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mai 2017

Visitation pour Imitation

 

http://img.over-blog-kiwi.com/0/22/53/00/201305/ob_7d520d63db19221bb19cc7fb80ea5231_icone-de-la-visitation.jpg

 

Marie, emplie de Dieu,

Marie s’empresse,

Marie file chez Elisabeth,

Toute légère dans sa jeune grossesse.

 

Marie, toute allégresse de Dieu,

Ne peut que se tourner vers l’autre,

Aller à la rencontre de ce qui fait sa joie,

Pour y porter ce Dieu qui aime tellement chacun.

 

Et toi ? Et moi ?

Même empressement à aller découvrir ce qui fait la joie de l’autre ?

Même de ce relou de 1ère classe ?

Même rapidité à y porter Dieu ?

Sérieusement, souvent la loose

 

La Visitation, comme un exemple donné,

A regarder, à imiter.

 

La Visitation, ce moment où l’on donne raison au vers de Ronsard :

« Marie, qui voudrait votre beau nom tourner, il trouverait Aimer ».

Sainte Vierge Marie, prie pour nous !

 

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Prise en flag ou l’apophtegme unifiant du macaron à la pistache

Long temps de la fin d’année où fatigue et presse savent se conjuguer. Pour moi, il y a toujours l’enjeu de tenir ma vie professionnelle et tout le reste ensemble sereinement, en unifiant la totalité dans la prière puisque l’ensemble fait ma vie « de consacrée » qui appartient à Dieu, origine, fin, arrière-plan et joyeux compagnon de chacun de ces jours. Et parfois…  

 

J’avais aujourd’hui un rendez-vous pour mes études de théologie et, n’ayant pas cours le matin, j’avais mis autour de mon cou une petite croix en bois. Ce que j’appelle en mon for intérieur mon mode « cathostensible » : une petite croix comme signe simple de Celui à qui j’ai donné ma vie et qui, avant tout, l’a donnée pour moi.   

Il y avait aussi un peu de course aujourd’hui afin d’ensuite rejoindre mon collège pour quelques rendez-vous avec des parents et un conseil de classe. Dans ma poche, une croix de Taizé afin d’évidemment changer mon tour de cou mais non point l’essentiel avant de rejoindre mon établissement. Avant de reprendre le train, je me dis qu’un petit goûter (car, oui, je suis une affreuse prof qui aime bien goûter) serait bienvenu pour tenir jusque tard. Et là, arrivant à proximité d’une échoppe de la gare, la vendeuse m’interpelle et s’exclame : 

« Oooooh, mais c’est la maîtresse de ma fille ! Bonjour Mme P**** ! » 

Incroyable mais vrai : je tombais sur la mère d’une des élèves dont je suis professeur principale ! Un de mes rendez-vous de la semaine suivante ! Et… j’avais autour du cou ma croix. Et… j’avais un bouquin au titre bien catho dans les mains. Et…. j’étais un peu, voire beaucoup, gênée, je dois l’avouer. Que faire ? Rien, il était trop tard : il ne me restait qu’à assumer, mine de rien et à sourire. 

Mais la maman de mon élève, musulmane comme je le savais par ailleurs, était elle aussi tout sourire. Pas de choc de son côté. Ni de question, sinon la joie de me voir… et de m’offrir un gros macaron à la pistache ! En plein Ramadan ! 

Je suis donc repartie vers le collège avec un bon goûter sous le bras et la promesse de revenir la voir lors d’un prochain passage. Mais je suis aussi repartie en me disant que la couverture de mon identité secrète mais profonde de catholique-consacrée venait d’un coup de prendre un sacré choc. 

Et pourtant… y avait-il eu là atteinte à la laïcité ? 

Dans le fond, cette classe a, sans le savoir, une consacrée comme prof principale. Dans mes études de théologie ou dans les cours que je donne, je suis bien la même, partout. 

Au bout d’un moment de perplexité quant à cette scène, je me suis mise à sourire dans le train. Je pense que, durant ces premiers mois de vie consacrée, je suis encore en train d’apprendre, de découvrir, le don de Dieu spécial de cette forme de vie, qui ou plutôt ce que je suis devenue tout en étant la même… 

Et si les autres étaient aussi patients apprentissages de notre identité ? 

