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juillet 9, 2017

En louant… Cardinal von Balthasar, Ouvre le cœur et la tête


Ô bienheureuse jungle de Ton amour ! Personne ne s’emparera jamais de Toi, personne ne T’explorera. Les routes que des téméraires ont voulu frayer en Toi ne pénètrent pas loin ; brusquement elles s’interrompent, dans l’air flotte encore la désillusion des pionniers, on ressent toujours l’humeur dans laquelle ils durent s’en retourner. D’autres sentiers ont de nouveau été recouverts ; la forêt vierge les a envahis de chaque côté, de hauts fûts sont tombés en travers ; de nouveau bourdonne et fleurit la jungle sans limites.

Lorsque j’étais adolescent, je pensais qu’on pouvait avec Toi arriver aux plus hauts sommets. Je voyais une route raide devant moi, et je ressentais un grand courage, je bouclais mon sac et commençais à monter. Je tentais de me faire léger en abandonnant tout en esprit, suivant Tes paroles. Pendant quelque temps aussi, j’eus l’impression de m’élever réellement. Mais lorsque je lève les yeux aujourd’hui, après des années, Tes huit mille mètres resplendissent au-dessus de moi, plus hauts, plus inaccessibles que jamais. D’itinéraire, il n’est plus question depuis longtemps.

Je m’étais bien équipé avec des cartes et des appareils de mesure. Je savais par cœur les douze degrés de l’humilité et les sept remparts disposés autour du château de l’âme. Sur maints sommets je voyais plantés de petits drapeaux, et des marques rouges et bleues, étalées sur le flanc de la montagne, me prouvaient que beaucoup étaient déjà passés par là. Les Instructions pour arriver à la vie bienheureuse fourmillaient en certains endroits comme des papiers d’argent et des boîtes de sardines. À la longue, je perdis l’habitude de faire attention à ces détritus familiers, il me vint seulement à l’esprit qu’ils devenaient plus rares, ils me parurent anciens et rouillés, et tout près eux-mêmes de devenir un élément du paysage, perdus dans l’épais fourré et la confusion des lianes.

Et tous ceux qui cherchaient là à T’exorciser et à Te désenchanter me parurent enfantins et sots. Je sentais naître en moi une irritation contre eux, parce qu’ils séduisaient les âmes de ceux qui auraient pu comprendre Ta magie, ô contrée sauvage. Mais j’étais aussi pris de pitié, car ils trompaient le monde et se trompaient eux-mêmes au sujet du bien le plus précieux. Et un jour, je jetai tout dans un buisson, sac, provisions et cartes, je me consacrai à Toi seul et Te recherchai librement, ô terre vierge !

Les maîtres disaient : il y a trois chemins du savoir : le chemin du oui, le chemin du non et, au-dessus des deux premiers, le chemin de la synthèseplus haute. Te trouver dans toutes les créatures, car toutes sont autant de débris qui reflètent un rayon de Ta lumière. Abandonner toutes les créatures, parce que leurs limites durcies ne contiennent pas Ton infinité débordante. Briser enfin la coquille de leurs perfections et les étendre jusqu’à la mesure illimitée de Ton éternité. Mais j’appris par expérience que ces chemins ne sont que des impasses. Le oui est une affirmation, le non est une négation ; leur rencontre ne produit que de la confusion et conduit finalement à l’abîme, tandis que le troisième chemin n’est qu’une tentative vaine pour s’évader du monde. Beaucoup donnaient ce conseil : jette-toi dans le gouffre afin de briser ton être et tes limites, alors tu trouveras ce à quoi tu aspires. Tes yeux s’ouvriront et tu seras comme Dieu.

Il y avait une grande tentation dans un tel discours et, sortant des profondeurs du cratère, une lave dorée attrayante paraissait indiquer une vie divine. Le plus pur de cet or me semblait être la lumière qui brille parfois la nuit, d’après la légende, aux yeux des navigateurs lointains, du sommet de l’Athos. Et l’extase me parut sacrée, dans laquelle Plotin, Al Hallaj et les disciples du Bodhisattwa s’élèvent au-dessus de toutes les barrières.

