres énergies en guise de flammes. À la manière de la flamme qui dissipe les ténèbres, chaque énergie de l’Esprit expulse et rejette de l’Église les racines multiples du péché. En effet, la sagesse supprime la démence, l’intelligence efface la sottise, le conseil abolit le manque de discernement, la force élimine la faiblesse, la science fait disparaître l’ignorance, la piété bannit l’impiété et la perversité de ses actes, la crainte arrache l’endurcissement du mépris. Car la lumière ce n’est pas seulement les commandements, mais aussi les opérations de l’Esprit.

Quaest. ad. Th., P.G.90, 672 AD

Ce don de l’Esprit doit, comme nous l’avons vu plus haut, nous conformer ici-bas au mystère du Christ et nous faire participer à sa Croix.

C’est bien pourquoi la loi fondamentale de la vie chrétienne est celle de la substitution : nous devons donner notre vie pour nos frères. Les apôtres sont les témoins merveilleux de cette communion au mystère du Christ : pensons à Paul qui n’aurait pas hésité à être anathème pour ses frères !

6. Les charismes

L’accent mis sur l’inhabitation trinitaire et sur la connaissance expérimentale des Personnes divines ne fait en rien oublier que cette charité construit en même temps le Corps du Christ et favorise le déploiement des dons spirituels :

Il y a mission invisible (c’est-à-dire envoi d’une Personne divine dans l’âme justifiée) même dans le progrès vertueux ou la croissance de la grâce. Saint Augustin ne dit-il pas que le Fils « est envoyé à chacun lorsqu’il est connu et perçu autant qu’il peut l’être selon la capacité de l’âme raisonnable, soit progressant vers Dieu, soit parfaite en Dieu » ?

S’il est un accroissement de grâce où il y ait lieu de considérer une mission invisible, c’est avant tout celui qui fait passer à quelque acte nouveau ou à un nouvel état de la grâce. Par exemple, lorsqu’on est élevé à la grâce des miracles, à celle de la prophétie, ou lorsqu’on en vient, par ferveur de la charité, à s’exposer au martyre, à renoncer à tous ses biens, ou à entreprendre quelque œuvre difficile.

1a Pars., Q.43, a. 6, ad 2um

Si l’accent est mis sur la grâce sanctifiante, sur la sanctification personnelle — et cela doit toujours demeurer au premier plan —, saint Thomas n’oublie pas la dimension charismatique et en quelque sorte missionnaire de la grâce de Dieu. Il a bien vu que les deux modalités d’expérience de l’unique grâce de Dieu ne peuvent être séparées, qu’elles se pénètrent et se conditionnent mutuellement, même si elles ont des structures formellement distinctes. C’est ce que saint Thomas, dans un très beau texte, déclare :

Il est vrai que nous pouvons connaître le Fils par certains effets de grâce autres que la grâce sanctifiante ; cependant, ces autres effets ne suffisent point à faire qu’il habite en nous ni que nous le possédions.

Le don d’accomplir des miracles est ordonné à la grâce sanctifiante qu’il s’agit de manifester ; il en est de même du don de prophétie et de n’importe quelle grâce gratuite [charisme]. Ainsi, en I Cor. 12, 7, saint Paul nomme la grâce gratuiteune « manifestation de l’Esprit ». On dit que le Saint-Esprit fut donné aux apôtres pour opérer des miracles, parce que la grâce sanctifiante leur a été donnée avec le signe qui le manifestait — les charismes.

Ia, Q.43, a. 3, ad 2um et ad 3um

Il est bien évident que c’est ainsi toute la contingence de l’histoire humaine des chrétiens rassemblés dans le Corps du Christ que l’Esprit fait servir au plan du salut : le charisme de prophétie, par exemple, n’est que le charisme de discernement de la volonté de Dieu.

7. Le SaintEsprit, la filiation et les charismes

La Pentecôte évoque avec force ce mystère de communion dans la grâce et les dons gratuits de l’Esprit :

Le jour de la Pentecôte étant arrivé, ils se trouvaient tous ensembleIls virent apparaître des langues de feu, elles se divisèrent et il s’en posa une sur chacun d’eux.