Et si les autres étaient aussi patients apprentissages de notre unité de vie ? 

 

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En chantant… Patrice de La Tour du Pin, Les sept jours de la Genèse

Que les plus claires laisses de bonheur
Se séparent du temps et de la marche de la mer
Et tournent sur elles-mêmes !

Sur le ciel, où les amours, les violences
Obscures, les éclairs d’eau, réfléchis
S’enfoncent loin derrière en mon absence,
Se prolongent peut-être dans ma nuit
De l’avenir, où lentement j’avance
Prédestiné jusqu’au dernier silence,
Je vois trois veines se chevauchant
Se retourner en trois cercles immenses,
Comme des nébuleuses se lovant,
Former les vraies lumineuses présences.

Qu’elles soient des îles de clarté,
Les tout premiers corps prélevés hors du temps,
Et pour les vagues qui déposent, des aimants.

Ô lieux enfin trouvés dans une mer fuyante,
Îles des plus parfaits, des plus secrets bonheurs
Qui frissonnez de vos trois aubes hésitantes,
États de grâce encore inconnus, que le cœur
A saisis, séparés des lueurs de surface,
De ce fourmillement sans éternel qui passe
Et qu’une âme abandonne au temps sans en mourir.
Soyez de beaux aimants où les vagues déposent
Les parcelles venues des fonds, pour agrandir
Ce fondement d’amour qu’un univers suppose.

Qu’elles expriment l’air qui doit les couvrir !
Qu’elles s’étendent lentement
Et prennent leur forme de leur propre ferment !

Sachant si peu de la clarté du fond des êtres,
Je ne les surpris pas entre mes souvenirs,
Mais à les voir gagner sur l’ombre et s’agrandir,
Un autre instant d’amour a pu les reconnaître
Et sans presser, sans les forcer, sans les saisir,
Les laissant exhaler l’air où tout pourra naître,
La nébulosité chaude et dorée peut-être
Qui monte des vivants au-dessus des désirs,
Les protège des vents, des choses éphémères,
Je sentis lentement me prendre la première
D’un enthousiasme vierge et noir, bouleversant,
La seconde plus loin, de son ravissement,
Vierge, mais souverain ; et plus loin la dernière
De la plus vierge adoration dans la lumière.

Qu’elles soient pressées jusqu’aux semences encloses !
Jaillissent les vies qui ne se détachent pas !
Que leur nature fasse sa flore !

Alors l’Amour battit doucement dans ces îles…
Il naissait au-dessus de ces trois germes de bonheur,
Des pousses sensuelles, vert pâle et fragiles,
Tout un miraculeux avril intérieur.
Et je planais sur lui comme un milan royal,
Criant et recriant : Naissent les vies montantes !
Sur les limons encore ondulants, sur les pentes
Spongieuses, crevaient des nids de perce-neige ;
Et dans l’aspiration du soleil matinal,
Sous le vent clabaudeur qui tourne entre les tiges,
La joie d’avoir une ombre et de la voir tourner,
L’explosion en fleurs, la splendeur pour chacune
D’être d’une beauté, d’un halo qui parfume,
Et quand passe le vent de mer de s’incliner
Un peu, de remonter vers le ciel diaphane
Et d’épuiser en lui le bleu des gentianes,
Le blanc plat des grandes achillées, le blond rose
Des reines-des-prés, et tous les ors…

Qu’elles soient pressées encore avec plus de violence !
Jaillissent les vies qui se détachent d’elles !
Que leur nature fasse sa faune allant d’une île à l’autre !

Alors l’Amour battit de toutes ses forces,
Le matin de ce monde allait passer aux corps,
Les sèves enfouies déborder des écorces…
Genèse ! Genèse ! toutes les voix nouvelles
Montant de la chaleur nourricière s’appellent
Et le premier concert presqu’étouffé… Alors
Dans les poches de joncs les nids se découvrirent
Des grêles échassiers ; alors de leurs repaires
Dans la rosée, de petits fauves se risquèrent
Vers le jour ; et tout chantait dans un grand rire
Émerveillé ; d’une crête à l’autre crête,
Des chèvres sauvages se hélaient, des paquets
D’alouettes de mer se ruaient sur les sables,
Et tout cela disait et redisait la splendeur
D’être et de bondir au soleil jeune ; il tournait
Très haut déjà dans l’air des milans admirables,
Leur ombre éclaboussée de milliers de nageoires,
Mais ils montaient toujours dans la grande paix blanche,
Laissant dessous la terre éblouie de porter
Le bleu de paradis des mésanges,
L’or pâle des pluviers et l’or roux des renards,
Et l’or tourbillonnant des guêpes…