Mais, juste à temps, je me souvins de Ton cœur, Seigneur, et je me rappelai que Tu as aimé les limites de Tes créatures. Je songeai que Tu es descendu dans notre vallée terrestre pour demeurer parmi nous jusqu’à la fin du monde, et nous mettre en garde contre l’orgueil de l’esprit et contre le mépris d’un seul de ces petits. Et lorsque je T’aperçus fatigué auprès du puits de Jacob, lorsque je Te vis frotter de boue et de salive les yeux de l’aveugle-né, je commençai à soupçonner que ces esprits sublimes n’ont rien rencontré d’autre dans leurs extases que le fantôme déguisé de leur nostalgie vide. Et ils ne pouvaient que se tromper également ceux qui prétendaient connaître un chemin à côté et au-dessus de Ton humanité pour pénétrer dans ce qu’ils présument la profondeur suprême du Père.

Tout au contraire s’égarait tout chemin en dehors de la voie que Tu es toi-même. Ils ont tous fait fausse route, ceux qui ne Te connaissaient pas, et personne ne Te connaissait qui ne demeurait en Toi. Et même le trajet qui va de moi à Toi n’était pas praticable, s’il n’avait d’abord été parcouru en Toi.

Mais Toi-même, Seigneur, comment es-Tu une voie ? Tu ne ressembles à aucune des routes humaines. Aucune de Tes paroles n’est un sûr jalon pour aller jusqu’au suivant, comme les bornes kilométriques indiquent clairement distance et direction. Chaque consigne est un jugement et une condamnation, chaque réalisation est une exécution, chaque prescription est une proscription. La voie que Tu es et Tu es une voie doit retirer sous nos pieds toute route solide, toute marche en avant nous renvoie en même temps en arrière à la distance plus grande de notre néant, et nous rejette de côté, agenouillés dans la poussière, pour Te laisser passer seul sur la route, Toi, le Roi de gloire. Nous devons accomplir des œuvres et grandir par nos œuvres, mais devenir en même temps plus petits et oublier toutes nos œuvres en te regardant. Notre justice doit être plus grande que celle des scribes et des pharisiens, mais nous devons devenir plus petits et plus humbles que cet enfant. Nous devons amasser des trésors dans le ciel, et dans des greniers sûrs, où la rouille et la teigne n’exercent pas leurs ravages, mais être plus pauvres que tous et comme d’heureux mendiants en esprit qui ne se soucient pas avec angoisse du jour de demain, du jour éternel. Nous devons courir en tendant toutes nos forces vers ce qui est devant nous, et cependant reposer, pleins de sérénité, comme un oiseau dans Ta main. Nos œuvres peuvent briller devant tous les hommes, mais il nous faut veiller à les accomplir dans le secret. Nous devons être parfaits comme le Père des cieux, mais contrits comme le publicain dans le Temple et conscients d’être de vils pécheurs. Attentifs et pleins de maturité, nous savoir initiés comme amis à la profondeur de Tes mystères, mais comme serviteurs ne pas désirer connaître le jour et l’heure. Nous donner de la peine et mourir pour les hommes, comme la mère dans les douleurs de l’enfantement, et cependant, lorsqu’ils ne nous reçoivent pas, continuer notre chemin et secouer la poussière de nos souliers. Être d’humeur égale et ne nous sentir privés de rien, mais participer à la tristesse et à la joie d’autrui, et la main ouverte pour donner et recevoir. Avec la patience du grain dans la terre laisser mûrir en nous Ton royaume comme une moisson mêlée d’ivraie, mais avec la soudaineté d’un éclair ravir avec violence le royaume des cieux. Mais où est donc le chemin, où la direction à prendre ? N’est-ce pas là la jungle inextricable ? Et qui peut comprendre le mystère de Ton royaume à la fois petit comme le grain de sénevé et grandissant au-dessus de tout, mélange de bien et de mal où pourtant n’entre aucun méchant, situé très loin et n’appartenant pas à ce monde, et pourtant tout proche, séjournant au milieu de nous, royaume qui s’approche lorsque nous sommes loin et assis à l’ombre de la mort, et s’éloigne lorsque nous nous approchons et cherchons à le saisir ? Ce royaume — Ta présence dans le monde — est aussi insaisissable que Toi-même. Car il est tout dans le même moment : pauvre et riche, puissant et sans force, si visible qu’aucun ne peut le méconnaître sans se rendre coupable et si secret que personne ne peut l’apercevoir sans les yeux de la grâce. Dans une sorte d’esclavage l’amour de Dieu se dépose à nos pieds dans ses sacrements, enchaîné par sa propre décision irrévocable d’être disponible, palpable dans l’eau et le pain, le vin et l’huile ; mais quelqu’un cherche-t-il à le saisir, il s’écoule entre ses doigts comme un vent qui se rit de toute haie. Et toi, ô Église, princesse et reine sur les peuples siégeant à une hauteur inaccessible à la droite du souverain Seigneur, épouse sans ride ni tache, mais aussi servante sans apparence et fille réprouvée, et souvent presque indiscernable de la Babylone rouge sur le dos de la Bête ! Et vous, chrétiens, lumières du monde et lampes sur le piédestal, sel de la terre et affranchis de Dieu, mais aussi scandale pour les hommes, objet de mépris pour vos péchés et persécutés non sans raison (et pas du tout pour le nom du Christ) ! Citoyens du ciel, étrangers en ce monde, mais vivotant péniblement au jour le jour, et vous traînant de confession en confession : qui êtes-vous ?