Act. 2, 1-3

« Tous ensemble », « une sur chacun » , il n’est rien qui caractérise mieux l’exigence de la communion. Cette réciprocité de tous et de chacun, c’est à proprement parler la communion, ou si l’on préfère l’amour : tel est en effet le vocabulaire de l’Église ancienne qui appelait chaque communauté chrétienne « amour », agapé en grec ou caritas en latin.

Cette inhabitation de l’Esprit dans l’Église transparaît dans les fruits de charité, de paix et de joie, et dans les charismes qu’il produit.

Il ne peut s’agir d’opposer le Christ et l’Esprit. L’Esprit n’est que mouvement vers le Christ et n’a d’autre parole que le Verbe : n’est-il pas, comme dit saint Jean Damascène, le souffle qu’énonce le Verbe ? C’est pourquoi toute la dimension pneumatique et charismatique de l’Église est normée, à sa racine même, par la forme christologique et apostolique :

Le Christ a récapitulé toutes choses en lui, unissant l’homme à l’Esprit et faisant habiter l’Esprit dans l’homme, devenant lui-même la Tête de l’Esprit et donnant l’Esprit pour qu’il soit la Tête de l’homme : c’est par cet Esprit que nous voyons, entendons et parlons.

A.H., V, 20, 2

Le Saint-Esprit demeure ainsi dans l’Église comme une perpétuelle Pentecôte, toute dépendante de l’œuvre visible du Christ. Il fait d’elle le Corps du Christ : il la fait participer au mystère du rapport de Jésus à son Père, au mystère de sa filiation, d’une part, et, à l’intérieur de cette filiation, au mystère de l’onction qui lui donne pouvoir et autorité pour l’accomplissement de son œuvre messianique, d’autre part.

Le Saint-Esprit nous fait pénétrer dans le mystère d’amour qui unit le Père et le Fils, et nous devenons ainsi fils de Dieu : c’est lui qui nous fait faire l’expérience du mystère de Dieu ; c’est lui qui nous fait goûter la suavité de Dieu et son infinie miséricorde.

C’est par lui que nous sommes unis entre nous d’une unité qui est semblable à celle qui unit le Père et le Fils. C’est en devenant fils de Dieu que nous devenons, à l’image du Christ, des hommes dont la vie est tout entière offerte pour nos frères.

Mais cette vision ne peut se limiter simplement aux horizons de l’Église. L’Église ne se borne pas à exister pour elle-même, mais devant Dieu elle se substitue à l’humanité entière dans la foi, la prière et le sacrifice.

Cette vocation du peuple de Dieu à être victime à la place de tous les hommes transparaît naturellement dans le témoignage qu’il porte devant le monde, dans les charismes ordonnés au service de l’Église et du monde.

Saint Jean, nous l’avons vu, nous dit que nous devons donner notre vie pour nos frères. Mais ce mystère se monnaye au long des jours, dans le concret d’une vie humaine historiquement située. Dieu nous choisit en un moment déterminé du temps et en un lieu déterminé de l’espace, comme des pierres vivantes pour la construction de son Église : par la communication de son Esprit, il nous octroie les dons qui sont nécessaires pour jouer notre rôle dans l’édification du Royaume. La substitution appelle ainsi naturellement dans son exercice courant les charismes.

Filiation, substitution et charismes apparaissent ainsi intrinsèquement liés, même s’ils sont formellement distincts : tout chrétien reçoit de Dieu les charismes qui lui sont utiles pour se mettre au service de ses frères et contribuer ainsi à la croissance du Royaume. Il n’y a donc pas de vie d’Église qui ne soit régie, dans son expression personnelle et communautaire, par les charismes, puisque aussi bien tout chrétien est en vérité un charismatique : il reçoit, en effet, le don de manifester l’Esprit en vue du bien de tous (I Cor. 12, 7).

Le chrétien reçoit l’Esprit à la mesure même de son enracinement dans le Corps du Christ, à la mesure de son existence en communion avec lui. La loi, comme contrainte extérieure, est peu à peu remplacée par les exigences de l’amour, par la patience de l’amour à travers les jours, à travers les croix. Et telle est bien pour chacun sa vocation la plus essentielle.