Que ces corps lèvent leurs visages,

Et dans certains regards je mettrai mon image
Pour que ma création aille jusqu’où je vais !

Levez au ciel vos yeux naïfs, faites silence,
La partie que je mène est presque consommée,
Tous ceux que j’ai choisis sont de ma vraie naissance,
Soyez graves, ô vous qui devez m’animer !
Le reste peut vagabonder dans l’innocence.

Enfants de mes trois îles originelles,
Des seuls plaisirs à peu près purs que j’aie trouvés,
Je vous engendre tous enfin :
PARADISIERS
Avec vos ailes et si peu de coupant d’ailes
Et mon besoin de plénitude de clarté…
Mes
CHANTEURS… que vos voix soient timides et frêles,
Vous porterez pour moi ma passion de chanter…
Et mes enfants
SAUVAGES où je reconnais,
Si pur est le trembler d’une race mortelle,
Mon refus de la terre et mon ivresse d’elle,
La gloire et le frisson des êtres condamnés.

Vous êtes des trois hymnes du fond de moi-même,
Ne vous égarez pas, je dois vous expirer.

Vous recevrez de moi cette chance suprême
Que je n’ai pas connue : tant que je le pourrai,
Je ne livrerai pas vos vocations profondes
Au temps qui mûrit mal les sens d’éternité.
J’aurais pu tout entier me mettre dans ce monde,
Incarner mon visage au-dessus d’un reflet,
Raconter ma naissance en moi comme une aurore,
Mentir pour mon honneur… tant que je le pourrai !
Soyez donc les enfants de cette terre encore
D’enfance… et portez-la, portez-la bien,
Et non pas comme nous qui perdîmes la nôtre ;
Je ne peux pas vous donner plus : je n’ai rien d’autre…
Je vous confie ma création d’amour qui vient
De plus haut…

Qu’ils ordonnent cet univers,
Qu’ils découvrent et perpétuent la Genèse
Pour que toute chose s’exprime hors du temps !

Je vous promets le chant, la voix d’homme qui chante,
Tous mes instincts à prendre et à réincarner,
À porter au-dessus de la danse vivante
Que je sens battre en moi et ne peux exprimer,
— Que je ne peux danser, trop subtile peut-être,
Trop vive pour mon corps et d’un rythme inconnu,
Mais vous naissez des mouvements qui s’enchevêtrent,
Tous les ferments, les boursouflures, les tempêtes
Me feront bien un cœur avec son sens perdu…

Je vous promets des jeux, les trois plus grands du monde,
À comprendre d’abord, et peut-être à gagner,
À pousser si avant dans leurs règles profondes
Que vous en resterez pour toujours prisonniers.
Ah ! la terreur me défigure, vous rend blêmes !
Mais que sera-ce au bout du Jeu de l’Homme devant lui-même
Quand vous reconnaîtrez la touche du néant
Sur tout ce que la joie et l’espérance fondent
— Si je ne suis qu’un perpétuel éclatement !

Et que sera-ce au bout du Jeu de l’Homme devant le Monde,
Dans ce vide étranger, cet autre insaisissable
Que parcourent des temps, des nuits de création
Dont on ne peut saisir que l’évaporation
La brusque fin dans la seule zone habitable
Pour nous de l’Univers…

Et que sera-ce au bout du Jeu de l’Homme devant Dieu ?
Petits contemplatifs, rendez ce qui déborde,
Allez dans le concert où la Grâce s’accorde
Et cet hiver extrême, où seul le Creux
Demeure…
                       Alors j’aurai vécu mon existence,
Si naïve est ma foi, ne perdez pas confiance.
Vous aurez d’autres jeux à courir, les plus libres,
Comme ceux des amours d’enfants et des dauphins,
Toutes les tragédies, tous les mythes possibles
Que rencontre un adolescent sur son destin
— Et celui d’épuiser les choses et les rêves,
De mêler sa croissance aux croissances des sèves,
De prendre dans sa voix les musiques du ciel
Et de la terre — et gagner pas à pas le mystère
D’être homme, l’honneur d’être homme…
                                                                                et l’Éternel…