Jungle aussi dans les cœurs, à la fois voulant et ne voulant pas, pleins de nostalgie et de refus, avançant tout en reculant, jungle dans les consciences, bonnes et de nouveau mauvaises, assurées de la filiation divine et tremblante d’incertitude, ne sachant si elles sont dignes d’amour ou de haine. Jungle de l’amour même qui ne sait pas s’il aime, qui n’est peut-être encore que convoitise brûlante sous les roses fraîches du don de soi, ou bien qu’amour fragile, vacillant, lorsqu’il connaît avec plus d’assurance le présent de l’amour de Dieu répandu dans les cœurs, et l’édifice solide, élevé dans le Christ, le Seigneur.

Jungle enfin de tout ce monde inextricable : rocher rigide et vague écumante, retour éternel des mêmes événements et constante apparition de ce qui n’a jamais encore été, ordre stable dans la marche des étoiles et le fourmillement des atomes, et liberté énigmatique supérieure à toute loi. Monde confié à l’homme comme jardin à cultiver soigneusement et chaos indompté submergeant constamment toutes les clôtures, brisant toute pointe aiguë, faisant redescendre toute courbe montante et rentrer toute figure épanouie dans le sein originel. Monde dans lequel toute vérité s’oppose à une autre vérité, toute partie appelle une partie contraire, monde qui se ferme comme un œuf et emprisonne dans son cercle tout élan vers le ciel — et monde qui est cependant exposé grand ouvert comme une pièce d’anatomie, impossible à fermer, désirant de tout son être une plénitude qu’il ne peut pas se donner lui-même ; allongeant tous ses doigts vers Dieu et, par toutes les fibres de son corps, altéré de Dieu comme de la pluie plus nécessaire que tout. Monde des profondeurs duquel montent toutes les forces, et qui cependant est accroupi sans force, attendant avec impatience la descente de la grâce. Monde ambigu et privé d’unité auquel son ambiguïté donne cependant un sens unique. Monde d’entre-deux qui cependant, dans la mesure où il tient séparés le Créateur et la créature, réalise leur unité. Monde, monstre furieux qui engloutit dans sa gueule Dieu lui-même venu sous forme humaine, et pourtant monde-enfant qui, tel un nourrisson, rêve dans les bras de la Vierge Marie.

Qui peut saisir le sens du Seigneur dans Sa création et au-dessus d’elle ? Qui peut attacher avec un court ruban le bouquet infini de la sagesse ? Qui peut dompter Sa jungle incompréhensible ? Regarde, l’esprit de l’homme est comme la vasque d’une fontaine mugissante sous la chute de tout mystère. Laisse couler, ainsi tu saisiras ce que tu peux ; et ce que tu peux, c’est d’être vasque sous la cascade. Ouvre le cœur et la tête, et ne cherche pas à retenir. Inondé par le flot rapide, tu seras purifié ; cette eau inconnue qui coule à travers toi, c’est précisément le sens que tu cherches. Plus tu donnes et plus tu renonces, plus riche sera ta sagesse. Plus tu te contentes de recevoir, plus vigoureuse sera ta force. Vois, tout veut augmenter ta confusion, afin que, dans l’abondance de la confusion, tu reconnaisses la surabondance de l’amour. Tout veut te vider afin que tu creuses en toi un espace libre pour la surabondance de la foi ; tout use de toi comme d’un linge afin que, limé à l’extrême, tu sois transparent pour la surabondance de la lumière.