L’Église doit donc retrouver dans la vie la plénitude des dons charismatiques qui ont marqué ses origines et qu’atteste de façon visible et tangible la puissance transformante de l’Esprit.

Plus nous ferons confiance à l’Esprit et à ses dons, plus nous retrouverons ce climat de fraternité joyeuse qui doit être celui de la vie chrétienne dans ses aspects aussi bien personnels que communautaires, ce climat de liberté où l’autre est reçu dans la lumière de Dieu, accueilli dans sa vérité pour qu’il puisse épanouir ses dons au service de l’Église.

La vie chrétienne baigne alors dans cette atmosphère de grâce enveloppante où tout apparaît comme donné, dans ce climat de bénédiction paternelle qui est si caractéristique de la nouvelle alliance.

Tout, d’ailleurs, s’ordonne dans l’Eucharistie. L’Eucharistie fait de l’Église la communion au Corps du Christ et « la communion du Saint-Esprit » (II Cor. 13, 13) ; en elle se fonde, nous l’avons vu, le mystère de la substitution. Mais c’est en elle aussi que l’esprit charismatique de l’Église trouve sa source.

Il y a un seul Christ et, grâce à l’Eucharistie, un seul Corps du Christ dans la multiplicité de ses membres, avec un seul Esprit qui distribue ses dons pour le bien de tous.

La vie charismatique de l’Église, qui est essentiellement service d’Église, s’enracine dans la réalité eucharistique de l’Église qui la configure au mystère du Serviteur. Ce n’est pas par hasard que les chapitres de la Première Épître aux Corinthiens relatifs aux charismes s’originent dans une réflexion sur l’Eucharistie.

Ainsi, ces deux niveaux de la vie dans l’Esprit s’interpénètrent et se commandent l’un l’autre. Le premier est celui où l’Esprit est lui-même donné à l’Église et à chacun de ses membres, le second est celui de ses dons gratuits et cependant nécessaires à la constitution du Corps du Christ jusqu’à son plein épanouissement dans le Royaume. Ils expriment dans leur complémentarité réciproque le mystère de l’Église jaillissant du cœur même de l’Eucharistie. N’est-ce pas par notre communion au Corps du Christ tout pénétré et vivifié par l’Esprit que nous nous trouvons en communion les uns avec les autres ?

C’est donc la vie chrétienne dans la plénitude de ses dimensions, inséparablement crucifiée et spirituelle, que l’Église doit redécouvrir aujourd’hui : elle doit supplier le Seigneur de la conformer dans l’Esprit au Christ mort et ressuscité.

S’il est indéniable que l’expérience chrétienne se manifeste souvent d’abord dans la joie et l’enthousiasme comme une transformation par la puissance de l’Esprit de résurrection, il n’en demeure pas moins qu’elle ne peut s’épanouir que dans l’expérience de la Croix (II Cor. 4, 10). L’Évangile n’est-il pas tout centré sur la marche à la suite du Christ ? Et dans l’Épître aux Corinthiens, où précisément il a pris position sur le charisme, Paul ne situe-t-il pas toute la vie chrétienne dans le contexte de la faiblesse et des humiliations (I Cor. 1, 24-30) ? La plénitude de la sagesse de l’Esprit n’est-elle pas de connaître Jésus Christ et Jésus Christ crucifié ?

Transfiguration par l’Esprit et expérience de la Croix sont liées l’une à l’autre : elles s’épanouissent conjointement.

Marie-Joseph Le Guillou, op, in Les témoins sont parmi nous,
L’expérience de Dieu dans l’Esprit Saint

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Entre deux trous

Je ponds un billet politique tous les 15 ans, et le fait qu’une personne au nom de stylo soit au deuxième tour de la présidentielle n’y est pas forcément étranger. Il y a quinze ans, j’étais parfaitement hilare à la vue des résultats, et ce billet (à l’époque article dans le canard des élèves) intitulé … Continuer la lecture de « Entre deux trous »

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