Patrice de La Tour du Pin, in Petite somme de poésie

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« Glorifie ton fils » Jean 17,1b-11a

Jésus prie. Il communique avec son Père d’une manière familière, la même qu’il nous a montrée tout au long de sa vie publique et qu’il nous a apprise dans la prière du Notre Père. Et maintenant il demande à être … Lire la suite

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L’apologie chrétienne selon Origène

L’Ecriture au service de la défense de la foi Peut-être ne connais-tu pas, ou trop peu, celui que l’on appela « l’homme d’acier » (Adamántios). Non, pas Superman, l’autre : j’ai nommé Origène d’Alexandrie († v. 250) ! Des Pères de l’Eglise, et plus largement des théologiens chrétiens, il est sans aucun doute « l’une des personnalités déterminantes dans tout… Read More »

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En s’élevant… Hans Urs von Balthasar, L’Ascension du Christ

Avec l’Ascension,
pour la première fois les cieux s’ouvrent
à la terre,
pour la première fois un départ ouvre à une plus grande intimité,
pour la première fois est habité un lieu au-delà de tous les lieux du monde.

1. Le ciel et la terre

Toute question sur la signification de l’Ascension doit prendre pour point de départ l’opposition ciel-terre, telle qu’elle a été formulée dès le premier livre de la Bible :

Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.

Genèse 1, 1

et telle qu’elle sera maintenue jusqu’au dernier :

Le premier ciel et la première terre avaient disparu… alors je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle.

Apocalypse 21, 1

Le ciel a été crééet cependant il est, dans la création, le lieu que Dieu se réserve pour son domicile et l’endroit d’où il exerce son activité. Ainsi, la distance entre le ciel et la terre devient le signe visible de la distance entre Dieu et les créatures :

Les cieux sont les cieux du Seigneur ; la terre, il l’a donnée aux fils d’Adam.

Psaume 115, 6

Cela restera vrai, même à mesure qu’

Israël saura mieux que la majesté de Dieu trône au-dessus des cieux,

Psaume 148, 13

que

les cieux des cieux ne peuvent le contenir,

1 Rois 8, 27

que Yahvé est donc

Dieu du ciel et de la terre.

Esdras 5, 11

Cela restera vrai, parce que l’enjeu de la Création est un va-et-vient, un vis-à-vis, un échangeentre le ciel et la terre, entre Dieu et les hommes, ce qui n’est possible que s’il y a à la base une opposition primaire non révocable 1. Déjà, sous l’ancienne Alliance, Yahvé est un Dieu « qui abaisse son regard » du haut du ciel, en « descend sur ses chars », envoie de là-haut grâce et jugement, parole et sagesse, alors que l’homme est celui qui lève son regard vers le ciel (Daniel 13, 9.35). L’alliance de grâce conclue avec Abraham et Moïse scelle le projet d’échange,  dont l’accomplissement est d’avance symbolisé par l’image de l’échelle de Jacob que descendent et montent des anges.

Cependant, l’ancienne Alliance reste très éloignée de cet accomplissement. Certes, Dieu daigne avoir sa tente et son temple parmi les hommes, auxquels il donne ses directives ; le croyant met tout son espoir en Lui, mais la barrière de la mort reste fermée : le mourant descend vers la fosse, l’accès au ciel de Dieu lui est interdit. La Lettre aux Hébreux (11, 39 s.) énumère les hauts faits des héros de l’Ancienne Alliance, mais doit conclure par cette constatation :

Aucun de ceux-là n’a vu s’accomplir pour lui la promesse, parce que Dieu a prévu pour nous une condition meilleure et que ce n’est pas en dehors de nous qu’ils devaient parvenir à la plénitude (céleste).