Car, voyez, tout est résolu en éléments et décomposé jusqu’à l’atome, pour se cristalliser à nouveau autour de l’unique cristal du centre absolu. Tout meurt dans les combats mortels de la ruine de tout savoir, car c’estseulement avec l’étoffe de la parfaite impuissance qu’est tissé le vêtement royal du vainqueur du monde. Tout tombe dans le fleuve, et s’en va, de même que les glaçons se désagrègent sous les rayons du soleil et sont charriés en désordre vers la mer. Mais le mouvement est engendré par la pulsation du cœur central, et ce qui paraissait torrent chaotique n’est autre que le circuit du sang dans le corps du Christ cosmique.

Dans ce corps tu dois couler et te laisser sans cesse entraîner à travers les artères et les veines vibrantes. Dans le parcours du circuit, tu éprouveras aussi bien la vanité de ta résistance qui se raidit que la force du muscle qui te pousse en avant. Tu éprouveras l’angoisse de la créature qui doit se courber et se perdre, mais aussi la joie de la vie divine qui n’est autre chose que la ronde ininterrompue de l’amour s’épanchant infiniment. Porté sur les flots du sang sacré, tu rencontreras toutes choses, comme les débris se heurtant aux débris dans les sauts du torrent, mais aussi comme les belles voiles blanches se croisant sur le doux tapis mouvant d’un fleuve royal. Détaché et entraîné dans un isolement triste, tu apprendras à connaître la communion de tous les êtres les uns avec les autres, sous la forme de leur contact et de leur indépendance à la fois dans les voies liquides du corps. Et ainsi apparenté avec toutes les choses et toutes les natures, tu communieras enfin aussi avec toi-même, et tu seras conduit par le plus grand détour, celui de l’oubli de soi, à la table des dons où tu te verras offert à toi-même comme un nouveau présent. Poussé par le cœur dans tous les membres du corps géant, tu entameras, comme Christophe Colomb, le voyage du plus long circuit. Mais de même que la terre s’arrondit en une sphère, ainsi les veines se recourbent pour revenir au cœur, et l’amour, éternellement, sort au large et revient au port. Lentement tu apprendras le rythme et tu ne t’angoisseras plus lorsque le cœur te chassera dans le vide et dans la mort, car, tu le sais maintenant, c’est là le chemin le plus court pour être de nouveau aspiré et renvoyé dans la plénitude et dans la joie. Et lorsque tu es repoussé loin de lui, sache-le : c’est l’heure de la mission. Et lorsque tu es envoyé au loin par le Fils, tu reproduis toi-même le mouvement du Fils allant de son Père vers le monde, et ton voyage vers les régions lointaines où Dieu n’est pas est le voyage de Dieu lui-même qui est sorti de lui, s’est quitté lui-même, s’est laissé tomber, s’est aventuré seul au milieu des ennemis. Mais cette sortie du Fils est aussi la sortie de l’Esprit du Père et du Fils, et l’Esprit est le retour du Fils au Père. À la limite extrême, sur la rive la plus éloignée, là où le Père est invisible et totalement caché, le Fils exhale Son Esprit, l’envoie dans le chaos et les ténèbres, et l’Esprit de Dieu plane sur les eaux. Et glorifié en Esprit, le Fils revient vers le Père, et toi avec Lui et en Lui, la sortie et l’entrée se confondent, et il n’y a rien d’autre en dehors de cette vie unique qui s’épanche éternellement.