L’ancienne Alliance ne connaît que des signes annonciateurs de cette plénitude : la montée de Moïse au sommet de la montagne où Dieu séjourne ; l’ascension d’Élie sur le char de feu (pour quelle destination, cela n’est pas indiqué) ; le ciel de Dieu de plus en plus habité par ses milices et messagers angéliques ; les visions des prophètes, qui, tels Isaïe et Ezéchiel, voient la gloire de Dieu ; à l’époque tardive, des aperçus sur une résurrection des morts à la fin du monde — résurrection dont, à vrai dire, le lieu est toujours la terre (Isaïe 26, 1) ; chez les psalmistes, expression sporadique d’un espoir de trouver en Dieu un refuge éternel (Psaumes 16, 10 ; 17, 15 ; 49, 16). Autant d’images de l’espoir lancinant que l’échange ciel-terre ne s’accomplira pas seulement de haut en bas, mais aussi de bas en haut.

2. « Il est bon pour vous que je m’en aille »

Jésus dit cela à ses disciples attristés (Jean 16, 7). Son départ est bon, parce que le retour auprès du Père est l’aboutissement logique de sa descente sur terre, et la première et décisive étape pour introduire et habituer les siens à son attitude fondamentale.

Il est, par son Incarnation, sa Croix et son Eucharistie, le Livré, celui qui, en tant qu’envoyé du Père, s’effuse en plénitude dans toutes les spatialités, les temporalités du monde et de son histoire, en tous les cœurs et en toutes les destinées des hommes. L’Ascension du Christ doit être comprise comme l’accomplissement de son abandon, et cela dans un triple sens.

En premier lieu, elle est le retour « vers le sein du Père » (eis ton kolpon tou patros, Jean 1, 18), les retrouvailles avec la source jaillissante « où tout prend son origine » et à quoi tout est redevable, et le Fils lui-même, qui dès lors reconnaîtra dans sa propre offrande la réponse à l’immémoriale et gratuite offrande du Père. Cette rencontre est sa béatitude : « Le Père est plus grand que moi », et il demande à ses disciples de se réjouir avec lui de son bonheur :

Si vous m’aimez, vous vous réjouirez.

Jean 14, 28

Mais ce retour — et c’est le second point — n’est point un délaissement :

Je m’en vais, et je viendrai vers vous.

Jean 14, 28

À partir du lieu où il sera élevé, il infusera à l’Église la vie eucharistique et lui donnera de l’intérieur sa structure ; il n’est pas seulement « chez nous » tous les jours « jusqu’à la fin du monde » (Matthieu 28, 20), car il est, depuis le lieu de sa souveraineté, « en nous » (Jean 14, 20 ; 17, 23) en ce qu’il ne nous communique pas seulement sa vie, mais nous octroie une part, proportionnée à chacun de nous, de sa mission « aux uns afin qu’ils deviennent apôtres, aux autres afin qu’ils soient prophètes » jusqu’à la pleine maturation de son corpsen nous. (Éphésiens 4, 11 s.).

En ce sens, finalement, l’Eucharistie est, comme l’Ascension et tout à fait littéralement, l’offrande d’une liberté : par son apparent retrait (qui est « bon pour vous ») nous est offerte, au dedans de son abandon eucharistique, la liberté d’accomplir la mission qu’il nous a confiée. Le retrait de son être-à-nos-côtésa rendu possible son être-en-nous, en d’autres termes la communication de son Esprit :

Il est bon pour vous que je m’en aille, car si je ne m’en allais pas, le Paraclet ne viendrait pas vers vous ; mais si je m’en vais, je vous l’enverrai.

Jean 16, 7

En fin de compte, le retrait porte sur ce qui empêcherait l’ultime intimité. Par-dessus tout, il faut se garder de considérer l’Ascension comme l’opposé de l’Eucharistie. Celui qui s’est une fois abandonné ne se reprend plus jamais. Mais pour faire participer ses disciples à l’offrande qu’il a faite de lui-même, il faut qu’il les exerce à accepter son retour à la maison de son Père. Il va auprès du Père, dit-il, afin que sa joie de Fils soit aussi pleinement la leur (Jean 17, 13).

C’est à partir de l’événement pascal que s’institue cette pédagogie. Il apparaît toujours aux disciples comme Celui-qu’on-ne-peut-retenir. À Emmaüs, il disparaît à l’instant où il se donne comme Eucharistie, enseignant par là qu’intérieurement, il est plus réel que dans son être vu du dehors. Lorsqu’il s’adresse à Marie-Madeleine, en larmes près du tombeau, il émeut profondément son cœur, mais il lui interdit de le toucher ; il est sur le point de « rejoindre le sein du Père » ; il se donne à elle (comme il se donnera aux disciples d’Emmaüs) en lui donnant pour mission d’être sa messagère auprès des frères. L’Évangile de Jean se clôt (une première fois) par la scène de l’apôtre Thomas, dont la demande reçoit satisfaction, mais qui ne met sa main que dans des plaies vides : là où devait battre le sang passé par le cœur, il n’y a plus rien de palpable. C’est pourquoi sont bienheureux ceux dont la foi admet que l’être connu comme réalité terrestre et familière est changé en la réalité plus intime du corps eucharistique. Toutes ces renonciations sont autant d’approches de l’acte fondateur du Christ que l’on peut appeler l’acte archétypique de la foi 2. La foi a toujours un caractère de décrochement, de dé-sécurisation ; c’est pourquoi une foi se réfléchissant sur elle-même est contradictoire 3. L’Ascension enseigne au croyant que l’envoidu Christ, ressenti peut-être comme une perte de consistance, est, plus profondément, non seulement libération pour la foi elle-même, mais aussi mise en liberté (laisser-être) et par là ouverture d’un espace de libre existence pour d’autres.

3. Où le Christ va-t-il ?

Jésus nomme expressément la direction : « Je vais au Père » (Jean 16, 28). La plupart des théologiens ne se sont pas contentés de cette assertion. Mais ils restent attachés à l’image du monde des Anciens, selon laquelle ce qui naît et meurt appartient au monde sublunaire, inférieur, tandis que ce qui est éternel et spirituel relève du monde supérieur. Ils conçoivent donc l’Ascension comme un passage du monde terrestre à un ciel cosmologique. Une telle vision est acceptable chez un poète comme Dante ; elle l’est moins chez un penseur comme Thomas d’Aquin 4. Celui-ci eût sans doute été mieux inspiré en suivant son maître Albert qui, renonçant à toute représentation sensible, parle d’un retour de l’Homme-Dieu au ciel de la Trinité :

L’Apôtre dit : « (le Christ) monta au-dessus de tous les cieux » (Éphésiens 4, 10). Mais au-delà de tous les cieux, il n’y a plus de lieu (à moins que ce ne soit métaphoriquement que l’on désigne comme un lieu le ciel de la Trinité), car la Trinité n’est cernée par aucun lieu créé, par aucun lieu corporel. C’est pourquoi il faut penser que le ciel de la Trinité n’est rien de créé, rien de corporel, mais la Trinité même. 5

Comme souvent, et ainsi qu’il fallait s’y attendre étant donnée sa conception de l’Homme-Dieu comme récapitulation du monde, Nicolas de Cuse se range dans la suite d’Albert : selon lui le Christ monte vers un lieu au-dessus de toutes « les influences des cieux » :

Certes, nous parlons d’un lieu de la béatitude et de la paix éternelles, situé au-dessus de tous les cieux, mais ce lieu n’est ni saisissable, ni descriptible, ni définissable. Il est aussi bien le centre que la circonférence de la nature spirituelle ; et parce que l’esprit englobe tout, il est au-dessus de tout… Ainsi nous comprenons l’assertion : « Le Christ est monté au-dessus de tous les cieux, afin de tout contenir en Lui », comme signifiant qu’il est monté au-dessus de tous les lieux et de tous les temps, pour une durée sans limites6

Le représentant le plus passionné et plus explicite de cette conception a été Jean Scot Erigène, le grand systématicien et grand mainteneur de la tradition patristique à l’époque carolingienne. Dans l’Ascension de Jésus, l’humanité tout entière et, avec elle (parce qu’elle est microcosme), tout l’univers physique commencent leur retour à leurs principes divins, sans pour autant perdre leur essence de créatures 7. C’est pourquoi Scot appelle insensé (amens) celui qui prétend que

le corps du Christ est conservé après la Résurrection au-dedans de notre ciel physique 8 ;

tout au contraire, il ne fait aucun doute que

le corps du Christ n’est conservé en aucun lieu, n’est modifié par aucun temps, mais transcende tous les lieux et tous les temps, et plus généralement toute limitation9