Combien je Te remercie, Seigneur, de pouvoir couler sans être obligé de saisir, de pouvoir m’épanouir dans Ton bienheureux et insondable mystère sans être obligé de me creuser l’esprit sur des signes et des écrits. Car tout est murmure, mais c’est Ton nom que les choses murmurent, et tout est signe et c’est Toi qui es signifié. Et, au-dessus de l’énigme de toutes choses, Ton mystère brille comme un soleil, et dans le déclin de toute lumière du monde s’annonce silencieusement ta plus grande nuit. Irrésistiblement toute voie m’oblige à sortir de moi-même pour me lancer dans la jungle, et comme je ne trouve plus aucun chemin, je ressens Ton aile et Ton souffle. Comme je Te remercie, Seigneur, de dépasser infiniment notre cœur, car bien méprisable nous apparaît finalement tout ce que nous pouvons comprendre. Et ce n’est pas contenir que notre esprit désire, mais être contenu en Toi, et plutôt que connaître être reconnu par Ton Cœur. Dans l’échec de toute sagesse, ce n’est pas le néant du savoir que nous éprouvons, mais le sentiment que toute sagesse est contenue en Toi. La vague du monde se cabre hardiment, mais elle se pulvérise en écume et s’effondre sur Ta rive, prosternée dans l’adoration. Comme je Te remercie, Seigneur, de ne pas absorber la jungle douloureuse du monde autrement que dans la bienheureuse jungle de Ton amour et de fondre dans le creuset de Ta puissance créatrice tout ce qui se combat et s’oppose en nous. Et de faire en sorte que tout ce qui miroite en nous d’une manière ambiguë et fascinante brille en Toi en parfait accord, grâce à Ta rédemption. À la place des énigmes, Tu as mis le mystère qui les illumine. Tout, même le péché, Te sert de matériau pour Ton édifice : par Ton expiation Tu prends chaque chose sur Toi, et Tu lui donnes, sans anéantir son être, un nouvel être. Tu transformes la boue en joyau, l’amour sensuel en virginité, aux désespérés Tu donnes un avenir ; Ta main enchanteresse dépasse tous les contes des enfants. Tu es la source constamment vivante de toutes les possibilités, et le réel se dilate et se plie dans Tes doigts sans plus de peine que l’argile sur le tour du potier. Tu es plus fantastique que tous les rêves, et nos plus folles utopies sont de pauvres sottises auprès de ce que Tu as réalisé depuis longtemps. Pourtant ce que Tu inventes et imagines librement est le rêve le plus intime de toutes choses, qu’elles n’osaient pas du tout rêver, qu’elles étaient même incapables de rêver. Mais, lorsque Tu Te mets à parler d’elles et les exprimes à ton gré, Tu énonces leur être, et elles sont données à elles-mêmes. Combien je Te remercie, Seigneur, de faire en sorte que mon être me dépasse moi-même en Toi, et que mon centre réside au-delà de moi-même en Toi. Sur la pente de mon cœur, il me faut ainsi, que je le veuille ou non et même contre mon gré, glisser hors de moi-même en Toi. Et ainsi toutes choses s’ouvrent à Toi comme des œufs d’où s’échappe un poussin, comme des bourgeons qui éclatent, et tous les êtres se penchent vers Toi par-dessus leurs barrières et trouvent en Toi, au-delà d’eux-mêmes, à la fois eux-mêmes et Toi. Ils s’ordonnent autour de Toi comme des pétales autour du pistil caché dont la présence muette ne se manifeste que par un délicieux parfum.

La rose du monde se flétrit, nous nous fanons tous et tombons, mais dans cet automne Ton printemps se prépare. Nous tombons comme un feuillage jauni, nous pourrissons et nous réduisons en poussière, en terre se transforme tout ce qui provient de la terre, le cœur aux sentiments terrestres. Et de nouveau le jardin du ciel se transforme en une jungle foisonnante. Nous ne sommes pas Dieu. Le silence de la limite, le voile qui nous cache Dieu ne peut être levé. La limite est notre forme, notre destin, notre bonheur. Nous ne pouvons pas briser notre figure, toi-même la respectes. Nous reculons à distance.

L’amour n’est que dans la distance, l’unité n’est que dans l’éloignement. Dieu lui-même n’est unité de l’Esprit que dans la distinction du Père et du Fils. Que nous soyons placés en face de Toi comme des miroirs récepteurs, c’est là le sceau en nous de Ta paternité. Par là même que nous ne sommes pas toi, nous Te ressemblons. Par là même que nous sommes rejetés à distance respectueuse, nous avons part à la proximité de l’amour. Car l’amour est chaste et le sein de Dieu est virginal. Et la reine, Ta Mère, est à la fois vierge et servante.

Nous nous abaissons et T’adorons. À la fin Tu restes seul, le Cœur au centre de toutes choses. Nous ne sommes pas. Ce qui est bon en nous, Tu l’es ; ce que nous sommes nous‑mêmes est sans importance. Nous passons devant Toi et ne voulons rien être, sinon Ton miroir et Ta fenêtre pour nos frères. Notre disparition devant Toi est ton apparition sur nous, notre absorption en Toi et Ton entrée en nous. Car même notre disparition devant Toi porte la figure de Ta propre disparition, et même notre éloignement coupable ne nous appartient pas, car Tu en as fait Ton propre éloignement. Le péché revêt la forme de la rédemption.

Ainsi demeures-Tu finalement seul et tout en tous. Tu es un avec Toi-même, et sans Te perdre, Tu Te répands dans la multiplicité ; demeurant dans la multiplicité des membres, Tu les ramènes tous à l’unité du corps. Lorsque Tu Te vides dans la faiblesse extrême et dans le renoncement à l’amour, c’est là l’acte de Ta force suprême et de Ton amour inchangé. Et lorsque Tu parviens à l’extrême degré de la faiblesse et que tous T’écrasent comme un ver, c’est alors que Tu es le héros par excellence et que Tu écrases le dragon. Qu’est-ce désormais que le vide ? Qu’est-ce que la plénitude ? Lequel des deux est l’indigence ? Es-Tu vide et as-Tu soif de plénitude, c’est nous, l’Église, qui sommes Ton achèvement. Es-Tu plein à déborder et aspires-Tu comme une nourrice à être soulagé ; c’est encore nous, l’Église, qui sommes Ton achèvement. Mais toujours Tu es la plénitude, et nous sommes le vide ; toujours, même si Tu es épuisé et pressé jusqu’à la dernière goutte, nous recevons tous de Ta plénitude grâce sur grâce. Ton Église n’est qu’un réceptacle, elle n’est que Ton organe. C’est Toi qui es la fontaine jaillissante ; et si une source jaillit aussi de nous dans la vie éternelle, c’est une eau que Tu as donnée, car de Toi seul coulent les sources d’eau vive. Et lorsque Tu vas pauvre et poussiéreux à travers le monde, enveloppé dans le vêtement des petits et des déshérités, lorsque Tu te caches derrière les pécheurs et les publicains et que nous accomplissons en Toi, distraits, les huit œuvres de la miséricorde, alors aussi Tu es seul celui qui donne, celui qui, du dedans et du dehors, nous rend possible l’amour.

Tu restes seul. Tu es tout en tous. Même si Ton amour nous veut pour se déployer en nous et pour célébrer avec nous le mystère de la génération et de la fécondité, c’est pourtant ici et là Ton amour qui donne et qui est donné, qui est à la fois semence et terre féconde. Et l’enfant mis au monde, c’est Toi encore. Lorsque l’amour a besoin de deux pieds pour marcher, celui qui marche est unique et c’est Toi. Et lorsque l’amour a besoin de deux êtres qui aiment, un amant et un aimé, alors il n’y a qu’un seul amour, et c’est Toi qui es l’amour.

Tout est ordonné à Ton cœur qui bat éternellement. Maintenant encore le temps et la durée battent la mesure de la création et, à grands coups douloureux, poussent en avant le monde et son histoire. C’est l’inquiétude de l’horloge, et Ton cœur est inquiet jusqu’à ce que nous reposions en Toi, et Toi en nous, temps et éternité absorbés l’un dans l’autre. Mais soyez tranquilles : j’ai vaincu le monde. Le fracas du péché a disparu dans le silence de l’amour. Celui-ci en est devenu plus sombre, plus flamboyant, plus ardent à cause de l’expérience de ce qu’est le monde. Mais l’abîme moins profond de la révolte a été englouti par la miséricorde insondable, et en battements majestueux règne paisiblement le Cœur divin.

Hans Urs, cardinal von Balthasar, in Le Cœur du monde

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