 Ce n’est qu’à ce prix qu’il peut devenir

mesure, achèvement, plénitude de son corps, l’Église 10 ;

en lui,

en tant que maison unique et la plus spacieuse, tout est ordonné et délimité ; en lui, la Cité (res publica) de l’Univers est fondée par Dieu et en Dieu, et ordonnée en… demeures nombreuses et diverses (Jean 14, 2)… Le Christ est cette maison, lui qui embrasse tout par sa puissance…, l’orne de grâces, le remplit de sagesse, l’achève en le divinisant11

Car

ce qu’il achève en lui-même en particulier

par l’Ascension,

il l’achèvera en tous universellement. Je ne dis pas seulement en tous les hommes, mais aussi en toutes les créatures sensibles, car lorsque le Verbe de Dieu prit la nature humaine, il n’excepta aucune substance créée qu’il n’eût assumée dans et ensemble avec sa nature. 12

C’est pourquoi la description réaliste que fait Augustin du corps du Ressuscité en pleins cieux cosmologiques met Scot complètement hors de lui 13, et il ne peut s’expliquer ce fait que par le désir de ces gens, qui sont pourtant des spirituels du plus haut niveau, d’écrire pour des esprits simples, qu’ils se seraient proposé peu à peu d’habituer à un langage plus spirituel…

Comme on voit, ni chez Scot au début du Moyen-âge, ni chez le Cusain à la fin de celui-ci, il n’y a rien à démythologiser. Pour Jean Scot, il est également ridicule d’admettre un enfer situé sous la terre 14. Le croyant qui essaie de penser sa foi concevra avec le Cusain la nature tout-enveloppante et tout-vivifiante 15du Christ eucharistique, ex-alté, comme le lieudéfinitif du monde nouveau ; justement parce que dans l’Incarnation il a adopté la plus extrême contraction(ou com-plication), il a droit dans l’Ascension à la plus extrême ex-plication. Mais les deux infinitudes doivent, selon Nicolas de Cuse, dans leur coïncidentia oppositorum n’en former qu’une. La levée de ce paradoxe ne sera pas ici demandée aux mathématiques, mais à la christologie, voire à la doctrine trinitaire. Car le suprême dépouillement (kenosis) est comme tel aussi la suprême effusion de l’amour de Dieu pour le monde, et par là le suprême degré de sa propre glorification ; et dans la vie intime de Dieu, le don absolu de chaque personne aux deux autres est aussi ce qui la constitue pleinement elle-même.

Hans-Urs von Balthasar, in Communio n°47 (1983)

1. Voir sur ce point les commentaires classiques de Karl Barth dans Kirchliche Dogmatik, 111/3 (1950), 486-558.

2. Jacques Guillet, La foi de Jésus-Christ, Desclée, Paris, 1979.

3. Telle est la critique centrale que Paul Hacker adresse au protestantisme, dans Das Ich im Glauben bei Martin Luther, Styria, Graz, 1966.

4. « Locus… in quo hahitamus est locus generationis et corruptionis, sed locus coelestis est locus incorruptionis. Et ideo… fuit convenions, etc… » Somme théologique, 111, 57,1.

5. De Resurrectione, tr. 2, y.9, a.3 (Opera, t. 26, Münster, 1958, 286).

6. Docta ignorantia, 111,8 (Petzelt, Nicolas v. Cues, Philosophische Schriften, I, Kohlhammer, 1949, 107).

7. De divisione Naturae, V, 6 (PL 122, 872 A).

8. V, 38 (993 B).

9. Ibid. 992 C ; cf. V, 19 (894 BC).

10. Ibid. 994 C.

11. V, 36 (984 B).

12. V, 24 (912 BC).

13. V, 37 (986 B).

14. V, 36 (971 A).

15. L’adjectif, en allemand « umlebend », est de R. Guardini.

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Vous ne m’aurez pas.

Ils auront peut-être tout de même ma haine, parfois. Mais ils ne m’auront pas, moi.

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